Envoie-moi au ciel, Scotty

Couverture de l'édition de poche du roman Envoie-moi au ciel, Scotty« Je m’appelle Ed et je suis un sale crétin alcoolique et drogué. »

Après avoir été quitté par sa femme et ses enfants, Ed tente de décrocher du crack et de l’alcool qui l’ont amené à la plus extrême déchéance. Il rejoint les rangs de « Drogues Dures Anonymes », une association où il va rencontrer un échantillonnage grotesque, pittoresque, terrifiant, de ce que New York peut compter de gens en perdition. Le programme de sevrage comporte douze étapes, mais Ed est pressé : aux grands maux, les grands remèdes.

Le plus sûr moyen de ne pas retomber dans les bras de « Scotty », le crack dans l’argot des drogués, c’est encore de liquider les dealers. Mais on peut aussi devenir accro à l’assassinat…

Pour un premier roman, voilà un coup de maître. Non sur le plan de la complexité de l’intrigue et de la profondeur des personnages, ce qui appartient aux qualités purement littéraires de l’ouvrage et que d’autres titres vous procureront bien mieux que celui-là si c’est votre came, mais plutôt sur le plan du décor, de l’atmosphère… Envoie-moi au ciel, Scotty fait partie de ces livres coups de poing qui vous expédie comme un colis en Chronopost sur les rails d’un train fantôme à travers les quartiers les plus miteux et les plus glauques d’une métropole déjà sinistre pour commencer et où, semble-t-il, le soleil ne brille jamais ; et s’il arrive à des matins de l’éclairer, on dirait bien qu’aucun de ses habitants ne les remarque jamais.

Il faut dire aussi que Michael Guinzburg connaît bien les versants sombres du système, car il y a passé beaucoup de temps ; non comme truand, ni même comme délinquant, mais juste pour gagner sa vie : tantôt plongeur de restaurant, tantôt chauffeur de gangsters, voire garde du corps de strip-teaseuses ou tout simplement détective privé, il a eu maintes fois l’occasion de voir de très près la gueule de l’enfer et d’en retenir bien assez de détails pour peupler son intrigue somme toute plutôt classique de toutes sortes de lieux et de personnages qui constituent au final la véritable substance de ce roman.

Un voyage, donc. Ou plutôt un reportage peut-être, une sorte de télé-réalité à travers les tripes malades, car saturées des pires dopes dures, d’une ville pourrie jusqu’à la moelle. Dans les rues rendues glaciales par un vent perçant, les caves humides et moisies, les arrières-cours témoins de crimes innommables, Guinzburg nous traîne avec un plaisir non dissimulé car saupoudré d’un sens de l’humour pour le moins de circonstance – c’est-à-dire bien noir, et tout aussi décalé que cruel. Dans ces lieux où flottent toujours des relents aussi indéfinissables qu’asphyxiants, on croise beaucoup de visages…

L’une de ces faces blafardes d’abandonné de Dieu au bord d’un gouffre sans fond s’appelle Ed. Il a tout perdu et pense pouvoir tout regagner – mais il ignore encore avoir aussi perdu la raison… Psychopathe malgré lui, Ed va rencontrer d’autres paumés dans son genre au milieu des odeurs de pisse et des craquements de la came qu’on chauffe. Certains d’entre eux survivront à cette rencontre, et d’autres pas. Dans ce festival des rebuts et des dingues, véritable vue en coupe d’une ville malade, on trouve des travestis alcoolo, des dealers à bagouzes et des mères de famille aussi toxico que prostituées.

Mais ce livre est aussi un pur polar, bien noir et bien violent, et surtout très halluciné. Il fut un temps où Ed était un journaliste prometteur, qui pouvait lorgner le Pulitzer. Jusqu’à ce qu’on lui tende le tube diabolique… Après ce saut de l’ange dans la cuvette des chiottes et cet enfer qu’il fit partager à toute sa famille, Ed s’est retrouvé en désintox et maintenant qu’il en est sorti, il doit assister aux réunions de « Drogues Dures Anonymes » pour ne pas replonger dans la merde. Cette dignité perdue, il tente de la reconquérir en butant sans procès tous ces dealers qui ont un jour savonné la planche sur laquelle il a glissé trop longtemps.

Sauf qu’au contraire de ce qu’il croit, il se trouve toujours sur cette planche : elle se poursuit juste plus loin qu’il le pensait, jusque dans les méandres tentaculaires d’un esprit bien plus abîmé qu’il en a l’air – le sien. Dans ces ténèbres-là, la victime et le malfrat se confondent, se justifient l’un l’autre, jusqu’à ce que la dernière barrière soit enfin franchie – et c’est un aller simple pour un autre enfer, le dernier…

Pour son premier roman, Guinzburg étonne autant qu’il surprend, mais il effraie aussi : son héros qui n’en est pas un nous rappelle surtout que n’importe qui peut un jour glisser sur cette planche fatale. N’importe quand.

Envoie-moi au ciel, Scotty, Michael Guinzburg, 1993
Gallimard, collection Folio Policier n° 81, juin 1999
332 pages, env. 6 €, ISBN : 978-2-070-40843-6

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