L’Antre de la folie

Jaquette DVD de l'édition française du film L'Antre de la folieJohn Trent est un enquêteur en assurance freelance qui découvre toujours le pot aux roses des affaires qu’on lui confie. Ainsi se retrouve-t-il engagé par une maison d’édition pour retrouver Sutter Cane, auteur de romans fantastiques à l’immense succès dont les fans s’impatientent – parfois jusqu’à la folie meurtrière. Les investigations de Trent le mèneront vite à la bourgade de Hobb’s End où rien ne correspond à ce bon sens qui lui sert de credo. Pire : tout y semble surgi d’un des livres d’horreur de Cane…

Si L’Antre de la folie est certainement la plus brillante adaptation du travail de Lovecraft à ce jour, il a ceci de particulier qu’il n’est tiré d’aucun des écrits du « Maître de Providence » en particulier (1) : en fait, il ne s’agit pas d’une adaptation d’un fragment de l’œuvre d’HPL à proprement parler mais bel et bien d’un hommage à l’ensemble de cette œuvre.

Car c’est l’ombre du Maître qui plane sur ce film, ou du moins de la portion la plus significative de sa très vaste production, jusqu’à le couvrir entièrement et à occulter ainsi celle de Stephen King – dont n’est retenu ici que l’aspect de l’auteur de bestsellers. En fait, et sous bien des aspects, L’Antre… peut très bien passer pour une critique de King et de son immense succès d’auteur populaire puisqu’en fin de compte c’est le seul point véritablement marquant de ses écrits (2) ; un succès que ne connut jamais Lovecraft alors que sa production atteint de tels sommets du genre qu’elle est souvent considérée – avec celle d’Edgar A. Poe dont HPL était un fervent admirateur – comme la fondatrice de la littérature d’horreur. À tel point d’ailleurs que King lui-même n’a jamais nié combien les récits de Lovecraft avaient pu influencer ses propres écrits (3)

Si Lovecraft n’a pas tout inventé dans ce genre littéraire, loin de là, il a néanmoins conféré aux récits d’horreur une dimension cosmique – pour ne pas dire mythique – rarement égalée depuis et – pour autant que je sache – jamais dépassée (4). C’est précisément ce qu’on retrouve dans L’Antre… : non juste l’horreur surgie du quotidien le plus banal, mais l’horreur comme définition du quotidien. Ici, le simple fait d’exister est déjà une malédiction, une horreur en soi ; car l’existence, chez HPL, n’est jamais que la manifestation de puissances terrifiantes pour lesquelles les humains sont de simples jouets chargés de l’accomplissement des desseins les plus obscurs – et le plus souvent non seulement à leur insu mais aussi contre leur gré.

C’est cette redéfinition de la réalité qui caractérise l’œuvre de Lovecraft, qui lui donne toute sa force (5) : les personnages – principaux ou non – n’y sont pas des héros luttant contre le Mal mais les marionnettes d’entités bien trop anciennes et gigantesques pour pouvoir être discernées dans leur totalité – sauf, peut-être, au prix de l’équilibre mental de celui qui les voit… D’où le style narratif d’HPL, qui réduit les descriptions à leur essence littéraire primordiale : au lieu d’énumérer minutieusement le moindre détail des monstruosités et autres horreurs rencontrées, Lovecraft décrit en fait les impressions qu’elles suscitent chez les personnages qui les aperçoivent, en permettant ainsi au lecteur de saisir tout le ressenti de la situation plutôt que de le noyer sous une masse de détails qui rendent l’image plus confuse qu’autre chose au final.

Carpenter utilise dans son film une technique assez semblable : à aucun moment les « monstres » y apparaissent dans leur intégralité, et encore moins en plein jour. Par des jeux de caméras qui focalisent sur certains détails, et uniquement dans des images très brèves, ou bien à travers des effets de flous qui simulent la profondeur du point de vue, ils restent à peine suggérés, laissant ainsi au spectateur le soin de rassembler lui-même les pièces d’un puzzle dont la complexité dépasse son entendement – ce dernier terme étant bien sûr à replacer dans le contexte de ce film précis. Le paroxysme est atteint quand l’image cède entièrement la place au verbe, lors d’une séquence inoubliable où l’un des personnages lit à haute voix un des passages – très bref – du livre de Sutter Cane (6) pour faire comprendre au spectateur ce que voit John Trent

Et cette scène n’est pas une exception, car dans l’ensemble les choses restent bien plus suggérées que montrées. Ainsi, la rencontre que fait Trent sur la route qui le mène à Hobb’s End : ici, l’horreur pure jaillit d’un banal accident de voiture où se trouve renversé un simple cycliste – un personnage qui provoque une terreur indicible alors qu’il ne fait que passer – et où le quotidien le plus banal bascule soudain dans la folie pure… Mais de toutes façons, cette dernière est omniprésente dés le tout début du film puisque celui-ci commence en montrant Trent enfermé dans un asile psychiatrique et racontant l’histoire par une série de flashbacks – là aussi un procédé narratif typique de Lovecraft, et qui a fait bien des émules depuis.

