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L’Appel de l’espace

Couverture de la dernière édition française du comics L'Appel de l'espaceFin des années 70, au Nouveau-Mexique. L’observatoire de radioastronomie de Mesa capte un signal prouvant qu’existe bel et bien une forme de vie extraterrestre et douée d’intelligence. Ce message va très vite produire un impact sans précédent sur tous les habitants de la Terre. Mais au lieu de pousser les nations de la planète vers une nouvelle ère de paix à travers l’unification des peuples, ce signal exacerbe au contraire les tensions entre des grandes puissances déjà au bord d’une autre guerre mondiale.

L’une des premières œuvres de Will Eisner qu’il qualifiait du terme de “graphic novel” – soit un “roman graphique” en français –, L’Appel de l’espace se base sur l’inversion aussi habile dans la forme que pertinente sur le fond d’un thème jusqu’alors dépeint le plus souvent avec une certaine naïveté : celle de croire que la découverte d’une intelligence extraterrestre changerait forcément notre monde en mieux. À travers un récit qui passe au vitriol les divers excès des États-Unis d’une époque comme de ceux de diverses autres nations du globe, y compris certaines inventées pour servir le récit mais dont la symbolique se montre pour le moins transparente, l’auteur nous montre la vision opposée de ce thème, ou du moins celle de ses itérations les plus populaires.

Planche intérieure du comics L'Appel de l'espaceD’ailleurs, en dépit de toute la noirceur au moins sous-jacente de cette histoire, il y parvient avec beaucoup d’humour – noir, certes, mais de l’humour quand même. Il mêle les genres aussi : politique-fiction, thriller, espionnage, satire,… Et outre les dirigeants des deux plus grandes puissances du moment qui essaient de damer le pion à l’autre dans cette nouvelle course pour la suprématie, ses personnages vont du scientifique au dictateur d’une obscure nation africaine, en passant par le PDG d’une multinationale sans âme comme les principaux acteurs d’une secte d’illuminés, et même les gangsters de la Mafia – parmi d’autres. Pour dire comme ce récit illustre nombre de travers d’un temps, et dont beaucoup ont subsisté jusque de nos jours d’ailleurs. De tout ce micmac, son héros ne sortira que de justesse, de même que le reste du monde qui, pour le coup, aura eu bien chaud.

Indispensable d’un des auteurs les plus importants de l’histoire du comics, et même de la BD internationale, L’Appel de l’espace compte encore à ce jour parmi les productions majeures d’un artiste comme d’un média et peut-être même d’un genre – ici, la science-fiction. Bref, c’est une œuvre à ne manquer sous aucun prétexte.

Planche intérieure du comics L'Appel de l'espace

L’Appel de l’espace (A Signal from Space), Will Eisner, 1978-1980
Delcourt, collection Contrebande, janvier 2011
136 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-756-02208-6

- le site officiel de Will Eisner (en)
- les cinq premières planches sur BD Fugue
- d’autres avis : Comic Box, Culture-SF, Les Boggans, Benzine, Fluctuat, L’Express

Le Projet Blair Witch

Jaquette DVD du film Le Projet Blair WitchOctobre 1994. Trois étudiants en cinéma partent dans la forêt de Blair tourner un documentaire sur la légende d’une sorcière locale remontant à la fin du XVIIIe siècle. Personne ne les reverra jamais. Mais un an après, on retrouve dans les fondations d’une vieille cabane un sac contenant le matériel de tournage et les cassettes des disparus : à partir de ces épreuves brutes, les autorités parviennent à reconstituer les événements survenus aux trois étudiants depuis le jour de leur départ pour cette forêt qu’on prétend maudite…

Ça arrive de temps en temps : un film surgi d’on ne sait où, la plupart du temps réalisé par d’illustres inconnus, apporte une bouffée de fraîcheur à un genre devenu sclérosé. Ainsi, à une époque où les films d’horreur n’effrayaient plus personne depuis de nombreuses années et s’enlisaient dans une redite perpétuelle devenue peu à peu de l’auto-parodie pas toujours volontaire, Le Projet Blair Witch, s’il n’inventait rien, ou si peu, parvenait néanmoins à présenter sous un angle inédit un thème éculé et un point de départ narratif pour le moins cliché. Par-dessus le marché, les réalisateurs y parvenaient avec un budget ridicule et une absence totale d’effets spéciaux…

Pourtant, l’astuce utilisée ici reste bien ancienne : elle consiste à ne jamais – au grand jamais – laisser voir le monstre, ni même la mort d’un protagoniste. Cette technique bien rodée présente pour immense mérite de laisser l’imagination du spectateur faire tout le travail, à défaut de se montrer spectaculaire – un choix à l’intérêt toujours plus limité après des années de développement exponentiel des technologies d’effets spéciaux numériques. Et comme l’audience de ce genre de film a bien souvent une imagination d’une fécondité à toute épreuve…

Il en résulte donc un film de pure ambiance, où l’horreur se trouve tapie dans le moindre bosquet, derrière le plus petit buisson, au détour d’un simple cours d’eau. À l’affut, elle attend la moindre occasion de se jeter à la figure des protagonistes comme de celle du spectateur puisque la frontière entre les deux reste toujours floue dans ces productions à mi-chemin de la fiction et du documentaire. La stratégie marketing choisie par les distributeurs, qui ont voulu faire croire à un documentaire réel, traduit la même approche…

