Crimes temporels

couverture du roman Crimes Temporels, de Paul Carta (2008)Le 3 décembre 1926, la romancière Agatha Christie disparaît mystérieusement. Pendant dix jours, enquêteurs, policiers et journalistes vont tenter de découvrir ce qui a pu arriver à celle qui fascine les lecteurs de romans d’énigmes policières.

Le 7 février 2398, la station temporelle Renaissance, installée sur la Lune, connaît un réveil inédit. Dans une société qui a réussi à éliminer toute violence, et qui n’a connu dans son histoire aucune agression physique, et a fortiori, aucune mort violente, un meurtre est commis. La victime n’est autre qu’un scientifique martien, venu voir le prototype du translateur temporel, la première machine à voyager dans le temps créée par l’humanité.

Face à ce meurtre, et en l’absence de toute force de police ou de services d’investigation capables de mener une enquête criminelle, Renaissance décide de se tourner vers l’unique spécialiste proposée par ses banques de données : la Reine du crime, Agatha Christie.

Premier être humain à être extrait du passé et transporté dans le futur, Agatha Christie va devoir mener une enquête impossible, qui va peut-être décider du destin de l’espèce humaine.

Un des problèmes des chroniques d’ouvrages de science fiction, c’est qu’elles fonctionnent un peu en vase clos : des unes aux autres, on retrouve toujours les mêmes auteurs et les mêmes ouvrages ; à croire que les journalistes du fandom se refilent toujours les mêmes titres… On pourra arguer que c’est le travail des éditeurs de défricher le terrain et non celui des chroniqueurs, mais de nos jours les torrents de parution ont rendu le travail des maisons d’édition pour le moins compliqué. De sorte que quand on tombe sur le bouquin d’un auteur inconnu, le plaisir de la découverte se double de l’appréhension de tomber peut-être sur un navet ; un peu comme quand, alors ado, on commence à explorer le genre, tout à fait ignorant que des sites et des fanzines se consacrent entièrement à cette littérature. Comme beaucoup de lecteurs assidus du genre, quand j’ai commencé à m’y mettre il y a un peu moins de 25 ans, de telles structures d’information n’existaient pas (pour les sites en tous cas…) ou bien n’avaient qu’une diffusion très confidentielle (et c’est toujours le cas pour les fanzines…) de sorte qu’il n’y avait pas d’autres choix que de piocher au hasard : c’est ainsi que j’ai découvert au petit bonheur la chance les classiques comme les infâmes, avec néanmoins plus de succès pour les premiers que pour les autres ; la lecture de Crimes Temporels m’a conforté dans l’idée que ma chance ne s’est pas émoussée ^^

Pourquoi une aussi longue intro ? Et bien simplement parce que, encore une fois comme beaucoup d’autres, Isaac Asimov est l’auteur qui m’a initié au genre ; hors, Crimes Temporels s’en réclame très ouvertement encore qu’il serait plus juste de dire que Crimes Temporels et les polar-SF d’Asimov partagent les mêmes racines, c’est-à-dire les romans d’Agatha Christie. Vous avez bien lu « polar-SF » et « Agatha Christie » mais, non, ce n’est pas du steampunk et vous ne trouverez aucun robot dans ce livre, en tous cas au sens « asimovien » du terme… Au lieu de ça, vous y trouverez une science fiction qui laisse penser que l’auteur connaît très bien le genre (et comme il est prof’ de français, ça redonne de l’espoir pour la diffusion de ce genre littéraire auprès des jeunes générations) doublée d’un polar « classique » qui reflète très bien l’excellente culture de Paul Carta sur le sujet. De sorte que vous pouvez vite oublier le laïus un peu pompeux de la 4ème de couv’ qui, bien qu’il soit juste et assez peu exagéré, a une légère tendance à éveiller les craintes du lecteur habitué à des procédés marketing douteux ou tout simplement à de nouveaux éditeurs parfois un peu trop enthousiastes sur le contenu de leur catalogue (l’un et l’autre se ressemblent, ceci dit), car ce livre est vraiment loin d’être un navet : c’est bien simple, on ne peut pas le lâcher.

