Archive pour la catégorie 'Bubblegum Crisis'

Bubblegum Crisis : Genom

Couverture de l'édition française du comics Bubblegum Crisis : GenomMegatokyo, 2031 : six ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Depuis peu, pourtant, un groupe de vigilants est apparu, qui font eux aussi la chasse aux boomers fous et dont les autorités ne savent rien. Équipés de scaphandres mécanisés à la technologie supérieure à celles de l’AD Police comme de l’armée, ils semblent suivre leurs propres plans, tout aussi inconnus. Pour Genom ce sont de dangereux terroristes et pour l’AD Police des gêneurs, alors que pour le public ce sont des héros – à moins qu’il s’agisse d’héroïnes…

L’équation accueille soudain une inconnue de plus quand un mercenaire débarque à l’aéroport de Megatokyo pour finir une mission qui a tourné court trois ans plus tôt, avec la ferme intention de ne pas se laisser barrer la route par qui que ce soit…

Et surtout pas des vigilant(e)s.

Planche intérieure de l'édition américaine du comics Bubblegum Crisis : GenomParmi les fers de lance de la percée qu’opéra la culture manga et anime en occident au début des années 90, on peut compter Bubblegum Crisis (1987-1991), une série de huit OVA produites et réalisées par diverses pointures du très regretté studio Artmic en partenariat avec AIC et Youmex. Se réclamant ouvertement du mouvement cyberpunk, et avec raison, au contraire de beaucoup d’autres productions du moment, cette courte série empruntait à l’ensemble des ténors du genre mais aussi à d’autres œuvres plus limitrophes comme Blade Runner (Ridley Scott ; 1982) pour le portrait qu’elle présentait d’une vaste cité du futur dominée par une multinationale qui fabrique des androïdes servant de main-d’œuvre aux travaux les plus ingrats.

Pourtant, ce succès hors Japon resta cantonné au public américain, plus technicien que celui d’Europe, qui trouva peut-être dans ce futur immédiat saturé d’urbanisme et bardé de mécatronique, de biotechnologie et d’intelligence artificielle un reflet de ce à quoi il aspirait, habitué qu’il était à caresser les espoirs d’un futur plus beau à force de biberonner des récits de science-fiction – genre bien souvent optimiste. De sorte qu’en dépit de tentatives bien réelles de s’importer par chez nous, la franchise ne trouva qu’un accueil assez froid : peut-être en raison de ses apparences technophiles, l’Ancien Monde la bouda quelque peu, lui préférant ses opus les plus noirs comme AD Police Files (même studio ; 1990), et encore pas avant 2003.

Planche intérieure de l'édition américaine du comics Bubblegum Crisis : GenomMais une autre caractéristique de Bubblegum Crisis explique son succès aux États-Unis, car ce groupe de vigilants en tenues de combat à l’extrême sophistication, les Knight Sabers, rappelle bien sûr ces super héros rassemblés en ligues de justiciers pour mieux lutter contre les organisations criminelles et les autres dangers qui menacent le genre humain, si ce n’est l’univers entier. Le parallèle entre les scaphandres mécanisés des héroïnes de cette OVA et celui de personnages comme Iron Man apparaît d’ailleurs assez évident. Ainsi on comprend mieux comment un comics comme Bubblegum Crisis : Genom peut se voir publié ; encore que, techniquement, c’est ce qu’on appelle un “amérimanga” et pour autant que ce néologisme ne semble pas trop incongru…

On retrouve là comme auteur et dessinateur un Adam Warren qui n’en est pas à son coup d’essai dans le domaine du manga à l’américaine puisqu’on lui devait déjà des adaptations semblables de Dan et Danny (Dirty Pair ; Toshifumi Takizawa, 1985) dès 1988. De toute évidence familier de la culture manga, l’auteur se montre aussi très bon connaisseur de l’univers de Bubblegum Crisis dont il explore ici une facette assez inattendue et qu’il présente sous un angle bien plus noir et sinistre que celui de l’OVA originale. Car Bubblegum Crisis : Genom est une préquelle de Bubblegum Crisis, soit un récit écrit après la conclusion de cette série mais dont l’action se situe en fait avant celle-ci : c’est à vrai dire la première véritable aventure des Knight Sabers.

