L’Âge de diamant

Couverture de l'édition de poche du roman l'Âge de diamantUn monde de l’avenir bardé de nanotechnologies, d’univers virtuels, de réseaux neuronaux et d’intelligences qui s’efforcent d’être le plus artificiel possible.

Une petite fille qui reçoit une éducation singulière grâce à un Livre Mentor qui raconte des histoires.

Et tout cela dans une Chine de l’avenir partagée entre les territoires des sectes, les enclaves des multinationales et les espaces électroniques.

Dans ce futur somme toute assez proche, la société a vu la chute des états-nations devant les toutes puissantes corporations et multinationales qui ont imposé leur ordre, celui de ce conservatisme caractéristique des esprits ultra-libéraux à travers le triomphe d’une néo-féodalité pourtant ancrée dans une civilisation industrielle. Bref un retour à la mentalité de l’époque victorienne. Pour sa description d’un monde qui a tout à fait intégré les nouvelles technologies, et qui ne les voit donc plus comme une source d’aliénation, ce roman se place dans la mouvance postcyberpunk – ce qui était déjà le cas d’un ouvrage précédent de l’auteur, Le Samouraï virtuel (Snow Crash ; 1992), qui est d’ailleurs souvent considéré comme le fondateur de cette évolution du cyberpunk.

Nous suivons ici les tribulations de la jeune Nell, une enfant de ces quartiers pauvres qui subsistent grâce à l’accès public aux compilateurs de matière – des dispositifs pouvant synthétiser des choses simples par nanotechnologies – et qui s’abrutissent dans les spectacles interactifs – l’équivalent de la télé de nos jours. Alors que tout lui promet un avenir de pauvreté dans ce futur où la lutte des classes atteint des sommets cauchemardesques, le destin lui remet un livre pour le moins… particulier : au départ échafaudé par un ingénieur d’immense talent à la demande d’un richissime commanditaire qui souhaitait donner à sa petite fille une éducation hors norme plutôt que de la condamner au conformisme intellectuel d’un système éducatif sclérosé, cet objet se trouve doté de capacités interactives si optimales qu’il en devient capable de modifier le récit selon la personnalité de sa lectrice – et ceci dans le but d’augmenter les capacités de cette dernière à s’adapter à des situations nouvelles, à résoudre des problèmes à la complexité croissante, à retenir des enseignements d’ordre autant pratique que moral,… : bref, l’ouvrage sert à développer l’intelligence et la culture de son lecteur, et ceci afin de mieux le préparer à la jungle de ce monde sans pitié qui l’attend en lui apprenant à échafauder des idées nouvelles au lieu de répéter bêtement des leçons toutes faites.

Un monde sans pitié, certes, mais aussi un avenir qui reflète nombre de nos préoccupations actuelles. Car ici l’occident n’est plus que l’ombre de lui-même : le rêve de l’Europe tué dans l’œuf, l’Amérique tombée victime de sa quête de liberté absolue, le monde appartient désormais tout entier à la Chine qui, elle aussi, se trouve en proie à quelques démons issus d’un passé bien lointain mais pourtant peu enclins à laisser place sans mot dire. À vrai dire, cette Chine se débat pour débarrasser ses racines traditionnelles fort anciennes des greffons qu’a tenté de lui imposer cet occident déjà évoqué mais pourtant bien plus jeune qu’elle : avec la chute de celui-ci, sa domination économique – c’est-à-dire culturelle et technicienne – s’étiole à son tour et laisse ainsi ce nouvel Empire du Milieu redécouvrir peu à peu des valeurs auxquelles il n’est plus vraiment habitué, surtout avec une population aussi cosmopolite et donc aussi diverse dans ses valeurs et ses représentations du monde – comme un patient passé au travers d’ épreuves aussi inhabituelles que traumatisantes, cette Chine tente en fait de se reconstruire.  Un problème qui n’est d’ailleurs pas exclusif à la Chine puisqu’à y regarder d’un peu plus près il concerne en fait l’Asie prise dans son ensemble…

