Rêve de fer

Couverture de la dernière édition française du roman Rêve de ferEt si, écœuré par la défaite allemande en 1918, Adolf Hitler avait émigré aux États-Unis ?

S’il s’était découvert une vocation d’écrivain de science-fiction ?

S’il avait rêvé de devenir le maître du monde et s’était inspiré de ses fantasmes racistes et belliqueux pour écrire Le Seigneur du Svastika, un roman couronné par de prestigieux prix littéraires ?

Étonnante uchronie et terrifiante parodie, Rêve de fer est une dénonciation sans appel et sans ambiguïté du nazisme.

Voilà le genre de roman qu’il faut savoir replacer dans son contexte pour en apprécier toutes les saveurs. En ce début des années 70, le courant dit « New Wave » de la science-fiction bat son plein : ayant pris son essor une dizaine d’années plus tôt, il s’était affirmé en opposition à cet « Âge d’Or » des années 40 et 50 dont le credo consistait à proposer des textes aux bases techno-scientifiques très solides, mais au détriment des aspects humains du récit dont les héros – en général – confinaient à la caricature pure et simple de par leur vide psychologique – pour ne pas dire leur manichéisme – ; en fait, et sous bien des aspects, ces personnages servaient la plupart du temps de simple prétexte pour exposer les théories techniques et scientifiques que les auteurs avaient développé comme point central de leur histoire.

Il en résultait souvent des récits simples, assez binaires, où la supériorité technologique remplaçait la force brute en donnant ainsi à l’histoire les apparences d’une sophistication en fin de compte assez fausse : que la force repose sur les muscles ou bien sur des systèmes techniques plus aboutis que ceux de l’adversaire revient un peu au même, car l’un comme l’autre n’est jamais que l’expression d’une énergie matérielle dont la psychologie reste exclue. Ainsi, les productions de l’« Âge d’Or » demeuraient malgré elle assez manichéennes et relativement conservatrices alors que leurs auteurs exprimaient souvent des idées peu élaborées, pour ne pas dire franchement superficielles, voire clichées – au moins sur le plan humain.

La « New Wave » changea les règles du jeu, notamment en prétendant à une réelle sophistication littéraire – des personnages aux caractères aboutis et à la sexualité parfois « déviante » au lieu des archétypes habituels – mais aussi en politisant les récits – nombre de productions du genre se penchent sur les problèmes sociaux, entre autres – et en accueillant la musique – dont la culture rock. Mais surtout, c’est en s’ouvrant aux sciences dites « molles » que la « New Wave » acheva sa séparation d’avec la mouvance classique de l’« Âge d’Or » : en illustrant des théories issues de secteurs de recherche non soumis à l’exactitude mathématique, cette « Nouvelle Vague » (1) trancha pour toujours le cordon ombilical qui la gardait dans le giron de la génération précédente d’auteurs.

À la fois anti-technologique et anti-scientifique, la « New Wave » se penchait sur des problématiques d’ordre linguistique (Babel 17, de Samuel Delany ; 1966) ou ethnologique (La Main gauche de la nuit, d’Ursula Le Guin ; 1969) mais aussi sociale (Tous à Zanzibar, de John Brunner ; 1968) ou encore politique (Jack Barron et l’éternité, de Norman Spinrad ; 1969). Les expériences personnelles étaient parfois le point de départ d’œuvres depuis devenues emblématiques de la science-fiction (L’Oreille interne, de Robert Silverberg ; 1972) ou tout simplement majeures (La Guerre éternelle, de Joe Haldeman ; 1975). La dictature de la vraisemblance scientifique et du conservatisme enfin abolie, les auteurs pouvaient aborder les idées les plus folles (La Forêt de Cristal, de J. G. Ballard ; 1966) ou bien les plus dérangeantes (Génocides, de Thomas Disch ; 1965).

En un mot comme en cent, c’était une révolution. Ou du moins quelque chose qui en avait la saveur…

Alors, bien sûr, comme toutes les révolutions, surtout quand elles sont progressistes, il y eut des grincements de dents : la « New Wave » dérangeait. Elle allait trop loin, se montrait trop obscure, trop contestataire,… En fait, elle représentait tout simplement le changement de paradigme qui touchait la génération d’après-guerre au sein des pays occidentaux, celle à laquelle on doit ce mouvement iconoclaste et revendicatif qui a touché tous les domaines culturels et artistiques des années 60 et 70 – depuis devenues symboles de révolte et d’anticonformisme par excellence – mais que les plus anciens n’ont jamais vraiment acceptés.