Si le début est un peu lent, et certainement assez convenu pour quelqu’un qui connaît bien à la fois l’œuvre mais aussi la vie d’Agatha Christie, et si l’auteur abuse un peu de cliffhangers qui ont une nette tendance à tomber à plat en réussissant plus à évoquer les séries US qu’à instaurer un véritable suspense, la sauce prend néanmoins petit à petit, sournoisement et irrémédiablement : passé les trente premières pages, on est pris dans les filets que Carta a tendu avec un plaisir manifeste tant la recette nous coule littéralement à l’estomac. Dès lors, il n’y a plus rien à faire et on se retrouve à bord de ce train — au rythme des transports du début du siècle dernier, ceux du temps d’Agatha Christie, qui laissaient le temps de contempler le paysage — pour visiter une civilisation sélénite diablement bien ficelée. Car dans ce futur du XXIVème siècle, l’Humanité n’habite plus la Terre, anéantie par un cataclysme cosmique, mais seulement la Lune et Mars, et à travers deux systèmes sociaux radicalement différents pour ne pas dire franchement opposés, même s’ils finissent par se rejoindre ; les colons de la quatrième planète vivent organisés en monades – les équivalents des zaibatsu cyberpunk, à peu de choses près – où règne la loi du plus fort, du plus habile, du plus rusé : c’est un monde de violence et de passions, où la colonisation s’est faite dans la compétition la plus sauvage et la concurrence la plus mortelle tant les conditions de vie y étaient épouvantables, et la disparition de la Terre n’a fait qu’accentuer un tel extrémisme ; a contrario, la vie sur la Lune – civilisation entièrement dédiée à la science et au savoir, seuls instruments capables de rendre vie à la Terre – est entièrement régulée par des implants appelés Mentors qui étouffent les émotions pour supprimer toutes velléités de violences ou d’agressions afin de permettre aux sélénites de mieux accepter cette vie dans les souterrains pressurisés… mais au prix de ce qui fait la plus grande partie du sel de la vie. Ces deux mondes ne sont pas opposés d’une façon manichéenne, ce sont bel et bien les deux facettes d’une même pièce dont la destruction de la Terre constitue la tranche : on distingue bien là derrière un auteur qui a enseigné la philosophie.

Si Mars rappelle presque irrésistiblement Robert A. Heinlein, l’optimisme libertarien en moins, la Lune évoque sans faille Les Cavernes d’Acier du même Asimov déjà évoqué plus haut, et pas seulement par son cadre de vie pour le moins confiné. Car non seulement la civilisation lunaire est une sorte de vaste fourmilière, mais les gens y abandonnent aussi leur nom de famille pour adopter celui de leur fonction, les Mari et autres Édouard se voyant remplacés par des Historiennes ou des Surveillants en un ultime sacrifice identitaire, celui d’une culture qui se dévoue toute entière à ressusciter un passé mort depuis deux siècles avec la disparition de la mère de ces deux mondes dans un vortex cosmique dont les origines demeurent pour le moins obscures. Il n’est pas très utile de s’attarder sur le concept de Mentor qui n’est qu’une itération du Soma dans  Le Meilleur des Mondes d’Huxley ou de la drogue miracle présentée dans Les Humanoïdes de Jack Williamson (on aurait toutefois apprécié quelque chose de plus moderne dans la facture, les cyberpunks nous ayant habitués à des implants moins voyants…), même si ce dispositif joue bien évidemment un rôle fondamental dans l’histoire car c’est précisément son existence qui a jusqu’ici empêché les meurtres comme celui qui amorce l’intrigue : les explications techniques de l’auteur à ce sujet sont d’ailleurs assez bluffantes, du moins pour quelqu’un comme moi qui n’a qu’une connaissance plus que limitée de l’ensemble des hormones et autres éléments de l’organisme à l’œuvre dans les actes de violences ; au lieu de ce système – qui n’a vraiment rien d’anecdotique pour autant, vous ne saurez à quel point qu’en lisant ce livre – il convient de se pencher sur cette technologie maîtresse qui seule permet à la Lune et ses 30 000 habitants de tenir tête à Mars et ses millions de citoyens : le voyage dans le temps. Si l’invention de la translation temporelle fut fortuite, elle devint vite un élément fondamental dans la quête de la résurrection de la Terre, mais en un autre paradoxe – plus commun celui-ci, n’importe quel historien vous le confirmera – qui consiste à explorer le passé pour construire un avenir ; s’il n’y a là rien de bien nouveau, dans la science fiction comme ailleurs, l’intérêt de cet élément est qu’il est en quelque sorte l’arme suprême de la Lune dans ses relations avec Mars, mais d’une manière toute pacifique, à l’image de la société sélénite : car c’est en vendant aux riches martiens les artefacts ramenés du passé de la Terre que les scientifiques et les ingénieurs de la Lune financent leurs travaux de restauration du monde originel, ces objets-là étant beaucoup plus prisés que ceux retrouvés dans les coffre-forts ayant survécu par miracle à la Catastrophe. Mais c’est aussi ce qui précipitera la Lune dans une crise sans précédent, quand le savant martien venu étudié le translateur – après des négociations qui se sont étalées sur plusieurs années – sera retrouvé assassiné. Dans une civilisation qui n’a plus vu de meurtres depuis des siècles…

