Archive pour la catégorie 'Fantastique'

Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth

Jaquette CD de l'édition française du jeu vidéo Call of Cthulhu: Dark Corners of the EarthSeptembre 1915, l’enquêteur Jack Walters est appelé au milieu de la nuit pour investiguer une vieille maison de Boston. Ce qu’il y trouve lui fait perdre la raison, mais de son séjour à l’asile d’Arkham il ne garde aucun souvenir – sauf des bribes éparses d’horreurs cosmiques hors du temps… Six ans plus tard, considéré guéri, il retourne à la vie civile, mais comme privé cette fois, et se voit confié une affaire de disparition qui l’amène à la ville côtière d’Innsmouth, une bourgade isolée aux habitants sinistres, où l’attend son destin…

Au contraire de ce que peut laisser penser son titre, Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth évoque en fait beaucoup moins les écrits de Howard Philips Lovecraft sur les Légendes du mythe de Cthulhu que l’adaptation de celles-ci en jeu de rôle sur table qu’édita Chaosium Inc. en 1981. Dark Corners…, en effet, mêle des éléments du Mythe à ceux issus d’autres écrits de Lovecraft sans aucun lien avec Cthulhu – je n’en dirais pas plus afin de ne pas spolier (1) le lecteur. De plus la longueur et la complexité du récit de ce jeu restent sans aucune mesure avec quels qu’écrits que ce soient de Lovecraft puisque celui-ci faisait en général dans le bref. Enfin, l’intervention de divers personnages, dont certains bien réels, parachèvent cette impression.

Fond d'écran tiré du jeu vidéo Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth Pour autant, il ne faut pas croire que l’essence du Mythe s’étiole derrière les limitations technologiques, ou bien que l’action l’emporte sur l’ambiance car il s’agit bien d’un récit au sens strict du terme. Et en particulier celui d’un homme à la recherche de sa mémoire, qui distingue d’autant mieux les horreurs tapies dans les ombres environnantes que ses souvenirs lui reviennent peu à peu tout au long de son enquête. Le thème de l’amnésie, ici, sert surtout de pilier principal à la narration au lieu de jouer le rôle de cache-misère scénaristique pour un auteur en mal d’idées. Pour cette raison, le focus se fait sur l’enquête menée par Jack Walters, sur la résolution progressive du mystère de la disparition de Brian Burnham – cet arbre qui cache la forêt.

Voilà pourquoi, en dépit de sa vue subjective, Dark Corners… n’appartient pas à la catégorie des FPS. Pas vraiment du moins, pas dans le sens « jeu d’action » du terme en tous cas : vous vous trouverez bien avisé de ne pas sortir votre arme à tort et à travers car les gens que vous rencontrerez dans les rues d’Innsmouth et ailleurs en ont quelques-unes eux aussi, et ils savent s’en servir ; chacun des dégâts qu’ils vous infligeront impactera non seulement vos mouvements mais aussi votre précision et votre vue – plus vous serez blessé et moins vous serez en état de combattre, avec la finalité que vous imaginez. Quant aux soins, ils s’avéreront aussi indispensables que lents à faire effet alors, conseil d’ami, apprenez à vous planquer plus qu’à viser…

Screenshot du jeu vidéo Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth Et pourtant, le pire ennemi vient encore de l’intérieur car, ici comme dans les récits de Lovecraft ou le jeu de rôle de Chaosium déjà évoqué, la folie guette votre personnage à chaque instant, et de préférence au moment où vous vous y attendez le moins. Par exemple quand vous tombez sur des corps mutilés ou des monstruosités cosmiques. De la même manière que les blessures physiques, ces troubles se manifestent par des effets graphiques tels que hallucinations et visions mais aussi des distorsions sonores ou des altérations dans la sensibilité des contrôles. Certaines circonstances peuvent aussi provoquer des espèces de schizophrénies où Jack entend des voix qui le poussent à la régression, et même au suicide.

Et pour couronner le tout, la réalisation se montre largement à la hauteur de l’atmosphère pour le moins unique de l’univers de Lovecraft, en dépit de certaines lacunes techniques somme toute assez passables, même si les descriptions sommaires de cet auteur en rendent les interprétations aussi multiples que personnelles, ce qui peut amener certains connaisseurs à s’étonner des choix graphiques des développeurs de Dark Corners…

Mais il serait dommage de passer à côté d’une expérience de jeu aussi aboutie pour un détail somme toute aussi discutable.

(1) en français dans le texte.

Notes :

Si le scénario de Dark Corners… se base pour l’essentiel sur les écrits de Lovecraft intitulés Le Cauchemar d’Innsmouth (The Shadow Over Innsmouth ; 1931) et Dans l’abîme du temps (The Shadow Out of Time ; 1934-1935), on y trouve aussi de nombreux éléments de la campagne L’évasion d’Innsmouth (Escape from Innsmouth) pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu de Chaosium cité plusieurs fois ici.

Il va de soi que le jeu présente de très nombreux éléments du Mythe de Cthulhu, bien trop nombreux pour se voir listés ici : le lecteur pourra donc se livrer au fascinant jeu des clé tout au long de sa partie pour tenter de discerner ces divers hommages et autres clins d’œil.

