Grey, tome 1er

Couverture de l'édition américaine du premier tome du manga GreyDans ce futur, l’ordinateur fou Big Mama règne sur une Terre dévastée où ne subsistent plus que quelques villes. Les habitants y sont classés du rang F au rang A : atteint par à peine une personne sur 10 000, ce dernier donne la citoyenneté et ainsi l’accès à la mythique Cité ; mais on ne grimpe ces échelons qu’en affrontant les équipes des villes rivales à travers de sanglants jeux de guerre. Son amie Lips victime de ces combats, Grey veut accomplir ce rêve pour elle, et il se fait vite un nom : souvent l’unique survivant de son équipe, on l’appelle « Grey Death »…

Le thème de l’Humanité toute entière – ou du moins ce qu’il en reste – sous le joug d’un dirigeant artificiel est pour le moins ancien : dans la continuité du Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, il prit bien des aspects et se trouva tant de fois dit et redit qu’il en devint un truisme de la science-fiction – et même l’un des plus connus, voire des plus caricaturaux. J’ai, du reste, déjà eu l’occasion d’examiner les tenants et les aboutissants d’un tel sujet narratif dans un précédent article sur une autre production japonaise qui n’est en aucun cas liée à celle-ci à ma connaissance.

Planche intérieure du premier tome du manga GreyPourtant, le premier véritable robot de la culture manga d’après-guerre – je parle bien sûr d’Astro Boy (Osamu Tezuka, 1952) – ne représentait en aucun cas une menace pour le genre humain, bien au contraire. Mais cette conception de la « machine » évolua au fil du temps et à partir des années 80 on put voir de nombreuses productions aborder ce thème sous un angle plus sombre : parmi les plus connues en occident, on peut citer Guyver (Yoshiki Takaya, 1985), Bubblegum Crisis (studio Artmic, 1988), Gunnm (Yukito Kishiro, 1990), Detonator Orgun (Masami Obari, 1991) ou encore Geno Cyber (Tony Takezaki, 1993), et bien d’autres.

Il n’aura pas échappé au connaisseur que la majorité de ces exemples concernent plus le thème de la fusion homme-machine que celui des robots à proprement parler, mais ça reste un sujet connexe : dans les deux cas, l’artificiel vient bouleverser la vie des humains – parfois même pour toujours. Mais si une telle conception des choses est bien sûr effrayante pour l’occidental, elle l’est doublement au Japon en raison de croyances confucéennes qui exigent qu’on meure avec le corps en une seule pièce, et d’idées shintoïstes qui placent la pureté physique au-dessus de tout (1) ; or la propagation de la machine dans la vie de tous les jours – que ce soit à travers l’industrie, la domotique ou bien la médecine – est bien sûr une expression de son intrusion dans le corps social.

Planche intérieure du premier tome du manga GreyC’est donc un sujet narratif pour le moins délicat dans le Japon contemporain, et a fortiori à l’époque où ce manga fut publié il y a 25 ans. De sorte que quand il se double, comme c’est le cas ici, d’un environnement post-apocalyptique induit par l’intervention d’une machine, et qui plus est quand celle-ci est devenue l’autorité suprême dans ce monde qu’elle a anéantit elle-même, le symbolisme qui en découle dépasse de beaucoup ce que l’occident produit en général à partir de thèmes semblables : en dépit des apparences, on reste bien loin de Terminator (James Cameron, 1984) et de ses clichés sur « La Révolte des Robots » – et sans pour autant renier les autres qualités de ce film au demeurant tout à fait appréciable à bien des égards…

Le cauchemar atteint de nouveaux sommets quand la « machine folle » contraint les humains sous son contrôle à une guerre perpétuelle. Parqués dans des cités aux allures de bidonvilles, leur unique moyen d’échapper à cette vie de rats consiste à gravir les échelons de la hiérarchie sociale en combattant les soldats d’une autre ville afin d’obtenir les crédits nécessaires pour « acheter » leur progression. La guerre, sujet déjà largement dénoncé par la génération de mangakas des années 60 (2), est à ce stade rendue d’autant plus intolérable qu’elle est fratricide alors que l’ennemi commun reste bien intelligemment hors de portée – et il ne faut pas regarder bien loin pour comprendre que c’est là un excellent moyen de contrôle pour l’ordinateur mégalomane : « Diviser pour mieux régner » comme on dit…

Planche intérieure du premier tome du manga GreySous bien des aspects, d’ailleurs, ce conflit perpétuel – sans raison ni but, du moins pour les combattants – ne va pas sans rappeler la jungle corporatiste de ce Japon qui « a perdu la guerre mais gagné la paix », pour reprendre l’expression chère aux historiens. Dépourvu d’armée au lendemain de la guerre du Pacifique, le Japon s’est lancé à corps perdu dans le développement économique et industriel, avec pour conséquence directe la constitution d’une lutte des classes d’autant plus féroce que la tradition féodale du pays – déjà bien brutale – n’était pas loin (3) : de façon consciente ou non, l’auteur fait ici une retranscription fidèle – même si très métaphorique – de cet élan national qui à sa manière fit bien des victimes et se poursuit d’ailleurs encore à ce jour.

Ainsi comprend-on mieux pourquoi Grey, le personnage principal de ce récit, est aussi amoral, cynique et sans scrupules, comment il a pu atteindre si vite un tel degré de perfectionnement dans « L’Art de la guerre » : il n’avait pas vraiment le choix pour commencer, même si ses motifs de départ ne manquaient pas d’un certain romantisme qui le rend quelque peu humain et lui attire ainsi une certaine sympathie de la part du lecteur – le reste de l’histoire montrera qu’il n’est pas non plus dépourvu de tous sentiments, et notamment d’une forme de fidélité envers ses camarades qui servira d’ailleurs de moteur principal pour lancer le récit proprement dit.

Planche intérieure du premier tome du manga GreySi un examen superficiel ne permet pas vraiment de distinguer Grey de n’importe quel récit de survie saupoudré de scènes d’action gratuites, il combine néanmoins avec talent des ficelles narratives peut-être éculées mais qui forment malgré tout un propos pertinent sur comment une société belliciste – dans tous les sens du terme (4) – peut manipuler ses citoyens, doublé d’une dénonciation virulente du principe même de hiérarchie sociale qui pousse les individus à s’entredéchirer pour obtenir une place au soleil.

(1) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4) p. 93.

(2) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(3) à ce sujet, il vaut de rappeler que le Japon ne connut de véritable Révolution Industrielle que sous l’occupation américaine, soit à peine un peu moins de 30 ans avant la création de ce manga.

(4) rappelons que beaucoup ont vu dans le « miracle économique » du Japon d’après-guerre une autre expression de l’esprit martial de ce peuple qui, dit-on, a élevé la guerre au rang d’Art…

Note :

Une adaptation en anime de ce manga fut réalisée par Satoshi Dezaki en 1986 sous le titre de Grey – Digital Target et se trouva un temps disponible en édition française chez Kaze ; cependant, cette adaptation ne reprend qu’une partie de l’histoire du manga original.

Grey Perfect Collection Vol. 1, Yoshihisa Tagami, 1985
Viz Media, collection Viz Graphic Novel, juin 1997
296 pages, pas d’édition française à ce jour

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12 Responses to “Grey, tome 1er”


  1. 1 Ileca 15 août 2010 à 18:33

    Pour ce qui est de la peur du japonais envers la technologie, c’était peut-être vrai avant la guerre mais depuis, étant donné qu’ils ont fait de l’innovation leur fer de lance, ils sont au contraire bien plus tolérants envers l’envahissement du quotidien par la technologie que ne le seront jamais les occidentaux. Ce n’est pas pour rien qu’ils sont les premiers (?) à avoir incorporé à leur pornographie des machines. (L’alternative des tentacules. Et je peux te dire qu’ils vont vraiment loin dans le trip pour ce qui est d’atteindre la révulsion.)