On peut d’ailleurs expliquer au moins une partie du succès de ce film par cette volonté de l’équipe de production d’effacer, ou à tout le moins de réduire la distance entre la réalité et la fiction. Ainsi devenue partie intégrante du récit, en tous cas indirectement, l’audience y participe, parfois même bien malgré elle. Plusieurs réalisations de John Carpenter, pour rester dans le registre du film d’horreur, reposent d’ailleurs sur une mécanique immersive semblable (1)

Mais ne voyez pas pour autant dans la résurgence de ce ressort du genre une quelconque volonté régressive des réalisateurs de Blair Witch, bien au contraire : avec leur choix d’une facture aussi originale qu’efficace, ils ont en fait signé là un film d’horreur comme on en faisait plus depuis plusieurs années à l’époque – un film d’horreur digne de ce nom…

(1) à noter néanmoins qu’elle ne fonctionne que dans une certaine mesure : poussée dans ses derniers retranchements, elle tend à tomber à plat – c’est le cas en particulier dans The Thing (1982) du même John Carpenter.

Récompenses :

- Festival de cannes : Prix de la jeunesse (1999)
- Film Independent’s Spirit Awards : Prix de la meilleure première œuvre ayant un budget inférieur à 500 000 dollars (2000)

Notes :

Avec son coût de production évalué à 25 000$, Le Projet Blair Witch ramena près de 250 millions de dollars de bénéfice dans son exploitation mondiale, devenant ainsi le film le plus rentable de toute l’histoire du cinéma à ce jour.

Le Projet Blair Witch connut une suite, Blair Witch 2 : Le Livre des ombres (Joe Berlinger ; 2000), qui eut bien moins de succès ; d’ailleurs, je ne le conseille pas. Un troisième Blair Witch est en préparation depuis 2009.

Ce film inspira aussi plusieurs jeux vidéo, tous sortis sur PC en 2000 : Blair Witch Volume 1: Rustin Parr, Blair Witch Volume 2: The Legend of Coffin Rock et Blair Witch Volume 3: The Elly Kedward Tale.

Le Projet Blair Witch, Daniel Myrick & Eduardo Sánchez, 1999
Bac, 2009
78 minutes, env. 7 €

- le site officiel (en) du film
- d’autres avis : Film de Culte, Images et Mots, Scifi-Universe, Le blog pickachu

Scarlet Traces

Couverture de l'édition française du comics Scarlet TracesLa Grande-Bretagne, bientôt dix ans après la tentative d’invasion de la Terre menée par les martiens.

Le royaume est sorti grandi de cette épreuve, il a appris à utiliser la technologie abandonnée par les martiens et à l’intégrer à la vie quotidienne de ses habitants. Mais lorsque les corps de jeunes filles vidées de leur sang s’échouent sur les berges de la Tamise dans l’indifférence la plus totale, deux anciens militaires, le major Robert Autumn et le sergent Archibald Currie, se trouvent malgré eux mêlés à une affaire dépassant largement le cadre de “simples” meurtres.

Des beaux quartiers de Londres aux ghettos écossais et jusqu’à la verdoyante campagne anglaise, nos enquêteurs improvisés vont mettre à jour les dessous d’une société faussement idyllique qui a bâti sa prospérité sur un monstrueux secret.

Bienvenue dans l’ignominie !

Planche intérieure du comics Scarlet TracesParce qu’il a inventé le concept d’invasion de la Terre par des extraterrestres, le roman La Guerre des mondes (1898) d’Herbert Georges Wells (1866-1946) constitue une œuvre fondatrice du genre de la science-fiction. Peuvent en témoigner les innombrables créations qui l’ont suivi, sur le même thème et sur tous les médias, et dont la production ne se tarit pas : sous bien des aspects, ce sujet demeure un des plus emblématiques du genre. Peut-être pour cette raison, le roman de Wells jouit encore plus d’un siècle après sa parution d’une aura de classique absolu, et pour ainsi dire intouchable : rien ne peut le remplacer et si les adaptations ne manquent pas, seuls les plus téméraires ont osé s’aventurer à le prolonger (1) – c’est-à-dire le dépasser…

Planche intérieure du comics Scarlet TracesAvec Scarlet Traces, le duo Ian Edginton et D’Israeli s’y essaie, à travers un récit d’enquête policière dans une Angleterre devenue première puissance du monde grâce à la technologie martienne. Hélas, si le scénario ne manque pas d’expliquer comment les humains sont parvenus à la maîtriser, il laisse presque entièrement de côté les seuls sujets qui importent vraiment : de quelle manière ce prodigieux bond en avant impacte la société anglaise et comment l’échiquier politique international s’en trouve bouleversé. De ces questions-là, on ne sait presque rien, mais que la différence avec l’époque victorienne réelle reste mineure correspond somme toute assez bien à une certaine conception de l’uchronie voulant que, même parallèle, l’Histoire débouche sur des situations comparables.

