Archive pour la catégorie 'BD'

Méka, tome 1er

Couverture du premier tome de la BD MekaLieutenant Enrique Llamas, armée du levant. Ma mission : contrer l’avancée des troupes ennemies dans la guerre qui nous oppose aux troupes du couchant. Pour ce qui est de piloter un Méka, je suis le meilleur ! Mais je n’ai jamais été entraîné à évoluer à pied sur le champ de bataille… C’est pourtant ce que nous devons faire, moi et Ninia Onoo, ma mécano, maintenant que notre Méka est H.S. Pour la première fois de ma vie de soldat j’ai peur, mais il paraît que la survie est à ce prix…

Des mechas, on a déjà tout vu. Leur taille, immense. Leur allure, toujours très recherchée. Leurs armes, de destruction massive. Leur cockpit, à la sophistication inouïe. Leur hangar, à leur échelle… Il n’y a que leurs entrailles qu’on ne connaît pas, ou si peu : à peine aperçues dans l’adaptation en série TV du manga Getter Robo (Go Nagai & K. Ishikawa ; 1974) et dans sa suite Getter Robo G (1975), principal lieu de vie des protagonistes de l’anime Space Runaway Ideon (Yoshiyuki Tomino ; 1980), elles restent peu exploitées dans les diverses productions du genre qui leur préfèrent en général des scènes d’extérieur où l’action peut prendre toute son ampleur. C’est pourtant ce cadre-là que choisit Jean-David Morvan pour commencer le récit de Méka.

Planche intérieure du premier tome de la BD MékaUn choix qui, d’emblée, place donc Méka à part. Car, aussi surprenant que ça puisse paraître, le premier tome de cette courte série nous propose un huis clos. Et comme la plupart des narrations articulées autour d’un tel procédé, Inside fait la part belle aux tensions qui agitent les deux personnages piégés à l’intérieur de leur Méka tout en nous renseignant d’ailleurs en même temps sur les dimensions proprement colossales de cet engin. Au lieu de l’exploration d’un univers, l’album nous propose donc de découvrir deux protagonistes dont les caractères respectifs rendront leur cohabitation forcée pas toujours simple ; à leur décharge, on admettra volontiers que leur situation de naufragés en zone de guerre ne prête pas à rire pour commencer.

Et à cet effet, le dessinateur Bengal nous propose des graphismes pour le moins originaux. Évoquant plus des esquisses que des dessins à proprement parler, ils ne vont pas sans rappeler le Olivier Ledroit d’une époque, ce qui ne plaira pas forcément à tout le monde, mais ils confèrent aussi à l’action un dynamisme rare de même qu’un sens de la démesure qui exprime à merveille la force de frappe titanesque des Mékas. Il faut aussi souligner un mecha design tout en courbes qui rappelle assez Masamune Shirow et donne aux diverses machines une identité et une personnalité fortes ; y compris, et comme il se doit vu le thème de ce premier volume, aux entrailles du Méka abattu dont les mécanismes internes pourront se montrer… surprenants.

Planche intérieure du premier tome de la BD MékaInhabituel à bien des égards, ce premier tome de Méka s’affirme comme une surprise agréable qui laisse présager une conclusion hors norme : si les mechaphiles ne voudront pas passer à côté, les autres se verront bien inspirés d’y jeter un coup d’œil – ils y trouveront l’occasion de constater que les récits de mechas ne s’articulent pas toujours forcément autour des mêmes clichés.

Ce qu’on ne répétera jamais assez…

Méka, t.1 : Inside, Jean-David Morvan & Bengal
Delcourt, collection Neopolis, mai 2004
48 pages, env. 14 € (occasions seulement)

- chronique du tome suivant : Outside (à venir)
- d’autres avis : Sceneario, Planète BD, BD Sélection

Arzach

Couverture de la dernière édition française de la BD ArzachAu-dessus d’un vaste désert de sable, de pierres et de canyons, parsemé des squelettes géants d’animaux disparus et de ruines habitées par des ombres d’hommes, il chevauche un grand oiseau à la tête de mort qui semble autant fait de béton que sorti de la préhistoire. Son nom ? Arzach, dont on dit qu’il perdit jadis le talisman sacré de son clan et se vit condamné à partir à sa recherche. Dans ce monde à la frontière de la conscience et du sommeil, il arpente des contrées inexplorées mais familières à la fois…

C’est donc le voyage qui caractérise Arzach, le voyage aux confins de l’éveil et à la lisière du rêve, dans ces régions de l’esprit où les phantasmes le disputent à la raison car la volonté affaiblie ne peut plus servir de barrière aux pulsions – les plus sombres comme les autres. Pour cette raison, cette bande rappelle beaucoup Le Garage hermétique (même auteur ; 1976-1978) qui s’articule elle aussi autour d’une technique narrative voisine de celle d’Arzach et sur laquelle flotte l’ombre des surréalistes : ici comme dans Le Garage…, le périple se veut intérieur, et son résultat psychanalytique. Ou du moins quelque chose de cet ordre, celui de la révélation des choses cachées, de l’exploration et la découverte de soi.

Planche intérieure de la BD ArzachPour cette raison, Arzach s’affirme surtout comme une porte d’entrée sans pareille vers l’œuvre d’un Mœbius qui, à l’époque où il accouchait de ces quelques bandes, venait d’adopter depuis quelques années à peine ce pseudonyme sous lequel son identité réelle de Jean Giraud laissait place à l’auteur dont le nom devait bientôt faire le tour du monde. Ce détail en apparence anecdotique prend un sens particulier quand on sait combien Arzach affiche nombre des inspirations premières de son auteur, et notamment l’autre personnage principal de cette courte série de brefs récits : le désert. Et en l’occurrence celui du Mexique où le jeune Jean passa plusieurs mois, dont les étendues de sable et les reliefs habitent nombre de ses œuvres.