Une séquelle fut planifiée, Call of Cthulhu: Destiny’s End, d’abord appelée Call of Cthulhu: Beyond the Mountains of Madness, mais fut finalement annulée.

Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth
Headfirst Productions, 2005
PC & Xbox, env. 10 €

- le site officiel du jeu chez Bethesda Softworks
- d’autres avis : Gamekult, JeuxVidéo.com

Children Who Chase Lost Voices from Deep Below

Affiche japonaise originale du film Children Who Chase Lost Voices from Deep BelowAsuna consacre une bonne partie de sa solitude à écouter l’étrange musique du cristal qu’elle reçut de son père avant sa mort. Un jour, un mystérieux garçon, Shun, vient à son secours alors qu’elle est attaquée par une bête à l’allure d’ours et les deux jeunes gens sympathisent jusqu’à ce que Shun disparaisse soudain. En voulant le retrouver, Asuna finit par rencontrer Shin, le frère cadet de Shun, grâce auquel elle entrera dans le mystérieux monde souterrain d’Agartha où, dit-on, se trouve un moyen de ressusciter les morts…

Si le choix de la fantasy étonne dans un premier temps de la part de ce réalisateur qui a surtout fait de la science-fiction jusque-là, il faut préciser qu’on y trouve très peu de scènes d’action et encore moins d’intrigues de cour, pas plus que de romance historique : Makoto Shinkai se place plutôt dans le sillage de Studio Ghibli pour nous présenter sa propre vision du mythe d’Orphée, et les divers éléments qui évoquent les poncifs de la fantasy bas de gamme servent en réalité à faire vraiment avancer le scénario au lieu de le remplir – les scènes d’action, ici, somme toute aussi sporadiques que courtes, ne phagocytent pas le récit qui, lui, ne se résume pas à une autre sempiternelle lutte du bien contre le mal.

Sur le plan des idées, par contre, Children Who Chase Lost Voices From Deep Below se montre hélas un peu plus commun, pour ne pas dire assez banal. On apprécie néanmoins de voir les thèmes chers au réalisateur – peur de la solitude, perte de l’être aimé,… – présentés ici d’une manière inattendue et dans un décorum qui en laissera plus d’un pantois. De même, on se réjouit que le scénario ne cède pas aux codes des blockbusters mais au contraire n’hésite pas à supprimer des personnages auxquels on a pu s’attacher – c’est avant tout une histoire de mort…

Surprenant sous bien des aspects, réalisé d’une main de maître, Children… vaut donc très largement le coup d’œil, mais de préférence sur grand écran : je vois mal, en effet, comment rendre autrement justice aux vastes tableaux qu’il présente.

Note :

Bien qu’indisponible en France à l’heure actuelle, ce film doit néanmoins sortir en DVD chez Kaze au mois de juillet 2012, sous le titre de Voyage vers Agartha.

Children Who Chase Lost Voices from Deep Below (Hoshi o Ou Kodomo)
Makoto Shinkai, 2011
116 minutes

- le site officiel du film (jp)
- d’autres avis : L’Antre de la Fangirl, La Clinique du Docteur Nock

Dagon

Couverture de la dernière édition de poche du recueil de nouvelles DagonIndicible et innommable, l’horreur est partout. Une menace universelle, aux dimensions démesurées du cosmos : dans la brume entourant les falaises de Kingsport, dans une vieille maison solitaire qui entre en résonance avec l’au-delà, dans le cadre rassurant de l’université Miskatonic d’Arkham, où le docteur Herbert West réanime les morts… Mais aussi en d’autres temps, d’autres lieux : au plus profond des abysses marines, antre du terrible dieu Dagon ; à Ulthar, où règnent en maîtres les chats ; au grand temple d’Ilarnek, dans lequel les hideux servants de Bokrug, destructeurs de la ville de Sarnath, adorent encore aujourd’hui leur idole impie… Trente nouvelles d’effroi et de poésie ténébreuse, trente terribles révélations sur les secrets que dissimule la réalité.

On trouve dans le recueil Dagon une facette assez inattendue de Howard Philips Lovecraft (1890-1937) : celle de ses textes en quelque sorte mineurs, ou plutôt ceux écrits en marge de ses productions les plus connues et les plus choyées par les admirateurs de l’écrivain, qui restent considérées comme les plus représentatives de l’auteur – ce qui est assez différent. Pour cette raison, certains spécialistes à l’érudition sans faille dans le domaine affirment qu’il vaut mieux éviter de commencer la découverte de l’œuvre du Maître de Providence par ce recueil ; si l’argumentation se tient, sur une logique d’ailleurs imparable, je n’y souscris pas, car c’est justement dans une des toutes premières éditions de poche de Dagon que j’ai arpenté pour la première fois les territoires onirico-fantastiques de l’imagination enfiévrée de Lovecraft. Et, comme vous vous en doutez peut-être, j’ai bien été conquis…

Sous bien des aspects, d’ailleurs, c’est précisément la dimension « mineure » de ces textes qui fait de ce recueil une porte d’entrée aussi improbable qu’inattendue vers l’œuvre « majeure » de l’auteur. Ces fragments, en effet, présentent comme particularité de faire partie d’un tout plus vaste qui exsude littéralement de chacun de ces morceaux épars, se laissant entrevoir au détour d’une tournure de phrase, d’une description rapide, d’une ambiance. On distingue – ou bien on ressent, ou à tout le moins on soupçonne – le « majeur » derrière ce « mineur » qui ne parvient pas à cacher la forêt. En titillant ainsi notre imagination, ces espèces d’esquisses exacerbent notre curiosité et nous poussent de la sorte à revenir à Lovecraft, à cette autre partie de son œuvre, celle considérée comme centrale.