Il reste néanmoins une enquête policière très bien menée, et qui sait marier le mystère au suspense dans une ambiance assez unique en son genre pour sa démarcation par rapport aux clichés les plus éculés du steampunk. Le style proche de la “ligne claire” qui caractérise les graphismes de D’Israeli contribue d’ailleurs beaucoup à cette plongée vers l’aube du XXe siècle, mais en restant néanmoins fidèle à la culture comics.

À la fois un ouvrage atypique et un récit palpitant, Scarlet Traces vaut en fin de compte largement le détour, au moins pour ceux d’entre vous friands de polars – et de préférence bien noirs.

Planche intérieure du comics Scarlet Traces

(1) à cette liste conséquente méritent de se voir ajoutés le roman de Jean-Pierre Guillet intitulé La Cage de Londres (À Lire, collection Romans n° 064, 2003, ISBN : 2-922145-71-9), ainsi que le projet de film d’animation War of the Worlds: Goliath actuellement en cours de production.

Préquelle et séquelle :

On doit aux auteurs une adaptation du roman de Wells déjà mentionné, dans laquelle les principaux protagonistes de Scarlet Traces apparaissent, faisant ainsi de cette adaptation une préquelle de l’opus chroniqué ici. Scarlet Traces: The Great Game (2006), par contre, en est la suite directe, qui situe son intrigue 30 ans plus tard ; bien qu’encore indisponible en France, cette courte série reçut deux nominations aux Will Eisner Awards pour la Meilleure série limitée et le Meilleur auteur.

Scarlet Traces, Ian Edginton & D’Israeli, 2002
Kymera, juin 2005
87 pages, env. 12 €, ISBN : 978-2-952-31692-7

- le blog officiel de D’Israeli (en)
- d’autres avis : Scifi-Universe, Hey Kids!, Clair de Bulle

Minority Report

Jaquete DVD de l'édition simple du film Minority ReportWashington, 2054. Il y a six ans maintenant que le meurtre a disparu de cet état. À l’aide de mutants capables de voir l’avenir, la division de police Pré-Crime dirigée par John Anderton peut déterminer avec la plus grande précision le lieu et le moment d’un assassinat afin d’intervenir avant qu’il se produise… Mais alors qu’un référendum doit décider si Pré-Crime peut être étendu à l’ensemble du pays, Anderton se voit soudain accusé d’un meurtre à venir : il ne lui reste plus que 36 heures pour prouver son innocence.

Et pour autant qu’il soit vraiment innocent : son crime, après tout, reste encore loin dans le futur et bien des choses peuvent se produire d’ici là…

Tiré de la nouvelle Rapport minoritaire (1956) (1) de Philip K. Dick (1928-1982), texte que je n’ai pas lu, Minority Report nous présente une société où les meurtres de sang froid ont disparu grâce à l’utilisation par la police de mutants qui permettent d’empêcher un crime par leur capacité à voir l’avenir. Outre que celui-ci reste sujet à caution, puisque les visions qu’en ont les différents mutants ne coïncident pas toujours, ce film montre surtout une société coupable de justice expéditive, un écueil que le scénario tente d’éviter au début de l’histoire à travers une démonstration hélas assez poussive et au final peu convaincante : un tribunal, en effet, ne juge pas les intentions mais les actes, et aux dernières nouvelles il n’y a pas de meurtre sans cadavre…

Pourtant, la notion de pré-crime existe bel et bien ici, et on trouve donc tout à fait normal d’appréhender et de condamner des gens pour des meurtres qu’ils n’ont pourtant pas commis. Une notion telle que celle-ci, qui défie bien sûr le simple bon sens, s’avère néanmoins assez typique de Philip K. Dick, un auteur resté célèbre pour la dimension paranoïaque de ses écrits qui prend racine dans sa psyché tourmentée mais aussi dans l’époque où il commença à écrire : les États-Unis des années 50, en effet, se caractérisaient par le maccarthysme et sa “chasse aux sorcières” qui brisa bien des vies innocentes ou bien alors seulement coupables de penser d’une manière différente de la majorité… Nul besoin d’y regarder de près pour y distinguer de l’obscurantisme pur et simple.

Si encore il s’agissait d’une simple erreur d’antan, on pourrait la mettre sur le compte d’une mentalité rétrograde. Pourtant, l’Amérique s’est rendue coupable d’une faute semblable dans son actualité récente ; je parle de sa politique contre le terrorisme international suite aux attentats du 11 septembre, et en particulier de son fiasco complet dans sa gestion du camp de Guantánamo. À moins d’un demi-siècle d’écart, et la menace soviétique écartée depuis une quinzaine d’années à peine, les États-Unis s’avèrent en fait incapables d’apprendre de leurs erreurs passées. À vrai dire, le principal intérêt de ce film se trouve dans cette illustration-là, et non dans une métaphysique de bazar sur l’opposition entre libre arbitre et déterminisme comme on le clame trop souvent…

Mais il s’agit aussi d’un thriller d’envergure mené de main de maître et tambour battant par un réalisateur qui n’a plus rien à prouver depuis longtemps. Et en dépit de divers traits typiques des blockbusters et d’Hollywood en général, Minority Report reste une production à la fois originale et nimbée d’une certaine finesse : pour cette raison, vous ne regretterez pas de l’avoir vu.