Tout à la fois une adaptation et un hommage, tant sur le thème principal que sur les procédés narratifs, L’Antre… est surtout une excellente introduction à l’œuvre la plus marquante d’un auteur majeur de la littérature américaine et des genres de l’imaginaire en particulier : qu’il s’agisse d’horreur, de fantastique ou de science-fiction, tous se croisent ici à un carrefour… de folie.

(1) au contraire des trois réalisations de Stuart GordonRe-Animator (1985), Aux Portes de l’au-delà (1986) et Dagon (2001) – qui adaptent toutes des histoires précises de Lovecraft.

(2) je ne veux pas dire par là que Stephen King n’a aucun talent – car c’est tout le contraire – mais, au contraire de Lovecraft, il n’a jamais rien inventé en dépit de sa volonté prépondérante de devenir auteur, alors qu’HPL a pratiquement créé une littérature nouvelle sans même avoir jamais pris la résolution de devenir écrivain.

(3) il aurait eu du mal, ceci dit, tant certains de ses premiers écrits publiés exsudent littéralement une inspiration typiquement lovecraftienne : je pense en particulier à la nouvelle Celui qui garde le Ver (in Danse Macabre ; J’AI LU, coll. Stephen King n° 1355, ISBN : 2-290-30841-2 ) ou encore au roman Les Tommyknockers (Livre de Poche, n° 15146, ISBN : 2-253-15146-7).

(4) à part peut-être chez Neil Gaiman, pour autant qu’on place fantastique et horreur dans le même panier – ce qui n’est pas si audacieux…

(5) et qui l’apparente à la science-fiction, dans le sens où ce genre propose des récits articulés tout entiers autour d’un postulat de départ qui modifie les perceptions du lecteur sur la réalité – toute la différence étant, chez Lovecraft, que ce postulat n’est pas scientifiquement correct, ce qui reste un inconvénient somme toute assez mineur pour quiconque a lu de la science-fiction un tant soit peu sophistiquée sur le plan des idées.

(6) en réalité une « adaptation » d’un passage de la célèbre nouvelle Je suis d’Ailleurs de Lovecraft.

Récompense :

Prix de la critique au Fantasporto en 1995, où il fut aussi nominé comme meilleur film.

Notes :

Le titre américain original, In the Mouth of Madness est un jeu de mots entre deux histoires de Lovecraft : The Shadow Over Innsmouth et At the Mountains of Madness.

L’extérieur de l’Église Noire de Hobb’s End est en réalité celui de la Cathédrale de la Transfiguration : c’est un édifice catholique romain du rite byzantin-slovaque situé à Markham, dans l’Ontario, au Canada – où fut entièrement tourné le film.

Sorti en février 1995 aux USA, ce film fit environ quatre millions de dollars de recette lors de son premier week-end d’exploitation pour atteindre à peine neuf millions en fin d’exploitation – alors que sa production en avait coûté 14… Il reçut aussi un accueil pour le moins tiède de la critique professionnelle.

Tous les romans de Sutter Cane ont des titres proches de certains livres de Lovecraft ; par exemple, The Hobb’s End Horror est une référence assez évidente à The Dunwich Horror.

La bourgade de Hobb’s End est un clin d’œil aux serials de science-fiction Quatermass de la BBC pour lesquels Carpenter eut beaucoup d’intérêt quand il était enfant : Hobb’s End est le nom d’une station de métro fictive de Londres dans Quatermass and the Pit.

Ce film conclue la « Trilogie de l’Apocalypse » de Carpenter ; les deux premiers volets étaient The Thing (1982) et Prince des Ténèbres (1987).

L’Antre de la folie (In the Mouth of Madness) John Carpenter, 1995
Metropolitan Filmexport, janvier 2007
95 minutes, env. 10 €

2 Responses to “L’Antre de la folie”


  1. 1 Corti 4 juillet 2010 à 23:25

    Tiens, je garde un excellent souvenir de ce film même si je ne me souviens pas parfaitement de son déroulement. J’ose espérer qu’il repassera bien un jour à la télé…


  1. 1 The Thing « Le Dino Bleu Rétrolien sur 15 janvier 2011 à 11:34

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Entrer votre e-mail :


%d blogueurs aiment cette page :