Surtout un simple décor dans Blueberry, le désert dans Arzach devient prétexte à la plongée en soi-même. Ici seul avec lui-même, l’auteur comme le spectateur qui l’accompagne ne trouvent pas d’autre porte de sortie que celle de l’intérieur, qui s’ouvre vers les choses sombres et en apparence sans aucun rapport les unes avec les autres mais qui restent néanmoins liées par un fond commun. À vous d’y découvrir le vôtre. L’absence de dialogues, d’ailleurs, facilite d’autant plus l’interprétation – et ainsi la réappropriation – que l’artiste n’y superpose pas la sienne ; et si l’ensemble paraît d’abord déstabilisant, les cassures caractérisant le récit restituent malgré tout à merveille les entrecoupements d’images qui précèdent le sommeil, ceux dont on se souvient rarement.

Planche intérieure de la BD ArzachDe ces instants où la conscience s’étiole, de ce « rêve éveillé » où les défenses psychiques s’affaiblissent en laissant ainsi libre cours à ce kaléidoscope d’idées et de concepts dont on ne soupçonne même pas l’existence la plupart du temps, Mœbius a tiré Arzach. Voilà comment s’y télescopent divers éléments qui donnent à ces bandes un aspect décousu mais qui forment aussi une des principales bases du « style » Mœbius : dans ces faux anachronismes, les créations de l’auteur trouvent une force inhabituelle, une identité plus qu’une originalité, une forme comme un fond – la porte de sortie, ici, a débouché sur des horizons nouveaux, aussi inconnus que déjà vus, qui ne demandaient qu’à surgir au premier plan pour prendre enfin leur place.

Mais pourtant, près de 40 ans après leur parution, les planches d’Arzach conservent encore toute leur force, leur onirisme, leur poésie – et en particulier dans cet abîme de conformisme mercantile qui caractérise la BD actuelle. Servies à merveille par des graphismes qui n’ont pas pris une ride, elles constituent toujours une œuvre non seulement d’exception mais aussi hors du temps par excellence – deux aspects qui, d’ailleurs, correspondent aussi tout à fait à la définition d’un classique. Plus qu’un simple passeport vers l’œuvre d’un auteur incontournable, ces courts récits restent des productions aussi atypiques que sombres, mais aussi autant familières que libératrices.

Rien que ça, vous ne serez pas déçu du voyage

Planche intérieure de la BD Arzach

Adaptation :

Sous la forme d’une série TV d’animation, Arzak Rhapsody, d’une petite quinzaine d’épisodes de quelques minutes à peine, écrits, dessinés et réalisés par Mœbius en 2002 puis diffusés sur France 2 l’année suivante. Si l’esprit de cette production reste bien respectueux de l’œuvre originale, on regrette malgré tout l’ajout de voix qui brise la tradition muette de la narration graphique originale ainsi qu’un ton général bien moins sombre, mais au profit toutefois d’un focus sur l’aspect onirique et la quête intérieure.

Séquelle :

Le premier tome d’une nouvelle série, sobrement intitulée Arzak, sortit chez Glénat en 2010 sous le titre de L’Arpenteur ; c’est la réédition en couleurs d’Arzak : Destination Tassili, publié l’année précédente chez Mœbius Production. Cette courte série doit comprendre un total de trois volumes.

Notes :

De nombreux éléments propres à Arzach servirent d’inspirations pour le tout dernier sketch du film d’animation Métal Hurlant (Gerald Potterton ; 1981). On peut citer parmi ceux-là les paysages désertiques et l’oiseau blanc géant que chevauche un guerrier impitoyable – encore qu’il s’agit d’une femme dans cette version animée…

Plusieurs artistes américains rendirent hommage à Arzach dans Legends of Arzach, une série d’illustrations publiée en 1992 sous forme de portfolio chez Starwatcher Graphics et qui sortit en France en 1994 sous le titre d’Arzach made in USA. On peut y voir entre autres des travaux de Mike Mignola, Will Eisner ou Frank Kelly Freas.

Arzach, Jean « Mœbius » Giraud, 1975-1976
Les Humanoïdes associés, collection HUMANO.HUMANO., juin 2011
56 pages, env. 18 €, ISBN : 978-2-731-62376-5

Les Aventures de Kébra

Couverture de la BD Les Aventures de KebraQuand Kébra déboule, y’a pas d’écroule ! Retrouvez les meilleures histoires du rat le plus déjanté de la BD : le must de la compil, le kraignos kollector à faire frémir…

La fin des années 70, dans une banlieue de Paris où Kébra et ses poteaux zonent toute la journée : à peine majeurs et déjà loubards, ils vivent de petites rapines, de concerts, de cames en tous genres et de bastons, mais sans jamais perdre de vue le côté drôle des choses.

Né en 1960, Kébra ne connut pas d’aventures en BD avant 1978, soit à 18 ans seulement – à l’âge con donc, à l’âge bête. Créé par les plumes de Tramber et Jano, respectivement le narrateur et l’artiste, il se présenta d’abord sous les traits d’un simple loubard de banlieue qui pointait sa truffe dans le deal des protagonistes principaux d’une histoire courte, avant de devenir le héros de ses propres bandes. Encore que le terme de “héros” ne lui convient pas forcément très bien : si à la manière des cartoons il arbore un certain anthropomorphisme, mais d’inspiration bien française, il reste néanmoins un pur produit de son temps, soit la période post rock & roll à nette tendance punk, c’est-à-dire sans aucune considération pour les valeurs sociales.