(1) vous pourrez la trouver au sommaire des ouvrages Minority Report (et autres récits) (Gallimard, coll. Folio SF n° 109, septembre 2002, ISBN : 2-07-042606-8) et Rapport minoritaire – Souvenirs à vendre (Gallimard, coll. Folio bilingue n° 161, juin 2009, ISBN : 978-2-07-039931-4).

Adaptations :

- Minority Report (sorti en France en 2003), un jeu vidéo sur PlayStation 2, GameCube et Xbox.
- Minority Report: Everybody Runs (2002), un jeu vidéo sur Game Boy Advance.

Récompenses :

- Festival du film d’Hollywood : Meilleur film d’Hollywood de l’année.
- Broadcast Film Critics Association : Meilleur réalisateur (Steven Spielberg), Meilleur compositeur (John Williams).
- Online Film Critics Society : Meilleur second rôle féminin (Samantha Morton).
- Visual Effects Society : Meilleure composition pour un film (Scott Frankel & Patrick Jarvis), Meilleure direction artistique des effets pour un film (Alexander Laurant & Alex McDowell).
- Saturn Awards : Meilleur film de science-fiction, Meilleur réalisateur (Steven Spielberg), Meilleur scénario (Scott Frank & Jon Cohen), Meilleur second rôle féminin (Samantha Morton).
- Club allemand de science-fiction : Prix Curt-Siodmak du meilleur film de science-fiction.

Notes :

Au départ, le scénario de Minority Report fut écrit pour devenir la suite de Total Recall (Paul Verhoeven ; 1990). Il connut par la suite de nombreuses réécritures, sous l’influence de plusieurs auteurs et producteurs successifs, jusqu’à aboutir au résultat qu’on connaît.

De nombreux éléments narratifs et artistiques de ce film rendent un hommage assez évident à Stanley Kubrick (1928-1999), à l’époque récemment disparu et qui avait collaboré dans ses dernières années avec Tom Cruise comme avec Steven Spielberg.

Les trois mutants qu’utilisent Pré-Crime pour prédire les crimes – Agatha, Dashiell et Arthur – sont prénommés d’après de célèbres écrivains de romans policiers : Agatha Christie (1890-1976), Dashiell Hammett (1894-1961) et Arthur Conan Doyle (1859-1930).

Minority Report, Steven Spielberg, 2002
20th Century Fox, 2003
141 minutes, env. 10 €

Patlabor 3

Jaquette DVD de l'édition collector double DVD du film Patlabor 3Quand le niveau d’accidents de labors commence à exploser aux alentours de la Baie de Tokyo, les détectives de police Kusumi et Hata se trouvent chargés de l’affaire. Ce qu’ils découvrent les amène à révéler une conspiration gouvernementale concernant une nouvelle arme biologique appelée WXIII-Wasted Thirteen mais aussi une tragique connexion personnelle à Hata. Pour stopper cette menace ils devront coopérer avec les militaires et mener WXIII à se mesurer aux labors de la Division des Véhicules Spéciaux 2.

Très réussi au niveau des graphismes mais aussi sur le plan de l’ambiance générale, ce film souffre hélas d’un effet téléfilm de M6 qui a de quoi laisser sur leur faim les aficionados de parlote parfois un poil creuse d’un Mamoru Oshii : si l’idée du récit et son développement scénaristique ont été vus assez souvent pour savoir comment l’histoire va finir dés qu’on a saisi de quoi il retourne, cette mouture propose au moins des personnages principaux qui ne sont pas membres de la Mobile Police ainsi qu’un “méchant” qui ne ressemble pas aux clichés du genre… Sans être foncièrement original à proprement parler, c’est en tous cas un changement bienvenu par rapport à la norme de cette franchise.

Personnellement, je ne pense pas que ce film soit à éviter comme l’affirment de nombreux commentateurs souvent très admiratifs de la série d’OVA originale : les qualités techniques de cette réalisation valent bien le coup d’œil et même si l’intrigue reste dans ses grandes lignes digne d’une série B, il s’agit tout de même de l’ambiance Patlabor ce qui change pas mal du téléfilm de base. Ceci étant dit, une fois qu’on l’a vu, rien n’oblige à le conserver non plus…

Les fans de la franchise Patlabor, de même que les spectateurs friands de performances techniques trouveront là de quoi satisfaire leurs appétit. Quant aux autres, ils devront se faire leur avis eux-mêmes…

Note :

Bien qu’il s’agisse de la production Patlabor sur grand écran la plus récente encore à ce jour, les événements de ce film se situent en fait entre le premier et le second long-métrage de la franchise.

Patlabor WXIII, Fumihiko Takayama, 2001
Fox Pathé Europa, 2005
110 minutes, env. 3 € (occasions seulement)

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

Perfect Blue

Jaquette DVD du film Perfect BlueMima fait partie du groupe Cham!, un trio d’idol singers au succès commercial plutôt mitigé mais dont les fans sont particulièrement fondus. Un jour, elle décide de laisser tomber la chanson pour se consacrer à une carrière de comédienne… Ses relations lui permettent de trouver vite un petit rôle dans une série policière en prime-time, mais s’imposer pour gravir les échelons jusqu’à voir son personnage devenir un élément-clé de l’intrigue lui demande beaucoup de travail et de sacrifices.