D’ailleurs, il vaut de mentionner que deux des récits présents dans Dagon servirent de base aux toutes premières adaptations des écrits de Lovecraft au cinéma : Herbert West, réanimateur et De l’au-delà inspirèrent à Stuart Gordon ses deux premiers films Re-Animator (1985) et Aux Portes de l’au-delà (1986), respectivement, qui connurent chacun leur succès et obtinrent plusieurs distinctions ; le réalisateur porta aussi la nouvelle Dagon à l’écran, sous le même titre, en 2001 – à noter néanmoins que ce film s’inspire en plus du texte Le Cauchemar d’Innsmouth (1931, publié en 1936). De sorte que ce recueil de récits « mineurs » contribua en fait beaucoup à présenter à un public profane une partie au moins de l’œuvre de Lovecraft

Pour toutes ces raisons, vous ne vous tromperez pas beaucoup en vous penchant sur Dagon : si l’ouvrage ne dépasse pas le stade du hors-d’œuvre et ainsi de l’introduction à une production bien plus vaste et sophistiquée, il reste néanmoins une porte d’entrée tout à fait appropriée vers la découverte de l’imaginaire hors norme de Lovecraft.

Quant à ceux parmi vous qui connaissent déjà l’auteur, ils en trouveront là diverses facettes aussi inédites que surprenantes.

Dagon (Dagon and other macabre tales), H. P. Lovecraft
J’AI LU, collection Fantastique n° 459, juillet 2007
432 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-290-33290-0

- hplovecraft-fr.com, un site français pour les fans de Lovecraft
- d’autres avis : nooSFère, Scifi-Universe
- sur la blogosphère : Les lectures de Cachou, La Science-fictionaute, Mr. Zombi’s place, La Bouquinerie au coin des deux colombes

Phantom of the Paradise

Jaquette DVD de la dernière édition française du film Phantom of the ParadiseSwan est le plus grand nom du rock et il lui a bâti un temple : le Paradise. Winslow Leach est un jeune compositeur dont Swan veut les partitions, mais sans lui donner le crédit qu’il mérite. Phœnix a pour seul souhait de chanter et Leach a composé un opéra pour elle, mais Swan ne veut pas d’elle pour l’ouverture du Paradise. Mutilé et trahi, Leach se réfugie au tréfonds du Paradise pour le saborder de l’intérieur, jusqu’à ce que Swan lui prenne son âme en échange de la promesse de faire chanter Phœnix…

Très librement inspiré du roman Le Fantôme de l’Opéra (1910) de Gaston Leroux (1868-1927), mais aussi empreint d’autres influences littéraires telles que Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde (1854-1900) et Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818) de Mary Shelley (1797-1851), Phantom of the Paradise présente comme particularité d’être une comédie musicale et en particulier, comme ce genre de chose arrivait à une certaine époque, une comédie musicale rock. Voilà pourquoi tant d’inspirations diverses le parsèment et le portent au lieu de le cerner : il devançait cette époque d’intégration et de mélange des genres qu’on appelle postmodernisme et qui devait marquer toutes les années 80 – et au-delà…

Pour les mêmes raisons, Phantom… s’affirme aussi comme une critique violente du show-bizness en général et celui de la musique moderne en particulier : bien que ces années 70 où ce film se vit réalisé connurent un développement sans précédent de la culture, sous toutes ses formes, elles s’accompagnèrent hélas aussi d’une industrialisation progressive du secteur musical, continuité logique des sommes colossales qui se mirent à y transiter suite aux succès phénoménaux de certains grands noms de l’époque – c’est bien connu : l’argent appelle l’argent et celui-ci s’accompagne bien peu souvent de qualité artistique. Ainsi le personnage de Swan se voit-il souvent interprété comme une caricature du producteur Phil Spector

Sous bien des aspects, en fait, Phantom… remet de nombreuses pendules à l’heure. Car à une époque où le rejet des valeurs d’antan par les jeunes générations atteignait les sommets qu’on sait, la production de soupe commerciale s’affirmait aussi comme l’autre facette de cette révolution culturelle : c’est le genre de choses qui arrivent quand des jeunes gens se trouvent soudain livrés à eux-mêmes alors que les valeurs morales et sociétales connaissent une crise grave – voilà ce qui accompagne les morts de civilisations, surtout quand elles se suicident à travers une Grande Guerre. De sorte que De Palma, ici, se montre doublement lucide, à la fois sur l’industrie du show-bizness mais aussi sur ses contemporains…

Devenue une œuvre culte au fil du temps pour son audace et sa richesse tant visuelles que scénaristiques ou thématiques, Phantom… reste encore à ce jour un témoin à la lucidité exemplaire d’une époque dont nombre de rejetons, hélas, ont persisté jusqu’à aujourd’hui. Et voilà comment ce film atteint le statut d’œuvre éternelle, ce qu’on appelle un classique.

