Mechwarrior 2 (fin)

Couverture de la seconde édition (1991) du jeu de rôle MechwarriorSommaire :
1. L’univers
2. Le jeu
3. L’exégèse (le présent billet)

L’exégèse

Que personne ne se laisse tromper par la présentation que j’ai faite de l’univers de Mechwarrior dans la première partie de cet article car, en dépit de ses apparences de science-fiction et de space opera, il s’agit bien d’une transposition dans un contexte futuriste de la plupart des truismes propres à l’heroic fantasy – et d’une manière qui rappelle d’ailleurs Star Wars sous bien des aspects, l’immense succès populaire de cette saga cinématographique n’étant peut-être pas pour rien dans le développement de la franchise Battletech. Ce qui du reste n’a rien de bien surprenant quand on sait combien le space opera, du moins pris dans le sens le plus large du terme, a pu emprunter à divers genres, souvent voisins, parfois antagonistes, mais toujours imaginaires.

Si on reconnait bien des influences assez évidentes de certains classiques de la science-fiction tel que Dune (Frank Herbert, 1965) – pour le renouveau de la féodalité dans un contexte de civilisation galactique – ou bien Fondation (Isaac Asimov, 1951) – pour l’ambiance de luttes permanentes agitant les restes d’un empire galactique défunt (en l’occurrence, la Ligue Stellaire) – on trouve aussi parmi les éléments prépondérants de cet univers des truismes propres à cet heroic fantasy qui domine les productions de jeux de rôle sur table à l’époque et dont les créateurs de FASA étaient certainement adeptes compte tenu de leur profession de concepteurs de jeux de ce type : cinq grandes maisons organisées en monarchies avec leur cortège respectif de vassaux et de seigneurs, une ancienne Ligue Stellaire comme archétype d’une civilisation d’antan en guise d’utopie disparue (1) et que chaque camp en présence souhaite restaurer pour son propre compte, un ordre religieux – la ComStar – au rôle prépondérant tant dans les domaines politiques et sociaux que militaires et qui tâche de conserver le savoir sous toutes ses formes dans une époque pour le moins troublée, des guerres sans fin pour le pouvoir orchestrées par des troupes dont les élites pilotent des « machines fabuleuses » – c’est-à-dire « magiques » d’un certain point de vue, d’autant plus que les secrets de la technologie qui les anime s’est perdue dans le torrent des siècles (2) – et qui évoquent ainsi les chevaliers de jadis maniant des armes forgées à partir d’arcanes et de sortilèges,…

Pourtant, il reste malgré tout un univers riche et chatoyant, considérablement étoffé par de nombreux romanciers qui ont développé les quelques grandes lignes ébauchées par les créateurs du jeu original à travers des productions d’envergure servant de préquelles comme de spin off à la trame principale. Si le jeu de plateau Battletech n’était effectivement qu’une retranscription dans les étoiles des enjeux de l’heroic fantasy traditionnel – popularisé par des productions comme Donjons et Dragons ou JRTM – il se drape dans Mechwarrior d’un vernis typique de la science-fiction qui approfondit sa portée sur la majorité des plans (historiques, sociaux, technologiques, etc) tout en proposant des développements qui frisent avec les limites du space opera le plus classique mais sans pour autant renier ses racines.

Toutefois, et en dépit de ces qualités certaines, on ne peut s’empêcher de déplorer l’absence de technologies alors balbutiantes (telles que les nanotechnologies ou les biotechnologies, secteurs de pointe très peu connus du grand public à l’époque ; ou encore une utilisation très rudimentaire de la cybernétique, c’est-à-dire limitée aux simples prothèses, plus ou moins améliorées, et sans rien de tout l’attirail auquel nous ont habitué les cyberpunks), ce qui donne malgré tout à cet univers un air quelque peu dépassé et qui nuit à son réalisme : on ne peut même pas admettre que de telles technologies ont existé dans l’univers de Mechwarrior avant de disparaître au cours des effondrements technologiques qui ont accompagné les Guerres de Succession car si c’était le cas les Clans les posséderaient toujours… (3)

Hélas, l’intérêt « science-fictif » de Mechwarrior s’arrête là car en aucune façon cet univers explore les retombées sociales de développements techno-scientifiques. D’ailleurs, l’inspiration principale de son créateur tenait dans la période historique suivant immédiatement la chute de l’Empire romain (4), de sorte qu’il n’y avait aucune volonté de ce genre pour commencer ; en fait, c’était même tout le contraire : l’idée de départ consistait à tordre le cou au principe même du progrès technique dans une civilisation industrielle, celui-là même qui veut que toute machine construite à une époque donnée était forcément supérieure à toute autre machine conçue à une époque antérieure (5). Dans Mechwarrior, c’est le passé qui est beau mais jamais l’avenir : en fin de compte, cet univers n’est jamais que l’apologie de ce refus de grandir dont la variante populaire « C’était mieux avant » est bien connue – un principe d’ailleurs typique de l’heroic fantasy, ou du moins de ces mythes et légendes plus ou moins saupoudrés de religion dont ce genre s’inspire et qui présente souvent les temps passés comme bien plus glorieux que le présent et, a fortiori, le futur (6).