    Je pense qu’il s’agit ici (pour ce que tu viens de m’en faire lire) simplement d’utiliser les topoï de la science-fiction (c’est vraiment américain cette xénophobie avec ses envahisseurs) comme métaphore politique (ce que tu développes) sans y voir une utilisation réelle et efficace de la peur primaire et religieuse envers la machine.

    D’ailleurs, tu commences en citant Tetsuwan Atom puis une brochette d’exemples qui à ton sens contredirait la perspective optimiste du pionnier alors que Gunnm, Megatokyo 2032 et Ghost in the Shell pour ce qui est d’avoir un exemple plus célèbre, font au contraire l’apologie de la fusion homme-machine. Il y a de la peur, c’est indéniable mais là, pour le coup, ton Big Mama me semble un peu aseptisé et le schéma trop « américain » pour qu’on y voit autre chose qu’une métaphore politique toute bête. (Un gros méchant comme on en voit tant sans que ce soit forcément viscéral.)

  2. 2 Guilhem 15 août 2010 à 19:43

    Je crois surtout que le Japon contemporain est perclus de paradoxes, voire de contradictions, qui nous le font voir comme un paradis du modernisme technologique alors que la réalité est bien différente : c’est d’ailleurs une des thèses que développe Antonia Levi dans son livre « Samurai from Outer Space […] » – que j’évoque très brièvement ici et dont il sera question plus en détail dans mon billet d’après-demain – à savoir que les japonais ne sont pas plus exempts de peurs envers la technologie que nous, mais que cette peur prend des aspects différents qu’en occident – à ce sujet, elle cite en particulier l’exemple de la transplantation d’organes…

    De plus, il ne faut pas perdre de vue que le développement de la robotique chez eux sert surtout à pallier au problème de leur démographie déclinante : cette technologie s’impose par la nécessité, non par l’idéologie ou les souhaits individuels – tout comme l’ère des Meiji était une nécessité à la fin du XIXème siècle, et malgré ça il y eut bien des opposants. En bref, il ne faut pas confondre les décisions politiques des dirigeants avec les conceptions et les peurs du peuple, ces apparences peuvent être trompeuses.

    Quant à l’apologie de la fusion homme-machine que feraient les œuvres citées ici, ça me paraît pour le moins discutable : les personnages de GitS ne sont pas exempts de doutes ni même de craintes, le titre de Bubblegum Crisis veut bien dire ce qu’il veut dire (métaphore entre la technologie et la bulle de chewing-gum, toujours prête à nous exploser à la figure), l’univers de Gunnm est foncièrement noir et décadent et la technologie y semble plus présentée comme un moyen de perdition que de salut,…

    Que la technologie ait paru positive dans la période d’après-guerre, je veux bien le croire (encore que les mangas de l’époque ne reflétaient que les points de vue de leurs auteurs, et non ceux du reste de la population qui sortait à peine de la féodalité), mais une évolution de paradigme s’est faite au cours des années 80 – peut-être parce que cette technologie a fini par montrer ses limites en s’avérant incapable de résoudre les problèmes fondamentaux des japonais – ce que les productions de cette époque démontrent très bien.

  3. 3 Ileca 16 août 2010 à 18:43

    Je ne dis pas que les japonais sont exempts de peur vis à vis de la technologie mais qu’ils sont plus tolérants que nous à son égard. (Réaction envers ton : « Mais si une telle conception des choses est bien sûr effrayante pour l’occidental, elle l’est doublement au Japon ».) Je prenais l’exemple du hentaï avec des machines car il faut bien voir que le niveau de « morbidité » excède en eux tout ce que pourra jamais fantasmer l’occidental – en sachant justement que cette radicalité (à nos yeux) n’est là que dans un seul but : que la mécanique de la jouissance puisse intervenir via une peur efficace.

    Là où je te rejoins, c’est que le désir de technologie était sans doute une nécessité économique (une direction politique) pour pouvoir remonter la pente (puis s’imposer entre autre sur les marchés « isolationnistes » [comme on voudrait bien le faire pour ce qui arrive maintenant de la Chine] en proposant du haut de gamme) mais de là à voir une montée du pessimisme dans les années 80, j’en doute fortement. Je pense plutôt que ce qui était à la base une nécessité économique est devenu très facilement un motif de fierté (nationale) et un souhait individuel. Il n’y a qu’à voir la passion toujours présente des japonais pour les robots. Quoi de plus inutile qu’Asimo de Toyota ou les robots chiens ? Et pire, l’édification d’un Gundam grandeur nature comme on construit une Tour Eiffel ? Quand est-il des toilettes percluses de fonctions si ce n’est un exemple du quotidien ? C’est oublier un des genres majeurs de l’animation japonaise qui n’a jamais cessé de remporter le même enthousiasme : les méchas.

    Je te renvoie à l’introduction (elle n’est pas si longue) d’un article que j’ai écrit (que je viens de retoucher pour l’occasion donc prends-le vraiment comme lien direct envers ce qu’on est en train de dire) sur Urotsukidōji. (http://nnuuu.free.fr/index.php/urotsukidoji/)

    Quand je parle d’apologie de la fusion, ce n’est pas une fusion aveugle et la bulle de chewing-gum nous rappelle que la fusion doit être accomplie sous certaines conditions. Mais sinon, pour me citer : « les Knight-Sabers combattant les Boomers sont elles-mêmes revêtues d’un Boomer » et si mes souvenirs sont exacts, une des héroïnes va devoir apprendre tout le long à faire avec.
    Pour Gunnm, comment peut-on voir de la perdition là où l’héroïne est un cyborg complet ? (Et ce manga est en adoration constante devant son héroïne.) Aurais-tu oublié la symbolique de la Jérusalem retrouvée ?

    Je pense que tu confonds l’univers technologique débridé (univers très libéral où aucune idéologie n’est mauvaise et surtout pas celle du profit) dont il faut se méfier et la technologie maniée en rapport avec des réflexions finalement très simples du rapport à l’autre qui sont des odes à la différence et à la fusion – ou à l’harmonie si le terme te gène.

    • 4 Guilhem 16 août 2010 à 20:58

      Je ne suis pas certain de bien saisir où tu veux en venir dans ton exemple de l’hentaï : l’industrie du sexe, qu’il soit animé comme dans le hentaï ou live action comme dans la pornographie, a toujours rassemblé des personnalités tourmentées, ou plus simplement déviante, et le plus souvent de manière tout à fait inconsciente – il suffit de voir ce que certaines hardeuses acceptent de faire devant une caméra, et pour une somme d’argent qui ne convaincrait pas forcément n’importe qui de faire n’importe quoi… Bref, c’est un milieu assez « extrême » dans ses expressions, ce qui en dit long sur leurs motivations dans les représentations qu’ils utilisent – et pour autant qu’on ne voie pas par soi-même ce qu’il y a de « décalé » dans de telles créations. Je ne vois dans cet exemple du sexe avec des machines qu’un paradoxe de plus, du moins dans le contexte de cette conversation – au reste, on trouve toutes sortes d’expérimentations contre-nature dans le domaine du sexe chez nous aussi : ça ne veut pas dire qu’on peut les généraliser à l’ensemble de la population et ainsi dégager une représentation fidèle de notre société…

      Quant à la « passion » des japonais pour les robots, je t’ai déjà dit ce que j’en pense : j’ai la nette impression que c’est un besoin qui les amène à ces développements. Asimo n’est qu’une étape vers un robot plus élaboré et mieux à même de servir une société vieillissante, il n’est pas une fin en soi. Le robot-chien de Sony me paraît plus un gadget qu’autre chose, d’autant plus que cette invention n’a pas connu un succès commercial particulier – preuve qu’il a été en fin de compte mal reçu. Le Gundam grandeur nature n’est jamais qu’une autre itération de l’attraction du parc à thème à la Disneyland ou à la Parc Astérix, sauf qu’on peut la déplacer de ville en ville pour ramasser toujours plus de fric, à la manière des cirques d’antan. Les toilettes « perclues de fonction », comme tu dis, ne sont probablement pas présentes dans toutes les maisons japonaises, et même certainement beaucoup moins que ça. Et les mechas, à y regarder de près, ne sont jamais qu’une modernisation de l’image du samouraï : sous bien des aspects, il n’y a rien de plus traditionnel que le mecha, en dépit de tout son modernisme apparent – ce qui explique pourquoi il est aussi adulé…

      J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ton article sur Urotsukidoji mais, en toute franchise, je ne suis pas sûr d’avoir bien saisi où tu voulais en venir… Tu aurais peut-être dû choisir des axes de réflexion plus concrets et les développer chacun à fond, quitte à faire un article en plusieurs billets ; pour le moment, tout est un peu mélangé et ce n’est pas évident de discerner une idée centrale vraiment forte. Mais c’était une lecture instructive.

