Akira : 20 ans après (12)

screenshot du film AkiraSommaire du dossier

Introduction

L’œuvre et son auteur
1) Avant Akira

2) Pendant Akira
3) Après Akira

Une œuvre cyberpunk ?
1) Cyberpunk et science-fiction

2) Cyberpunk et Akira

Les personnages
1) Tetsuo Shima

2) Kanéda Shotaro
3) Kay
4) Le Colonel Shikishima

L’image du surhomme
1) Akira et… Akira

2) Akira et Tetsuo (le présent article)

Conclusion et sources

2) Akira et Tetsuo :

Tetsuo connaît donc un destin pour le moins cosmique, mais à travers plusieurs étapes : d’abord assez conventionnelles dans la forme (par diverses manipulations des objets à distance, accompagnées de violents maux de tête lors des périodes d’inactivité : on reconnaît bien la recette X-Men dans ces deux éléments), elles prennent peu à peu une tournure plus surprenante, voire inquiétante (le propre corps de Tetsuo se transforme, jusqu’à prendre des allures monstrueuses, aux apparences dégénératives et chaotiques). Cette évolution assez inattendue mérite des éclaircissements.

On ne peut pas s’empêcher de remarquer dans Akira une place prépondérante de la prédestination, un thème cher aux férus de parapsychologie (dont Otomo a fait partie) et aux récits illustrant les idées de cette pseudoscience – car c’en est une jusqu’à preuve du contraire. L’accident de Tetsuo au début de l’histoire s’est produit à proximité du cratère laissé par l’explosion de la première bombe (c’est-à-dire la première manifestation d’Akira) dans la version manga, et dans les parages du chantier du stade olympique (soit dans les environs de la chambre cryogénique d’Akira) dans la version film. Ces hasards ne sont probablement pas innocents : tout porte à croire que Tetsuo est dés le départ destiné à une communion cosmique avec Akira, les deux personnages semblant être liés par une force inexplicable que nul ne soupçonne. Mieux, tous les actants de l’histoire s’y soumettent ; les militaires qui veulent développer les pouvoirs de Tetsuo pour tenter de comprendre ce qui est arrivé à Akira lors du fiasco de 1988 où prend racine la Troisième Guerre Mondiale ; mais aussi les précognitions de Chiyoko quant au réveil prochain d’Akira qui amènent le Colonel à prendre des mesures désavouées par le Conseil d’Administration de Neo-Tokyo et qui lui vaudront quelques bâtons dans les roues lors de la battue pour retrouver Tetsuo lorsque celui-ci s’échappe des labo ; ou encore les attaques des enfants mutants contre Tetsuo pour l’empêcher de réveiller Akira et qui l’encouragent ainsi à en savoir plus en s’évadant du laboratoire pour rejoindre le complexe cryogénique enterré près du stade olympique en construction ; Tetsuo lui-même est irrésistiblement attiré par Akira, ce « quelqu’un qui a un pouvoir plus grand » et qui hante ses rêves dès lors que les expériences ont commencé, des cauchemars où il se voit déjà en pleine mutation d’ailleurs ; finalement, ce n’est peut-être pas non plus une coïncidence si Takashi s’est retrouvé sur cette section de l’autoroute le soir même de son évasion des laboratoires de l’armée au tout début de l’histoire : après tout, lui aussi est un mutant, lui aussi est en quelque sorte attiré par Akira et son « empreinte » psychique.

Mais le pouvoir de Tetsuo est sans aucune commune mesure avec celui des petits mutants vieillards Chiyoko, Masaru et Takashi : dés les premiers examens menés sur lui par les chercheurs militaires, ces derniers remarquent comme son aura ne ressemble à rien de ce qu’ils ont connu jusqu’ici, tant dans la configuration que dans la vitesse de développement ; selon les déclarations du chef de projet, cette aura résulterait du choc du contact entre Tetsuo et Takashi, le mutant en fuite au début du film, même si le chercheur évoque aussi une autre possibilité, au moins à demi mots, mais sans aller au bout de son raisonnement… On peut supposer que la présence d’Akira à proximité du lieu de l’accident a attiré là Tetsuo de la même façon qu’elle y a attiré Takashi, à travers des « forces cosmiques » à l’ampleur insoupçonnables pour des êtres humains et qui se sont concrétisées entre autres par la course-poursuite avec le gang des Clowns dans les premières minutes de l’histoire : disons, pour schématiser, que le pouvoir appelle le pouvoir, et rappelons que celui-ci n’a au départ aucun rapport avec les expériences militaires car ces dernières ne permettent que de le développer et ne sont en rien responsables de son potentiel latent (je renvois à ce sujet le lecteur à la description des premières expériences des années 70 dans le chapitre précédent, qui n’ont été effectuées que sur des cobayes aux caractéristiques particulières et sélectionnés au cours d’une phase antérieure) ; en fait, c’est l’examen de l’aura de Tetsuo par les militaires qui les amène à penser qu’il est le seul à pouvoir peut-être reproduire le schéma de croissance d’Akira, ce qui en retour pousse les chercheurs à le soumettre aux expériences : on observe donc à nouveau un schéma semblable à celui de la prédestination.