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraKébra, à vrai dire, est un pur délinquant, comme l’indique très bien son nom d’ailleurs, mais pour peu qu’on le prononce à l’endroit et non en verlan. Lui et ses potes des Radiations, son groupe de rock champion du massacre des grands titres comme de ceux qu’il compose, il vit sur le dos des autres – de préférence en les insultant – et n’aspire à rien d’autre qu’à de la dope et des femmes, mais aussi du fric facile et une célébrité d’autant plus douteuse qu’elle repose sur le tapage nocturne, la violence urbaine et les deals en tous genres. Surtout les plus foireux d’ailleurs… Kébra est une loque, en fait, un merdeux qui parle trop fort et sans même un grand cœur mais au langage si exotique qu’il en devient vite charmant. ‘Façon de parler, bien sûr…

En réalité, donc, Kébra est un con, mais un con attachant, comme peuvent l’être tant d’imbéciles. Il se la joue toujours trop, râle en permanence, s’enflamme pour un rien, chie sur ses parents qui le valent bien, blinde truffe baissée dans les pires emmerdes au guidon de son vespa rose bonbon, trouve toujours le moyen de tomber dans les pattes de la bande à Kruel et de ses Hell’s avec lesquels il vaut mieux ne pas trop rigoler, et à chaque fois en redemande. Pur archétype du loubard en jean et perfecto, Kébra compte parmi ces bras cassés qui ne parviennent jamais à rien en raison de leur inaptitude à vivre avec les autres comme à travailler, et au lieu de ça accusent la société. On en a tous connu, des plus ou moins amusants, des plus ou moins tragiques…

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraKébra, pourtant, reflète l’esprit de son temps. Ici, celui d’une époque où l’abondance touchait à sa fin et où deux chocs pétroliers avaient montré à l’occident combien il pouvait être fragile : dans cette crise qui s’amorçait, et qui présentait déjà plusieurs visages, les rebuts du système trouvaient une justification à leur existence mais aussi, pire, à leur paresse – si le monde d’après-guerre avait échoué à bannir ses démons, alors pourquoi ne pas compter parmi ceux-là après tout ? À travers ce constat désabusé, Tramber et Jano nous dressait un portrait de ces banlieues où, déjà, on laissait croupir des gens dont on avait ravi l’avenir ; mais un portrait aux accents de caricature du dimanche, de vaudeville postmoderne, de bonne blague en somme.

Loin d’une intégrale, Les Aventures de Kébra évoque plutôt un best of où on voit les gags en une planche simple évoluer peu à peu vers des aventures nocturnes et banlieusardes plus longues jusqu’à finir par sortir de ce cadre, signe que les auteurs avaient passé un cap et se sentaient prêts pour d’autres choses. Voilà pourquoi le lecteur conquis pourra envisager de compléter avec Kébra krado komix et La Honte aux trousses !, ainsi que Le Zonard des étoiles pour la beauté du geste. Quant à cette édition, on aurait apprécié une chronologie mieux respectée dans la présentation de ces bandes pour mieux restituer l’évolution du personnage comme celle de la narration et du trait, même si certains pourront penser que c’est un chipotage.

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraCar cet opus reste quoi qu’il en soit une compilation de très bonne tenue par son focus sur les premières années de la jeunesse dingue du rat le plus déjanté de la BD, avec couverture en dur et de bonnes reproductions pour ces courtes bandes à présent introuvables en librairie, et bien que certaines d’entre elles, ici, ne retiennent pas les quelques couleurs d’origines.

Alors, à quand l’intégrale définitive ?

Les Aventures de Kébra, Tramber & Jano, 1978-1982
Albin Michel, collection L’Écho des Savanes, 1997
110 pages, env. 22 €, ISBN : 978-2-226-09253-3

- le site officiel de Tramber
- le site non officiel de Jano

Gangrène

Couverture de la dernière édition française de la BD GangrèneDans la décharge des déchets toxiques qui couvre tout le pays, ceux “des hauteurs” regardent avec condescendance les gens de l’underzone croupir dans la fange comme des rats. Pourtant, les deux groupes connaissent ces vieilles photos qui montrent qu’on vivait mieux il y a des siècles, au sein de cités aussi modernes que propres. Mais tous pensent que cette époque est révolue, ou bien que ce ne sont que des légendes… L’arrivée d’un homme littéralement tombé du ciel les mettra soudain sur la voie de la mémoire.

Une voie longue et pour le moins douloureuse…

Planche intérieure de la BD GangrèneC’est avec ce titre que Juan Giménez signe son grand retour sur la scène française des parutions BD, cette fois en tandem avec Carlos Trillo au lieu de Ricardo Barreiro comme ç’avait été le cas sur L’Étoile noire en 1981. Entretemps, en effet, seul son recueil de récits courts Mutante, s’était vu publié chez nous, en 1985, montrant l’assez vaste étendue de ses inspirations et de ses styles sur le plan graphique, certes, mais restant aussi bien plus timide sur le plan de la narration puisque toutes ces nouvelles ou presque se bornaient à un effet de chute le plus souvent humoristique. Avec Gangrène, toutefois, son retour à une narration plus longue et plus fouillée se double aussi d’une thématique plus sombre que celle de L’Étoile noire.

Couverture de la première édition française de la BD GangrèneSi le récit se montre dans un premier temps plutôt obscur, on comprend malgré tout assez vite que le monde ici décrit se trouve à l’agonie après une guerre de trop. Compte tenu de la situation géopolitique de la planète à l’époque de la parution de ce one shot, on suppose ce conflit mondial et de préférence nucléaire ; mais certains phylactères donneront aussi l’occasion d’en apprendre un peu plus sur ce qui est arrivé après, et bien que ça présente au final assez peu d’intérêt en soi. Entre les lignes, on peut éventuellement distinguer une sorte de métaphore du sort du Tiers Monde face à l’indifférence des grandes puissances qui préfèrent s’avachir dans leur petit confort plutôt que de le partager.