      Pour ce qui est de l’apologie de la fusion, il va de soi qu’elle ne doit pas être aveugle mais dans les faits c’est bien ce qui se produit, et c’est ce qui provoque le phénomène de rejet de l’élément technique – au Japon comme chez nous. Je te conseille de lire le passionnant essai de Jacques Ellul intitulé « Le Système technicien » et que j’ai chroniqué le mois dernier ( https://ledinobleu.wordpress.com/2010/07/12/le-systeme-technicien/ ). Au reste, le développement anarchique, ou du moins imprévisible, est une caractéristique intrinsèque du système technique…

      Quant à Gunnm, j’ignore purement et simplement ce que tu veux dire à propos de la symbolique de la Jérusalem retrouvée, ou alors j’ai oublié, mais je crois qu’on peut voir dans le personnage de Gally un fantasme personnel de l’auteur – et dans lequel beaucoup de lecteurs se sont retrouvées, certes, mais il y a tout de même quelque chose de la poupée en elle, c’est-à-dire une idée de jouet, et donc de possession et de manipulation ; du coup, son succès auprès d’une audience jeune et mâle n’a rien de bien surprenant. Et pour ce qui est des Knight Sabers, le fait qu’elles soient elles-mêmes revêtues d’un boomer ne fait que souligner le paradoxe que j’évoquais déjà dans ma réponse à ton premier commentaire : en fait, elles n’acceptent de se revêtir d’un boomer que parce qu’il leur donne la force de mener une lutte qu’elles estiment juste…

      Finalement, je vois très bien les différences entre la technologie débridée et la technologie « modérée » : le problème, que j’évoquais déjà plus haut à propos du livre de Jacques Ellul, c’est que la technologie, par essence, est débridée, ce qui empêche par définition toutes formes d’harmonie – sauf peut-être dans un contexte de développement total comme Iain M. Banks, par exemple, l’a présenté dans son cycle de la Culture ( https://ledinobleu.wordpress.com/2010/04/25/une-forme-de-guerre/ )

  4. 5 Ileca 17 août 2010 à 01:43

    L’exemple du hentaï n’avait pas pour but d’affirmer une tendance universelle au sein du Japon puisque finalement, ton sujet porte sur un manga et donc se limite à une communauté, pas forcément celle des otakus mais celle très large qui touche au manga. (C’était finalement une image que je trouvais adéquate et nous verrons plus loin pourquoi je la trouvais pertinente.)

    Ensuite, je retrouve en toi le gros préjugé qui porte à faire l’amalgame entre le hentaï et la pornographie en tant que telle – dite non virtuelle. Ce qui fait que n’est pas applicable ton histoire comme quoi les lecteurs de hentaï (tu ne fais même pas la distinction entre le porno hard et le porno soft) ou acteur du milieu sont forcément des déviants – ils ne rétribuent ni ne font travailler de hardeuse et cela ne conditionne pas leur vision de la réalité sinon « ils seraient tous pédophiles ». Et tant qu’à faire, parce qu’ils sont des déviants, ils ne peuvent être pris en compte dans mon raisonnement puisque par définition, ils ne font pas partie de la norme. Ce qui fait que si je parle de hentaï, je suis disqualifié puisque la norme n’y touche pas et encore plus si je parle d’un exemple extrême. C’est vrai qu’au Japon, la sexualité n’est pas un phénomène courant, encore moins la pornographie et le H. Ces représentations n’ont, en effet, rien à voir avec le lambda moyen, le viol, la polygamie (harem), la loliconie et la soumission en général (j’aurais bien rajouté l’inceste pour te choquer mais tous ces domaines demanderaient une analyse un peu plus subtile que cet agrégat de genres) ne sont que les produits marginaux de « personnes tourmentées » et en aucun cas le résultat d’une société machiste.
    Ne m’en veux pas si ça frise le hors sujet et le coup de gueule, c’est mon cheval de bataille.

    Rheuheum !

    Je crois que notre désaccord part sur une divergence dans les qualités mêmes de la technologie. Il s’agit du domaine du savoir-faire pratique qui primitivement est l’outil inerte. Sauf que nous voici à une époque où l’outil est devenu un objet autonome (et sujet d’anxiété, rejoignant apparemment la thèse d’Ellul sur les loisirs). Là où nous divergeons, c’est que pour toi et ce que je viens de lire d’Ellul, l’outil nous dépassant et nous ayant peut-être toujours dépassé (?) a une vie qui lui est propre indépendamment de l’utilisation que l’on en fait. (Si j’ai bien compris, ton : « la technologie, par essence, est débridée ».) Ce qui nous donne une sorte de fatalisme (« ce qui empêche par définition toutes formes d’harmonie ») où Banks finalement reste ce qu’il est, une utopie, étymologiquement : « qui n’est en aucun lieu ».
    Alors que dans ma conception affective, symbolique, psychologique, la technologie ne cesse de posséder son support même lorsque celle-ci devient autonome. Elle dépend des données initiales. (Big Mama n’est pas le but en soi mais le moyen qui dérape.) Là se lie à la représentation de la technologie la représentation de l’Autre – la technologie répond, elle est douée de vie mais pas dans le sens que tu lui donnes – dans une identité parfaite où les conséquences d’une mauvaise utilisation (et je reprends tes termes : « Pour ce qui est de l’apologie de la fusion, il va de soi qu’elle ne doit pas être aveugle mais dans les faits c’est bien ce qui se produit, et c’est ce qui provoque le phénomène de rejet de l’élément technique ») créé cet Autre néfaste qu’on retrouve dans la bombe atomique (la maîtrise de l’atome, la technologie par excellence) – Go NAGAI fait de l’image de la bombe atomique un démon surpuissant et qu’est-ce que Devilman ? Toute l’animation de cette époque se partage entre la question du rapport à cet Autre et la réponse que je trouve non pas optimiste mais jamais rigoureusement peureuse qui est que de l’éthique dépend la réaction de cet Autre.

    Si j’ai pris l’exemple du hentaï avec des machines, c’est pour rester dans le cadre de l’outil « visible » mais j’aurais pu te démontrer que le rapport même du Moi à l’Autre (la conception de son partenaire comme objet inerte, au final comme outil et surface de projections) dans tous le hentaï tend à prouver que les japonais sont loin d’avoir la trouille de l’Autre puisque par définition on ne peut avoir peur de ce que l’on soumet. (C’est même la raison pour laquelle on soumet.)
    Un exemple pour la forme et pour rallonger cet horrible millepattes qu’est cette démonstration, le hentaï va jusqu’à se satisfaire de ce rapport extrêmement étroit dans le dévoilement de toutes les facettes de l’intimité et une marque assez amusante sont les découpes longitudinales des appareils génitaux et l’utilisation des fluides et excrétions.