Rêve de fer est un peu une « pique » dirigée contre eux. Car il ne faut pas s’y tromper, ce roman ne doit surtout pas être pris au premier degré : le simple fait que Spinrad ait choisi Hitler comme auteur du récit, Le Seigneur du Svastika, qui prend l’écrasante majorité des pages de cet ouvrage est bien assez révélateur en soi ; ce que Spinrad dénonce ici n’est rien d’autre que l’obscurantisme intellectuel – ou à tout le moins littéraire – qui caractérise la science-fiction de l’« Âge d’Or » évoqué plus haut. Ce que Spinrad attaque en fait, c’est la « dictature » du conservatisme techno-scientifique de la génération d’auteur des années 40 et 50.

En racontant une histoire de conquérants en lutte contre des hordes de dégénérés à l’aide de leur supériorité technologique et de leur foi inébranlable en leur destinée cosmique, ou assimilée, Spinrad produit en réalité une parodie, voire une satire de ces récits d’aventures prépondérants dans la science-fiction de l’époque des pulps – celle qui a donné ses lettres de noblesse au genre mais l’a aussi enfermé dans une spirale répétitive d’où toute portée véritablement littéraire d’une œuvre se trouvait exclue. Mais aussi celle où cette « New Wave » dont Spinrad se réclame trouve ses racines…

Car, à bien y réfléchir, ce que fait Spinrad ici n’est rien d’autre que tuer le père en fin de compte : en rejetant avec autant de haine et de colère ce qui est le premier véritable aboutissement intellectuel de la science-fiction moderne (2), il poignarde en réalité ce qui l’a lui-même inspiré et poussé à devenir auteur – c’est-à-dire la volonté de surpasser ceux qui l’ont fait rêver, de donner à ces derniers des raisons de l’admirer à son tour. C’est du reste une attitude typique des écrivains en général : écrire demeure un acte de révolte, de contestation d’une autorité – c’est-à-dire d’une image du père – qu’on juge plus ou moins consciemment dépassée.

C’est là que Rêve de fer commence à prendre une tournure que son auteur n’avait peut-être pas prévu. Si ce roman s’affirme comme une parfaite incarnation de cette « New Wave » aux aspirations définitivement littéraires – en se basant sur un aspect psychologique typique de tous les écrivains – il dépasse en fait assez vite la portée que voulait lui donner Spinrad. Car les choses ont-elles vraiment changé au final ? Les auteurs de science-fiction des années 60 et 70 se sont-ils montrés plus ouvert à la génération suivante d’écrivains de science-fiction que leurs aînés ? Si on en juge par les réactions pour le moins contrastées vis-à-vis des cyberpunks, rien n’est moins sûr…

Au final, Rêve de fer dénonce surtout le caractère tyrannique du monde de la science-fiction pris dans sa globalité, et par extension les divergences de points de vue qui caractérisent ce « fossé des générations » typique de tous les domaines créatifs où des idées neuves remplacent sans cesse les précédentes – avec plus ou moins de bonheur. Un exemple concret : le récent engouement des jeunes pour la culture manga reste encore assez mal vu par l’arrière-garde de la science-fiction – celle-là même qui prétend pourtant à une ouverture d’esprit sans faille – car elle n’y voit que mercantilisme – ce qui n’est pas complétement faux mais reste néanmoins réducteur.

Faut-il y voir un refus de cette nouveauté typique de cet esprit conservateur, voire réactionnaire, que Spinrad dénonçait pourtant de son temps et qui semble bien ne pas avoir disparu du tout, bien au contraire ? Je rappelle à ce sujet que l’arrière-garde que j’évoque ci-dessus est constituée précisément de gens appartenant à la même génération que Spinrad, c’est-à-dire des lecteurs qui ont vu dans Rêve de fer l’expression de leur propre révolte… Alors, qu’est devenue celle-ci ?

Presque quarante ans après sa première publication, Rêve de fer reste en fait d’une troublante actualité…

(1) c’est la traduction littérale du terme « New Wave ».

(2) je rappelle qu’avant le credo techno-scientifique des décennies 40 et 50, les récits de science-fiction ne tenaient aucun compte de quelque forme de réalisme que ce soit : si les auteurs de l’« Âge d’Or » se sont avérés incapables de donner une dimension véritablement littéraire à leurs écrits, ils sont néanmoins parvenus à faire sortir le genre de l’ornière du « n’importe quoi » qui le caractérisait avant eux ; ceci mérite malgré tout qu’on s’en souvienne…

Note :

La réédition de cet ouvrage chez Folio SF en janvier 2006, avec une couverture et un résumé pour le moins provocateurs, fut assez mal accueillie par le public qui crut avoir affaire à une apologie du nazisme – et sans même l’avoir lue, bien évidemment – ; pour cette raison, une seconde réédition parut en mai de la même année : c’est celle dont l’illustration de couverture est reproduite au début de ce billet. L’une et l’autre réédition propose bien sûr exactement le même texte intérieur.