Le technoblabla du voyage dans le temps est ici réduit au strict minimum, pour des raisons que tous lecteurs de science fiction assidu connaît bien assez, et l’auteur nous épargne aussi les digressions habituelles sur les paradoxes temporels en préférant se tourner vers la description des véritables enjeux de la situation : soit le système des Mentors n’est pas fiable et ce sont les fondements même de la civilisation sélénite qui sont ébranlés, soit cette énigme n’est pas résolue et ce sont les relations de la Lune avec Mars qui s’effondreront, probablement au péril de la société lunaire. C’est ainsi qu’Agatha Christie se retrouve dans le futur, mais que le lecteur ne s’y trompe pas car elle n’est jamais qu’un autre sujet d’expérience : en effet, les savants sélénites de la translation temporelle pensent que seuls des objets simples peuvent être ramenés du passé, et encore seulement s’ils viennent de certaines périodes historiques (c’est pourquoi il est impossible de remonter le temps pour prévenir la Terre du sort funeste qui l’attend : petite explication bien accommodante au passage comme c’est souvent le cas dans ce type de récit) ; faire venir un être humain serait la preuve que ces théories sont fausses, et Madame Christie de jouer ainsi un double rôle dans une pièce pour le moins cynique. Bien sûr, il est assez évident que l’auteur se fait surtout plaisir à travers cette solution qui peut paraître facile au premier abord mais qui malgré tout colle bien à l’univers du roman puisque dans ce futur il n’existe aucunes archives permettant de retrouver des enquêteurs certes professionnels mais tout aussi assurément anonymes, au contraire d’Agatha Christie. De plus, Paul Carta en profite pour nous démontrer qu’il connaît bien non seulement l’œuvre de la dame mais aussi sa vie, en basant son récit sur cette période de dix jours pendant lesquels Agatha Christie fut portée disparue (fait historique et non invention de romancier : de nombreux articles d’époque sont reproduits entre certains chapitres) : c’est donc une Agatha Christie jeune qui est ici mise en scène, brisée par les frasques de son époux et qui n’en mène pas large dans cette société où tout lui échappe, d’autant plus qu’à cette époque de sa vie elle n’est pas encore l’auteur classique que nous connaissons ; Paul Carta se permet donc une certaine distanciation avec l’image de l’écrivaine que le nom d’Agatha Christie nous évoque, notamment à travers de nombreuses introspections et dialogues qui retranscrivent une personne fragile et émotive, en insistant sur son aspect humain et non sa dimension mythique : un effort bienvenu, car surprenant, et appréciable, car réussi – du moins dans la limite de mes (très) modestes connaissances sur le sujet.