Récompense :

Grand Prix du Festival international du film fantastique d’Avoriaz en 1975.

Phantom of the Paradise, Brian de Palma, 1974
Aventi, 2009
91 minutes, env. 10 €

Le Projet Blair Witch

Jaquette DVD du film Le Projet Blair WitchOctobre 1994. Trois étudiants en cinéma partent dans la forêt de Blair tourner un documentaire sur la légende d’une sorcière locale remontant à la fin du XVIIIe siècle. Personne ne les reverra jamais. Mais un an après, on retrouve dans les fondations d’une vieille cabane un sac contenant le matériel de tournage et les cassettes des disparus : à partir de ces épreuves brutes, les autorités parviennent à reconstituer les événements survenus aux trois étudiants depuis le jour de leur départ pour cette forêt qu’on prétend maudite…

Ça arrive de temps en temps : un film surgi d’on ne sait où, la plupart du temps réalisé par d’illustres inconnus, apporte une bouffée de fraîcheur à un genre devenu sclérosé. Ainsi, à une époque où les films d’horreur n’effrayaient plus personne depuis de nombreuses années et s’enlisaient dans une redite perpétuelle devenue peu à peu de l’auto-parodie pas toujours volontaire, Le Projet Blair Witch, s’il n’inventait rien, ou si peu, parvenait néanmoins à présenter sous un angle inédit un thème éculé et un point de départ narratif pour le moins cliché. Par-dessus le marché, les réalisateurs y parvenaient avec un budget ridicule et une absence totale d’effets spéciaux…

Pourtant, l’astuce utilisée ici reste bien ancienne : elle consiste à ne jamais – au grand jamais – laisser voir le monstre, ni même la mort d’un protagoniste. Cette technique bien rodée présente pour immense mérite de laisser l’imagination du spectateur faire tout le travail, à défaut de se montrer spectaculaire – un choix à l’intérêt toujours plus limité après des années de développement exponentiel des technologies d’effets spéciaux numériques. Et comme l’audience de ce genre de film a bien souvent une imagination d’une fécondité à toute épreuve…

Il en résulte donc un film de pure ambiance, où l’horreur se trouve tapie dans le moindre bosquet, derrière le plus petit buisson, au détour d’un simple cours d’eau. À l’affut, elle attend la moindre occasion de se jeter à la figure des protagonistes comme de celle du spectateur puisque la frontière entre les deux reste toujours floue dans ces productions à mi-chemin de la fiction et du documentaire. La stratégie marketing choisie par les distributeurs, qui ont voulu faire croire à un documentaire réel, traduit la même approche…

On peut d’ailleurs expliquer au moins une partie du succès de ce film par cette volonté de l’équipe de production d’effacer, ou à tout le moins de réduire la distance entre la réalité et la fiction. Ainsi devenue partie intégrante du récit, en tous cas indirectement, l’audience y participe, parfois même bien malgré elle. Plusieurs réalisations de John Carpenter, pour rester dans le registre du film d’horreur, reposent d’ailleurs sur une mécanique immersive semblable (1)

Mais ne voyez pas pour autant dans la résurgence de ce ressort du genre une quelconque volonté régressive des réalisateurs de Blair Witch, bien au contraire : avec leur choix d’une facture aussi originale qu’efficace, ils ont en fait signé là un film d’horreur comme on en faisait plus depuis plusieurs années à l’époque – un film d’horreur digne de ce nom…

(1) à noter néanmoins qu’elle ne fonctionne que dans une certaine mesure : poussée dans ses derniers retranchements, elle tend à tomber à plat – c’est le cas en particulier dans The Thing (1982) du même John Carpenter.

Récompenses :

- Festival de cannes : Prix de la jeunesse (1999)
- Film Independent’s Spirit Awards : Prix de la meilleure première œuvre ayant un budget inférieur à 500 000 dollars (2000)

Notes :

Avec son coût de production évalué à 25 000$, Le Projet Blair Witch ramena près de 250 millions de dollars de bénéfice dans son exploitation mondiale, devenant ainsi le film le plus rentable de toute l’histoire du cinéma à ce jour.

Le Projet Blair Witch connut une suite, Blair Witch 2 : Le Livre des ombres (Joe Berlinger ; 2000), qui eut bien moins de succès ; d’ailleurs, je ne le conseille pas. Un troisième Blair Witch est en préparation depuis 2009.

Ce film inspira aussi plusieurs jeux vidéo, tous sortis sur PC en 2000 : Blair Witch Volume 1: Rustin Parr, Blair Witch Volume 2: The Legend of Coffin Rock et Blair Witch Volume 3: The Elly Kedward Tale.

Le Projet Blair Witch, Daniel Myrick & Eduardo Sánchez, 1999
Bac, 2009
78 minutes, env. 7 €

- le site officiel (en) du film
- d’autres avis : Film de Culte, Images et Mots, Scifi-Universe, Le blog pickachu

L’Œuf de l’ange

Jaquette DVD de l'édition originale japonaise du film L'Œuf de l'angeLa petite fille a des cheveux de vieille femme, secs et blancs, son regard est triste. Sous sa robe aux couleurs pâlies par le temps, contre son ventre, elle porte un gros œuf partout où elle va. Parfois, elle remplit une jarre de verre avec l’eau d’un lac noir ou d’une fontaine hallucinée. En silence, elle se nourrit de confitures qu’elle trouve sur des étagères couvertes de poussières.