À toute cette pression s’ajoutent peu à peu des messages anonymes et des insultes qui lui reprochent d’avoir trahi Cham! et ses fans. Puis elle se rend compte que son appartement est visité. Le site web que lui consacre un fan anonyme divulgue des renseignements sur elle-même qu’elle se croyait la seule à connaître. Et enfin il y a les meurtres, tous plus sanglants et atroces les uns que les autres, qui déciment l’équipe de tournage…

C’est à ce moment que commencent les hallucinations, en prologue à une descente aux enfers enfiévrée.

Bien que charmé par ses excellentes qualités de réalisation, je suis d’abord resté un peu déçu par Perfect Blue, peut-être parce-que j’ai trouvé le coupable de ces meurtres en série en à peine un quart d’heure… Mais à y regarder de plus près, cette apparence d’intrigue policière ne représente qu’un élément superficiel du scénario. Car sous ces dehors, le crescendo de la folie qui gagne Mima peu à peu, et qui se voit ici retranscrit avec grand brio, constitue sans discussion possible le véritable sujet de ce récit, au point d’ailleurs d’en faire une production à ne rater sous aucun prétexte. Sous bien des aspects à vrai dire, ce film représente presque un manifeste du très regretté Satoshi Kon et annonce toute son œuvre, alors encore à venir, qui trouve son identité dans la manipulation du réel sous toutes ses formes.

Mais il s’agit aussi d’une critique acerbe et sans concession du star system et de l’industrie du divertissement qui chacun à leur manière “chosifient” les jeunes talents afin de les faire rentrer dans le moule du profit, au mépris à la fois de l’artiste mais aussi – et surtout – du spectateur : le tapage médiatique, en effet, ne réduit pas seulement celui-ci à une vache à lait, il en fait aussi une victime obnubilée par une image fausse car créée de toutes pièces par des stratégies marketing destinées à vendre toujours plus et qui n’a le plus souvent qu’un lointain rapport avec la réalité.

Dans cette dénonciation virulente du show biz japonais, dont le réalisateur présente les acteurs principaux – les artistes comme leurs admirateurs – en victimes de rouages inhumains qui les perdent tous un petit peu plus à chaque jour, les réalités s’entrechoquent dans un crescendo d’hallucinations qui ne laisse plus que la folie : une œuvre indispensable !

Notes :

Durant la fameuse scène d’agression au couteau, la boite à pizza sur laquelle figure la mention “Big Body” est un hommage au compositeur japonais Susumu Hirasawa et à son groupe de musique électronique P-Model, dont le dixième album porte pour titre Big Body. D’autres scènes présentent des clins d’œil semblables, sous la forme d’affiches publicitaires ou de sacs de course portant comme texte les titres de différents morceaux du compositeur. Hirasawa collaborera par la suite à plusieurs réalisations de Satoshi Kon : Millenium Actress (2001), Paranoia Agent (2004) et Paprika (2006).

De nombreux commentateurs ont souligné la similitude entre la scène de la baignoire de Mima, où celle-ci retient son souffle sous l’eau, et celle du film Requiem for a Dream (Darren Aronofsky ; 2000) où la comédienne Jennifer Connelly fait la même chose. Aucune confirmation officielle de la part du réalisateur n’a été obtenue sur ce point…

Au départ planifié comme un film live action, Perfect Blue devint un anime quand plusieurs sponsors du projet choisirent de façon assez abrupte de s’en retirer.

Perfect Blue, Satochi Kon, 1997
HK Vidéo, 2003
80 minutes, env. 15 €

- le site officiel de Satoshi Kon
- le site officiel du film chez Manga Entertainment
- d’autres avis : Filmdeculte, AsiePassion, Lysao, Animint, Naveton, CloneWeb

Vixit – Tueur de ville

Couverture de la première édition du premier tome de la BD VixitMelgart Kilgor, mercenaire et spécialiste de la démolition, encadre une équipe de repris de justice engagés par la compagnie Cemac pour mener à bien l’opération Edelweiss. Leur boulot : raser une ville à l’abandon. Leur récompense : une remise de peine. Mais parmi eux se trouve un certain Rosco, vieille connaissance de Mel qui l’envoya au trou quelques années plus tôt, et le taulard fait vite savoir à tout le monde qu’il n’est pas venu ici juste pour obtenir la clémence des juges.

Le lendemain, on retrouve Rosco mort et Mel doit prouver à ses gars qu’il n’y est pour rien : pas évident quand on a affaire à du gibier de potence qui n’a pas l’habitude d’y aller par quatre chemins pour régler ses problèmes, et encore moins de se creuser la tête quand les apparences se montrent aussi évidentes. Et ça ne s’arrange pas quand d’autres meurtres sont découverts…

Planche intérieure de la BD VixitOn a tous à un moment ou à un autre eu l’occasion de tomber sur une œuvre unique. Ce genre de création qui présente trop de lacunes pour prétendre au statut de chef-d’œuvre, ou même de simple classique, mais qui combine néanmoins avec talent un niveau d’excellence peu contestable sur les principaux éléments dont elle se compose en plus de reposer sur un thème rare. En l’occurrence, les principaux éléments sont bien sûr le scénario et les dessins, alors que le thème est celui de la “mort” d’une ville – mais d’une ville devenue sujet à travers les actes d’un personnage assez peu commun qui ne s’encombre plus de scrupules tant son statut d’être humain est devenu pour le moins discutable.