La force du pouvoir de Tetsuo, par contre, s’explique pour des raisons strictement « techniques » : en effet, le chef du projet indique clairement qu’il a soumis son cobaye à des produits très puissants (de niveau 7, précise-t-il : un chiffre à très haute valeur spirituelle en numérologie, et qui souligne l’intérêt d’Otomo pour l’ésotérisme) dans le but d’éveiller son énergie au plus vite, et en dépit des inquiétudes du Colonel. On comprend ainsi pourquoi les pouvoirs des trois enfants vieillards sont loin d’être aussi développés que ceux de Tetsuo, le combat qui les oppose dans les locaux de l’armée en étant la parfaite démonstration. Mais ce point s’explique aussi, au moins en partie, par le fait que ces survivants des toutes premières expériences sont en quelque sorte gardés sous contrôle par l’administration régulière de drogues spécifiques, à la puissance mortelle : leur absorption tuerait un être humain normal, mais chez les mutants le pouvoir stoppe les effets de ces substances tout en freinant son développement du même coup (voilà pourquoi, au début du film, Masaru dit à Takashi qu’il doit retourner au labo car les mutants comme eux ne peuvent pas vivre dans le monde extérieur : sans ces médicaments pour stopper son développement, le pouvoir les consumerait eux aussi). C’est pour cette raison que Tetsuo refuse obstinément de retourner au labo, car non seulement il ne veut pas finir ses jours dans un « jardin d’enfants » mais de plus la prise de ces drogues empêcherait son pouvoir de grandir.

Voilà la différence principale entre Tetsuo et les autres mutants : il veut le pouvoir, pour toutes les raisons évoquées dans le chapitre consacré aux personnages principaux, c’est-à-dire ce parcours personnel tortueux qui le pousse à vouloir prendre sa revanche sur le monde entier. Ce qui le place en marge des autres mutants, c’est cette sorte de volonté de puissance, soigneusement cultivée tout au long de sa vie de douleur et qui le conduira à l’aboutissement ultime. On retrouve là un thème assez semblable à celui de Domu : quand Chiyoko dit à Tetsuo que les grandes personnes comme lui ne doivent pas utiliser le pouvoir, elle fait référence, au moins indirectement, à cette incapacité qu’ont les adultes à vivre avec leurs démons.

Au départ cependant, le pouvoir de Tetsuo n’est que la simple utilisation de forces particulières. C’est seulement après qu’il devient puissance de son esprit : il ne s’agit pas de pouvoirs psychiques à proprement parler mais d’une fonte progressive avec l’univers et les forces qui le régissent. « Plus j’utilisais mon pouvoir et plus j’en voulais… J’étais insatiable… » explique Tetsuo à des chercheurs américains, dans le manga. « Mais il faut savoir se libérer pour atteindre un niveau supérieur… (…) C’est comme un flot, un immense courant d’énergie… (…) Pensez à notre planète, à sa rotation. On dirait un phénomène éternel pourtant ce mouvement requiert une puissance considérable. Imaginez l’ensemble de ces forces ou celles nécessaires pour arrêter sa course… (…) Ce n’est pas mon pouvoir personnel mais la capacité de dévier un instant ce courant. »

Il y a une contrepartie cependant, et celle-ci s’observe à deux niveaux.

D’abord sur le plan physique, l’éveil progressif du pouvoir s’accompagne de fortes migraines ; comme il était évoqué plus haut déjà, on reconnaît bien là une caractéristique des jeunes mutants dans l’univers Marvel, dont les facultés surhumaines apparaissent petit à petit au cours de la puberté tout en étant accompagnées de maux de tête semblables, mais la signification de ce détail dans Akira diffère d’une représentation des bouleversements chimiques et hormonaux dans le métabolisme des adolescents chez les X-Men : pour Otomo, l’éveil du pouvoir est le début d’une renaissance de l’individu comme on l’a évoqué dans le chapitre précédent, il semble donc évident qu’elle ne se fasse pas sans mal car il s’agit d’abord d’une redéfinition de la personne, soit d’une destruction de ce qu’elle est, d’une négation de ce qu’elle représente en tant qu’être humain.