Planche intérieure de l'édition américaine du comics Bubblegum Crisis : GenomMais parce qu’il fut écrit après, ce récit peut tenir compte d’éléments narratifs et de certains aspects des différents personnages qui ne se virent développés que plus tard dans la série d’OVA. Pour cette raison, Bubblegum Crisis : Genom s’avère entre autre une excellente introduction à cette série. Mais c’est aussi – surtout – le récit poignant d’un homme qui n’a plus rien à perdre et qui se lance dans un dernier baroud d’honneur forcément tragique. Pour cette autre raison, vous auriez tort de passer à côté, car ce personnage à lui tout seul hisse le récit à un niveau de noirceur rarement atteint dans la franchise Bubblegum Crisis, et à un point tel qu’il l’inscrit même dans la lignée d’un AD Police Files, un peu comme une passerelle entre les deux licences…

Voilà pourquoi on regrette que ce court comics se cantonne à quatre numéros à peine dans son édition originale quand une paire d’autres à peu près, mais développés comme il se doit, aurait pu en faire une production de tout premier plan dans cet ensemble de créations qui caractérisent la fusion de l’orient et de l’occident. Il n’en reste pas moins un récit très solide, qui développe l’univers de Bubblegum Crisis de manière inattendue sur plus d’un point et qui n’hésite pas non plus à remettre certaines pendules à l’heure, en particulier sur le rôle des Knight Sabers dans ce futur pour le moins sinistre comme dans les inspirations originales des créateurs de la franchise et notamment pour ce qu’elles impliquent sur le plan humain.

C’est aussi sur ce point qu’on évalue les qualités d’une histoire après tout…

Couverture du premier numéro de l'édition américaine du comics Bubblegum Crisis : Genom

Bubblegum Crisis : Genom (Bubblegum Crisis: Grand Mal), Adam Warren, 1994
Dark Horse France, collection Manga, janvier 1996
96 pages, env. 2 € (occasions seulement), ISBN : 2-84164-019-1

Parasite Dolls

Visuel de la jaquette de l'édition française de l'OVA Parasite DollsDans ce futur proche, Tokyo s’appelle Genom City depuis qu’un tremblement de terre a anéanti la cité quelques années plus tôt. Avec la technologie de la multinationale Genom, la reconstruction s’est faite très vite, et les boomers, des androïdes biomécaniques, sont devenus monnaie courante, pour tous les usages et sous toutes les formes. Mais ils peuvent subitement devenir fou furieux et faire des dégâts considérables. Important sponsor de la police nationale, Genom incite l’état à créer l’AD Police, une division équipée de matériel lourd et chargée de circonscrire les “mad machines” pour éviter une mauvaise presse.

Mais le “boomer crime” prend parfois des allures bien insidieuses : ainsi trouve-t-on la Branche au sein de l’AD Police, une section secrète très spéciale chargée des enquêtes les plus sordides, des affaires les plus noires. “Buzz” en fait partie : il refuse de porter une arme depuis cinq ans, lorsqu’il a tué par erreur une petite fille qu’il prenait pour un androïde. Son équipière Michaelson, par contre, est adepte du matériel lourd même si c’est encore elle qui trouve bien trop fine la frontière entre l’Homme et la machine. Quant à Kimball, c’est carrément un boomer, et le parfait symbole de la contradiction d’une société qui utilise des robots pour en chasser d’autres, sans compter qu’il reste de loin le plus humain des trois…

Avec les désœuvrés du vendredi soir qui parasitent le boomer crime pour se distraire, les hackers qui trafiquent cette nouvelle technologie pour alimenter les mafias locales en main-d’œuvre et les politiques qui condamnent l’artificiel pour mieux dominer l’humain, la Branche a fort à faire pour maintenir un semblant de paix entre la chair et le plastique : Parasite Dolls est l’histoire d’une société qui se fissure…

Parasite Dolls s’inscrit dans le style “polar noir” typique d’AD Police dont elle se présente ici dans la continuité logique. Principales différences : les personnages récurrents – puisque Parasite Dolls s’organise autour d’une brigade en particulier – et le final – éblouissant de noirceur, à la pointe dramatique rare – qui clôt le récit au lieu de l’ouvrir vers une autre histoire comme AD Police Files s’ouvrait vers Bubblegum Crisis premier du nom. Et c’est bien cette clôture-là qui donne tout son sens à Parasite Dolls en révélant le monstre véritable…

Noir, Parasite Dolls l’est assurément ; humain, au moins tout autant. Et ces deux aspects se combinent avec brio : en fait, ils deviennent presque synonymes. Si vous croyez que Mamoru Oshii a inventé quoi que ce soit dans Ghost in the Shell 2 : Innocence (2004), je vous conseille vivement de voir Parasite Dolls dans les plus brefs délais – il y a de bonnes chances que ça vous ouvre l’esprit… Sinon, jetez-vous dessus tout de même, par une nuit orageuse de préférence : loin de toutes considérations métaphysico-migraineuses à deux balles qui parviennent tout juste à noyer le poisson, ce récit hallucinant vous mènera dans des abysses de ténèbres dont vous ne reviendrez probablement pas entier.