    Derniers points purement formels :
    -A « j’ai la nette impression que c’est un besoin qui les amène à ces développements », je ne peux te contredire à partir du moment où tu considères que toute action part d’un besoin. A ce compte là, même la lycéenne de base n’est qu’un produit manipulé par les politiques (quoique véritablement, par le système technicien) et qui n’a pas de désir de posséder son totémique keitai denwa. Ce n’est pas parce que les toilettes multifonctions ne sont pas dans TOUTES les maisons qu’elles ne sont pas dans une majorité de foyers mais que de toute façon, selon ton raisonnement, l’achat de ces toilettes est sûrement conditionné par le BESOIN (pas d’autres balises que les majs) économique au même titre que les san shu no jingi qu’ont été la machine à laver, le frigo et la télévision lors du redressement d’après guerre. Le Gundam géant ne peut pas faire l’éloge de cette révolution dans le domaine de l’animation qu’a été la licence Gundam puisqu’il n’est qu’une pompe a fric. Etc, etc.
    Le mecha rejoint le samouraï mais il s’en détache là où ce dernier ne peut pas raser des planètes ou des galaxies et rejoindre le phénomène de la bombe atomique et obtenir sa qualité d’outil de l’homme. On voit rarement (j’ai bien dis « rarement » et non « jamais ») le samouraï être pris dans le chambara pour un rouage, une machine. Le samouraï a le bushido et c’est ça qui fait toute la différence car le conducteur de mécha peut être un con fini, il n’en sera que mieux apprécié. (Instant provocation.)

    -Pour l’histoire de la poupée, c’est plus compliqué qu’on ne pourrait le croire et rattacher nécessairement poupée à jouet est quelque peu audacieux. Il faudrait développer le concept de poupée, la différence entre jouet et outil, etc. mais on va s’arrêter là. Juste pour dire que réfuter ma thèse en prétextant que d’un point de vue extérieur, on considère que Gally est un jouet, c’est encore quelque chose que tu peux dire de tous les personnages féminins. Ca n’empêche que tu occultes le contenu. Pour la Jérusalem, si ça peut t’aider, c’est l’équation Jéru + Zalem, l’idéal de Kaos, et la mise en exergue de l’Apocalypse selon Saint Jean.

    -Pour Megatokyo 2032, j’ai un trou de mémoire mais pour le remake Tokyo 2040, j’en suis certain, la quête de Priss est de comprendre que seule une osmose parfaite avec sa combinaison pourra révéler ses pouvoirs et que c’est sa résistance xénophobe qui est une des origines des catastrophes. Elle finit par comprendre qu’il est inutile de haïr les boomers en soi. D’ailleurs, il faudrait que je me rappelle du leitmotiv de Galatea qui complexifie l’affaire, si je ne m’abuse.

    Voilà ! Inutile de rebondir, ce point de vue est en gestation et ne prend pas en compte une foule de détails comme ce que j’ai dit précédemment et qui ne t’as pas fait réagir : le rapport américain à l’Autre qui transparaît dans sa SF, l’influence de cette culture étant quand même importante sur les représentations. Et justement, ce point de vue voulait à la base se restreindre aux représentations et ne comptait pas, loin de là, être une analyse universellement applicable étant donné que je suis loin de prendre en compte la population des personnes âgées, par exemple, sur laquelle il est facile de trouver des comportements d’anxiété envers la technologie mais qui de toute façon me semble particulière passive par rapport à ces phénomènes. Enfin, ça c’est plus une opinion qu’autre chose, je suis loin de pouvoir juger du Japon en général tout autant que de la France, finalement. En fait, je réfléchis en tapant depuis deux heures… et ça commence à bien faire !

  5. 6 Guilhem 17 août 2010 à 17:04

    J’utilise le terme déviance non dans un sens péjoratif, ni même comme un jugement de valeur, autrement j’aurais écrit « perversion » ; quant à la norme, elle existe et aucun de nous n’en fait _pleinement_ partie : nous sommes tous plus ou moins déviants, et certains beaucoup plus que d’autres – la norme n’est qu’un ensemble de statistiques conjuguées les unes aux autres afin de fournir une représentation pas trop fausse d’un modèle social (et, oui, je sais bien qu’une civilisation ne se résume pas à des chiffres, mais en l’absence d’un moyen plus adapté, il faut bien se contenter de ce qu’on a…)

    Si les acteurs de l’industrie du hentaï sont souvent amenés à y travailler en raison de leur situation professionnelle – accidents de la vie, chômage, difficulté à trouver du travail dans l’animation plus « conventionnelle » et j’en oublie – il n’en reste pas moins que personne ne les contraint à travailler dans ce secteur – ils pourraient très bien accepter des jobs temporaires qui ne consistent pas à produire des oeuvres donnant une image dégradante de la femme. Image qui est d’ailleurs probablement la leur, le ceci expliquant le cela, et encore une fois ça n’a rien d’un jugement, juste une constatation : une mère un peu autoritaire, ou au contraire un peu froide, ou bien trop absente,… suffit largement à expliquer une telle représentation, la plupart du temps tout à fait inconsciente comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire. Ce qui n’empêche pas ces personnes d’être des gens bien sous tous rapports, ils ont juste leur petite « névrose » à défaut d’un terme plus approprié, mais ils sont néanmoins plus en dehors de la norme que les autres compte tenu des représentations extrêmes qu’ils produisent et que n’importe qui de « normal » trouve révoltantes. Et leurs lecteurs ont certainement un profil semblable, ce qui n’est pas davantage répréhensible mais reste néanmoins révélateur…

    Quant à la société machiste, c’est un terme largement galvaudé, même si je ne nie pas l’existence de cette tendance ; seulement, elle est considérée comme telle de notre point de vue d’occidental – encore une fois, Antonia Levi, dans l’ouvrage dont je t’ai déjà parlé et dont la chronique est parue sur mon blog aujourd’hui même, en donne un examen un peu plus subtil que ça : selon elle, et à l’instar de la plupart des sociétés patriarcales, l’autorité de la femme s’exprime dans le milieu domestique qu’elle commande entièrement, ce qui explique pourquoi les japonais ont une vision de la femme comme étant autoritaire et dominatrice, d’où leur souhait bien compréhensible de la voir soumise (car, au contraire de ce que tu avances, on ne soumet pas ce qu’on ne craint pas mais bel et bien ce dont on a peur : pourquoi soumettre quelque chose qui ne représente aucune menace pour commencer ?), ou bien, au contraire, de la voir dominatrice (pour correspondre à une image qui prend racine dans cette enfance vers laquelle on souhaite retourner pour y retrouver la quiétude des premières années), car en fin de compte tout dépend des penchants des uns et des autres (« sado » ou « maso » pour résumer très grossièrement, et, oui, je sais très bien que ces deux extrêmes se conjuguent en quantités plus ou moins égales chez la plupart des gens, mais le plus souvent il y en a bien une des deux qui domine l’autre…)

    Tout ça pour dire que si on ne fait pas de généralités, on ne parle jamais de rien… puisqu’il y a toujours des exceptions : pourquoi, alors, publier des billets sur un blog et ensuite les commenter ?