Planche intérieure de la BD GangrèneMalgré tout, on apprécie de voir une narration où les divers camps en présence savent sortir des clichés, du moins les plus éculés, sans pour autant montrer une franche sophistication à proprement parler ; disons que les choses n’y sont pas aussi simples que dans une certaine BD de l’époque qui se montrait plus facilement binaire. Pour le reste, il s’agit tout de même d’un récit assez linéaire où les divers événements servent de remplissage bien plus qu’à convoyer des idées alors qu’il y en avait à développer, ou bien à étoffer le propos alors qu’il l’aurait mérité… On peut néanmoins souligner les qualités visuelles de cette histoire qui mêle le post-apocalyptique à l’hypertechnologie avec un certain bonheur.

Si Giménez nous a depuis habitué à une exécution et des techniques de rendu bien plus sophistiquées et plus abouties, son travail sur Gangrène n’en reste pas moins tout à fait digne d’intérêt et participe beaucoup à donner à ce court récit une dimension plutôt hors norme. Les inconditionnels de l’artiste ne voudront pas rater cet album, les autres pourront passer à côté…

Gangrène, Juan Giménez & Carlos Trillo, 1987
Comics USA, collection Spécial USA, mai 1993
52 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-876-95027-6

- le site officiel de Juan Giménez
– d’autres avis : Culture SF, Bedetheque, BDtheque

Idées noires

Couverture de l'édition française intégrale de la BD Idées noiresIdées Noires de Franquin, le spirituel papa de Gaston Lagaffe, Marsupilami et Spirou, nous révèle une nouvelle facette du talent de ce merveilleux dessinateur, mis au service d’un humour féroce, summum d’humour noir. Franquin nous démasque les visages hideux de notre barbarie civilisée : le nucléaire, la peine de mort, la guerre : celle des généraux, celle des marchands de canons, celle des troufions, la Troisième Mondiale et autres gentillesses du même tonneau. Et ses extraordinaires dessins sont aussi noirs que ses idées.

« Lorsqu’après avoir lu une page d’Idées noires de Franquin on ferme les yeux, l’obscurité qui suit est encore de Franquin. » Sacha Guitry

Planche intérieure de la BD Idées noiresJe ne connais pas de meilleure description de cette série pour le moins à part du père de Gaston Lagaffe, car ce qui caractérise les Idées noires d’André Franquin c’est justement leur manière de s’imprimer dans la mémoire de leur lecteur, voire peut-être même dans son inconscient : au contraire de l’écrasante majorité des productions de la narration graphique dans le domaine de l’humour, noir ou non, ces très courts récits continuent le plus souvent d’habiter leur lecteur bien longtemps après qu’il les ait lus. Sous bien des aspects, à vrai dire, ils se l’approprient, le prennent même en otage… En fait, vous ne trouverez rien ici de gratuit, mais au contraire de purs instantanés non de notre temps mais de la nature humaine dans ce qu’elle a de plus sociopathe.

Planche intérieure de la BD Idées noiresIl faut dire aussi que leur auteur n’y va pas par quatre chemins quand il décide d’épingler les idées reçues comme les aberrations, ou plus précisément ceux qui les colportent ou les commettent, la plupart du temps avec la plus totale bonne foi. Voilà pourquoi, au fond, et à travers ces portraits des réac’, des généraux, des beaufs, des politiques, des fous de Dieu, sans oublier les autres, tous les autres, et tous ici croqués d’un simple coup de crayon magistral par son sens de la caricature dans tout ce qu’elle a de plus incisif, de plus juste, Franquin se moque surtout de vous et moi, de nos travers et de nos défauts, ceux qu’on cache bien sûr mais aussi – et surtout – ceux qu’on refuse de s’avouer, ou pire encore, ceux qu’on ignore…

Planche intérieure de la BD Idées noiresPour le moment du moins, et la lecture des Idées noires peut nous amener à combler cette lacune. Et d’autant plus que ces gags se construisent souvent sur un double jeu, un effet de chute à deux temps qui évoque des frères siamois, pour rester dans l’esprit de ces courtes bandes : au rire (jaune et grinçant) suscité par la blague elle-même se superpose le plus souvent un autre, qui prolonge la première farce à travers une seconde en général bien pire, et qui y rajoute une couche elle aussi bien conséquente avec son air de dire “je t’ai eu” – et c’est vrai, Franquin nous a eu, à sa manière inimitable qui consiste à savoir rire de tout, et surtout du plus grave.

« Cela vient sûrement d’une tendance à la dépression qui n’était pas mortelle car ce sont tout de même des gags pour faire rire, non ? » André Franquin

Planche intérieure de la BD Idées noires

Idées noires, Franquin, 1977-1983
Fluide Glacial, Les albums Fluide Glacial, mai 2001
72 pages, env. 11 €, ISBN : 978-2-858-15295-7

- le site officiel de l’œuvre de Franquin
- d’autres avis : Purple Velvet, Arcanes Lyriques, Michbret
- Idées noires, un site de fan avec commentaires et index des parutions

Gunman

Couverture de la BD GunmanOn ne sait trop où, ni quand. Au milieu d’un désert radioactif ponctué de petites villes gangrénées par la violence et le crime, une secte assiste à la naissance de son dieu issu du toxium, une drogue extraite de cactées locales. Plus loin, une tribu de pimpooz erre en quête d’une oasis, alors qu’un savant fou appelé Ducky cherche de quoi fabriquer l’ultime cyborg de combat. Dans ce cirque post-apocalyptique, le mutant Bug et le chasseur de primes Hunter verront leurs pas se croiser quelques temps. Mais pas plus…