Et si vous avez encore la moindre bribe d’espoir envers la nature humaine, il y a fort à parier qu’il n’en restera plus grand-chose après coup : car Parasite Dolls mérite bien son titre, mais le parasite en question n’est pas forcément celui qu’on croit…

Note :

Cette OVA est une série dérivée de la série TV AD Police qui, elle, est un spin-off de Bubblegum Crisis: Tokyo 2040.

Parasite Dolls
Y. Geshi, K. Nakazawa & N. Yoshinaga, 2003
Kaze, 2005
6 épisodes, env. 35 € l’intégrale

- les sites officiels : Kaze (fr), AIC (en), Parasite Dolls.com (jp)
- d’autres avis : Anime-Kun, Schizodoxe, Mackie

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

Entertainment Bibles

Couverture du premier volume de la série d'artbooks Entertainment Bible, consacré à Mobile Suit GundamLes plus anciens parmi vous se souviennent peut-être de cette brève série d’une cinquantaine d’artbooks au format de poche publiés par Bandai de 1989 à 1992. Comme le nom de cette collection l’indique, d’ailleurs, ces Entertainment Bibles devinrent vite non la Bible mais les bibles des fans d’animes en général et des mechaphiles en particulier : chacun de ces tomes, en effet, était l’occasion d’examiner en détail les diverses méchaniques, bestiaires, chara designs et autres éléments-clés d’une production spécifique.

Planche intérieure de l'Entertainment Bible n°15 consacrée à Heavy Metal L-GaimDans les grandes lignes, tous ces volumes s’organisaient de la même manière : d’abord une brève présentation de l’univers du récit agrémenté de quelques illustrations, puis un ensemble de planches en couleurs pour introduire les personnages principaux juste avant une autre série de pages elles aussi colorisées qui donnaient un aperçu des engins et véhicules importants ; ces informations se voyaient ensuite reprises en détails dans des pages en noir et blanc qui représentaient la plus grande partie du tome.

Couverture de l'Entertainment Bible n°9 consacrée à Studio NueEn somme, ces Bibles n’étaient rien d’autre que des artbooks “light” puisqu’on y trouvait à peu près les mêmes informations que dans des ouvrages plus conséquents et de plus grande taille – mis à part les interviews de réalisateurs ou de designers, ainsi que des informations de production – mais en format réduit. Pourtant, il y avait néanmoins une différence de taille avec l’artbook standard : une Bible ne s’arrêtaient pas à un titre mais englobaient l’ensemble des productions liées à ce titre, telles que les spin off.

Planche intérieure de l'Entertainment Bible n°23 consacrée à Mobile Police PatlaborPar exemple, le tout premier volume de la série ne se concentrait pas uniquement sur Mobile Suit Gundam (Yoshiyuki Tomino ; 1979) mais présentait aussi les nombreux designs développés pour la ligne de maquettes et de jouets Mobile Suit Variation ainsi que les mechas de l’OVA alors récente Mobile Suit Gundam 0080: War in the Pocket (Fumihiko Takayama ; 1989). Une Bible était donc l’occasion d’approcher une œuvre dans sa globalité et non juste un titre isolé, ce qui permettait ainsi au lecteur de mieux en cerner le propos général.

Couverture de l'Entertainment Bible n°10 consacrée à la série TV The ThunderbirdsS’il va de soi que le but implicite d’une telle collection était de garder vivace l’éclat de productions anciennes à l’aune d’autres plus récentes, et ceci afin de maintenir un niveau de ventes satisfaisant, il n’en reste pas moins que la synthèse qu’effectuait un volume de cette série participa beaucoup au succès de ces Bibles auprès du public. Et notamment ceux qui n’avaient pu se procurer les premières éditions des artbooks officiels d’une production : une Bible permettait donc, entre autre, de rééditer à moindre coût…

Planche intérieure de l'Entertainment Bible n°33 consacrée aux personnages de la franchise Mobile Suit GundamMais ces ouvrages ne se consacraient pas qu’aux œuvres de science-fiction et de mechas, car certains volumes se penchaient sur la série de films kaijû des Godzilla et ses nombreuses suites, ou bien sur l’univers fantastique de Devilman, le fameux personnage démoniaque créé par Go Nagai au début des années 70. Chose assez inhabituelle, certains tomes se consacraient même à des productions non japonaises : ce fut le cas notamment de la fameuse série TV d’animation britannique Les Sentinelles de l’air (Thunderbirds ; 1965-1966).