S’ensuit l’enquête et, de toute évidence, Paul Carta s’amuse beaucoup à nous balader dans tous les sens ; d’une part pour nous faire « visiter » cette civilisation sélénite pour le moins paradoxale (encore qu’on aurait apprécié que l’intrigue ne soit pas située dans une station isolée afin de prendre toute la mesure de cette culture, mais ça aurait impliqué de déroger aux règles des romans d’Agatha Christie qui se déroulent dans des huis-clos) et d’autre part pour nous perdre dans les méandres d’un meurtre tout à fait machiavélique (où les aficionados retrouveront toutes les ficelles du genre – des fausses pistes aux indices inutiles en passant par les passés troublés de chacun – mais ici remarquablement bien adaptées au contexte de science fiction de cet univers) : c’est bien simple, pas un seul personnage n’échappe aux soupçons, du lecteur comme de l’enquêtrice, tout en étant chacun tour à tour l’occasion d’examiner une facette de la société sélénite à travers sa profession et même si certains d’entre eux sont un peu archétypés, on ne boude pas son plaisir car l’auteur connaît son affaire, à la fois dans le style comme dans le plan ; mais si le coupable n’est révélé qu’à la fin, comme il se doit, l’histoire réserve encore une dernière surprise, une explication de dernière minute qui ouvre le récit sur une perspective nouvelle en permettant, entre autres, au lecteur de réinventer ce futur soigneusement décrit tout au long des 400 et quelques pages de l’histoire : il ne faut pas s’attendre à une reconsidération majeure pour autant car le twist est somme toute plutôt classique, et dans une certaine mesure assez attendu, mais néanmoins bienvenu pour ouvrir le récit sur une perspective nouvelle tout en nous assurant encore une fois de l’excellente culture de l’auteur dans le genre de la science fiction.

Si Crimes Temporels n’est pas un chef-d’œuvre, il n’en reste pas moins un livre de science fiction tout à fait recommandable et un brillant hommage à la « Reine du Crime » en plus d’une énième démonstration comme quoi ceux dont on parle le plus ne sont pas les seuls à le mériter : j’en profite pour rappeler que Paul Carta est aussi l’auteur de Petit Dieu, un roman d’heroic fantasy qui termina finaliste du prix des Imaginales en 2005 mais qui est resté bien trop confidentiel au regard du talent évident de son auteur.

En espérant que je vous aurais convaincu d’au moins jeter un coup d’œil à sa production…

Crimes Temporels, de Paul Carta
Melis, collection Sf, octobre 2008
412 pages, 22 €, ISBN : 978-2-352-10033-1

– fiches Paul Carta : Fantastinet, site des Imaginales
– d’autres avis : Phenix, Solaris, L’Humanité
des extraits (lechoixdesbibliothecaires)

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Culture-SF en juin 2009

Un des problèmes des chroniques, c’est qu’elles fonctionnent un peu en vase clos : des unes aux autres, on retrouve toujours les mêmes auteurs et les mêmes ouvrages ; à croire que les journalistes de la communauté se refilent toujours les mêmes titres… On pourra arguer que c’est le travail des éditeurs de défricher le terrain et non celui des chroniqueurs, mais de nos jours les torrents de parution ont rendu le travail des maisons d’édition pour le moins compliqué. De sorte que quand on tombe sur le bouquin d’un auteur inconnu, le plaisir de la découverte se double de l’appréhension de tomber peut-être sur un navet ; un peu comme quand, alors ado, on commence à explorer le genre, tout à fait ignorant que des sites et des fanzines se consacrent entièrement à cette littérature. Comme beaucoup d’entre nous, quand j’ai commencé à m’y mettre il y a un peu moins de 25 ans, de telles structures d’information n’existaient pas (pour les sites en tous cas…) ou bien n’avaient qu’une diffusion très confidentielle (et c’est toujours le cas pour les fanzines…) de sorte qu’il n’y avait pas d’autres choix que de piocher au hasard : c’est ainsi que j’ai découvert au petit bonheur la chance les classiques comme les infâmes, avec néanmoins plus de succès pour les premiers que pour les autres ; la lecture de Crimes Temporels m’a conforté dans l’idée que ma chance ne s’est pas émoussée ^^