L’homme n’a pas d’âge mais des cheveux de vieillard lui aussi et ses yeux sont aussi tristes que ceux de la petite fille. Il porte sur l’épaule une lourde croix étrangement sculptée. Ses mains sont bandées comme pour cacher d’anciennes blessures inavouables. Il rencontre la petite fille en chevauchant une sorte de tank rouge comme la mort, un biomécanoïde délirant évadé d’une imagination enfiévrée.

Ensemble, ils marcheront dans les rues de la ville morte sous un ciel aux nuages aussi sombres que tourmentés. Une ville désolée à l’architecture folle et familière à la fois. Une ville d’ombres et de statues. Au son d’une cloche lointaine, les statues s’animent soudain pour chasser les ombres. Les ombres géantes de poissons antédiluviens qui glissent en silence sur les murs lézardés et le sol pétrifié. Mais les harpons ne parviennent pas à empaler les ombres qui s’échappent toujours. La course effrénée des statues fait peur à la petite fille qui se cache dans le manteau de l’homme.

Il finit par lui demander ce qu’il y a dans l’œuf mais elle ne veut pas le lui dire. Alors il lui raconte l’histoire du Déluge. Il lui avoue sa honte de ne pas se rappeler qui il est, sa peur de n’être qu’un souvenir perdu. Alors la petite fille lui montre le fossile de l’homme-oiseau, lui dit qu’elle veut garder l’œuf bien au chaud jusqu’à ce qu’un autre en sorte. Elle lui demande de ne pas faire de mal à son œuf. L’homme ne répond pas. On sait bien ce qu’il adviendra…

Un scénario de Mamoru Oshii, une histoire au-delà des mots. C’est le Oshii que j’aime, celui d’Avalon, qui ne se soucie pas de citer des philosophes morts depuis une éternité pour étayer un propos somme toute assez vain. Une invitation au voyage fantastique. Sombre sans être noir, gothique mais pas glauque, magnifique dans sa grandiloquence déchue. Romantique comme les classiques d’antan. L’Œuf de l’ange nous montre la véritable force des images, celles qui ne se préoccupent pas du verbe, ou si peu.

Regardez-le :

L’Œuf de l’ange (Tenshi no Tamago), Mamoru Oshii, 1985
Pionneer, 2007
71 minutes, pas d’édition française à ce jour

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

Idées noires

Couverture de l'édition française intégrale de la BD Idées noiresIdées Noires de Franquin, le spirituel papa de Gaston Lagaffe, Marsupilami et Spirou, nous révèle une nouvelle facette du talent de ce merveilleux dessinateur, mis au service d’un humour féroce, summum d’humour noir. Franquin nous démasque les visages hideux de notre barbarie civilisée : le nucléaire, la peine de mort, la guerre : celle des généraux, celle des marchands de canons, celle des troufions, la Troisième Mondiale et autres gentillesses du même tonneau. Et ses extraordinaires dessins sont aussi noirs que ses idées.

« Lorsqu’après avoir lu une page d’Idées noires de Franquin on ferme les yeux, l’obscurité qui suit est encore de Franquin. » Sacha Guitry

Planche intérieure de la BD Idées noiresJe ne connais pas de meilleure description de cette série pour le moins à part du père de Gaston Lagaffe, car ce qui caractérise les Idées noires d’André Franquin c’est justement leur manière de s’imprimer dans la mémoire de leur lecteur, voire peut-être même dans son inconscient : au contraire de l’écrasante majorité des productions de la narration graphique dans le domaine de l’humour, noir ou non, ces très courts récits continuent le plus souvent d’habiter leur lecteur bien longtemps après qu’il les ait lus. Sous bien des aspects, à vrai dire, ils se l’approprient, le prennent même en otage… En fait, vous ne trouverez rien ici de gratuit, mais au contraire de purs instantanés non de notre temps mais de la nature humaine dans ce qu’elle a de plus sociopathe.

Planche intérieure de la BD Idées noiresIl faut dire aussi que leur auteur n’y va pas par quatre chemins quand il décide d’épingler les idées reçues comme les aberrations, ou plus précisément ceux qui les colportent ou les commettent, la plupart du temps avec la plus totale bonne foi. Voilà pourquoi, au fond, et à travers ces portraits des réac’, des généraux, des beaufs, des politiques, des fous de Dieu, sans oublier les autres, tous les autres, et tous ici croqués d’un simple coup de crayon magistral par son sens de la caricature dans tout ce qu’elle a de plus incisif, de plus juste, Franquin se moque surtout de vous et moi, de nos travers et de nos défauts, ceux qu’on cache bien sûr mais aussi – et surtout – ceux qu’on refuse de s’avouer, ou pire encore, ceux qu’on ignore…

Planche intérieure de la BD Idées noiresPour le moment du moins, et la lecture des Idées noires peut nous amener à combler cette lacune. Et d’autant plus que ces gags se construisent souvent sur un double jeu, un effet de chute à deux temps qui évoque des frères siamois, pour rester dans l’esprit de ces courtes bandes : au rire (jaune et grinçant) suscité par la blague elle-même se superpose le plus souvent un autre, qui prolonge la première farce à travers une seconde en général bien pire, et qui y rajoute une couche elle aussi bien conséquente avec son air de dire “je t’ai eu” – et c’est vrai, Franquin nous a eu, à sa manière inimitable qui consiste à savoir rire de tout, et surtout du plus grave.