Mais ces migraines ne durent qu’un certain temps, durant la première phase de développement du pouvoir, période vraisemblablement variable selon les individus et très raccourcie chez Tetsuo compte tenu du niveau de médication qu’il a reçu. Dans le manga, il lutte contre ce mal par la prise de diverses drogues qui, en freinant la croissance du pouvoir, atténuent la douleur, voire l’éliminent complètement. Mais ce n’est que reculer pour mieux sauter, car les produits que trouve Tetsuo dans la rue (ou dans le bar d’Harukiya pour resituer le même détail dans le contexte du film) ne sont pas assez puissants pour vraiment stopper le développement du pouvoir – au contraire de ceux conçus par les militaires, pour des raisons évidentes – et celui-ci continue à croître, certes moins vite mais il poursuit néanmoins sa progression en provoquant d’autres maux de tête qui poussent Tetsuo à prendre de nouvelles doses qui freinent encore le développement du pouvoir en faisant ainsi durer les migraines qui forcent à nouveau le mutant à absorber encore plus de substances, etc. Le seul moyen d’éviter ces douleurs est de laisser le pouvoir grandir car la souffrance vient de lui : c’est un peu le sparadrap qu’il vaut mieux arracher d’un coup plutôt que petit à petit en quelque sorte ; mais cet aspect du pouvoir et son lien avec les drogues reste peu développé dans le film.

Malheureusement pour Tetsuo, laisser croître le pouvoir fait apparaître un autre problème : la mutation du corps. Cet effet, sans conteste spectaculaire et qui ne va pas sans évoquer le cinéma fantastique d’un David Cronenberg par exemple, au moins dans l’idée, est pour le moins étrange : le spectateur se demande bien sûr pourquoi le mutant se transforme de cette façon, comment le pouvoir peut-il pousser le corps à une telle aberration, mais aussi pourquoi ce processus commence par le bras artificiel que s’est fabriqué Tetsuo pour remplacer celui qu’il a perdu dans le bombardement laser du satellite de défense SOL. Cette « transformation ou régression de forme » – pour reprendre les termes du manga – traduit le développement du pouvoir, éveillé précipitamment comme on l’a déjà vu, et si vite que Tetsuo n’a pas eu le temps d’apprendre à le contrôler, d’autant plus qu’il en use et en abuse à tout va : c’est une croissance qu’on devine quasiment exponentielle, et qui vers la fin de l’histoire atteint des proportions tout à fait phénoménales. Mais pourquoi la perte d’emprise sur le pouvoir se manifeste-t-elle de cette manière ? Si ni le manga ni le film ne donnent quelque explication que ce soit à ce sujet, on peut supposer que les limites de l’organisme vis-à-vis du pouvoir jouent probablement un rôle : bien que celui-ci soit en croissance constante, le corps lui-même ne change pas (ou en tous cas de manière si infime par rapport à celle du pouvoir qu’elle n’a aucune influence sur ce dernier), de sorte qu’une fois arrivé à un certain niveau de puissance, le pouvoir devient trop grand pour rester contenu dans un corps aussi petit ; pour que son développement puisse se poursuivre, le corps doit d’abord grossir, ainsi le pouvoir agit-il sur le corps pour le modifier afin de continuer sa croissance. Mais compte tenu de l’écart, sur l’échelle des consciences, entre le niveau des humains et celui des mutants parvenus au stade ultime de leur évolution, on se doute bien que cette « métamorphose » va vite prendre des dimensions cosmiques, probablement jusqu’à engloutir la planète et peut-être même tout l’univers. D’où la nécessité d’exiler dans une autre dimension le mutant consumé par son propre pouvoir, et le rôle d’Akira dans ce processus comme on l’a vu dans le chapitre précédent.