Couverture de l'Entertainment Bible n°27 consacrée à Super Dimensional Fortress MacrossSous bien des aspects, les Entertainment Bibles constituaient, et restent encore de nos jours, une excellente porte d’entrée vers l’ensemble de l’imaginaire de la culture populaire japonaise, ce autour de quoi il s’est formé puis solidifié ; dans ce sens, cette collection prend presque une valeur de témoignage : à travers ses tomes, on peut distinguer les racines principales des productions actuelles de l’archipel dans les registres du fantastique, de la fantasy et de la science-fiction – soit une dimension historique inestimable.

Tout le problème étant, hélas, que cette collection se trouve depuis longtemps épuisée et que les exemplaires de ses numéros se négocient donc à des prix parfois très élevés… De sorte que s’il vous arrive d’en croiser un, vous serez certainement bien inspiré de l’acquérir : outre l’aspect “culturel” de l’ouvrage, vous pourrez toujours le revendre bien plus cher que ce qu’il vous a couté.

AD Police

Jaquette DVD de l'édition française intégrale de la série TV AD PoliceDans ce futur proche, Tokyo s’appelle Genom City depuis qu’un tremblement de terre a anéanti la cité quelques années plus tôt. Avec la technologie de la multinationale Genom, la reconstruction s’est faite très vite, et les boomers, des androïdes biomécaniques, sont devenus monnaie courante, pour tous les usages et sous toutes les formes. Mais ils peuvent subitement devenir fou furieux et faire des dégâts considérables. Important sponsor de la police nationale, Genom incite l’état à créer l’AD Police, une division équipée de matériel lourd et chargée de circonscrire les “mad machines” pour éviter une mauvaise presse.

Sale journée pour l’officier Kenji Sasaki : lors d’une prise d’otages qui a failli mal tourner, son coéquipier s’est fait descendre par un boomer. Après le boulot, il va dans le bar favori de son ex-partenaire pour boire un Pernot à sa mémoire : là, il tombe sur un européen qui insiste pour lui offrir un verre ; décidément de trop sale humeur, Kenji l’assomme. Le lendemain, il arrive au commissariat pour constater que le gars de la veille qu’il a étendu dans le bar est… son nouveau partenaire : Hans Kleif.

Les deux flics de choc se trouveront confrontés à un trafic illégal de boomers, et très vite, l’enquête tournera à la purée de pois. Mais on dirait que Hans est lui aussi impliqué dans l’affaire : quel rôle a-t-il pu y jouer, lui qu’un accident a rendu amnésique il y a quelques années et dont la propre vie est un mystère complet ?

Beaucoup plus shônen et ciblant une audience plus “jeune” que Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 (Hiroki Hayashi ; 1998), cette courte série s’articule autour de deux personnages principaux dont les différences ne les empêcheront pas de se rapprocher – à la manière de certaines productions hollywoodiennes à succès telles que Double Détente (Red Heat ; Walter Hill, 1988) ou L’Arme Fatale (Lethal Weapon ; Richard Donner, 1987), mais on y sent bien aussi l’influence de séries TV comme Starsky et Hutch (Starsky and Hutch ; créée par William Blinn, 1975-1979) ou Deux Flics à Miami (Miami Vice ; créée par Anthony Yerkovitch, 1984-1989).

Définitivement orienté action et suspense, AD Police s’affirme bien plus comme une distraction qu’une œuvre d’art, voire un complément de Tokyo 2040 et ainsi davantage une production destinée aux aficionados de la licence qu’un réel stand alone même si ces deux histoires peuvent être vues indépendamment. L’ambiance s’y montre assez sobre et plutôt avare en terme de style dans les couleurs et les formes, renouant ainsi avec les racines de la franchise, soit la fin des années 80 : le dépaysement du spectateur peu habitué aux extravagances des productions de science-fiction y est donc plutôt minimal. On y trouvera aussi quelques clins d’œil discrets au genre “super-héros” notamment dans les costumes des agents de l’AD Police.

