Call of Duty

Jaquette française du jeu vidéo Call of Duty1944. Le monde est à feu et à sang. Alors que les États-Unis envoient leurs meilleurs éléments en Normandie, l’Angleterre mène des opérations de sabotage, et la Russie enrôle de force les civils pour repousser les allemands hors de ses frontières. Partout il n’y a plus que désolation, râles de mourants et charniers puants… C’est la seconde grande guerre : celle qui marquera le monde à jamais. Ce qui ne vous concerne pas encore : dans la campagne, la neige et les ruines, votre seul but est de survivre.

Le plus drôle dans Call of Duty c’est la manière dont les développeurs de chez Infinity Ward ont pris leur rôle au sérieux pour faire croire aux joueurs qu’ils tentaient de dénoncer quoi que ce soit. Comme s’il s’agissait du rôle d’un jeu – quel qu’il soit, vidéo ou non – de dénoncer. Ou plutôt comme si l’Histoire ne pouvait pas s’en charger alors que c’est bien là son but pour autant que je sache – entre autres qualités de cette matière. Faut-il y voir une autre preuve de cette modestie si caractéristique des développeurs de jeux vidéo qu’ils estiment pouvoir remplacer un champ d’étude qui les précède pourtant depuis toujours ? Ça ne m’étonnerait pas…

Sont témoins de cette vaste farce les innombrables citations de généraux et autres chefs de guerre, la plupart morts depuis si longtemps qu’on en avait oublié qu’ils avaient pu exister, qui parsèment les écrans de chargement du titre entre deux niveaux – comme si le joueur se souciait de réfléchir sur quoi que ce soit pendant ces moments-là – et qui donnent l’assez nette impression, par leur fond d’idées communes, de vouloir nous apprendre que la guerre est une horreur infinie – comme si on ne le savait pas déjà : il suffit d’allumer la télé pour s’en rendre compte en regardant à peu près n’importe quel journal d’information…

Le bouquet final apparaît dans le générique de fin du titre, quand les gens d’Infinity Ward se permettent de « remercier » les soldats qui ont combattu l’horreur de l’Axe. Les relents nationalistes, ou assimilés, qui exsudent de cette dédicace me font penser que si les États-Unis basculaient aujourd’hui dans le fascisme, ces développeurs – pourtant des artistes, soient des gens qui se caractérisent en général par un tempérament doux et pacifique – seraient les premiers à défiler dans la rue habillés tout en noir : après tout, ce sont bien des allemands aux tournures de pensée semblables qui ont fait Hitler chancelier.

Car en dépit de la fidélité de sa reconstitution, Infinity Ward a « un peu » oublié les nombreux civils qui prirent part à ces combats. Je parle bien sûr de ceux appartenant à la Résistance française, qui jouèrent un rôle tout autant décisif que celui des américains, des anglais et des russes, mais qu’on ne voit point dans ce jeu… Je subodore, vu le niveau de limitation intellectuelle supposée des développeurs, que le discours alors encore assez récent de M. de Villepin à l’ONU lors des débats concernant l’invasion de l’Irak a peut-être joué un rôle dans la décision d’occulter les actions de la France libre et de ses colonies dans cette guerre…

À moins que les éditeurs aient vu là une occasion de redorer le blason de l’industrie du jeu vidéo en doublant l’objet de divertissement de vertus pédagogiques, c’est-à-dire en joignant l’utile à l’agréable ? Dans ce cas, il aurait été bienvenu de permettre au joueur d’incarner un soldat allemand ou italien, histoire de rappeler à tous que ces camps-là eux aussi vécurent l’horreur. Sans oublier que, le plus simplement du monde, il n’y a rien de tout à fait noir ni de tout à fait blanc dans une guerre – ou bien, encore plus simplement, qu’il n’y a ni perdants ni gagnants mais juste des survivants…

Mais je gage qu’aucune de ces questions ne leur ait venu à l’esprit, pas plus qu’elles n’ont effleuré les joueurs. Après tout, il est bien moins amusant de réfléchir un tant soit peu que de jouer aux petits soldats en tentant de s’approprier une partie de la gloire de ceux qui ont effectivement risqué leur vie – et de plus à travers une production dont les vertus n’atteignent pourtant même pas celles d’une simulation mais à peine les qualités d’un jeu honorable dont l’ambiance tapageuse empêche de réfléchir aux véritables questions.