Pourquoi une aussi longue intro ? Et bien simplement parce que, encore une fois comme beaucoup d’autres, Asimov est l’auteur qui m’a initié au genre ; hors, Crimes Temporels s’en réclame très ouvertement (partez pas en courant comme ça : le Bon Docteur a pas passé son temps à se répéter non plus !) encore qu’il serait plus juste de dire que Crimes Temporels et les polar-SF d’Asimov partagent les mêmes racines, c’est-à-dire les romans d’Agatha Christie. Vous avez bien lu « polar-SF » et « Agatha Christie » mais, non, ce n’est pas du steampunk et vous ne trouverez aucun robot dans ce livre, en tous cas au sens « asimovien » du terme… Au lieu de ça, vous y trouverez une SF qui laisse penser que l’auteur connaît très bien le genre (et comme il est prof’ de français, ça redonne de l’espoir pour la diffusion de notre littérature préférée auprès des jeunes générations) doublée d’un polar « classique » qui reflète très bien l’excellente culture de Paul Carta sur le sujet. De sorte que vous pouvez vite oublier le laïus un peu pompeux de la 4ème de couv’ qui, bien qu’il soit juste et assez peu exagéré, a une légère tendance à éveiller les craintes du lecteur habitué à des procédés marketing douteux ou tout simplement à de nouveaux éditeurs parfois un peu trop enthousiastes sur le contenu de leur catalogue (l’un et l’autre se ressemblent, ceci dit), car ce livre est vraiment loin d’être un navet : c’est bien simple, on ne peut pas le lâcher.

Si le début est un peu lent, et certainement assez convenu pour quelqu’un qui connaît bien à la fois l’œuvre mais aussi la vie d’Agatha Christie, et si l’auteur abuse un peu de cliffhangers qui ont une nette tendance à tomber à plat en réussissant plus à évoquer les séries US qu’à instaurer un véritable suspense, la sauce prend néanmoins petit à petit, sournoisement et irrémédiablement : passé les trente premières pages, on est pris dans les filets que Carta a tendu avec un plaisir manifeste tant la recette nous coule littéralement à l’estomac. Dès lors, il n’y a plus rien à faire et on se retrouve à bord de ce train — au rythme des transports du début du siècle dernier, ceux du temps d’Agatha Christie, qui laissaient le temps de contempler le paysage — pour visiter une civilisation sélénite diablement bien ficelée. Car dans ce futur du XXIVème siècle, l’Humanité n’habite plus la Terre, anéantie par un cataclysme cosmique, mais seulement la Lune et Mars, et à travers deux systèmes sociaux radicalement différents pour ne pas dire franchement opposés, même s’ils finissent par se rejoindre ; les colons de la quatrième planète vivent organisés en monades – les équivalents des zaibatsu cyberpunk, à peu de choses près – où règne la loi du plus fort, du plus habile, du plus rusé : c’est un monde de violence et de passions, où la colonisation s’est faite dans la compétition la plus sauvage et la concurrence la plus mortelle tant les conditions de vie y étaient épouvantables, et la disparition de la Terre n’a fait qu’accentuer un tel extrémisme ; a contrario, la vie sur la Lune – civilisation entièrement dédiée à la science et au savoir, seuls instruments capables de rendre vie à la Terre – est entièrement régulée par des implants appelés Mentors qui étouffent les émotions pour supprimer toutes velléités de violences ou d’agressions afin de permettre aux sélénites de mieux accepter cette vie dans les souterrains pressurisés… mais au prix de ce qui fait la plus grande partie du sel de la vie. Ces deux mondes ne sont pas opposés d’une façon manichéenne, ce sont bel et bien les deux facettes d’une même pièce dont la destruction de la Terre constitue la tranche : on distingue bien là derrière un auteur qui a enseigné la philosophie.