Bien posée, l’intrigue se développe d’une manière plutôt convenue mais qui sait accrocher le spectateur avec les inévitables séquences d’action et autres effets pyrotechniques, tout en se basant sur un crescendo bien amené du mystère qui plane sur le personnage de Hans. Si les premiers épisodes proposent une bonne qualité d’animation, celle-ci a une assez nette tendance à se dégrader tout au long de la série au fur et à mesure que le mystère et l’ambiance s’épaississent, laissant ainsi un peu plus de place à l’atmosphère qu’à l’action pure. On apprécie de voir le “Complexe de Frankenstein(1) présenté d’une manière originale et contemporaine qui reflète bien l’inspiration cyberpunk de Tokyo 2040 et place ainsi AD Police dans la continuité logique de l’œuvre originale.

Sans aucune prétention intellectuelle que ce soit, en tous cas comparé au reste de la franchise, mais sans être une production  réellement “simple” non plus, cette série est le candidat idéal pour une ou deux soirées en comité réduit, plutôt masculin, qui cherche un bon divertissement.

(1) cette expression désigne la peur du créateur envers sa créature et la rébellion possible de cette dernière contre son “père” ; dans le genre de la science-fiction, on la trouve surtout comme thème central des récits présentant des robots qui acquièrent une forme d’autonomie intellectuelle – en particulier dans l’œuvre de l’écrivain Isaac Asimov (1920-1992).

Note :

Cette production est une série dérivée de Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 mais se situe chronologiquement quelques années avant les aventures des Knight Sabers. AD Police eut aussi sa propre série dérivée sous la forme d’une OVA intitulée Parasite Dolls (2003).

AD Police, Hidehito Ueda, 1999
Kaze, 2007
12 épisodes, env. 18 € l’intégrale

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

Bubblegum Crisis: Tokyo 2040

Jaquette du coffret de l'édition américaine ultimate de la série TV Bubblegum Crisis: Tokyo 2040Linna Yamasaki arrive à Tokyo, à présent Genom City depuis qu’un tremblement de terre a anéanti la cité quelques années plus tôt. Avec la technologie de la multinationale Genom, la reconstruction s’est faite très vite, et les boomers, des androïdes biomécaniques, sont devenus monnaie courante, pour tous les usages et sous toutes les formes. Mais ils peuvent subitement devenir fou furieux et faire des dégâts considérables. Important sponsor de la police nationale, Genom incite l’état à créer l’AD Police, une division équipée de matériel lourd et chargée de circonscrire les “mad machines” pour éviter une mauvaise presse. Avec de luxueux pot-de-vins, la multinationale achève de museler les médias pour mieux préparer son Projet Showamm qui doit résoudre tous les problèmes de ressources en énergie au seul bénéfice de Genom…

Mais l’AD Police ne peut vraiment lutter contre les machines folles car Genom veut vendre toujours plus. Ainsi, un groupe de vigiles apparaît, qui devient vite une légende urbaine adulée par les uns et haïe par les autres, surtout l’AD Police d’ailleurs. Linna fait partie de la première catégorie et elle veut les rejoindre, mais l’admission ne s’y fait pas facilement. En fait, le plus dur n’est pas d’y entrer mais plutôt d’y rester, car les Knight Sabers sont des personnalités difficiles et tourmentées : du passé de leur leader en particulier émergeront bien des difficultés, mais pour des raisons tout à fait indépendantes de sa volonté.

Après tout, personne ne choisit d’être un boomer…

On a attendu une “suite” à Bubblegum Crisis pendant à peu prés 10 ans et lorsqu’elle est arrivée, elle nous a pratiquement pété à la figure. Normal pour une “crise du chewing-gum” vous me direz. Mais, loin d’une simple séquelle, Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 s’affirme surtout comme une narration alternative de l’original que ses auteurs ont su développer pour lui donner bien plus de profondeur, de couleurs, de personnalité, et s’éloigner ainsi du toujours regrettable syndrome du clone qui pousse à reprendre les mêmes pour recommencer ce qui a déjà été fait et déjà été vu. Un nouveau départ, donc, pour le pire ont dit certains, mais je préfère penser que c’est pour le meilleur…

L’évolution saute aux yeux dés le générique : les designs des personnages et des boomers, le style d’animation, l’ambiance générale mais aussi la musique… Tout a changé, est devenu plus contemporain, plus coloré, plus épuré. Au lieu d’un « BGC reloaded », Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 vit avec son temps en nous proposant une histoire globale découpée en séquences au lieu d’une série à épisodes distincts et, il faut bien le dire, parfois un peu répétitifs, voire hors de propos. Pourtant, les ingrédients sont bien là, orchestrés sur un rythme différent, plus homogène, plus solide. Exit l’austérité froide des années 80, on passe à un cyberpunk devenu grand public qui aurait pu apparaître dans les spots de MTV : pur produit des années 90, cette série est pleine de couleurs originales et de formes délirantes. Le cyberpunk, enfin digéré, fait partie du quotidien – ce qu’on appelle souvent postcyberpunk.