Vixit, premier et à ce jour unique tome de la série Tueur de ville créée par Ralph et Kisler, s’impose donc comme une création toute aussi riche que singulière.

Planche intérieure de la BD VixitPar son scénario d’abord. Assez typique des années 80 dans sa manière de mêler une certaine violence, à la fois physique et morale, à la déchéance d’un futur terriblement immédiat où les valeurs humaines ne semblent pas éteintes mais plutôt n’avoir jamais existé, ce récit se réclame presque du cyberpunk. Avec ses protagonistes tirés d’une prison de haute sécurité et chargés d’une mission atypique par une compagnie qu’on devine bien sûr multinationale et tentaculaire, la narration installe d’emblée une impression assez peu comparable à d’autres. Quant à la révélation du coupable, au milieu du tome, elle constitue le point culminant de ce malaise qu’éprouve le lecteur dès le début : le monstre, en effet, s’avère surtout victime…

Encore que Vixit s’affirme surtout comme une œuvre d’ambiance, et sur ce point les graphismes de Kisler se montrent tout à fait à propos.

Planche intérieure de la BD VixitTantôt claires, tantôt obscures, mais présentant toujours une part de glauque, ces illustrations combinent les styles franco-belges et anglo-saxons avec une maturité assez typique de cette époque où les auteurs français avaient pleinement assimilé les codes du comics dans leur art. À la fois dynamiques et contemplatives, ces planches donnent une personnalité et une aura bien spécifiques à la cité et à son complexe industriel : d’une manière assez étrange, on pense à Mad Max (George Miller ; 1979) et en règle générale à une sorte de post-apocalyptique qui ne veut pas dire son nom ; mais on pourrait aussi évoquer le western, ainsi que Les Douze Salopards (The Dirty Dozen ; Robert Aldrich, 1967), parmi d’autres inspirations…

Au final, à travers ces racines très diverses, Vixit se veut surtout une œuvre postmoderne, à l’instar de beaucoup d’autres créations de son temps.

Planche intérieure de la BD VixitVoilà comment le véritable sujet central de ce récit s’avère en fait être la ville, et peut-être même son héros d’ailleurs ou du moins son protagoniste principal. Sous bien des aspects, en effet, ce récit donne l’impression qu’elle se rebelle contre sa destruction programmée en tuant ceux chargés de son assassinat. Bien sûr, la réalité s’avère vite assez différente, ce qui devient la raison d’un drame inhabituel, surtout dans une histoire reposant autant sur le suspense, l’angoisse et l’action ; ce sera d’ailleurs l’occasion de voir qu’en dépit de tous ses muscles, le personnage de Mel Kilgor s’avère en réalité bien plus complexe qu’il en a l’air et notamment en raison d’un passé aussi lourd que peu banal.

À la fois drame et thriller, récit d’action et de suspense, Vixit s’impose comme une œuvre pour le moins protéiforme qui saura bien remplir un long moment de lecture si, comme moi, vous aimez les productions atypiques.

Case tirée de la BD Vixit

Note :

Peut-être en raison de ses spécificités narratives et thématiques peu aptes à s’attirer la sympathie du public, la série Tueur de ville s’arrête à ce premier et unique tome.

Tueur de ville, t.1 : Vixit, Ralph & Jean-Marc Kisler
Vents d’Ouest, janvier 1988
46 pages, entre 1 et 15 € (occasions seulement), ISBN : 2-86967-037-0

Dark World – Franklyn

Jaquette DVD du film Dark WorldDans « Meanwhile City », métropole d’un monde futur étouffé par une mosaïque de religions et de fois, John Preest se masque comme un justicier pour venger une petite fille assassinée par l’« Individu ». Et dans Londres, de nos jours, Emilia filme ses tentatives de suicide pour créer une œuvre d’Art sans pareille alors que Milo réapprend à vivre sans sa fiancée qui l’a quitté le jour même de leurs noces. Ses trois destins vont se percuter dans un tourbillon de réalités fluctuantes…

Pour autant que le terme de “réalité” ait vraiment un sens…

Pour son premier long-métrage, Gerald McMorrow choisit de nous raconter l’histoire de trois folies. La psychose justicière, la schizophrénie créative et la régression due à l’amour déçu. Par ces hasards qui font les récits dignes d’être racontés, ces altérations de l’esprit vont se croiser à travers un thriller où l’action comme le suspense ne tiennent somme toute qu’un rôle mineur. Dark World, en effet, se réclame plus volontiers du contemplatif que seul un rythme lent peut retranscrire, plutôt que d’un spectaculaire dépourvu de sens et vite rendu lassant par des explosions de couleurs et de sons toutes aussi gratuites qu’inutiles sur le plan narratif.

Mais il ne s’agit pas pour autant d’un film d’auteur non plus, plutôt d’une de ces œuvres originales et personnelles, voire presque élitistes sous certains aspects, qui s’avèrent inaptes à satisfaire le plus grand nombre de par leur unicité même. Un OVNI, une production à part, un voyage dans une imagination aussi atypique qu’incisive à travers un récit qui donne au premier abord l’apparence de s’égarer dans bien trop de directions différentes.