Et pour les développeurs, il est bien plus gratifiant de recevoir l’admiration aveugle de ces moutons obnubilés par un réalisme technique sans faille (1) au détriment de ce qui constitue pourtant la seule véritable réalité de cette guerre : comme quoi, ces jeux qualifiés de « réalistes » ne font au final qu’effleurer leur sujet…

(1) ou presque sans faille, car on peut distinguer plusieurs approximations dans ce soi-disant « réalisme » ; par exemple, devoir recharger ses armes est un pas dans la bonne direction mais si les balles restantes dans le chargeur remplacé restent à disposition du joueur sans que celui-ci les récupère une par une, ça commence à plomber le principe : si j’ai conscience que les développeurs n’ont pas voulu rendre le jeu trop pénible pour le joueur à travers la réalisation de toutes sortes d’actions en apparence triviales, je ne peux m’empêcher de constater qu’il faut néanmoins savoir ce que l’on veut – en d’autres termes, le réalisme se paye au prix de cette banalité qui engendre l’ennui à force de répétitions, et qui ne peut donc donner de bons jeux au final, précisément de par son réalisme même. Je pourrais donner d’autres exemples du même acabit. Bref, le « réalisme » de ces jeux n’est jamais qu’un pseudo-réalisme de bazar dont on ne retient que ce qui donne des apparences de réalité… comme dans n’importe quel autre jeu, prétendument réaliste ou non.

Note :

Call of Duty est le premier titre de la série éponyme dont les derniers opus ont battu tous les records de vente de l’industrie du jeu vidéo : je me demande si cette dernière peut vraiment s’en énorgueillir…

Call of Duty
Infinity Ward, 2003
Windows & Mac OS, env. 15 €

9 Responses to “Call of Duty”


  1. 1 Guillaume44 11 janvier 2011 à 11:44

    Tout ce que je pense de ce genre de jeu est bof, bof, bof. Je préfère de loin regarder un bon film de guerre.

  2. 2 Corti 11 janvier 2011 à 14:23

    Wow ! Tu étais en forme pour le coup.

    J’aurai aussi tendance à critiquer l’évolution du réalisme dans les jeux vidéos, mais pas tout à fait pour la même raison que toi. Le simple côté graphique de la chose me rebute déjà un peu. Quelque part, utiliser un graphisme réaliste, c’est plus ou moins se limiter d’office dans les possibilités du jeu. On a un medium libre, où l’on peut construire l’imaginaire que l’on souhaite, bilan, on se retrouve à incarner un banal humain.
    Mais en soit, ça n’est pas forcément bloquant. Je veux dire, quand je vois Mass Effect ou Heaven Rain, je me dis que ça peut être très bien une réussite et plaisant à jouer.

    La source de mon rejet, c’est surtout qu’à une époque (aucune idée si ça s’est calmé maintenant) il y a une production de FPS/Jeux réalistes à en mourir, chacun étant toujours plus réaliste que l’autre, avec tous les superlatifs nécessaires du côté des « journalistes ». Et cette course au réalisme ne m’a jamais intéressé en soi et a eu tendance à me gaver, jusqu’au rejet. Ca doit être pour ça que je reste bloqué sur la Wii en attendant que The Last Guardian sorte😀

  3. 3 Guilhem 11 janvier 2011 à 15:03

    Je n’ai pas abordé ce point dans ma chronique car il m’a paru un peu trop personnel, mais c’est un peu la même chose pour moi : cet engouement pour les jeux « réalistes » m’a assez vite gonflé, justement en raison des limites qu’ils posent au joueur ; je joue entre autres pour m’évader de la réalité, mais aussi pour trouver dans une œuvre ce que je ne peux trouver dans le réel ou bien dans une expérience personnelle : c’est une des raisons qui font que je lis de la SF…

    Quant aux qualités de rendu, en tant que graphiste, je n’ai rien contre une technologie assez aboutie pour friser l’hyperréalisme ; je déplore seulement que des technologies aussi coûteuses impliquent de développer des titres grand public pour en assurer le retour sur investissement : le plus souvent, ces productions s’avèrent vides de saveur, voire de sens tout simplement.