Ce qui plaît dans Gunman saute aux yeux dès les premières images : cette BD rend un hommage évident à ses productions compatriotes des années 70 et en particulier celles publiées dans les pages du hélas défunt magazine Métal Hurlant (1975-1987). On le constate à travers le style graphique, qui rappelle beaucoup celui de Jean “Mœbius” Giraud bien qu’on y reconnait aussi une influence, d’ailleurs clairement revendiquée au détour d’une case, de Katsuhiro Ôtomo. Mais on discerne également cette révérence au récit lui-même, sombre, violent et désabusé, ainsi qu’à l’univers qu’il dépeint, décadent, rouillé et à l’agonie. Gunman fonctionne comme une machine à voyager dans le temps qui nous ramène dans le passé l’espace de quelques dizaines de pages pour nous démontrer qu’antan n’est pas mort et qu’au contraire il continue à vivre à travers ceux qu’il a marqué…

Planche intérieure de la BD GunmanEt ce qui déplaît dans Gunman, c’est précisément la même chose. Car en dehors du talent évident des auteurs, et quels que soient leurs efforts réels pour tenter de dépoussiérer les thèmes comme les images, il ne reste rien qu’on n’ait déjà vu quelque part. Toute la différence avec ce qu’on a connu jadis tient dans ce que tout ce qu’on voit ici souffre de 25 ans de retard à peu de chose près. Bien sûr, certains aspects se montrent un tantinet plus modernes, un peu plus dans l’air du temps, mais ils n’osent rien de plus que ce qui nous avait conquis il y a bien longtemps. L’image est comme figée, son esprit en quelque sorte disparu : la subversion s’abîme ici dans la contemplation d’un passé cliniquement mort, et qui réclame à grands cris qu’on le débranche ; on regrette que les auteurs n’aient pas entendu ces hurlements pourtant bien nets…

Si on apprécie l’intention de Gabriel Delmas et Yacine Elghorri, dont les capacités respectives ne font par ailleurs aucun doute, on regrette que leurs actes, ici, ne puissent se montrer à la hauteur. Il reste néanmoins un récit somme toute agréable, pimenté d’humour noir et de quelques courtes scènes d’action qui le rendent sympathique, mais dont la portée ne saura satisfaire ceux d’entre nous habitués à des choses plus contemporaines…

Vignettes de la BD Gunman

Gunman, Gabriel Delmas & Yacine Elghorri
Carabas, collection Révolution, septembre 2006
78 pages, env. 15 €, ISBN: 978-2-351-00144-8

- le site officiel de Gabriel Delmas
- d’autres avis : Ventilo, Actua BD, Evene, Scifi-Universe, PlanèteBD

Exterminateur 17

Couverture de la dernière édition de la version originale de la BD Exterminateur 17« Libérez les androïdes ! »

Dans ce futur où l’Humanité a colonisé l’espace lointain, le Consortium utilise des armées d’exterminateurs androïdes pour reprendre la main sur les mondes dissidents. Mais parfois, les planètes rebelles rentrent dans les rangs avant même qu’un seul coup de feu soit tiré, alors les forces d’intervention sont désactivées puis abandonnées sur le champ de bataille où on les laisse pourrir.

Lors d’une de ces interruptions, le “maître”, qui créa jadis les androïdes, est pris d’un malaise en apprenant que les troupes envoyées sur Novack sont détruites par le Consortium. Parmi elles se trouvaient un 17, tout premier modèle opérationnel que le “maître” fabriqua à partir de ses propres cellules.

Peu de temps après, le vieil homme meurt alors que sur Novack l’exterminateur 17 revient à la vie…

Planche intérieure de la BD Exterminateur 17Les profanes comme les initiés connaissent bien sûr le thème de la révolte des robots. Sous une forme ou une autre, il apparaît avec régularité dans les diverses productions populaires de la science-fiction, le plus souvent dans des épisodes de séries TV ou bien des jeux vidéo, et avec plus ou moins d’originalité selon l’imagination des auteurs. Sous certains aspects, ce sujet correspond tout à fait à une certaine définition du genre. D’ailleurs, de nombreux spécialistes, tels que les écrivains Brian Aldiss ou Isaac Asimov (1920-1992), le considèrent souvent comme le plus ancien de la science-fiction, qui trouva sa toute première incarnation dans le roman Frankenstein ou le Prométhée moderne (1), paru en 1818, de Mary Shelley (1797-1851).

Cette ancienneté explique à elle seule pourquoi ce thème ne peut que difficilement proposer quoi que ce soit de neuf : vu, revu et corrigé depuis bientôt deux siècle, il va de soi qu’il s’avère à présent usé jusqu’à la corde et son potentiel narratif réduit d’autant. Publié dans les pages du mythique magazine Métal hurlant il y a maintenant 35 ans, Exterminateur 17 parvient néanmoins à présenter ce thème sous un angle au moins original à défaut de vraiment novateur. Car ici, l’androïde n’est pas vraiment un robot, ou du moins il ne l’est que dans sa “chair” puisqu’on comprend assez vite que son esprit est en fait bien humain, et qu’il s’agit précisément de celui du “maître” qui créa jadis les androïdes pour le Consortium.

Planche intérieure de la BD Exterminateur 17Or, la “résurrection” de ce 17 sur un champ de bataille où il fit long feu pose un problème assez inédit car jusqu’ici aucun androïde désactivé n’avait jamais retrouvé la vie, et si une telle nouvelle s’ébruitait… En fait, dans Exterminateur 17, la révolte des robots ne se voit pas présentée comme sujet principal mais plutôt comme thème sous-jacent du récit : elle n’a pas vraiment lieu mais risque à tous moments d’embraser la galaxie si on ne règle pas la situation au plus vite. C’est à ce moment qu’entre en jeu une faction, les Néo-Manichéens, aux mœurs pour le moins inhabituelles : adorateurs de la pensée pure, ils répugnent à tous contacts avec les planètes, sièges de cette matière qu’ils exècrent, et au lieu de ça vivent dans l’espace.