L’ensemble saura néanmoins se montrer tout à fait cohérent, notamment dans sa conclusion haute en abolition de la folie pure d’où une forme de rédemption émergera pour deux de ces déséquilibrés au moins.

Et à la plus grande surprise du spectateur, ce qui reste la marque du talent.

Dark World (Franklyn), Gerald McMorrow, 2008
TF1 Vidéo, 2010
98 minutes, env. 10 €

Fight Club

Affiche française du film Fight ClubUn employé de bureau insomniaque se soulage du stress en suivant des réunions de malades en phase terminale ou de rescapés d’un cancer des testicules. Jusqu’à ce qu’il rencontre Tyler Durden, un fabricant et vendeur de savon dont la philosophie de la vie rejette toute forme de consommation : tous deux deviendront vite inséparables, avant de fonder un club de combat clandestin qui accueillera toujours plus de membres – un fight club que Tyler Durden guidera peu à peu vers des desseins… obscurs.

Mais au fait, qui est Tyler Durden ?

Protéiforme, Fight Club aborde de front plusieurs thèmes : critique du consumérisme, de la manipulation, de la virilité perdue dans le modernisme ; ode à la liberté et au droit de choisir par soi-même, à la nécessité de se consacrer à la juste cause, mais aussi à l’autodestruction et à l’abandon d’espoir ; dénonciation du culte de l’apparence et de la futilité des questionnements postmodernes de notre temps… Bref, à travers autant d’idées jetées en tous sens par une réalisation dignes des vidéoclips les plus déjantés du moment, David Fincher finit en quelque sorte par dire tout et son contraire – il aurait, paraît-il, qualifié son film de blague.

De sorte que ce qui exsude de Fight Club au final rappelle une forme de folie rampante et par essence pernicieuse – elle frappe toujours au moment où on l’attend le moins… la personne qu’on croit la moins exposée. Dans ce sens, Fight Club illustre à merveille la mutation de la notion de civilisation qu’induit la société de consommation, celle-ci ayant atteint un sommet que personne ne soupçonnait après la chute du Rideau de Fer ; or, cette mutation se traduit surtout par une accélération constante des progrès au sein du « Système technicien », et ceux-ci présentent comme corollaire une perte progressive des repères qui, elle, implique une forme d’abolition de la raison (1).

Voilà comment se téléscopent tous ces thèmes, ces idées en apparence contradictoire mais qui trouvent pourtant toutes leurs racines dans un quotidien devenu inhumain et où la folie s’affirme de plus en plus comme la seule voie de sortie. Au moins de façon temporaire. Et si la raison revient parfois, elle finit toujours par céder la place à nouveau : l’appel de la liberté est très fort, c’est bien connu, et l’esprit humain peut montrer une imagination à toute épreuve pour y céder – ce n’est pas le docteur Freud qui me contredira sur ce point d’ailleurs (2).

Et voilà comment Fight Club atteint cette universalité dans son propos : non à travers la pluralité des thèmes abordés – car leur nombre restera toujours en quantité inférieure par rapport à ceux que propose la réalité – mais par la folie au moins sous-jacente que cette pluralité implique et qui constitue un reflet du présent, par le feu d’artifice d’idées qu’elle apporte et dans lesquelles chacun peut trouver sa vérité – celle qui l’isole des autres.

Or c’est bien cette solitude qui pousse le narrateur dans cette automutilation mentale où le récit trouve son point de départ, celle-là même qui le jettera dans les griffes de Tyler Durden – lui aussi victime de sa propre folie.

Reste encore à savoir qui est Tyler Durden

(1) le développement technique est incontrôlable par essence : parce qu’on le subit, il exerce une pression constante sur l’esprit qui se trouve ainsi plus exposé au stress et à l’anxiété, et donc in fine aux pathologies mentales.

(2) je rappelle brièvement que Freud considérait les névroses comme trouvant leurs racines dans les exigences sociales : si celles-ci se durcissent, notamment à travers le progrès technique, que deviennent les névroses ?

Récompenses :

Empire Award de la meilleure actrice britannique pour Helena Boham Carter en 2000.

Notes :

Fight Club est une adaptation du roman éponyme de Chuck Palahniuk publié en 1996. Le propos y est plus spécifique et la narration plus décousue que dans le film.

Une adaptation en jeu vidéo de combat, sous le même titre, vit le jour en 2004 pour Xbox et Playstation 2.

En dépit d’un score pour le moins mitigé au box office, Fight Club connut un immense succès en DVD, au point qu’il est maintenant considéré comme un film culte.