« Cela vient sûrement d’une tendance à la dépression qui n’était pas mortelle car ce sont tout de même des gags pour faire rire, non ? » André Franquin

Planche intérieure de la BD Idées noires

Idées noires, Franquin, 1977-1983
Fluide Glacial, Les albums Fluide Glacial, mai 2001
72 pages, env. 11 €, ISBN : 978-2-858-15295-7

- le site officiel de l’œuvre de Franquin
- d’autres avis : Purple Velvet, Arcanes Lyriques, Michbret
- Idées noires, un site de fan avec commentaires et index des parutions

Les Tommyknockers

Couverture de la dernière édition de poche du roman Les TommyknockersTard, la nuit dernière et celle d’avant.
Toc ! Toc ! à la porte — les Tommyknockers !
Les Tommyknockers, les esprits frappeurs…
Je voudrais sortir, mais je n’ose pas,
Parce que j’ai trop peur du Tommyknocker.

Tout commence par les rythmes apaisants d’une berceuse ; et pourtant, sous la plume de Stephen King, les vers anodins se muent en une inoubliable parabole de l’épouvante, qui entraîne les habitants pourtant bien sages et terre à terre d’un paisible village dans un enfer plus horrible que leurs plus abominables cauchemars… ou que les vôtres. Une histoire fascinante et démoniaque que seul Stephen King pouvait écrire. Et lorsqu’on frappera à votre porte, par prudence, mettez la chaîne, si tant est qu’une chaîne suffise…

Stephen King s’aventure rarement sur les terres de la science-fiction, lui préférant celles du fantastique qui ont fait sa renommée de par le monde, mais quand il lui arrive d’arpenter de tels territoires, ses inspirations premières refont surface assez vite. Ainsi, Les Tommyknockers rappelle-t-il ces films de science-fiction des années cinquante qui ont bercé son enfance ; cinéma voué à l’époque à la distraction pure et simple, les productions du genre se distinguaient assez peu de l’horreur et de l’épouvante tels qu’on les percevait en ce temps-là : à travers des mises en garde vite devenues bien convenues sur les divers dangers de la science, et l’atomique en particulier, ou bien l’exploitation des angoisses de l’époque envers le communisme, les films de science-fiction de cette période semblaient tous vouloir susciter la terreur.

Ainsi Les Tommyknockers s’articule-t-il autour du thème pour le moins classique de l’invasion de la Terre par des extraterrestres qui feront d’ailleurs leurs premières victimes chez les habitants du petit village local. Que leur vaisseau spatial soit enterré depuis des siècles, si ce n’est des millénaires, et que leur emprise sur les humains prenne d’abord l’allure d’une manipulation de leurs esprits, ces divers éléments évoquent bien sûr une des influences majeures que connut Stephen King comme d’ailleurs la plupart des autres auteurs de fantastique : Howard Philips Lovecraft (1890-1937). Nul besoin d’y regarder de bien près pour entrevoir chez ces êtres maléfiques venus d’ailleurs, disposant de pouvoirs terrifiants et dissimulés aux yeux de tous depuis des temps immémoriaux, un énième avatar de Cthulhu et de ses sbires (1).

Le reste du récit, par contre, soit l’écrasante majorité de celui-ci à vrai dire, reste typique de Stephen King, à la fois dans le crescendo de l’horreur comme dans le portrait d’une certaine Amérique rurale, encore qu’elle se trouve ici dépeinte de manière assez sobre au contraire de certaines productions précédentes de l’auteur – comme Dead Zone (1979), Cujo (1981) ou Simetierre (1983) par exemple. Dans cette vue en coupe des États-Unis des années 80, l’œuvre de Stephen King trouve une grande partie de sa spécificité et de son intérêt, c’est-à-dire de son importance dans ce qu’elle affiche ce qui la place à part des productions des confrères de l’auteur à l’époque : un témoignage de certains des mœurs de son temps. Bref, un roman tout à fait intéressant mais aussi, hélas, un des derniers de ce calibre de la part de cet auteur…

(1) l’auteur, cependant, aurait cité dans son essai Écriture : Mémoires d’un métier (2000) la nouvelle La Couleur tombée du ciel, qui ne fait pas partie du Mythe de Cthulhu à ma connaissance, comme une de ses principales inspirations derrière ce roman.

Adaptation :

En un téléfilm en deux parties, réalisé par John Power et sorti sous le même titre en 1993.