L’introduction de cette secte, faute d’un meilleur terme, combinée au style graphique très organique de Bilal, ainsi bien sûr que la dimension space opera de l’univers du récit, donne à cette œuvre une coloration qui évoque assez Dune (Frank Herbert ; 1965). Si l’artiste avait à l’époque déjà abordé à de nombreuses reprises la science-fiction spatiale dans ses récits courts, elle atteint néanmoins une profondeur assez inédite dans son œuvre sous la direction de Jean-Pierre Dionnet qui ajoute aux visions de Bilal un aspect littéraire et aux nets accents poétiques – à défaut d’une dimension véritablement philosophique – qui leur confère ainsi une puissance alors jamais aperçue jusque-là dans les planches du dessinateur.

L’inverse fonctionne aussi, d’ailleurs, et on se demande lequel des deux, de l’artiste ou du conteur, a le plus influencé l’autre. Du moins, pour ceux d’entre nous qui aiment ce genre de débat. Les autres trouveront là une excellente opportunité d’examiner le fruit d’une collaboration qui reste encore à ce jour un grand classique de la science-fiction dans le domaine de la BD française.

Planche intérieure de la BD Exterminateur 17

(1) on peut d’ailleurs préciser qu’Aldiss, justement, lui consacra une œuvre entière à travers son roman Frankenstein délivré (1973), alors qu’Asimov prit le complet contrepied du roman de Shelley dans son célèbre Cycle des Robots.

Notes :

Jean-Pierre Dionnet choisit de poursuivre ce récit en 2003 par La Trilogie d’Ellis avec au dessin Igor Baranko ; cette série reste encore à ce jour en cours de publication.

Exterminateur 17, Jean-Pierre Dionnet & Enki Bilal, 1976-1977
Les Humanoïdes Associés, collection Pied Jaloux, novembre 1989
59 pages, env. 10 € (occasions seulement), ISBN : 2-7316-0722-X

- L’Ange du Bizarre, le blog de Jean-Pierre Dionnet
- le site officiel d’Enki Bilal
- d’autres avis : Scifi-Universe, Les Mondes étranges, Les Lectures d’Efelle

Les Sous-sols du Révolu

Couverture de la première édition de la BD Les Sous-sols du Révolu : Extraits du journal d'un expertEudes Le Volumeur, expert, est mandaté pour étudier et répertorier le Fonds du Musée. Quel Musée ? On l’ignore. Ou plutôt, on en a oublié le nom. Le Musée du Révolu, mais aussi Le Voulu démesuré, ou bien L’Œuvre du muselé, ou encore Le Seul mou du rêve, ce nom importe assez peu à vrai dire. Toujours est-il que Le Volumeur lui consacrera le restant de ses jours mais sans parvenir à achever sa tâche.

Cet ouvrage rassemble les épisodes les plus marquants de son expertise au sein d’un édifice devenu si vaste au cours des siècles que ses limites ne peuvent plus être définies avec précision, dans le temps comme dans l’espace, et dont le contenu se montre bien à la hauteur de son contenant.

Voire même un peu plus…

Planche intérieure de la BD Les Sous-sols du RévoluQuiconque connaît assez le média de la narration graphique sait combien il ne démérite pas son nom de Neuvième Art. Combiner de manière heureuse les images et les textes écrits, en effet, exige une maîtrise de son sujet qui correspond bien sûr à ce qu’on appelle du talent, au sens large du terme. Pour cette raison, on s’étonne assez peu de voir une BD toute entière bâtie autour d’un de ces temples intégralement voués aux Arts picturaux, quelles que soient les formes qu’adoptent ces derniers : une telle convergence s’avère en fait assez attendue. Ce qu’ont d’ailleurs très bien compris les instances du musée du Louvre puisque cet album de Marc-Antoine Mathieu fut dessiné à leur demande.

Planche intérieure de la BD Les Sous-sols du RévoluLes Sous-sols du Révolu : Extraits du journal d’un expert s’affirme donc comme un ode à l’Art, du plus classique au plus moderne et du plus ancien au plus contemporain, mais à travers un récit d’ordre métaphorique et aux accents assez fantasmagoriques, où le réel se voit travesti juste ce qu’il faut pour que son essence transparaisse sous son apparence. Ce qui n’est jamais qu’une définition comme une autre de l’Art, justement. Or, cette discipline comprend un nombre incalculable d’œuvres, de sorte que l’expertise de Le Volumeur prend assez vite l’allure d’une odyssée sans fin au tréfonds de galeries, de dépôts et d’ateliers tous plus vastes, profonds et obscurs les uns que les autres.

Les rencontres successives qu’il y fera avec divers maîtres des lieux bouleverseront peu à peu sa vision de la chose artistique, mais sans qu’il parvienne à la compléter pour autant : si de toutes manières le sujet est bien trop vaste pour qu’il ait pu y parvenir dans le laps de temps d’une vie entière, au moins l’expert ne sera-t-il pas demeuré une bûche mentale durant tout ce temps.

Et le lecteur non plus, d’ailleurs, ce qui suffit bien à recommander très chaudement cet ouvrage pour le moins atypique : qui sait, il pourrait vous donner envie d’aller visiter un jour l’édifice réel qui l’a inspiré…

Planche intérieure de la BD Les Sous-sols du Révolu

Les Sous-sols du Révolu : Extraits du journal d’un expert, Marc-Antoine Mathieu
Futuropolis & Musée du Louvre Éditions, octobre 2006
60 pages, env. 16 €, ISBN : 978-2-754-80050-1

- un site d’admirateur sur Marc-Antoine Mathieu
- d’autres avis : Culturofil, Carnets de Sel, Me, myself and I, L’Antichambre

Vixit – Tueur de ville

Couverture de la première édition du premier tome de la BD VixitMelgart Kilgor, mercenaire et spécialiste de la démolition, encadre une équipe de repris de justice engagés par la compagnie Cemac pour mener à bien l’opération Edelweiss. Leur boulot : raser une ville à l’abandon. Leur récompense : une remise de peine. Mais parmi eux se trouve un certain Rosco, vieille connaissance de Mel qui l’envoya au trou quelques années plus tôt, et le taulard fait vite savoir à tout le monde qu’il n’est pas venu ici juste pour obtenir la clémence des juges.