Fight Club, David Fincher, 1999
Fox Pathé Europa, 2010
135 minutes, env. 10 €

- l’article de Raphaël Arteau-McNeil dans la revue PHARES, Volume 1 Hiver 2001
- le site officiel du film

Mister X

Couverture de l'édition française du comics Mister XLe futur proche. Des égouts de Radiant City, un homme surgit pour rendre son rôle initial à cette ville de cauchemar : conçue comme lieu d’expérimentation à grande échelle pour une architecture révolutionnaire capable de rendre ses habitants heureux, cette utopie pervertie par les lois du marché est à présent rongée par le crime et la folie. D’avenues en ruelles, par ces passages dont il a le secret, Mister X affrontera bien des zones d’ombre de cette cité dégénérée pour réparer tout le mal qu’il a jadis laissé se répandre…

Il arrive parfois que la ville tienne lieu de sujet dans les récits de science-fiction, et surtout sur les médias visuels. Au cinéma, par exemple, Metropolis (Fritz Lang ; 1927), Blade Runner (Ridley Scott ; 1982) et Dark City (Alex Proyas ; 1998) viennent immédiatement à l’esprit ; en BD, la série Les Cités obscures (François Schuiten & Benoît Peeters ; 1983) reste célèbre ; J. G. Ballard l’explora dans sa nouvelle La Ville concentrationnaire (Build up ; 1957). On pourrait multiplier les exemples tant ce thème a inspiré les auteurs du monde entier : tantôt théâtre, tantôt personnage, la ville joue souvent un rôle majeur dans le récit qui la met en scène – à l’instar de l’architecture, ou plutôt de l’urbanisme, elle conditionne notre vie de tous les jours sans même qu’on remarque son influence, ce qui lui donne donc une place de choix dans les fictions…

Planche intérieure du comics Mister XMais à ma connaissance, Mister X (1983-1990) reste le seul exemple de fiction où la cité est à la fois théâtre et sujet. Théâtre, car l’action s’y déroule ; sujet, car sans elle le récit ne peut exister. Si la première condition appartient au registre du banal, la seconde se montre beaucoup moins fréquente – rares sont les villes vraiment uniques après tout. En fait, Radiant City présente une conception toute particulière : son architecte l’a bâtie à l’aide d’une science qu’il a inventée et nommée « psychétecture »– la disposition de ses rues et de ses façades, et derrière celles-ci l’organisation des pièces des appartements influencent l’humeur de ses habitants : elles conditionnent leurs rapports aux autres, leur comportement, leur être profond enfin ; bref, la ville fait sienne ses habitants.

Par de subtils jeux de formes et de couleurs, d’imbrications des lieux et des espaces, elle représente l’ultime aboutissement du Modernisme, ou du moins du rêve que ce domaine souhaitait atteindre à travers une exploitation toute scientifique – à défaut de purement technique – des données les plus récentes à l’époque de la rationalité ; on peut rappeler que l’architecte Frank Lloyd Wright chercha longtemps une telle utopie urbaniste, talonné de près par Le Corbusier et bien d’autres – tous échouèrent d’ailleurs, pour des raisons bien assez évidentes… Mais dans ce récit de fiction, la « psychétecture » devint une réalité, avant de se voir détournée en laissant ainsi le projet Radiant City rongé par la criminalité mais aussi la folie latente et les névroses lourdes de ses habitants – celles-là même que la ville leur induisait à travers sa conception bancale.

Planche intérieure du comics Mister XSur le plan strictement artistique, ce comics montre des emprunts évidents à de nombreux styles de l’aube du XXe siècle, et surtout ceux développés à l’école du Bauhaus ou bien par les mouvements Art Déco et l’Expressionnisme allemand ; le film Metropolis déjà évoqué plus haut, ainsi que des publications de design graphique telles que RAW et The Face exercèrent eux aussi une influence profonde sur la facture visuelle de Radiant City ; sans compter toutes celles que les auteurs n’ont jamais nommé. Il résulte de toutes ces inspirations une atmosphère unique dans son universalité, étrange dans la familiarité : on y est chez soi et ailleurs à la fois, dans un présent où le passé et le futur s’entremêlent en un vaste anachronisme au parfait équilibre visuel.

Mais ce fut aussi l’occasion d’émerger pour des personnalités de grand talent tels que les frères Jaime, Mario et Gilbert Hernandez ou bien, dans les tomes suivants de la série, le canadien Seth, ainsi que les britanniques Shane Oakley et D’Israeli – tous appelés à devenir des auteurs majeurs de l’industrie du comics à travers nombre d’œuvres personnelles. Leur art alors en gestation sert ici avec grand brio un concept échafaudé par un Dean Motter dont Mister X reste encore à ce jour la création la plus emblématique.

Œuvre pour le moins frappante, tant par ses visuels uniques que par son idée originale et son atmosphère hors du commun, Mister X fait partie de ses classiques oubliés à redécouvrir de toute urgence.

Planche intérieure du comics Mister X

Notes :

L’influence de Mister X peut se voir dans les films Brazil (Terry Gilliam ; 1985), Batman (Tim Burton ; 1989) et Dark City (œuvre citée), ce que leurs réalisateurs respectifs ont d’ailleurs confirmé. Quant à l’identité visuelle de cette série en général, elle servit aussi à illustrer au moins deux albums rock : le personnage de Mister X lui-même pour Megatron Man (Patrick Cowley ; 1981) et la ville de Radiant City pour Visions of our Future (The Tenants ; 1984).

Cette édition ne comprend que les quatre premiers numéros de la série dans son format original canadien mais propose néanmoins un récit complet. Si cet album reste assez difficile à se procurer, une réédition de la série complète est disponible depuis peu en langue anglaise chez Public Square Books (deux volumes).

Mister X
Dean Motter, les frères Hernandez, Paul Rivoche & Klaus Schönefeld, 1983
Ædena, collection BD.US, octobre 1986
95 pages, entre 3 et 10 €, ISBN : 2-905035-30-7

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