Les Tommyknockers (The Tommyknockers), Stephen King, 1987
Le Livre de Poche, collection Fantastique n° 15146, janvier 2004
958 pages, env. 11 €, ISBN : 2-253-15146-7

- le site officiel de Stephen King (en)
- d’autres avis : Le Chapitre secret, Les Lectures de Louve, Le Bazaar de S. King

Aux Frontières de l’aube

Jaquette DVD de la dernière édition française du film Aux Frontières de l'aubeCaleb, jeune paysan de l’Arizona, essaie de séduire Mae en l’emmenant faire un tour dans son pick-up. Au fur et mesure que la nuit s’étire, Mae se fait de plus en plus mystérieuse quand son baiser se transforme en morsure. À l’aube, elle disparaît. Le jeune homme tarde à comprendre son nouvel état… de vampire. Il est sauvé de l’insolation par une bande errante composée de Jesse, qui a fait la guerre de Sécession, sa petite amie Diamondback, un mauvais garçon, Severen, et un enfant, Homer…

J’ai eu l’occasion de parler du film Dracula (1992) de Francis Ford Coppola en évoquant le fait que le film de vampires était presque toujours resté sur les mêmes rails, suivant un modèle narratif auquel il n’a dérogé qu’à travers des productions qui le plus souvent ne comptent pas parmi les plus mémorables. À l’exception que représente le Génération perdue (The Lost Boys ; 1987) de Joel Schumacher, on peut ajouter Aux Frontières de l’aube qui, justement, sortit la même année que le précédent. Notons au passage que ces deux productions se trouvent dans l’esprit de leur temps, une époque de postmodernisme, c’est-à-dire de mélange des genres, pour simplifier à l’extrême ; dans Génération perdue, le thème des vampires se mêle à celui de la délinquance, alors que dans Aux Frontières de l’aube il compose avec celui de la famille.

D’un certain point de vue, d’ailleurs, c’est à peu près la même chose puisque le groupe de délinquants sert souvent de substitut à sa cellule familiale bancale pour le jeune mal inséré dans la société. C’est à y regarder de près la seule véritable différence entre Caleb et les motards de Génération perdue : Caleb, lui, n’a pas de problème particulier avec ses parents ; mieux, il est un chaînon central de son foyer, un maillon pour lequel son père et sa sœur se lanceront dans une recherche éperdue – leurs efforts, d’ailleurs, permettront à Caleb de retrouver ce chemin qu’il a momentanément perdu de vue… Pour cette raison, Aux Frontières de l’aube s’avère en fait assez conventionnel, du moins en regard de ce puritanisme dont le cinéma américain souffre assez souvent.

Un conventionnel qu’on retrouve d’ailleurs dans l’aspect formel de ce film. Tout entier situé au sein de ces vastes étendues désertiques de l’Arizona, soit l’un des nombreux symboles de l’Amérique traditionnelle, il affiche ses couleurs dès le départ : celle d’une carte postale des États-Unis, voire même presque une image d’Épinal – dans le sens “cliché” du terme. Toute son originalité tient dans ce qu’il place au sein d’un tel décor une intrigue de récit de vampires puisque à ma connaissance on n’en vit jamais dans ces régions jusqu’à cette production ; du moins, ce n’est pas le genre d’image qui me vient à l’esprit quand on prononce le nom commun des êtres surnaturels buveurs de sang…

Voilà peut-être pourquoi il connut moins de succès que Génération perdue, d’ailleurs, parce qu’à ce décorum traditionaliste il rajoutait une atmosphère qui l’était tout autant, alors que l’autre combinait l’ambiance toujours un brin déjantée de la Californie au rock et aux motos. Pourtant, c’est aussi ce qui fait d’Aux Frontières de l’aube un film plus intimiste, faute d’un meilleur terme, ou en tous cas moins grand spectacle, moins simple, moins naïf… Au drame d’un jeune homme qui devient vampire sans l’avoir voulu, il rajoute celui d’une famille menacé d’éclatement.

C’est d’ailleurs ce qui permet au protagoniste principal d’atteindre une véritable stature de héros puisqu’il est le point central de ce foyer menacé d’explosion : cette manière d’en faire le centre du récit dénote une habileté narrative assez rare, surtout dans le registre du film d’horreur dont l’audience se montre en général friande de symbolismes plus… directs.

Récompenses :

- Festival international du film fantastique de Bruxelles : Corbeau d’argent.
- Festival international de Paris : Licorne d’or.

Notes :

Les fans d’Aliens le Retour (James Cameron ; 1986) retrouveront avec plaisir les comédiens Bill Paxton (le marine William Hudson), Lance Henriksen (l’androïde Bishop) et Jenette Goldstein (le marine Jenette Vasquez).

Eric Red, qui participa à la rédaction du scénario, retravailla avec Kathryn Bigelow sur le film Blue Steel sorti en 1990.

Le mot vampire n’apparaît à aucun moment dans le film.

Aux Frontières de l’aube (Near Dark), Kathryn Bigelow, 1987
StudioCanal, 2010
95 minutes, env. 10 €

L’Homme doré

Couverture de la troisième édition de poche du recueil de nouvelles L'Homme doréDans L’homme doré l’on traque les derniers monstres qui menacent la Terre… mais Cris Johnson est-il un monstre ? Beau comme une statue antique, souple comme un fauve blond, il ne parle pas mais devine tout.

Dans Le projet Argyronète, curieusement, les hommes du futur ont besoin des « prescients » d’aujourd’hui – Van Vogt, Anderson et quelques autres – et tentent de les rencontrer grâce à la sonde temporelle.