Si Mars rappelle presque irrésistiblement Heinlein, l’optimisme libertarien en moins, la Lune évoque sans faille Les Cavernes d’Acier de Vous-Savez-Qui, et pas seulement par son cadre de vie pour le moins confiné. Car non seulement la civilisation lunaire est une sorte de vaste fourmilière, mais les gens y abandonnent aussi leur nom de famille pour adopter celui de leur fonction, les Mari et autres Edouard se voyant remplacés par des Historiennes ou des Surveillants en un ultime sacrifice identitaire, celui d’une culture qui se dévoue toute entière à ressusciter un passé mort depuis deux siècles avec la disparition de la mère de ces deux mondes dans un vortex cosmique dont les origines demeurent pour le moins obscures. Il n’est pas très utile de s’attarder sur le concept de Mentor qui n’est qu’une itération du Soma du Meilleur des Mondes ou de la drogue miracle des Humanoïdes de Jack Williamson (on aurait toutefois apprécié quelque chose de plus moderne dans la facture, les cyberpunks nous ayant habitués à des implants moins voyants : on est pas au ciné…), même si ce dispositif joue bien évidemment un rôle fondamental dans l’histoire car c’est précisément son existence qui a jusqu’ici empêché les meurtres comme celui qui amorce l’intrigue : les explications techniques de l’auteur à ce sujet sont d’ailleurs assez bluffantes, du moins pour quelqu’un comme moi qui n’a qu’une connaissance plus que limitée de l’ensemble des hormones et autres éléments de l’organisme à l’œuvre dans les actes de violences ; au lieu de ce système – qui n’a vraiment rien d’anecdotique pour autant, vous ne saurez à quel point qu’en lisant ce livre – il convient de se pencher sur cette technologie maîtresse qui seule permet à la Lune et ses 30 000 habitants de tenir tête à Mars et ses millions de citoyens : le voyage dans le temps. Si l’invention de la translation temporelle fut fortuite, elle devint vite un élément fondamental dans la quête de la résurrection de la Terre, mais en un autre paradoxe – plus commun celui-ci, n’importe quel historien vous le confirmera – qui consiste à explorer le passé pour construire un avenir ; s’il n’y a là rien de bien nouveau, dans la SF comme ailleurs, l’intérêt de cet élément est qu’il est en quelque sorte l’arme suprême de la Lune dans ses relations avec Mars, mais d’une manière toute pacifique, à l’image de la société sélénite : car c’est en vendant aux riches martiens les artefacts ramenés du passé de la Terre que les scientifiques et les ingénieurs de la Lune financent leurs travaux de restauration du monde originel, ces objets-là étant beaucoup plus prisés que ceux retrouvés dans les coffre-forts ayant survécu par miracle à la Catastrophe. Mais c’est aussi ce qui précipitera la Lune dans une crise sans précédent, quand le savant martien venu étudié le translateur – après des négociations qui se sont étalées sur plusieurs années – sera retrouvé assassiné. Dans une civilisation qui n’a plus vu de meurtres depuis des siècles…

