Demain, une oasis

Couverture de la dernière édition de poche du roman Demain, une oasis« Nous n’avons pas d’enfant, (…) nous sommes trop âgés pour en avoir à présent et nous n’en voudrions toujours pas. Parfois cela nous a manqué ; parfois, mais c’eût été un crime, vous comprenez ? Non, mais vous comprendrez, c’est ce que je me suis promis, c’est pour cela que j’écris. »

Tout va bien. Tout va mieux. Tout ira même de mieux en mieux. C’est le progrès. Informatique, génie génétique, baisse des coûts de production, hausse des taux de croissance, diminution du temps de travail, démocratisation des loisirs ; et l’espace tout là-haut qui promet encore plus de richesses.

Mais dans quelle mesure cette manne profitera-t-elle aux pauvres ? Et il y a pire que la pauvreté. C’est pour ça qu’un beau matin, disons demain matin, vous pourriez bien vous réveiller en Afrique, dans ce monde qui n’est que tiers et qui meurt de soif, kidnappé par des terroristes humanitaires…

Certains livres frappent au cœur. Ils laissent leur lecteur comme assommé, voire exsangue, incapable de proférer un mot, de penser même une simple riposte. Ces livres-là comptent parmi ceux qui vous changent une vie, ou du moins une façon de penser, de considérer les choses. S’il y a des gens pour appeler les ouvrages de ce calibre des chefs-d’œuvres, je préfère pour ma part les classer sur les étagères de ma bibliothèque réservées aux meilleurs d’entre eux – ceux que j’emporterais sur une île déserte au cas où j’aurais à faire ce choix-là un jour, mais aussi ceux que je voudrais pouvoir partager avec tout un chacun…

Demain, une oasis occupe une belle place dans cette liste en fin de compte assez sommaire. Parce qu’il montre ce que nous savons tous mais n’osons pas regarder en face : cette misère que nous avons laissé se répandre jadis et qui pourrait bien cesser d’exister pour peu qu’on fasse l’effort d’y consacrer le temps et l’énergie qu’elle mérite au lieu de nous perdre dans les promesses stériles de la société de (sur)consommation et dans les lubies obsessionnelles du divertissement sans fin. Mais encore faudrait-il pour ça arrêter de contempler notre nombril en voulant à tous prix préserver des acquis sociaux aux bien nets relents d’égoïsme.

Car cette Afrique qu’Ayerdhal dépeint ici n’est au final que le reflet de notre indifférence, de notre cécité forcenée envers ce continent que nous avons colonisé pendant des siècles avant de l’abandonner aux mains de dictateurs de mèche avec nos gouvernements véreux pour pouvoir mieux continuer à l’exploiter. Ce qui bouleverse dans ce roman, en fait, c’est moins la description de cette misère que celle de l’utopie – faute d’un meilleur terme – que nous tentons de bâtir sur un continent de cadavres. Et avec celle-ci la condamnation sans appel d’un comportement pour le moins criminel : ne rien faire, après tout, c’est déjà laisser faire.

Tant et si bien, d’ailleurs, que l’Afrique, en tous cas celle du nord, a fini par prendre les choses en main, ce dont la toute récente actualité a pu témoigner. Comme quoi, il ne faut jamais sous-estimer ce potentiel qu’ont les êtres humains à se révolter contre l’injustice, contre la misère, contre l’horreur. Fallait-il laisser faire pendant si longtemps pour que se réveille enfin cette boulimie de libre-arbitre que rien ne semble pouvoir arrêter ? Peut-être bien, et toute intolérable que soit cette pensée…

Reste l’Afrique dite « Noire » : pour celle-ci, ce livre demeure encore d’une actualité à l’arrière-goût de sang. Voilà pourquoi Demain, une oasis mérite toujours sa place sur cette étagère bien particulière de ma bibliothèque mais aussi, je crois bien, de la vôtre.

Demain, une oasis, Yal Ayerdhal, 1991
J’AI LU, collection Nouvelle génération n° 5603, août 2000
224 pages, entre 1 et 6 € (occasions seulement), ISBN : 2-290-30306-2

Grand Prix de l’Imaginaire, catégorie roman, en 1993
– d’autres avis : nooSFère, Polars pourpres, Evene, Krinein, Pol’Art Noir
– sur la blogosphère : Livres et Cinéma, Biblioblog, À lire au Pays des merveilles

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