Le lendemain, on retrouve Rosco mort et Mel doit prouver à ses gars qu’il n’y est pour rien : pas évident quand on a affaire à du gibier de potence qui n’a pas l’habitude d’y aller par quatre chemins pour régler ses problèmes, et encore moins de se creuser la tête quand les apparences se montrent aussi évidentes. Et ça ne s’arrange pas quand d’autres meurtres sont découverts…

Planche intérieure de la BD VixitOn a tous à un moment ou à un autre eu l’occasion de tomber sur une œuvre unique. Ce genre de création qui présente trop de lacunes pour prétendre au statut de chef-d’œuvre, ou même de simple classique, mais qui combine néanmoins avec talent un niveau d’excellence peu contestable sur les principaux éléments dont elle se compose en plus de reposer sur un thème rare. En l’occurrence, les principaux éléments sont bien sûr le scénario et les dessins, alors que le thème est celui de la “mort” d’une ville – mais d’une ville devenue sujet à travers les actes d’un personnage assez peu commun qui ne s’encombre plus de scrupules tant son statut d’être humain est devenu pour le moins discutable.

Vixit, premier et à ce jour unique tome de la série Tueur de ville créée par Ralph et Kisler, s’impose donc comme une création toute aussi riche que singulière.

Planche intérieure de la BD VixitPar son scénario d’abord. Assez typique des années 80 dans sa manière de mêler une certaine violence, à la fois physique et morale, à la déchéance d’un futur terriblement immédiat où les valeurs humaines ne semblent pas éteintes mais plutôt n’avoir jamais existé, ce récit se réclame presque du cyberpunk. Avec ses protagonistes tirés d’une prison de haute sécurité et chargés d’une mission atypique par une compagnie qu’on devine bien sûr multinationale et tentaculaire, la narration installe d’emblée une impression assez peu comparable à d’autres. Quant à la révélation du coupable, au milieu du tome, elle constitue le point culminant de ce malaise qu’éprouve le lecteur dès le début : le monstre, en effet, s’avère surtout victime…

Encore que Vixit s’affirme surtout comme une œuvre d’ambiance, et sur ce point les graphismes de Kisler se montrent tout à fait à propos.

Planche intérieure de la BD VixitTantôt claires, tantôt obscures, mais présentant toujours une part de glauque, ces illustrations combinent les styles franco-belges et anglo-saxons avec une maturité assez typique de cette époque où les auteurs français avaient pleinement assimilé les codes du comics dans leur art. À la fois dynamiques et contemplatives, ces planches donnent une personnalité et une aura bien spécifiques à la cité et à son complexe industriel : d’une manière assez étrange, on pense à Mad Max (George Miller ; 1979) et en règle générale à une sorte de post-apocalyptique qui ne veut pas dire son nom ; mais on pourrait aussi évoquer le western, ainsi que Les Douze Salopards (The Dirty Dozen ; Robert Aldrich, 1967), parmi d’autres inspirations…

Au final, à travers ces racines très diverses, Vixit se veut surtout une œuvre postmoderne, à l’instar de beaucoup d’autres créations de son temps.

Planche intérieure de la BD VixitVoilà comment le véritable sujet central de ce récit s’avère en fait être la ville, et peut-être même son héros d’ailleurs ou du moins son protagoniste principal. Sous bien des aspects, en effet, ce récit donne l’impression qu’elle se rebelle contre sa destruction programmée en tuant ceux chargés de son assassinat. Bien sûr, la réalité s’avère vite assez différente, ce qui devient la raison d’un drame inhabituel, surtout dans une histoire reposant autant sur le suspense, l’angoisse et l’action ; ce sera d’ailleurs l’occasion de voir qu’en dépit de tous ses muscles, le personnage de Mel Kilgor s’avère en réalité bien plus complexe qu’il en a l’air et notamment en raison d’un passé aussi lourd que peu banal.

À la fois drame et thriller, récit d’action et de suspense, Vixit s’impose comme une œuvre pour le moins protéiforme qui saura bien remplir un long moment de lecture si, comme moi, vous aimez les productions atypiques.

Case tirée de la BD Vixit

Note :

Peut-être en raison de ses spécificités narratives et thématiques peu aptes à s’attirer la sympathie du public, la série Tueur de ville s’arrête à ce premier et unique tome.

Tueur de ville, t.1 : Vixit, Ralph & Jean-Marc Kisler
Vents d’Ouest, janvier 1988
46 pages, entre 1 et 15 € (occasions seulement), ISBN : 2-86967-037-0

Les Six voyages de Lone Sloane

Couverture de la dernière édition de la BD Les Six voyages de Lone Sloane« En l’an 804 de la nouvelle ère, après la Grande Épouvante, les hommes décidèrent d’étendre leur puissance sur tout l’univers, le fleuve infini des étoiles devant porter le sceau de l’empire humain, et ceci à jamais. Alors les grandes caravanes de fer s’élancèrent à l’assaut du ciel. Le temps passa. Peu en revinrent. L’univers gardait son secret. Un terrien, rebelle parmi les siens, vogue en solitaire aux confins du grand océan cosmique. »

Le voyage dure depuis plusieurs mois. Tout est normal. Quand soudain le cerveau de la nef hurle, sans raison valable, juste avant que le vaisseau explose. À sa place, un trône de pierre flotte dans l’espace, un ouvrage de magie et de ténèbres qui capture le pilote de l’astronef vaporisé pour l’emmener vers un monde absent de toutes les cartes galactiques.