Si les médicaments permettent d’enrayer le développement du pouvoir et ainsi la transformation du corps, en « consommant » en quelque sorte le pouvoir et en évitant ainsi qu’il agisse directement sur le corps, il y a un autre moyen : l’utilisation du pouvoir ; en canalisant sa force sur une action particulière, celui-ci « délaisse » le corps qui échappe de la sorte à son emprise, et donc à la transformation. Mais c’est un cercle vicieux car utiliser le pouvoir le développe d’autant plus, à la manière d’un muscle chez un culturiste, et son action sur le corps croît donc en proportion. Si le pouvoir agit d’abord de manière défensive, comme avec les drogues contre lesquelles le pouvoir lutte afin de préserver l’organisme d’une manière semblable à celle des anticorps qui combattent les intrusions microbiennes, son action se poursuit après coup à tous les niveaux pour préserver l’unité du corps : quand Tetsuo assemble son bras artificiel, le pouvoir a atteint un tel niveau de puissance qu’il poursuit l’action de son porteur en transformant la matière artificielle de la prothèse pour en faire de la chair, partie intégrante du corps. C’est pour cette raison que le membre artificiel de Tetsuo est le premier atteint par la mutation et transformé en une masse biomécanique qui se contorsionne et rampe sur le sol, parce que c’est la première chose que le pouvoir a trouvé à « réparer » ; par la suite, le pouvoir dépasse sa fonction réparatrice pour toucher peu à peu le reste du corps… Encore que, d’un certain point de vue, on pourrait presque dire que transformer le corps de Tetsuo n’est jamais qu’une autre manière de « réparer » celui-ci en vue de son destin cosmique.

Le second niveau où on observe les effets du pouvoir est sur le plan psychologique, forcément beaucoup plus dérangeants car ils agissent sur l’esprit de Tetsuo et même s’ils sont indécelables pour son entourage, ils n’en restent pas moins mortels : Yamagata l’a compris trop tard. Si au début de l’histoire on sent bien le malaise de Tetsuo dans ses rapports avec les autres en général et les copains de sa bande en particulier, rien ne laisse vraiment présager quelle tournure prendra cette « volonté de puissance » dans la suite des événements. En trouvant le moyen d’obtenir vengeance de toutes les brimades et les douleurs subies au cours de sa vie, réelles ou imaginées, c’est un Tetsuo radicalement nouveau qui s’éveille en transcendant ainsi l’état de simple humain et sa morale inhérente pour se retrouver en quelque sorte « par-delà le bien et le mal », des valeurs qui, par définition, ne concernent plus le surhumain qu’il devient peu à peu. La preuve en est la manifestation d’Akira qui, en se déchaînant, provoque des milliers de morts à travers la destruction de la ville, et tout ça pour permettre à un homme-dieu (ou plusieurs, après tout seuls trois cobayes sur une trentaine sont restés dans notre réalité après la première manifestation de 1988) d’accomplir son destin. Dans un tel contexte, la comparaison de Kay à propos d’une amibe dotée du pouvoir d’un être humain, et évoquée dans le chapitre précédent, amène la question suivante : si un être humain se soucie comme d’une guigne du destin d’une amibe – soit une entité bien trop primitive pour recéler un quelconque intérêt – alors que peut ressentir envers un être humain une conscience qui est par rapport à un humain ce qu’est un humain par rapport à une amibe ? On s’en doute un peu : pas grand-chose, pour ainsi dire rien ; on reconnaît là encore une autre influence possible des comics de super héros, entre autres exemples dans les divers combats opposant des divinités, qu’elles soient d’Asgard ou de l’Olympe, ou dans les affrontements des Quatre Fantastiques contre Galactus le mangeur de planètes, cette entité de stature cosmique pour laquelle la vie des habitants de la Terre ne signifie rien…

Si au milieu de l’histoire Tetsuo n’est plus vraiment humain, sans pour autant avoir déjà atteint le stade quasi-divin du surhumain accompli, s’il est encore dans une sorte d’état intermédiaire qui lui permet de manipuler certaines forces et l’autorise à demeurer dans notre univers, il n’en est pas moins nanti de facultés qui le rendent de toute évidence plus qu’humain. Ajouté à ses névroses personnelles, qui sont assez salées il faut bien le dire, le pouvoir (qui n’est jamais rien d’autre que la concrétisation de ce besoin de force qui est la définition même de Tetsuo sur le plan psychologique, comme on l’a vu dans le chapitre consacré aux personnages) le pouvoir ne pouvait donc qu’amener le jeune mutant à commettre toutes les horreurs qu’on le voit perpétrer dans l’histoire. Ainsi, l’éveil d’Akira est pour le moins un soulagement : à nouveau, on peut constater la place de la prédestination dans la narration, Tetsuo étant irrésistiblement attiré, à travers l’ensemble des expériences de sa vie, vers celui qui doit achever son destin en lui donnant le moyen de développer le stade ultime de cette puissance absolue dont il a toujours rêvé. Pour cette raison, on ne peut rater la métaphore de la transformation finale de Tetsuo où il prend l’allure d’un monstrueux bébé, symbole de son enfance gâchée mais aussi de sa (re)naissance sous une forme qui transcende son humanité originelle, en plus d’être un clin d’œil évident à la conclusion de 2001, l’Odyssée de l’Espace.