C’est donc en dépit de sa richesse et de sa cohérence, toutes deux aussi admirables l’une que l’autre (7), que Mechwarrior s’avère en fin de compte décevant. Par son refus de la modernité dans lequel il s’obstine, cet univers s’enlise en fait dans une obsolescence caractérisée, et aussi caractéristique de cette science-fiction dite « populaire » qui ne vaut au final que par ses qualités distractives. En sont d’ailleurs témoins les divers romans tirés du jeu de plateau original et de son extension en jeu de rôle qui ne proposent au final que des espèces d’aventures spatiales plus ou moins orientées vers les intrigues de cour à l’échelle galactique comme le font de nombreux romans d’heroic fantasy contemporains.

Il reste toutefois le voyage vers un avenir pour le moins original et somme toute bien captivant, qui a su se diversifier et s’approfondir jusqu’à devenir un univers à la profondeur rare, et dont les aficionados ne se comptent plus : c’est aussi à ce genre de « détail » qu’on reconnait un coup au but…

(1) souvent personnifiée par le mythe de l’Atlantide dans beaucoup de productions se réclamant de l’heroic fantasy.

(2) si on suit la dernière des Trois Lois de Clarke, toute technologie assez avancée prend l’allure de la magie pour quiconque ignore son fonctionnement.

(3) et même si les Clans ont eu eux aussi l’occasion de perdre une partie de leur savoir technologique au tout début de leur exode ; mérite néanmoins d’être rappelé que si l’univers de Mechwarrior ne présente pas de manipulations d’ADN il utilise malgré tout la sélection génétique – précisément chez les Clans, justement, qui s’en servent pour enfanter des guerriers toujours plus implacables – d’une manière assez semblable à celle de Frank Herbert, dans son cycle de Dune déjà évoqué, qui utilisa en son temps une astuce semblable pour justifier l’apparition du Kwisatz Haderach – toute la différence étant qu’Herbert écrivit son célèbre roman au début des années 60, c’est-à-dire à une époque où l’hélice d’ADN n’avait pas encore été découverte, alors que Battletech fut créé au début des années 80…

(4) voir l’introduction, par Jordan Weissman, à Shrapnel: Fragments of the Inner Shere (FASA Corportation, collection Battletech n°8611, ISBN : 1-555-60082-4), page 7.

(5) Jordan Weissman, op. cité.

(6) outre le mythe de l’Atlantide déjà évoqué, on peut rappeler que l’âge des Hommes dans la mythologie grecque est postérieur à un âge d’or présenté comme « un éternel printemps » qui vit sa conclusion avec l’avènement de Zeus ; plus proche de nous, l’exil d’Adam et Ève du jardin d’Éden dans la Bible traduit la même idée d’une époque antérieure bien plus lumineuse que l’instant présent ; ce ne sont que deux exemples parmi beaucoup d’autres.

(7) précisons néanmoins que la manière dont les Guerres de succession ont anéanti des siècles de progrès technique dans l’univers de Mechwarrior demeure pour le moins discutable : ce qui était valable au sortir de l’Antiquité, quand les technologies de conservation du savoir étaient encore embryonnaires, ne vaut plus de nos jours où les informations peuvent être dupliquées d’un bout à l’autre de la planète en un instant ; c’est d’ailleurs ainsi que le contenu de ce blog est régulièrement sauvegardé dans plusieurs banques de données différentes en même temps, assurant de la sorte la préservation de son contenu.

Sommaire :
1. L’univers
2. Le jeu
3. L’exégèse (le présent billet)

Mechwarrior 2 : Combat au 31ème siècle – Arcade Combat Edition
Quantum Factory, 1997
Playstation, entre 5 et 35 € (occasions seulement)

4 Responses to “Mechwarrior 2 (fin)”


  1. 1 NicK 14 novembre 2011 à 10:54

    Mechwarrior est avant tout post-apocalyptique (première époque), puis la civilisation essaye de remonter la pente avant l’arrivée des clans (qui ont évolué depuis des siècles et qui refusent de toucher à leur code génétique sacré)(ceci expliquant un peu l’absence de biotechnologie). Je ne sais plus si la réparation avec les nanotechnologies pour les Mechwarriors existe officiellement mais notre MdJ l’a fait pour plusieurs PJ. Les caches d’armement et de technologies (les fameuses sauvegardes dont tu parles) sont toujours présentes.
    Je peux continuer longtemps car j’adore Battletech et j’ai lu quelques romans en VO également. L’univers est un mélange réussi qui permettait au gré du MdJ de basculer dans des univers variés et de style différents (fantasy à SF en passant par les pirates, les gladiateurs romains, …)

    NicK.


  1. 1 Mechwarrior 2 « Le Dino Bleu Rétrolien sur 21 juillet 2010 à 11:57
  2. 2 Mechwarrior 2 (suite) « Le Dino Bleu Rétrolien sur 21 juillet 2010 à 12:01
  3. 3 Par la Dague et par l’épée « Le Dino Bleu Rétrolien sur 9 juillet 2012 à 11:03

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