    Pour ce qui est de la technologie, sujet premier de cette discussion si je me souviens bien, le problème de ta représentation est que, justement, la technologie a évolué : l’outil primordial, que l’artisan de jadis dominait entièrement, s’est émancipé en acquérant une vie propre (ou une autonomie si tu préfères ce terme), d’où le sentiment – bien réel – de la perte de contrôle ; hors, le technicien est par essence dominateur car la technique est puissance (puissance de dominer la matière, de lui donner l’apparence qu’on souhaite, de la modifier à notre gré) : si le contrôle de la technique lui échappe, sa sensation de puissance lui échappe aussi – ainsi que le plaisir qu’il trouvait dans cette puissance à présent perdue. Or, dans un système technicien, chacun est lui-même technicien, non en tant qu’ingénieur ou même concepteur mais en tant que consommateur, car la société de consommation a été inventée pour permettre à la technique de s’améliorer : dès qu’on achète le moindre objet technique, on donne de l’argent à l’entreprise qui a créé cet objet technique, et cet argent permet à ladite entreprise de poursuivre ses recherches et ses développements afin d’améliorer ses produits ; le problème est que le consommateur n’a pratiquement aucune prise sur ces évolutions techniques qui sont décidées par l’entreprise, et elle seule, qui produit l’objet technique : voilà comment le système technicien accouche de techniciens incapables de le contrôler, c’est-à-dire d’artisans qui n’ont plus d’emprise sur leur outil, et voilà comment la technique se trouve victime de rejet… Et nous savons bien comment le libéralisme économique qui caractérise la société de consommation est exempt de cette éthique que tu appelles de tous tes voeux mais dont nous restons encore très loin

    Quant à la technique comme système de communication améliorée – puisque c’est, grosso modo, ce qui se dégage de ta conception de la chose –, ce n’est jamais qu’une évolution, bien réelle je ne le nie pas, d’une autre invention, ancestrale celle-ci, pour ne pas dire préhistorique : les mots. Entre le télégraphe, le téléphone, la radio et maintenant internet, cette invention s’est sans cesse améliorée mais n’a jamais empêché les guerres ni d’autres atrocités, parfois bien pires, comme le siècle précédent l’a très bien démontré – alors que, justement, c’est pendant ce siècle-là que la technique a connu un développement majeur. Toutes ces pseudo-métaphysiques de la cyberculture ne sont que des artifices destinés à noyer le poisson : la communication permet certes de comprendre les différences, et ainsi de s’enrichir mutuellement, mais elles permettent aussi de se disputer plus facilement…

    Sur tes derniers points, purement formels mais qui méritent qu’on s’y attarde :

    – oui, la lycéenne est manipulée par le système technicien, comme nous tous. Oui, les chiottes de l’espace dont tu parles correspondent à un besoin, mais celui-ci est certainement créé de façon artificielle par la société de consommation – les améliorations que produiront les recherches et développements financées par les gogos qui achètent ces machins restent à voir ; il y a « besoins vrais » et « besoins faux » mais ça reste des besoins : tout dépend de la représentation qu’on s’en fait (en ai-je _vraiment_ besoin ou pas ?). J’ai bien assez écrit sur Gundam pour discerner la portée révolutionnaire de la toute première série de la franchise, mais sans perdre de vue pour autant ce que cette franchise est devenue au fil du temps – et surtout depuis que Sunrise a été racheté par Bandai en 94. Le genre mecha a connu deux évolutions : après Tetsujin 28, Giant Robo (la série live action de 67 et non l’OVA des 90s) et Astroganger, Mazinger Z a été la première de ces évolutions, et c’est bien celle-ci qui a modernisé l’image du samouraï (dans le sens où le guerrier, c’est-à-dire le protecteur contre les forces obscures, voyait sa force amplifiée par la technologie) – d’où l’engouement des spectateurs qui y ont reconnu une image de ces temps anciens que l’occupant américain leur avait en quelque sorte ravi, image des temps anciens qui est tout à fait comparable à celle des chevaliers de nos mythes et légendes dont le samouraï est bien sûr l’équivalent (d’autant plus que « Le Traité des Cinq roues » de Miyamoto Musashi, et son concept de Bushido qu’il a d’ailleurs inventé puisqu’on en trouve aucune trace avant, n’est jamais qu’une représentation fantasmatique d’une classe de guerriers qui n’a jamais eu la noblesse de coeur et d’esprit que leur ont prêté les auteurs de l’ère Togukawa dont Miyamoto Musashi faisait partie – voir l’ouvrage d’Antonia Levi déjà cité, chapitre quatre – : les chevaliers de la Table Ronde ont d’ailleurs été eux aussi fantasmés d’une manière semblable, mais pour des raisons d’ordre politique – voir l’ouvrage de Jean Markale « Nouveau Dictionnaire de mythologie celtique », aux éditions Pygmalion, 1999, ISBN : 2-857-04582-4, pages 25-27 et 29-30). La seconde, et dernière, évolution concrète s’est produite avec First Gundam qui, en donnant une véracité et une plausabilité technologique au concept mecha l’a en quelque sorte dépouillé de l’image « traditionnelle » instaurée par Go Nagai ; par la suite, la crise de 1989 a amené les chaînes de télévision a rediffuser de vieilles séries des années 70, ce qui a marqué un renouveau du genre « super robot » à la Go Nagai tout le long des 90s : ainsi les producteurs ont-ils commandé d’autres séries de ce genre dont la « Brave Saga », et notamment sa dernière production Gaogaigar, est demeurée le pinacle jusqu’à ce que les gens de Gainax nous sortent un Gurren Lagann tout à fait jouissif mais dont le but évident était bien sûr d’outrepasser toutes les limites à travers le bien connu « phénomène de l’inflation » qui consiste à opposer des ennemis toujours plus puissants aux héros et dont la plupart des productions du genre sont coutumières – Gurren Lagann est une fin et non une définition du genre, et de toutes manières il ne change rien aux racines du genre mecha : sur ce point le Tetsujin 28 [2004] de Yasuhiro Imagawa est tout à fait informatif)

    – pour ce qui est de la poupée, je ne vois pas ce qu’il y a d’audacieux à rattacher poupée et jouet, ni même ce qui m’empêche de comparer à une poupée _certains_ personnages féminins… Quant à la mise en exergue de l’Apocalypse de Saint-Jean, il ne faut pas perdre de vue que c’est un concept déjà bien difficile à appréhender pour les occidentaux, alors pour un japonais je n’ose même pas y penser – les différences culturelles fonctionnent dans les deux sens après tout…

    – enfin, pour Megatokyo 2032, et bien c’est justement de 2032 dont je parle – c’est-à-dire une prod’ des 80s – et non de 2040 – qui date des 90s – : le mot « remake » veut bien dire ce qu’il veut dire, à savoir que le sens de l’oeuvre originale n’est pas forcément conservé, ceci afin de mieux coller à l’époque où il est produit et donc mieux le vendre à l’audience de cette époque – époque où, soit dit en passant, ces pseudo-métaphysiques douteuses de la cyberculture déjà évoquées avaient déjà produit bien des amalgames malheureux, notamment à travers le GitS de Mamoru Oshii qui, pour le coup, a prêté au manga de Shirow des significations qui n’étaient pas les siennes (voir l’interview de Shirow dans l’édition française du manga Black Magic, chez Tonkam, page 205 : « The Ghost in the Shell est très simple, comme les séries policières de la télévision dont la raison d’être est de distraire » – aucune métaphysique là-dedans, bien au contraire) ; du reste, Mamoru Oshii a tout pris à Descartes et n’a rien inventé : c’est au mieux une transposition, ce qui démontre bien que la cyberculture n’est jamais qu’une vaste esbrouffe…

    Dernier point sur l’influence de la SF dans les représentations : la SF est bien une littérature d’images, mais d’images qui servent à convoyer des idées – par exemple, l’image du vaisseau spatial qui implique l’idée que l’Humanité a enfin appris à dépasser les frontières de son monde originel pour s’ouvrir aux terres vierges des étoiles ; mais ça reste une image typique de la SF US colonialiste, et donc assez réactionnaire…

  6. 7 Ileca 18 août 2010 à 02:10

    Tu le dis toi-même, les mots n’empêchent pas l’incompréhension, la première étant que par : « par définition on ne peut avoir peur de ce que l’on soumet. (C’est même la raison pour laquelle on soumet.) » je voulais bien entendu dire que la raison pour laquelle on soumet, c’est parce que l’on a peur mais qu’une fois soumis, la chose ne fait plus peur.