Pour conclure, il faut peut-être préciser au lecteur de ne pas se laisser berner par l’ensemble des allusions à la philosophie de Nietzsche disséminées tout au long de cette dernière partie, car la représentation du surhumain échafaudée par Otomo dans Akira évoque en fin de compte beaucoup moins la doctrine de Zarathoustra qu’une espèce de salmigondis de thèses ésotériques post New Age bien reconnaissables mais qui soulignent elles aussi, au moins à leur manière, l’aspect postmoderne de cette œuvre hors du commun. Le connaisseur aura aussi repéré, au passage, quelques idées clés du shintoïsme dont Otomo aurait eu bien du mal à se défaire puisque cette doctrine était la religion officielle du Japon jusqu’en 1945 et qu’elle y occupe encore une place de premier plan (dans un souci de clarté, mieux vaut éviter de rentrer dans les détails) : de la même manière que les dogmes du catholicisme ont toujours eu une grande influence sur les productions littéraires et artistiques de l’Occident, il n’est pas difficile d’admettre que les principes shintoïstes ont eu, ont encore et garderont probablement pour longtemps, une influence majeure sur les créations japonaises en général et le manga en particulier, ce qui en retour contribue à donner à cette culture particulière une coloration que le gaijin (celui qui est étranger au Japon) a toujours quelques difficultés à saisir, souvent en lui attribuant des intentions qui ne lui correspondent pas.

Il faut cependant reconnaître qu’Akira transcende le shintoïsme. Car dans cette religion, toutes les choses vivantes ou mortes, animées ou inertes, sont considérées comme faisant partie d’un grand tout. Hors Tetsuo, par son accomplissement ultime tel qu’il vient d’être décrit, finit par dépasser ce grand tout pour devenir en quelque sorte son propre grand tout. Ainsi, en se reposant en partie sur la culture traditionnelle nipponne pour mieux la détourner à son propre compte, par le reniement qu’il fait des fondements de cette tradition donc, Akira continue à affirmer qu’il représente la quintessence de la culture manga – même si celle-ci peut parfois rendre de brillants hommages aux traditions du Japon d’avant-guerre puisqu’elle est avant tout l’incarnation d’une somme de contradictions, comme il l’a été évoqué dans la première partie – mais il ne faut pas s’y tromper pour autant : si ce nihilisme supplémentaire s’inscrit parfaitement dans le décor bigarré de notre temps, qui l’a peut-être mérité, il rappelle aussi irrésistiblement une de ces ruses marketing pour refiler une soupe dont le goût ne paraît vraiment nouveau qu’à ceux qui sont peu savants, ou peu désireux de l’être. Concernant le public occidental en tous cas, c’est assurément une raison de plus pour expliquer le succès d’Akira : en déguisant de la sorte une culture qui n’est pas celle de cette audience, et donc en en amplifiant l’exotisme, l’œuvre d’Otomo brouille d’autant plus les pistes et s’attire ainsi l’assentiment du lecteur la plupart du temps peu au fait de la réalité originale de cette idée qui n’est pas vraiment très excitante pour commencer ; et pour cause : le shintoïsme repose tout entier sur une peur éternelle du grand tout dont les moindres manifestations peuvent entraîner des malédictions épouvantables, au mieux, ou une mort immédiate, au pire, d’où la soumission perpétuelle à des rituels complexes dont les shintoïstes finissent par devenir otages.

On comprend que le public japonais ait préféré la vision – en fin de compte plutôt positiviste – d’Otomo.

Fin du Dossier (Conclusion et Sources)

Sommaire du dossier

Introduction

L’œuvre et son auteur
1) Avant Akira

2) Pendant Akira
3) Après Akira

Une œuvre cyberpunk ?
1) Cyberpunk et science-fiction

2) Cyberpunk et Akira

Les personnages
1) Tetsuo Shima

2) Kanéda Shotaro
3) Kay
4) Le Colonel Shikishima

L’image du surhomme
1) Akira et… Akira

2) Akira et Tetsuo (le présent article)

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