Le technobabble du voyage dans le temps est ici réduit au strict minimum, pour des raisons que tous lecteurs de SF assidu connaît bien assez, et l’auteur nous épargne aussi les digressions habituelles sur les paradoxes temporels en préférant se tourner vers la description des véritables enjeux de la situation : soit le système des Mentors n’est pas fiable et ce sont les fondements même de la civilisation sélénite qui sont ébranlés, soit cette énigme n’est pas résolue et ce sont les relations de la Lune avec Mars qui s’effondreront, probablement au péril de la société lunaire. C’est ainsi qu’Agatha Christie se retrouve dans le futur, mais que le lecteur ne s’y trompe pas car elle n’est jamais qu’un autre sujet d’expérience : en effet, les savants sélénites de la translation temporelle pensent que seuls des objets simples peuvent être ramenés du passé, et encore seulement s’ils viennent de certaines périodes historiques (c’est pourquoi il est impossible de remonter le temps pour prévenir la Terre du sort funeste qui l’attend : petite explication bien accommodante au passage comme c’est souvent le cas dans ce type de récit) ; faire venir un être humain serait la preuve que ces théories sont fausses, et Madame Christie de jouer ainsi un double rôle dans une pièce pour le moins cynique. Bien sûr, il est assez évident que l’auteur se fait surtout plaisir à travers cette solution qui peut paraître facile au premier abord mais qui malgré tout colle bien à l’univers du roman puisque dans ce futur il n’existe aucunes archives permettant de retrouver des enquêteurs certes professionnels mais tout aussi assurément anonymes, au contraire d’Agatha Christie. De plus, Paul Carta en profite pour nous démontrer qu’il connaît bien non seulement l’œuvre de la dame mais aussi sa vie, en basant son récit sur cette période de dix jours pendant lesquels Agatha Christie fut portée disparue (fait historique et non invention de romancier : de nombreux articles d’époque sont reproduits entre certains chapitres) : c’est donc une Agatha Christie jeune qui est ici mise en scène, brisée par les frasques de son époux et qui n’en mène pas large dans cette société où tout lui échappe, d’autant plus qu’à cette époque de sa vie elle n’est pas encore l’auteur classique que nous connaissons ; Paul Carta se permet donc une certaine distanciation avec l’image de l’écrivaine que le nom d’Agatha Christie nous évoque, notamment à travers de nombreuses introspections et dialogues qui retranscrivent une personne fragile et émotive, en insistant sur son aspect humain et non sa dimension mythique : un effort bienvenu, car surprenant, et appréciable, car réussi – du moins dans la limite de mes (très) modestes connaissances sur le sujet.

S’ensuit l’enquête et, de toute évidence, Paul Carta s’amuse beaucoup à nous balader dans tous les sens ; d’une part pour nous faire « visiter » cette civilisation sélénite pour le moins paradoxale (encore qu’on aurait apprécié que l’intrigue ne soit pas située dans une station isolée afin de prendre toute la mesure de cette culture, mais ça aurait impliqué de déroger aux règles des romans d’Agatha Christie qui se déroulent dans des huis-clos) et d’autre part pour nous perdre dans les méandres d’un meurtre tout à fait machiavélique (où les aficionados retrouveront toutes les ficelles du genre – des fausses pistes aux indices inutiles en passant par les passés troublés de chacun – mais ici remarquablement bien adaptées au contexte SF) : c’est bien simple, pas un seul personnage n’échappe aux soupçons, du lecteur comme de l’enquêtrice, tout en étant chacun tour à tour l’occasion d’examiner une facette de la société sélénite à travers sa profession et même si certains d’entre eux sont un peu archétypés, on ne boude pas son plaisir car l’auteur connaît son affaire, à la fois dans le style comme dans le plan ; mais si le coupable n’est révélé qu’à la fin, comme il se doit, l’histoire réserve encore une dernière surprise, une explication de dernière minute qui ouvre le récit sur une perspective nouvelle en permettant, entre autres, au lecteur de réinventer ce futur soigneusement décrit tout au long des 400 et quelques pages du récit : il ne faut pas s’attendre à une reconsidération majeure pour autant car le twist est somme toute plutôt classique, et dans une certaine mesure assez attendu, mais néanmoins bienvenu pour ouvrir le récit sur une perspective nouvelle tout en nous assurant encore une fois de l’excellente culture SF de l’auteur.

Si Crimes Temporels n’est pas un chef-d’œuvre, il n’en reste pas moins un livre de SF tout à fait recommandable et un brillant hommage à la « Reine du Crime » en plus d’une énième démonstration comme quoi ceux dont on parle le plus ne sont pas les seuls à le mériter : j’en profite pour rappeler que Paul Carta est aussi l’auteur de Petit Dieu, un roman fantasy qui termina finaliste du prix des Imaginales en 2005 mais qui est resté bien trop confidentiel au regard du talent évident de son auteur.

En espérant que je vous aurais convaincu d’au moins jeter un coup d’œil à sa production…

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