    La deuxième étant que je te trouve quand même culotté de dire que je refuse la généralité alors que c’est toi qui me reproche d’utiliser le genre hentaï (puis le machisme pour sa plus grande capacité à être généralisé puisque producteur même des représentations véhiculées par le hentaï) pour en dégager une tendance. Les seules réserves que tu as pu noter sont uniquement dues à l’état de mes connaissances et concernent les velléités de prétentions que je pourrais avoir dans l’établissement d’une tendance « universelle ».
    Sur ce point, seul désaccord mais qui ne passera pas pour une affirmation de mon côté, c’est que les gens « normaux » puissent rejeter le hentaï de dégoût. Or, je pense que c’est justement un point de vue très occidental de croire à la réalité du contenu du hentaï puisque nous n’avons qu’un choix très mineur de BDs érotiques qui ne nous permet pas de concevoir l’abîme qu’il y a entre le hentaï et la pornographie réelle. Nous sommes élevés à la pornographie réelle qui nous conditionne aux limites de la réalité (et créé un lien étroit entre représentation de la femme et la femme, amalgame entre l’idée et l’objet) alors qu’au Japon, on peut lire un manga de cul dans le métro sans que la pudibonde de service vous grimpe dessus, tout ça parce que ce ne sont que des dessins. D’ailleurs, les rejets que l’on voit sont là uniquement pour plaire à l’international, comme la loi sur la protection des mineurs d’ISHIHARA. Le doute que j’aimerais vérifier est de savoir si les lois relativement récentes concernant la pédophilie réelle sont nées d’un véritable progrès éthique ou de ce désir de plaire. Dans le premier cas on a un niveau de normalité à la hausse par rapport à nous occidentaux via la virtualité, et dans le second cas, idem, via et la virtualité et la réalité. (Ce n’est pas pour rien que Kabuki-cho est la capitale du sexe.)

    Troisième malentendu, c’est de me prêter des intentions que je n’ai pas. Mon avis n’est pas le reflet de mes désirs. Tu dis que j’appelle de tous mes vœux une société de consommation dirigée par une éthique et tu sembles lutter contre cette idée fausse que je me serais faite. J’ai d’ailleurs pris note que tu utilises plusieurs fois la notion d’inconscient et c’est là que notre bataille entre moulins coince. Tu veux m’ouvrir les yeux en me disant que la lycéenne est manipulée, qu’elle n’en a pas conscience mais que c’est en fait le cas et ce, pour tous mes exemples. Or nous nous situons sur le terrain des représentations et peu importe que le système technicien soumette l’individu, ce qui est important, c’est le sentiment qu’ils en ont. Bien sûr que la lycéenne de base est une co-conne mais cela n’empêche que son sentiment de pouvoir, elle l’a entre les mains. Quand je parle de sentiments nationaux, peu importe les raisons qui font qu’ils ont émergés (je te signale que j’ai reconnu la peur initiale des japonais et la volonté politique de reconstruction) quand le résultat s’illusionne rétroactivement – c’est seulement avec le recul du théoricien que nous sommes capables de voir des supposées duperies, des gouffres inconscients. Je m’oppose à toi en disant que c’est inconsciemment que les japonais ont peur de la technologie mais que toute leur volonté est dirigée vers sa soumission d’où s’en est extrait un certain « optimisme » (ce qui nous intéresse). Tu veux mettre tes tendances sous-jacentes, le concept de « système technicien », en avant comme si elles étaient conscientes alors que la thèse d’Ellul a finalement tout du dévoilement occulte – au sens de la découverte d’une chose cachée – quand moi je te dis que le sentiment est certes illusoire mais bien là, comportemental. Tu parles de guerre alors que justement, les japonais qui nous intéressent sortent d’une guerre avec l’idée pacifiste fortement ancrée en eux. (Même s’ils sont attentifs à la question du réarmement face à la Corée du Nord et la Chine.)
    Il y a un couic dans ta logique au moment où les techniciens perdent le contrôle de la technologie. Comment ? Ce n’est pas très clair. En tout cas, le Japon est un pays où l’adaptation de la technologie est la plus forte, la publicité sélective et les sondages constants qui les assaillent ne les gênent pas car ils y voient le moyen d’être mieux servis. La vie privée n’est pas autant protégée qu’ici où la moindre caméra de surveillance et la moindre liste est un scandale. (A juste titre mais apparemment pas pour les japonais.) Dans ce milieu, je ne vois pas comment un tel système d’ajustement pourrait engendrer cette sorte de monstre libre là ou moi je vois toujours le spectre de l’utilisateur et du créateur.

    Donc… tu penses que j’adhère à cette vision alors que c’est totalement faux. Je pense au contraire que leur manière d’éteindre cette peur de la technologie se voit partout jusque dans leur rapport à l’Autre (oui, je rends anthropomorphe la technologie et c’est pour ça que pour moi, le débat sur le sexe n’était pas secondaire), qu’ils veulent en connaître tous les détails, qu’ils se font une fierté de baser leur économie sur l’innovation (et encore une fois, ça ne veut pas dire qu’il ne s’agit pas d’un besoin mais la notion est vaine dès lors qu’on parle d’une représentation, d’un sentiment qui réécrit l’origine du besoin et s’autonomise lui-même) mais qu’au final, cette vision est naïve (tu vois que je n’y adhère pas, en fin de compte) voir puérile la plupart du temps. Puérile car la tendance générale est à la soumission (tendance archaïque, d’ailleurs, vu que tu aimes remonter très loin), naïve car les vraies réponses récurrentes aux années 80′ ne tiennent pas (personne ne choisit l’osmose et la soumission est finalement la préférence de tous car la compréhension mutuelle est un processus difficile). Cette thèse est le sujet de mon article sur Urotsukidōji – oui, je pense qu’Urotsukidōji est puéril (voir Akira mais je me tâte) comme une majorité des animés de méchas (j’ai des distinctions à faire quoique ce ne soit pas l’endroit) mais qu’il a le mérite de reposer la question du pouvoir qu’à côté la naïveté essaye de combler de ses idéaux d’harmonie.
    Arrive les années 90 et le changement de paradigme : les japonais sont victimes d’eux-mêmes avec leurs prêts à gogo, etc, ils ne se complaisent plus dans la victimisation et pour ne plus trop m’étendre, c’est là que sortent les animés les moins naïfs bien qu’ils le demeurent toujours (va demander à un otaku dans Evangelion de sortir de chez lui et d’arrêter de se branler sur des figurines qu’il passe son temps à violer dans des Visual Novels puants que j’adore) et les plus à même de proposer une solution à la soumission. (Grâce à l’introspection qui se généralise dans l’animation et qui n’est plus un monologue tragique ou un dialogue intuitif [l’élément mis en avant très naïvement et que tu ne supportes apparemment pas] mais toujours contractuel – ton interprétation est celle de Mandeville où le besoin égoïste rejoint l’utilité publique sauf que les représentations ne sont pas qu’affaires d’action simple – réaction simple.)
    C’est dans cette période que mes désirs rejoignent mon avis mais pas avant.

    Pour Megatokyo, merci de retourner le couteau dans la plaie de ma mémoire. Il aurait été plus constructif de me dire si on retrouve effectivement la quête personnelle de Priss que je me rappelle d’une manière sûre, UNIQUEMENT dans le remake.

    Pour l’histoire de la poupée, j’ai dis qu’il était audacieux de « rattacher NECESSAIREMENT poupée à jouet » car il y a une dimension esthétique forte – les sculpteurs japonais de poupée vont te faire les gros yeux si tu les limites à la production de jouets tout comme je ne sais plus quel maître du shibari qui s’est fait seppuku quand on lui a dit qu’il faisait du bondage. En fait, je pensais que tu faisais un lien entre Gally et la poupée parce qu’elle est un cyborg et je critiquais donc la conception limitative du cyborg à celle du jouet. C’est tout.
    Sinon, je ne t’empêche pas de rattacher le terme de poupée aux personnages féminins mais d’en faire un argument efficace contrant le contenu de l’œuvre et donc, mon raisonnement. Ensuite, je trouve que KISHIRO est aussi maniaque du détails que peut l’être SHIROW (sa seule qualité) pour ce qui est de savoir de quoi il parle, surtout quand l’Apocalypse est si fascinante que des citations apparaissent jusque dans Bible Black. Je n’ai aucun doute concernant le fait que KISHIRO est un grand garçon capable de comprendre ses lectures surtout quand la Jérusalem retrouvée est un symbole assez facile.
    Par contre, je reconnais que Gunnm tient encore trop des années 80 pour être aussi adapté qu’un Serial Experiment Lain dans mon argumentaire.