Ainsi commence le premier des six voyages de Lone Sloane…

Double planche intérieure de la BD Les Six voyages de Lone Sloane

Lone Sloane. Vagabond de l’espace, pirate, mercenaire et aventurier. Nul ne sait vraiment d’où il vient, et peut-être d’ailleurs l’ignore-t-il lui-même. Il sillonne les étoiles sans véritable but, croisant le fer avec le destin à chaque nouvelle rencontre, et toujours victorieux car ainsi il en va de ces héros dont les exploits font le tissu même des contes éternels…

Pour autant, du moins, que Sloane compte vraiment comme héros.

Planche intérieure de la BD Les Six voyages de Lone SloaneCar, souvenez-vous, c’est un pirate, un rebelle, un paria. De nos jours, ce n’est pas forcément bien vu dans une fiction mais il y eut une époque où c’était synonyme d’originalité et de personnalité, soient des qualités certaines dans une œuvre de l’esprit – et d’autant plus quand celle-ci appartient à un domaine artistique : ici, la BD. À ce moment-là, les auteurs revendiquaient haut et fort leurs spécificités au lieu de se cantonner aux mêmes moules comme bien trop le font aujourd’hui ; ils créaient, au sens strict du terme, en laissant à l’Histoire le soin de juger après coup. L’Histoire a jugé Lone Sloane, et lui a vite attribué une place d’honneur dans la BD, au moins comme première véritable œuvre d’un auteur destiné à compter.

Planche intérieure de la BD Les Six voyages de Lone SloaneParce que les aventures de Lone Sloane transcendent les limites des genres narratifs et des codes artistiques. Voilà pourquoi. Ici, le fantastique et la fantasy se mêlent à la science-fiction et au space opera. Les voyages dans l’espace servent de prétexte pour arpenter les ruines de civilisations disparues depuis des éons et que hantent les fantômes de dieux déchus. Dans ces ténèbres endormies, le passé, le présent et le futur s’entremêlent dans un kaléidoscope de technologies folles et d’architectures dantesques, de vaisseaux spatiaux et de temples oubliés, de robots de combat et de lances de bois, de circuits électroniques et d’idoles d’obsidienne…

Couverture de la première édition en album de la BD Les Six voyages de Lone SloaneDans Lone Sloane, on trouve une sorte d’anthologie, de vaste patchwork de tout ce que les genres de l’imaginaire peuvent produire de plus enfiévré. La raison se trouve bien sûr dans l’inspiration plus que prolifique de Philippe Druillet qui, d’une certaine façon, la sienne, tout à fait unique, interprète les productions d’auteurs aussi emblématiques que H. P. Lovecraft, Stefan Wul, Michael Moorcock ou Kurt Steiner – parmi d’autres, et autant d’écrivains dont il a illustré les récits d’ailleurs. Ici, le postmodernisme triomphe en abolissant les frontières qui séparent les genres, et ceux-ci atteignent ainsi un souffle qu’ils ne sauraient espérer ne fut-ce qu’effleurer autrement.

Planche intérieure de la BD Les Six voyages de Lone SloaneMais on y trouve aussi une forme d’abolition des conventions de la mise en page et du découpage des planches en cases. Elles se voient même parfois foulées du pied, purement et simplement : par exemple, les éléments d’une “case” – tels que consoles de commandes d’un vaisseau spatial, ou bien ornements architecturaux, ou encore même les onomatopées illustrant le fond sonore – servent en fait de séparation avec une autre image dans laquelle se poursuit l’action de la première, et où le détail séparateur sert là aussi d’élément pictural. Il en résulte un sens de la composition tout à fait personnel où les planches constituent souvent un tout unique – certaines de ces pages sont des tableaux.

Planche intérieure de la BD Les Six voyages de Lone SloaneDruillet doit-il ce sens particulier de la composition à sa formation initiale en photographie, où chaque image doit se suffire à elle-même ? Peut-être bien… À moins qu’il s’agisse de l’influence de son maître, Jean Boullet (1921-1970), lui aussi artiste et conteur. On ne le saura jamais, et peut-être d’ailleurs Druillet l’ignore-t-il lui aussi ; sans compter que ce détail, du reste, n’a que très peu d’importance en fin de compte. Le très regretté Brantonne (1903-1979), en tous cas, avait bien discerné le potentiel du jeune Druillet (1), ce qui ne trompe pas : obtenir l’assentiment d’une telle figure, en effet, reste uniquement à la portée des meilleurs – toute aussi empirique que reste cette notion.

Une fois au moins dans votre vie, ouvrez donc Les Six voyages de Lone Sloane et laissez-vous guider dans les méandres de l’inspiration tout à fait unique de Philippe Druillet : il y a de grandes chances que vous en redemandiez, ou du moins que ce voyage-là ne vous laisse pas indifférent…

Double planche intérieure de la BD Les Six voyages de Lone Sloane

(1) voir l’interview, mené par Yves Frémion, qui ouvre son recueil d’illustrations de couvertures Brantonne au Fleuve Noir (Kesselring éditeur, 1979).

Note :

Au contraire de ce que peut laisser penser ce billet, Les Six voyages de Lone Sloane n’est pas la première publication en album des aventures de ce personnage mais la seconde ; le lecteur curieux se penchera sur Le Mystère des abîmes, publié en 1966 chez Éric Losfeld et repris plus tard chez Les Humanoïdes Associés sous le titre de Lone Sloane 66 – mais tout en gardant à l’esprit que Druillet lui-même considère cette œuvre de jeunesse comme « très mal dessiné »…

Les Six voyages de Lone Sloane, Philippe Druillet, 1972
Albin Michel, collection L’Écho des Savanes, septembre 2000
70 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-226-10765-7

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