Rêve de fer (The Iron Dream, 1972) Norman Spinrad
Gallimard, collection Folio SF n° 239, mai 2006
386 pages, env. 8 €, ISBN : 2-07-032052-9

– la préface de Roland C. Wagner
– prix Apollo, sans catégorie, en 1974
– d’autres avis : nooSFèreCulture SF, Traqueur Stellaire, Denchamanie, Bookona

10 Responses to “Rêve de fer”


  1. 1 Guillaume44 24 juillet 2010 à 13:18

    Hello,

    J’ai l’impression que cette analyse que tu mets en avant dans ton billet est propre aux romans de Spinrad de cette époque, dès « Les Solariens« , on retrouve cette volonté de bousculer, de déranger les tenants de l’Age d’Or de la SF américaine. Je ne la sens pas plus ici que dans un autre bouquin de l’auteur, il a gardé de sa force provocatrice dans ses oeuvres les plus récentes d’ailleurs. Mais cela n’empêche pas qu’il est très intéressant de lire ton billet, fort développé, sur cette analyse, hein, d’ailleurs je n’ai pas grand chose à en redire là-dessus.

    En fait, ce sont d’autres axes de lectures de la puissance uchronique de « Rêve de Fer » qui m’ont intéressés. La géniale provocation de transformer Hitler en auteur dans le vent renverse complètement la donne, et l’horreur du nazisme devient un roman SF culte. C’est très fort, très « new wave », c’est clair. Mais l’exercice d’analyse sociologique, psychologique et politique de l’Allemagne des années 30-40 à travers cette mise en scène uchronique est tout aussi fort. D’autant plus qu’il écorche même au passage la très contemporaine (pour son époque) guerre froide ! Le rejet très net et brutal du nazisme vient d’ailleurs chercher des clins d’œil freudiens qui sont tordants, un sacré pamphlet anti-fascisme que ce bouquin !

    • 2 Guilhem 24 juillet 2010 à 15:37

      Je connais assez mal la production de Spinrad à vrai dire : mis à part Jack Barron et l’éternité, je ne crois pas avoir lu quoi que ce soit d’autre de lui, hormis quelques nouvelles… Bref, du coup, je ne saurais pas vraiment comparer ce roman avec les autres de l’auteur, mais je veux bien te croire quand tu le qualifies d' »iconoclaste » et qu’il a conservé ce trait de caractère dans ces productions plus récentes : on ne se débarrasse pas de comme ça de telles qualités ^^

      Merci pour ton commentaire très instructif :]

  2. 3 Guillaume44 25 juillet 2010 à 12:40

    Ha oui franchement essaie Les Solariens, cela va mettre vraiment en lumière ton analyse, tu vas être bluffé😉

  3. 5 GiZeus 30 septembre 2010 à 10:01

    Salut !

    Je n’ai pas encore lu Rêve de Fer – seulement Jack Barron pour l’instant -, ce qui ne m’a pas empêché de lire avec intérêt ton article. Donc un simple commentaire pour te signifier que j’ai apprécié ton billet, d’autant plus qu’il m’aura appris quelque chsoe sur l’histoire de la SF.

  4. 6 Guilhem 30 septembre 2010 à 14:38

    Merci de ton commentaire. Je suis content que cette lecture t’ait apporté quelque chose : c’est à peu de choses près le pourquoi de mon blog :]

    Justement, tu fais bien de poster puisque j’ai rédigé hier une chronique sur Jack Barron et l’éternité – dont la publication est planifiée pour le 16 octobre – et dans laquelle je donne un lien vers ton propre billet sur ce livre, parmi d’autres avis que j’ai pu trouver sur le net

    J’imagine que c’est en suivant cette « piste » que tu as trouvé mon blog…

    Merci encore d’être « passé » : à bientôt j’espère :]

  5. 7 GiZeus 1 octobre 2010 à 09:25

    Exactement, j’étais d’ailleurs surpris de me retrouver face à un message d’erreur.

    Je suis content que tu aies également apprécié mon billet (enfin je suppose), et si ça t’intéresse on peut faire un échange de lien. J’ai passé un peu de temps à explorer ton blog hier, et il devrait rapidement rentrer dans mes liens de toute manière, ça ne fait aucun doute.

  6. 8 Guilhem 1 octobre 2010 à 14:44

    Et bien va pour l’échange de lien alors ^^

  7. 9 GiZeus 1 octobre 2010 à 15:17

    Ok, c’est super ! Si tu vois que ce n’est pas fait d’ici cette aprèm, c’est parce que j’ai des problèmes avec l’administration de mon blog au boulot:/

    Donc ce soir si je me connecte de chez moi, autrement demain au plus tard.

  8. 10 Guilhem 1 octobre 2010 à 15:19

    Quand tu veux : on est pas aux pièces non plus… ;]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Entrer votre e-mail :


%d blogueurs aiment cette page :