Ce n’est plus une expérimentation pour public averti mais une banalité de tous les jours. En témoignent les titres de certains épisodes qui flirtent bon avec les années 70, tel qu’Atom Heart Mother (Pink Floyd, 1970), Are You Experienced? (Jimi Hendrix, 1967) ou Light My Fire (The Doors, 1967), mais on trouvera aussi une référence à The Police (Walking on the Moon, 1979) (1) ; car la racine punk de cyberpunk est trompeuse : en fait, ce genre musical descend au départ du mouvement beatnik, et de telle sorte que le genre cyberpunk fédère beaucoup plus les baba cools ou les rastas que les punks ou les métalleux – ceux parmi vous qui en doutent peuvent toujours relire Neuromancien (William Gibson ; 1984) pour s’en assurer.

Mais la comparaison avec les années 70 s’arrête là puisque malgré tout le cyberpunk n’est pas supposé être très joyeux pour commencer. Alors on trouvera les magouilles et les complots, les traîtrises et les assassinats, les multinationales et les états impuissants,… Tout ce qu’on est en droit d’attendre du genre et qui fait le bonheur du connaisseur. Mais avec un humour certain et très bienvenu – signe d’une autre forme de banalisation du genre et de ses thèmes pourtant préoccupants. Grosse surprise, et de plus très agréable, les héroïnes de l’histoire ne sont pas exemptes de ces tares elles non plus, surtout Sylia Stingray, toujours aussi belle et classe, voire bien plus encore, mais qui ne va pas sans rappeler le Dark Knight (1986) de Frank Miller avec tout ce que ça implique de douleurs personnelles et de ratés tragiques. Ainsi, on comprend mieux le pourquoi de cet espèce de clown triste dans le générique de fin, qui ressemble à Marilyn Manson, et d’une manière pas si étrange que ça en fin de compte : Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 est l’histoire d’une enfance brisée, sacrifiée au nom de la science et soldée aux trusts par son propre père. Personne ne choisit d’être un boomer, c’est juste l’ordre des choses… Non, il n’y a pas de spoiler, c’est un peu plus compliqué que ça. Vous verrez.

Au final, le message de la franchise est bien là, toujours le même mais beaucoup plus limpide, beaucoup plus adulte : la science et son corolaire, la technologie, s’y présente toujours comme une bulle de chewing-gum qui, à force de gonfler, finit par nous exploser à la figure. Ainsi, on s’éloigne assez du Ghost in the Shell (1995) de Mamoru Oshii ou en tous cas de la facture bien trop indirecte de sa stratégie dénonciatrice : ici, pas de sempiternelles questions existentielles sur les tenants et les aboutissants de l’intelligence artificielle et de la symbiose homme-machine où le propos de fond se perd un peu dans des interrogations somme toute assez secondaires, mais juste une diatribe franche et sans détour contre un monde rendu fou par des progrès technologiques toujours plus rapides, toujours plus inhumains. Une tentative, un peu vaine on s’en doute mais au moins l’intention est là, pour lever le pied de la pédale qui nous entraîne dans le mur toujours plus vite au nom du profit et du confort. Les artistes ont au moins le mérite de parler avec leur cœur et celui-là se trompe rarement, au contraire de ce que notre civilisation scientiste peut nous amener à croire.

En fin de compte, Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 reflète bien les interrogations et les doutes du Japon de la toute fin des années 90, celui d’un archipel où la technique a développé ses racines dans toutes les strates de la société et n’épargne plus personne. Comme une nouvelle forme de drogue, ce “paradis artificiel” s’est imposé comme l’ultime refuge de ce Japon dont les rêves de gloire et de puissance se sont effondrés avec l’éclatement de sa bulle spéculative en 1989 ; à ce moment, la formidable machine économique et industrielle de l’archipel d’après-guerre a hoqueté avant de s’enrayer après plus de 30 ans d’un ronronnement aussi régulier que trompeur, et depuis elle ne fonctionne plus qu’au ralenti – comme une ombre d’elle-même, un espoir perdu, une impasse…

C’est toute la différence entre Tokyo 2040 et le Bubblegum Crisis original : dans cette dernière itération en date, la bulle de chewing-gum ne menace plus d’exploser, elle l’a déjà fait… et celui qui la mastiquait se retrouve tout ahuri en se demandant encore comment ça a pu lui arriver alors qu’il fallait être bien aveugle pour ne pas voir que ça menaçait depuis longtemps.