    La cyberculture n’a jamais eu pour but de renouveler le corpus philosophique mais demeure un mouvement humaniste qui prône la tolérance et la mixité sociale en rapport avec le développement de la techno et des rave parties – internet a été le point d’appui idéal. Et heureusement qu’OSHII n’a pas suivi la bêtise de son original, je suis le premier à le penser. Il n’empêche qu’il a pondu un chef d’œuvre, libre à toi d’y voir de l’esbroufe mais je ne pense pas que ses citations diarrhéiques dans Innocence n’avaient d’autre but que de nous montrer que GITS était purement pratique. (Application de concepts.) Où est le mal ?

    • 8 Guilhem 18 août 2010 à 16:22

      Ravi de voir qu’on s’est compris sur le besoin de soumettre ce qui fait peur…

      Ma remarque à propos de l’intérêt des généralités dans une conversation est surtout liée à ta propre remarque sur les normes, quand tu me reproches de faire un amalgame entre porno et hentaï : dans le mesure où le hentaï présente des scènes de rapports sexuels tout à fait explicites, c’est du porno, c’est tout et il n’y a rien de répréhensible là-dedans – mais je ne nie pas que le hentaï soit plus sophistiqué que la majorité des productions simplement pornographiques non plus, mais c’est une distinction qui en fin de compte ajoute peu de choses ; d’ailleurs, on peut aussi voir dans cette sophistication un degré de déviance supérieur à celui des films porno occidentaux, ce qui encore une fois n’a strictement rien de répréhensible, c’est juste un peu plus révélateur de la tournure d’esprit des gens qui en produisent et de ceux qui en consomment…

      Quant à la place de la pornographie en occident, personne ne s’est jamais fait lynché dans le bus ou dans le métro pour y avoir lu des productions érotiques ou porno : à moins de tomber sur des coincés du cul de première, tu obtiendras au pire de l’indifférence (mais feinte la plupart du temps, puisque ces choses laissent très rarement tout à fait indifférent), au mieux de l’amusement (preuve que la chose est quand même prise du bon côté le plus souvent) ; sauf si tu laisses ça sous les yeux de gamins, et pour de bonnes raisons – ces trucs-là sont quand même interdits aux mineurs, comme c’est d’ailleurs le cas au Japon…

      Et puis le problème de la perception du hentaï en occident vient justement qu’il s’agit de dessins, c’est-à-dire un média traditionnellement réservé aux enfants selon les standards occidentaux ; les japonais ayant une longue et ancienne tradition de l’image, ils ne voient évidemment pas quel problème il y a à utiliser des dessins dans de telles représentations – même s’ils ne les laissent pas entre toutes les mains non plus. Les cultures sont ce qu’elles sont et elles ne changent pas du jour au lendemain : je suppose que je ne t’apprends rien… Pourquoi dès lors vouloir lutter contre la marée ?

      D’ailleurs, la BD érotique a été extrêmement diverse et productive en occident dès le début des années 70 jusqu’au milieu des années 80 au moins, surtout en France d’ailleurs : cette « mode » est passée avec la rigueur de cette décennie-là qui a vu un retour à des valeurs plus conservatrices et où l’ostentatoire se devait d’être plus politiquement correct – on peut y voir un recul de la liberté sexuelle comme une maturation de cette liberté, dans le sens où on garde ses pratiques personnelles pour soi sans y renoncer pour autant, mais on respecte l’autre parce qu’on ne lui impose pas ses conceptions de la chose.

      Mais de toutes façons, la place du sexe dans une société reste liée à son passé culturel et, en ce qui nous concerne, religieux : je veux bien admettre que la chrétienté nous a laissé un peu « coincés » sur ce plan, et que les autres cultures, restées plus longtemps païennes, ou bien qui n’ont jamais dépassé ce stade, soient plus « ouvertes » sur ce point… Et alors ? En quoi c’est un élément apte à porter un jugement sur une civilisation et, pour en revenir à notre sujet de départ, son rapport à la technique ?

      Quant à cette lycéenne qui croit manipuler, elle comprend bien – oui, de manière inconsciente, j’insiste – que des choses lui échappe : elle voit bien que ses parents, et plus encore ses grand-parents, ont bien plus de difficultés qu’elle dans la domestication de la technique – comme c’est d’ailleurs le cas chez nous : nos jeunes se servent bien mieux des portables et des ordinateurs que leurs parents – et de cette conscience découle un sentiment de rejet, car elle n’est pas comme ses parents ; le fossé générationnel est d’autant plus creusé. Si dans un premier temps elle s’en énorgueuillit, car elle est ado et donc à un âge où elle a besoin de se différencier de ses parents, elle ressent néanmoins une coupure plus nette que celle que ses propres parents ont ressenti avec les leurs une génération plus tôt : c’est une des raisons, pas la seule, pour laquelle la jeunesse de tous les pays industrialisés se sent paumée. Elle croit être en situation de pouvoir, mais elle ne l’est pas, parce qu’en réalité elle s’éloigne d’autant plus de ses géniteurs, qu’elle aime pourtant comme tous les enfants du monde aiment leurs parents, et elle en souffre, sans vraiment savoir pourquoi – précisément parce qu’elle _croit_ être en situation de pouvoir alors qu’elle ne l’est pas : les choses lui échappent sans qu’elle s’en rende compte de manière consciente.

      Peu importe ce qu’on croit en fin de compte, la réalité finit toujours par s’imposer : c’est la vieille lutte conscient-inconscient où trouvent racine la plupart des névroses et qu’a très bien démontré Herr Freud il y a bien longtemps. Si les japonais veulent soumettre la technique, c’est parce qu’elle leur fait peur, et leur maîtrise de la technique est à la hauteur de leur peur de cette technique – peu importe leurs raisons, pacifisme forcené (ou plutôt forcé, j’y reviens plus loin) ou bien nostalgie d’un passé « volé » par l’occupant américain qui leur a imposé la démocratie et son corollaire, la Révolution Industrielle… Et il va de soi que tout ça est inconscient : c’est exactement ce que je dis depuis le début, qu’en aucun cas il s’agit d’un comportement _conscient_ mais bel et bien inconscient, autrement il n’y aurait _pas_ de malaise. Tu peux appeler ça un dévoilement occulte si tu veux, oui, ce n’est pas le thème le plus approprié mais c’est l’idée générale…

      Quant aux guerres, la technique n’a jamais connu autant de développement qu’en périodes de conflit : les guerres sont des accélérations de l’Histoire – il faut bien surpasser le niveau technique de l’adversaire si on veut le vaincre. Or, la puissance économique du Japon d’après-guerre est une autre expression de leur esprit martial, déjà considérable, pour la simple et bonne raison que l’interdiction qu’ils ont subi en 1945 de posséder une armée leur a permis de bénéficier de finances considérables – masses d’argent qu’ils auraient autrement investi dans l’armement mais qui au lieu de ça ont servi à soutenir leur économie ; le schéma est d’ailleurs exactement le même avec l’Allemagne. Ce sont de simples mathématiques, il n’y a rien de sociologique, ni même de philosophique ou encore d' »intellectuel » là dessous. Par contre, le monde des affaires et du business reste un univers de passions où s’exprime presque exclusivement la volonté de dominer (terme de guerre) l’autre dans la conquête (terme de guerre, encore) des marchés : les japonais ne sont pacifistes qu’en apparence, il ne suffit pas de ne pas être en guerre pour être en paix.