    Merci à vous deux d’avoir pris le temps de commenter :]

  4. 4 Muad Dib 14 janvier 2011 à 09:44

    Bonjour et tout d’abord bravo pour ton blog (que je viens de découvrir grâce au traqueur stellaire) et la qualité des articles.
    Pour revenir à COD je vais me faire l’avocat du diable puisque je ne suis pas tout à fait d’accord enfin pas sur tout. Certes la plupart des fps militaristes et cod en particulier dégage des relents nationalistes nauséabonds. La dessus pas de problème le constat est indéniable. Mais il ne faut pas occulter les qualités ludiques du titre : c’est super fun (je vais pas me faire des copains), les scripts sont mieux foutus que chez la concurrence. A condition d’aimer les fps (mais c’est un autre débat) et techniquement ça tient la route.
    Autre point : le réalisme. Il n’existe que dans le rendu car pour le reste c’est plutôt très arcade. Je t’invite ( si toutefois ça t’intéresse) à jouer au premier opération flashpoint ou bien à ArmedAssault 1 et 2 pour voir réellement ce qu’est un fps réaliste. D’autant que ces jeux prennent pour contexte à leurs batailles, des conflits fictifs, certes pas dénués d’idéologie (consciemment véhiculée ou non – je ne sais pas) mais c’est moins dérangeant que dans COD. La difficulté de ces titres, inhérente au parti pris réaliste, montre bien je trouve la fragilité de la vie humaine et l’horreur d’un conflit.
    Mais surtout ce que je veux dire c’est que tout en étant très sensible à tes arguments, j’aime COD tout simplement pour son gameplay nerveux et spectaculaire. J’arrive à faire totalement abstraction de toutes ces considérations quand je joue à un jeu. Et puis après tout ne peut-on pas aimer des oeuvres dont on rejette en bloc le message? Par exemple dans un autre registre j’ai adoré le Dark Knight de Frank Miller même s’il faut bien avouer que l’idéologie qu’il véhicule sent le souffre.

  5. 5 Guilhem 14 janvier 2011 à 11:10

    Salut Muad Dib, et merci d’avoir pris le temps de poster un commentaire.

    Je suis sensible à ton argumentaire car, comme tous gamers, j’aime m’amuser. Mais, justement, sur ce point j’ai trouvé COD, ainsi que son extensions « United Offensive », assez lourd. Si je n’ai pas joué à Opération Flashpoint ni à aucun Armed Assault, j’aime beaucoup la série des Delta Force et je crois qu’une partie de ma déception vis-à-vis de COD vient de ce que je pensais retrouver un jeu comparable à DF mais dans un contexte de seconde guerre mondiale… Après, je dois bien avouer que j’ignore ce que donne COD en multi car je n’y ais jamais joué mais, en toute franchise, je n’en ai aucune envie ; un jour cependant, peut-être…

    Quant au message de l’œuvre, à partir du moment où il n’est pas asséné à des intervalles aussi réguliers que courts, oui, je pense qu’on peut en faire abstraction, surtout s’il s’agit d’un jeu vidéo dont le but est de permettre aux joueurs de s’amuser avant tout. Mais quand l’idéologie nauséabonde se trouve rappelée à chaque chargement de niveau, c’est-à-dire dans des laps de temps somme toute assez brefs, ça devient vite pénible – pire : ça frise la propagande…

    Il faudrait peut-être que je me penche sur Modern Warfare en fait ^^

    • 6 Muad Dib 14 janvier 2011 à 12:08

      Dans MW2 tu découvriras (tu en as sans doute déjà entendu parlé tant ça a fait polémique) un scène vraiment choquante (celle de l’aéroport). Je crois même que c’est la seule fois où j’ai véritablement été choqué par un jeu. C’est une scène ignoble.

      Sinon j’ai parcouru ton blog (ce qui a bien occupé ma mâtiné) et je suis sidéré de ta régularité dans la publication d’articles. D’autant plus qu’a chaque fois (ou presque) ce sont des articles vraiment détaillés, très bien construits avec souvent une problématique, un angle d’attaque…bref il y a une vraie réflexion. Comment fais-tu? Tu fais ça à plein temps?
      Je suis vraiment admiratif !

  6. 7 Guilhem 14 janvier 2011 à 12:30

    Et bien, merci beaucoup, mais il n’y a pas de secret à vrai dire : la crise m’ayant laissé au chômage, j’ai beaucoup de temps à consacrer à l’écriture et à mes recherches d’infos pour ces articles…

    De plus, certains de ces billets ont été écrits pour d’autres sites et je me contente de les publier ici après avoir corrigé une partie de leur syntaxe – c’est le cas notamment de mes chroniques d’animes.

    Mais j’ai quand même une vie à côté, je te rassure : c’est pas un boulot à plein temps, non… ;]


  1. 1 Tweets that mention Call of Duty « Le Dino Bleu -- Topsy.com Rétrolien sur 11 janvier 2011 à 11:54
  2. 2 Killzone « Le Dino Bleu Rétrolien sur 11 janvier 2011 à 14:49

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