(1) voir la liste complète des titres de chansons et les noms de leurs interprètes sur Another Bubllegum Crisis FAQ.

Notes :

Cette série TV est un remake de l’OVA Bubblegum Crisis (1988-1990) déjà évoquée. Elle a pour série dérivée une autre série TV, AD Police (Hidehito Ueda ; 1999).

Le personnage de Galatea tire son nom de la légende de Pygmalion et Galatée : cette histoire narre comment un roi grec créa une magnifique statue de femme qu’il appela Galatée et dont il tomba profondément amoureux, au point de demander aux dieux de la rendre vivante – ce qu’ils firent…

Bubblegum Crisis: Tokyo 2040, Hiroki Hayashi, 1998
ADV Films, 2008
26 épisodes, pas d’édition française à ce jour

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

AD Police: Dead End City

Couverture de l'édition américaine du manga AD Police: Dead End CityMegatokyo, 2028 : trois ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Pour Leon McNichol – transféré depuis peu de la Normal Police – et Jeena Malso – vétérante de l’AD Police et experte dans la chasse aux boomers – c’est la routine : un androïde qui semait la terreur dans les rues a été mis hors d’état de nuire à l’aide de quelques grenades et roquettes bien placées, et chacun est rentré chez soi. Mais dans l’espace, un groupe de boomers a massacré ses gardiens et fuit une station orbitale pour la Terre. Ils sont dirigés par un cerveau artificiel à la psychose messianique qui croit que les boomers sont l’étape suivante de l’évolution, destinée à remplacer les êtres humains. Et il a la capacité de fusionner avec les autres machines intelligentes pour s’approprier leurs capacités…

Planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VF)Le studio Artmic nous a gratifié de plusieurs productions d’envergure (Genesis Climber Mospeada, 1983 ; Megazone 23, 1985 ; Gall Force – Eternal Story, 1986) avant de tomber, victime de la banqueroute, en 1997. Mais auparavant, cette équipe réalisa ce qui reste certainement son œuvre la plus aboutie : Bubblegum Crisis (1987), dont le futur proche à l’inspiration cyberpunk a marqué une assez large audience et lui a valu d’être un des fers de lance de l’exportation de la culture manga / anime en occident au cours des 90s – et notamment aux USA.

Hommage évident au film Blade Runner (1982) de Ridley Scott, mais augmenté des dernières trouvailles techno-scientifiques concernant des secteurs de pointe tels que les nanotechnologies ou les biotechnologies, cette série d’OVA s’est frayé un chemin tout à fait particulier vers les cœurs des otakus du monde entier, pour son orientation action comme pour sa noirceur au moins sous-jacente – et je ne désespère pas de trouver un jour le temps de vous en parler plus en détails…

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VA)Une autre série d’OVA fut réalisée un peu plus tard, AD Police Files, qui lui servit de préquelle – au ton beaucoup plus noir et violent – et dont ce manga, comme le titre l’indique, est un spin off situé chronologiquement un peu plus tard mais sans pour autant en être une séquelle, plutôt une side story (1). À cette époque, le groupe de vigilants en armures mécanisées connu sous le nom de Knight Sabers n’existe pas encore et le seul moyen de protéger les citoyens d’un boomer devenu fou furieux réside dans les moyens de l’ADvanced Police – une brigade spéciale au départ créée pour contrer le terrorisme mais vite reconvertie dans la lutte contre les androïdes défectueux.