      Le contrôle de la technologie se perd avec l’utilisation de la technologie. La lycéenne dont on parlait plus haut paye un forfait de téléphone pour envoyer ses SMS, surfer sur internet et discuter avec ses copines : l’argent de ce forfait revient à son opérateur qui s’en sert pour financer l’installation de plus grosses infrastructures techniques afin de fournir toujours plus de services à ses abonnés ; ces infrastructures techniques sont conçues par des ingénieurs dont le salaire est versé – indirectement – par les opérateurs téléphoniques qui leur commandent les machines nécessaires à la fourniture de ces services pour leurs abonnés. Mais la lycéenne ne choisit pas quels services son opérateur lui propose, elle ne peut que choisir dans la liste de services qui est proposée : elle ne peut orienter le développement technique car ces décisions reviennent uniquement à l’opérateur ; et ce dernier teste au petit bonheur la chance ce qui intéresse les consommateurs, en ne retenant que ce qui s’avère rentable, c’est-à-dire ce qui correspond à un engouement de masse – masse d’où les volontés individuelles, c’est-à-dire les désirs, sont exclues par définition : la volonté _spécifique_ de la lycéenne n’est pas pris en compte, donc elle n’a _pas_ le contrôle. Je ne peux pas faire plus simple…

      Je ne dirais pas que la tendance des japonais à vouloir éteindre leur peur est puérile, mais tout simplement normale, et, oui, il y a effectivement une soumission – mais elle est là depuis les fondements de la civilisation : l’individu perd toujours par rapport au groupe, et l’État a toujours été un adversaire des libertés. Mais ces années 90 dont tu parles ne me semblent pas avoir proposé une solution quelconque à cette soumission : elles lui ont donné une autre forme – les prêts à gogo dont tu parles, par exemple, ne sont jamais qu’une soumission à la banque, et par extension à ce système financier qui conditionne le développement technique (même si en réalité la finance est assujettie à la technique, puisqu’elle a besoin de développer la technique pour proposer toujours plus de services qui sont le principal moyen de faire du fric) – mais cette forme qu’a prise la soumission n’est pas davantage libératrice, quelles que soient les apparences – voir l’exemple de la lycéenne et de son portable, exemple généralisable à toutes ces technologies de la communication qui ont un connu un regain considérable au milieu de cette décennie…

      Toutes ces réflexions de poètes à propos de la découverte de l’Autre restent la partie émergée de l’iceberg de cette vaste stratégie marketing consistant à faire croire aux gens qu’ils ont toujours besoin de plus de communication pour leur soutirer encore davantage de pognon. On peut y trouver une beauté, une forme d’humanisme pour reprendre un terme que tu as utilisé, mais ce n’est qu’une conséquence indirecte – même si elle a une certaine réalité, assez discutable toutefois quand on voit le nombre croissant de gens qui préfèrent rester enfermés chez eux et qui ignorent tout de leur voisin de palier. Et puis de toutes manières, cet humanisme n’est jamais qu’un prolongement du Siècle des Lumières – doctrine pour le moins ancienne et déjà remise en question dans bien des domaines en regard des progrès obtenus depuis – dont la cyberculture est peut-être une sorte de réincarnation, de prolongement, d’amélioration dans sa partie _technique_ mais qui demeure un moyen comme le furent les spéculations philosophiques du XVIIIème siècle dans l’émergence des démocraties – émergences, au demeurant, qui restent plus des coups d’état qu’autre chose, surtout par chez nous, c’est-à-dire un moyen pour les Robespierre et consorts de s’accaparer le pouvoir qu’ils convoitaient et certainement pas de libérer le peuple (même s’ils l’ont effectivement libéré du joug féodal de l’Ancien régime, mais il a fallu du temps pour que cette démocratie en devienne une) : la cyberculture est avant tout une machine à fric, et le rôle des productions artistiques actuelles dans sa diffusion (Oshii et assimilés) est le même que celui de Voltaire et Rousseau il y a deux siècles, celui d’un outil qu’on utilise dans le but d’une propagande, d’un moyen qu’on manipule pour une fin (aujourd’hui bassement mercantile, mais qui demeure une forme de domination) ; mais je ne nie pas que ça débouchera peut-être un jour sur un progrès humain bien réel, comme ce fut le cas pour la démocratie, je crois juste qu’on en reste bien loin pour le moment…

      Megatokyo 2032 ne présente pas cette quête personnelle de Priss que tu lui prêtes dans 2040, du moins pour autant que je me souvienne – je ne crois pas, au reste, que ce soit un élément si intéressant que ça, en regard de ce que je viens d’écrire ci-dessus.

  7. 9 Ileca 18 août 2010 à 19:04

    Inutile d’insister quand chacun campe sur ses positions. Surtout quand tu démarres en disant qu’en France, non, on n’est pas vu avec un mépris profond quand on matte un livre de cul dans le bus – il n’y a pas si longtemps, cela s’étendait à toute apparence différente (les « gothiques » par exemple). On ne doit pas vivre au même endroit. Ou encore, que la BD érotique de chez nous ne garde pas les limites bien tranchées de la réalité voir des convenances (rarement vu de la spéculation dedans non plus que des viols) en étant d’ailleurs généralement humoristique (Salut les Bidasses !) – ou alors, on vire direct dans le genre horreur qui n’est plus masturbatoire. Ma réponse actuelle ne pourrait être que répétitions.

    Un dernier mot : je te trouve tout de même bien pessimiste et limité à une vision impersonnelle où l’individu se contente de suivre le courant puisqu’il est « dans la masse ». Au moins, ça me donne un début de réponse sur la paranoïa d’un ami.

  8. 10 Guilhem 19 août 2010 à 13:01

    Ta manière d’affirmer qu’on est vu avec un mépris profond quand on mate des livres de cul dans les transports en commun est aussi une forme de paranoïa : combien de personnes, dans le bus entier t’ont vraiment regardé avec mépris ? Et le regard de cette personne était-il vraiment méprisant ? Parfois, quand on se trouve en train de faire quelque chose qu’on croit être répréhensible du point de vue des autres, on pense que ces autres-là nous en font le reproche alors que ce n’est pas forcément le cas ; cette personne avait peut-être tout simplement passé une mauvaise nuit, ou une mauvaise journée.

    D’ailleurs, tu soulignes toi-même que la BD érotique franco-belge est souvent orientée vers l’humour, ce qui démontre bien que la place du cul dans notre société n’est pas vu avec méfiance mais au contraire avec amusement. Au reste, tous les hommes qui ont une certaine expérience des femmes savant bien que le meilleur moyen de les charmer est de les faire rire : voilà pourquoi les BD érotiques, genre qui fait – d’une manière bien particulière, certes – des odes au rapport à l’autre, sont tournées vers l’humour – parfois bien gras, je te l’accorde –, parce que ce n’est pas un sujet « grave » en fin de compte…

    Je peux même te citer l’exemple d’un sex-shop qui a pignon sur rue, juste à côté du bureau où travaille mon amie, et dont le logo est bien grand et placé bien haut pour être bien visible le plus loin possible : il n’y a eu aucune pétition des habitants du quartier pour faire renoncer ses propriétaires. Et que dire du succès de tous ces sites de partage de vidéo X d’amateurs ? Le sexe n’est pas si tabou que ça en fin de compte – ou plutôt il ne l’est plus autant qu’avant.

    Enfin, je ne crois pas non plus que l’intellectualisme soit la seule valeur à chercher dans une œuvre : une production qui n’a rien de spéculatif peut très bien être un chef-d’œuvre – les musées en sont d’ailleurs remplis : l’Art a pour but de provoquer une émotion chez le spectateur, et non une réflexion (ça, c’est une invention du XXème siècle : cf. Picasso et « Les Demoiselles d’Avignon »)


  1. 1 Grey, tome 2nd « Le Dino Bleu Rétrolien sur 19 août 2010 à 11:48
  2. 2 Un an… Déjà… « Le Dino Bleu Rétrolien sur 2 mars 2011 à 11:34

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