Si Neal Stephenson nous décrit ici un avenir où l’horreur cyberpunk est devenue monnaie courante, car pleinement assimilée par les bourreaux comme par les victimes, il ne perd pas de vue malgré tout qu’au-delà de tout le fatras somme toute assez illusoire de l’hypertechnologie, les meilleurs atouts d’un individu pour sortir de la masse restent encore la culture et l’intelligence – soit ce que les machines ne parviendront jamais à remplacer vraiment, et encore moins à produire. L’Âge de diamant, sous ses faux aspects d’apologie de la technologie, se veut donc en réalité une ode à la culture et surtout à la littérature – notamment à travers un hommage pour le moins appuyé à ces contes de fées dont on dit qu’ils restent essentiels à la formation des jeunes esprits. Mais c’est aussi, au moins indirectement, une critique acerbe de ce conformisme intellectuel caractéristique de notre présent où on ne s’étonne plus de rien sous prétexte qu’on a déjà tout vu et que rien de véritablement nouveau ne peut arriver – du moins rien de vraiment utile.

Pourtant, c’est bien à travers les enseignements d’un livre hors du commun, soit bel et bien une forme d’innovation, et ceci bien que les leçons de cet ouvrage se basent sur des éléments en réalité tout à fait classiques, car à la fois immortels et universels, que Nell parviendra à tourner à son avantage les divers coups du sort qui l’amèneront à croiser certaines personnes : en stimulant le développement de son intelligence et de son caractère, le livre fera d’elle une personne non seulement habile mais aussi assez à part pour ne pas se fondre dans la totalité. Ainsi Nell échafaudera-t-elle peu à peu le moyen de s’extirper de cette masse informe de prolétaires abrutis par un système en faillite pour accomplir un destin tout ce qu’il y a de plus… unique.

Découpé en assez courts chapitres au rythme très bien maîtrisé, ce roman peut se lire vite mais je recommanderais plutôt de prendre son temps au lieu de le dévorer d’une traite – encore que ses 600 et quelques pages ne permettront pas de le finir en une après-midi – car pour sa finesse et son érudition comme pour son hommage à la pure littérature, L’Âge de diamant mérite qu’on prenne le temps de l’éplucher convenablement.

Récompenses :

Prix Hugo, catégorie roman, en 1996.
Prix Locus, catégorie roman de Science-Fiction, en 1996.
Prix Science Fiction Chronicle, catégorie roman, en 1996.

L’Âge de diamant (The diamond age), Neal Stephenson, 1995
Livre de Poche, collection SF n° 7210, septembre 1998
636 pages, env. 8 €, ISBN : 2-253-07210-9

– la préface de Gérard Klein
– d’autres avis : nooSFère, Scifi-Universe, Schismatrice, Persée, Kafkaïens

4 Responses to “L’Âge de diamant”


  1. 1 Wintermute 6 mai 2011 à 11:28

    Très belles critique et réflexion sur ce livre je trouve!
    L’ayant fini il y a une semaine ou deux, j’ai voulu lui écrire quelques lignes, mais j’avoue ne pas avoir trop su dans quelle direction partir…

    J’ai eu personnellement un peu de mal à « entrer dans le bain », mais dès lors que j’y étais, impossible de le quitter!

    Un très beau livre, dense, et d’une grande richesse.
    (Et « les aventures de la princesse Nell » plus qu’une intrigue dans l’intrigue, sont particulièrement trépidantes!).

  2. 3 NicK 17 octobre 2011 à 11:47

    Article intéressant.
    Je ne voyais pas Snow Crash comme postcyberpunk…
    J’ai « L’age de Diamant » dans ma PAL, il faudrait que je le lise une de ces 4 (matins).
    NicK.


  1. 1 Reprise des activités « Le Dino Bleu Rétrolien sur 12 septembre 2011 à 19:20

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