C’est dans ses rangs qu’on trouve l’un des protagonistes principaux de Bubblegum Crisis, le “bleu” – car tout juste transféré de la Normal PoliceLeon McNichol, même s’il jouera dans ce récit un rôle somme toute assez mineur car la vedette y est plutôt laissée à Jeena Malso – une “ancienne” de la maison, au point d’ailleurs qu’elle en porte des stigmates bien visibles – et surtout dans la seconde moitié de l’histoire : ce sera l’occasion de voir à l’œuvre cet archétype féminin de la culture manga qui n’a pas pour habitude de s’en laisser conter, même par des machos armés jusqu’aux dents…

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VA)Pourtant, et c’est ce qui est appréciable dans cette itération, le focus ici est fait sur les boomers eux-mêmes : d’habitude relégués dans le camp des “méchants” (2), voire des sous-fifres, ils n’avaient en général pas vraiment le droit à la parole dans les productions animées. S’ils ne deviennent pas les personnages principaux pour autant dans cette narration graphique, ils prennent néanmoins une place bien plus prépondérante, et pas seulement à travers les scènes d’action… C’est ce qui fait le principal intérêt de Dead End City par rapport aux animes de la franchise : à travers une espèce de technique narrative “miroir”, il examine l’autre facette de cet univers, celui qui n’avait jamais vraiment eu l’opportunité de s’exprimer jusqu’ici alors qu’il avait tout de même deux ou trois choses à dire.

Il ne s’agit pas de questions de fond pour autant : ne vous attendez pas à y trouver des pensées fulgurantes quant au rapport entre l’homme et ses créations pensantes car vous seriez déçu. Il s’agit en fait plus d’interrogations de victimes de l’intolérance qui ne comprennent pas ce que les humains ont de si supérieur pour traiter leurs créatures comme ils le font… Si Frankenstein n’est pas bien loin, ceci reste néanmoins un thème assez récurrent dans les productions nippones, et qui n’atteint pas ici de niveau supérieur de réflexion.

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VF)Enfin, les boomers ne se posent pas tous ces questions non plus. L’un d’entre eux est bien trop mégalomane pour ça. Esquinté alors qu’il travaillait sur une station orbitale, les radiations solaires ont grillé ses circuits de telle sorte qu’il en a perdu la “raison” et s’est ainsi convaincu d’être le messie destiné à libérer les intelligences artificielles du joug des humains. Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais vu le thème de “La Révolte des Robots” tournée ainsi sous l’angle de la psychiatrie mais c’est en tous cas le prétexte de situations souvent cocasses et assez hautes en couleurs. Mais ne croyez pas pour autant que l’atmosphère de noirceur viscérale typique d’AD Police est ici absente, seulement elle tient plus dans les images aux accents fantasmagoriques de Tony Takezaki (3) que dans la violence du propos ou de l’intrigue – ce qui peut éventuellement être considéré comme un changement bienvenu.

Mais la part belle est aussi donnée à l’action, à travers des scènes pas si nombreuses que ça où la frénésie des combats mettant en scène des boomers est ici retranscrite avec une violence rare, qui du reste convient très bien à l’ambiance de folie furieuse et pas toujours larvée qui caractérise l’univers sombre d’AD Police. Quant au chapitre final, il fait un clin d’œil assumé et appuyé au tout premier Die Hard, et ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

Si AD Police: Dead End City ne révolutionne rien, et surtout pas l’univers de Bubblegum Crisis dont il est issu, ce one shot constitue néanmoins une excellente introduction à ce qui reste encore de nos jours une des franchises les plus emblématiques de la culture manga / anime en occident : vous auriez tort de passer à côté.

Couverture de l'édition française du manga AD Police: Dead End City

(1) ce qui est d’autant plus surprenant que ce manga fut réalisé avant l’OVA AD Police Files, peut-être comme une sorte de coup d’essai pour tester si le concept en était viable vis-à-vis du public. Peut-être…

(2) toutes proportions gardées bien sûr : après tout, une machine ne fait que ce pourquoi elle est programmée…

(3) fantasmagories qui trouvent d’ailleurs leur point culminant dans Geno Cyber (1993) – un titre en aucun cas lié à celui-ci, et qui reste une création entièrement personnelle de son auteur pour ce que j’en sais.

Notes :

Ce manga fut traduit et publié en français chez Samouraï Éditions en 1993 mais il est actuellement épuisé ; on peut néanmoins le trouver sans difficulté sur des sites de vente en ligne à des tarifs intéressants. Par contre, cette chronique concerne l’édition américaine dont la couverture illustre le début de ce billet.

Le mecha design du cerveau artificiel qui tient lieu de principal protagoniste de cette histoire traduit à lui tout seul toute l’admiration – assumée et même revendiquée – que suscite l’œuvre de Katsuhiro Otomo chez Tony Takezaki, jusqu’au numéro 28 qui orne la “poitrine” de ce boomer.

AD Police: Dead End City, Tony Takezaki & Toshimichi Suzuki, 1989-1990
Viz Media, collection Viz Graphic Novel, mai 1994
164 pages


 

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