Dans La sortie mène à l’intérieur un ordinateur livre à l’innocent Bob Bibleman des schémas militaires top-secret. Erreur, accident ou manipulation ?

Voici, en une dizaine de textes à peine, un tour d’horizon de l’œuvre et des inspirations pour le moins atypiques de Philip K. Dick mais ici à travers de courts récits débarrassés du principal défaut de leur auteur : un délire permanent sur lequel l’écrivain renchérit sans cesse pour au final ne plus parvenir qu’à noyer le lecteur dans un vaste n’importe quoi dont les qualités narratives mais aussi paranoïaques, ou présumées telles, deviennent les premières victimes ; bref, un aspect rappelant fort ce courant littéraire caractérisé par une forme d’absurde, voire d’abscons, qui ne plaît pas à tout le monde – et pour cause : la littérature est supposée avoir du sens, du moins pour ceux d’entre nous qui aiment les récits, par opposition aux délires.

Ajouté à ça qu’une telle ficelle narrative présente comme principal avantage de ne pas nécessiter d’avoir des idées à présenter, puisque de toutes manières l’aficionado du genre – souvent très imaginatif – en trouvera toujours, et le tableau est complet : l’œuvre de Dick, en réalité, dissimule sa vacuité intellectuelle sous la surface obscure de la folie, en laissant au lecteur le soin d’y trouver des choses qui existent peut-être mais que l’auteur n’y a jamais mises ; l’astuce est à présent bien connue tant on la retrouve chez de nombreux créatifs, quel que soit leur média d’expression, qui y ont planté les graines d’un succès aux faux aspects élitistes dont la seule explication tient non dans la crédulité de leur audience mais plutôt dans l’affection – infiniment respectable – de celle-ci pour les objets sans queue ni tête qui ne disent pas leur nom.

D’ailleurs, les trouvailles de l’audience méritent elles aussi qu’on s’y attarde, car elles se caractérisent par de telles divergences d’un lecteur à l’autre qu’on en vient à se demander si elles existent vraiment. Si j’admets volontiers qu’une œuvre cesse d’appartenir à son auteur pour devenir dès sa publication la propriété de son audience, qui peut ainsi l’interpréter comme bon lui semble, y compris en complète opposition des intentions de l’auteur le cas échéant, tout le problème ici tient dans ce qu’il y a autant d’interprétations que de lecteurs. La question s’impose donc : une œuvre qui propose autant d’interprétations possibles veut-elle vraiment dire quelque chose ? En d’autres termes : la pluralité des interprétations possibles ne rend-elle pas inutile la recherche d’une interprétation puisqu’en fin de compte on peut y trouver ce qu’on veut ?

Quant à la dimension paranoïaque des écrits de Dick, elle trouve au moins une partie de son succès dans l’époque de leur parution, soit cette guerre froide qui vit tant de terreurs, qu’il s’agisse de la chasse aux sorcières du maccarthysme ou bien de la perspective alors fort probable d’une guerre atomique, que ces récits semblaient dans l’air du temps : les lecteurs de l’époque y entraperçurent donc des choses qu’on ne peut plus y distinguer à présent. Pour autant, il ne s’agissait pas d’idées que leur auteur voulait exprimer mais une simple conception du réel que sa psyché tourmentée y injectait, et certainement sans que le personnage le veuille vraiment – et sans qu’il s’agisse non plus d’une volonté affirmée, claire et consciente de capitaliser sur la naïveté du lecteur, faute d’un meilleur terme.

D’ailleurs, il vaut de souligner que cette dimension paranoïaque de l’œuvre de Dick, si elle caractérise l’ensemble de sa production, la limite aussi. Tout chez Dick, en effet, tourne toujours autour de réalités truquées, d’androïdes simulacres, de complots planétaires,… bref, d’un univers résolument dévoué, et tout entier, à duper, détruire, saper le ou les protagonistes d’une manière ou d’une autre, et de préférence la plus détournée. En d’autres termes, Dick a toujours plus ou moins raconté la même chose, bien que sous un nombre de variantes si nombreuses qu’on deviendrait fou rien qu’à essayer de les compter – au point qu’on se demande s’il ne s’agissait pas de son but en fin de compte, inconsciemment au moins… En fait, Dick est son propre plagiaire.

Autant de défauts que vous ne trouverez pas ici. Les dix nouvelles qui composent ce recueil s’avèrent bien trop courtes pour que les tendances paranoïdes et délirantes de leur auteur puissent y faire de réels dégâts, de sorte qu’en restant ainsi dans les limites de l’acceptable, elles parviennent à fournir une expérience de lecture tout à fait satisfaisante…

Note :

La toute dernière édition française de poche de ce recueil s’intitule Le Roi des elfes et se vit publiée chez Gallimard (collection Folio SF n° 384, 322 pages, ISBN : 978-2-07-039916-1) en octobre 2010, mais expurgée d’un de ses textes, La Guerre contre les Fnouls (The War with the Fnools).

L’Homme doré, Philip K. Dick, 1953-1979
J’AI LU, collection science-fiction n° 1291, mars 1991
288 pages, env. 2 €, ISBN : 2-277-21291-1

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