Real Humans

Jaquette DVD de l'édition française de la série TV Real HumansLa Suède, de nos jours. Depuis plusieurs années, des robots d’apparence humaine appelés hubots font partie du quotidien. Employés pour toutes les tâches, des plus banales aux plus lubriques, ils donnent à la société un nouveau visage qui ne plaît pas à tous. Si le parti politique « Les Vrais Humains » milite ouvertement pour un abandon complet de la robotique et un retour aux véritables valeurs humaines, d’autres en revanche trouvent celui-ci trop timide et adoptent des méthodes qui dépassent le stade du militantisme pacifique.

Mais l’équation prend une tournure inattendue quand un groupe d’hubots libres, chose pourtant jugée impossible, perd soudain un de ses membres : enlevée par des trafiquants, Mimi se voit revendue au marché noir après que ses ravisseurs lui ont effacé la mémoire. Alors que part à sa recherche le seul humain du groupe, Léo, elle est vendue à la famille Engman où son arrivée va provoquer bien des remous dans ce foyer jusqu’ici plutôt conservateur sur le sujet des hubots. Et pourtant, le pire reste encore à venir car dans son programme se trouve dissimulé un code qui pourrait bouleverser le statut des hubots dans la société et que beaucoup voudraient voir effacé pour toujours…

Bien qu’un des thèmes fondateurs de la science-fiction, depuis au moins le roman Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818) de Mary Shelley (1797-1851), le robot reste encore à ce jour bien mal exploité dans les œuvres audiovisuelles en général qui, la plupart du temps, se cantonnent à raconter une variation ou une autre de la révolte des machines contre leurs créateurs. Si on peut voir dans ce type de récit une expression de ce « système technicien » incontrôlable par définition (1) et au point qu’il donne parfois l’impression de se rebeller, soit une idée somme toute pas inintéressante, sa répétition tend néanmoins à en appauvrir le potentiel et surtout l’impact – dit plus prosaïquement : on s’en lasse…

Real Humans nous intéresse car cette production suédoise se montre bien plus aboutie que la moyenne, et en particulier en montrant les divers impacts que provoquent sur la société l’apparition d’une invention nouvelle, ce qui reste la marque d’une science-fiction prétendant à une certaine qualité (2) : ici en effet, les robots domestiques induisent des bouleversements sociaux et ceux-ci ne s’avèrent pas toujours positifs, par exemple en contribuant à la hausse du chômage à force de remplacer la main-d’œuvre humaine ou bien à l’éclatement de cellules familiales sur le déclin et où la docilité du serviteur mécanique donne une fausse impression de partenaire idéal – bien plus, en tous cas, que celui, humain, qui dispose d’un libre arbitre…

Au fond, et pour ne pas tourner autour du pot trop longtemps, Real humans explore les limites de ce qui reste la fonction principale du robot, servir l’homme (3), une tâche d’autant plus complexe qu’elle implique une interaction permanente avec ce qui demeure sans doute la créature la plus complexe, la plus imprévisible, et donc la plus difficile à servir. Le potentiel narratif, immense, atteint dès lors des sommets que seule limite l’imagination de l’auteur. Or, ici, le scénariste montre une inspiration bien à la hauteur du sujet et si on peut regretter quelques facilités narratives ici et là, surtout au début du récit, l’ensemble reste malgré tout d’une très bonne tenue même s’il semble s’égarer vers le polar tendance techno-thriller en fin de première saison.

Pour le reste, il s’agit avant tout de tranches de vie toutes plus ou moins bouleversées par la généralisation des robots dans leur quotidien. Du remplacement d’un compagnon fidèle et complice par un autre bien plus austère, jusqu’à la brusque irruption d’un androïde dans un foyer mal préparé à un tel bouleversement, en passant par l’incapacité de certains à vivre en harmonie avec leurs compagnons de métal et prêts à tout pour y remédier, mais aussi à travers de brefs portraits de ceux qui ne peuvent se passer de ces machines à l’apparence humaine quitte à en venir à des contacts charnels, Real Humans aborde de front et sans tabou des problématiques variées, souvent inattendues et quoi qu’il en soit toujours intéressantes.

Bien sûr, les connaisseurs en matière de science-fiction littéraire ne manqueront pas de faire remarquer qu’on ne voit rien ici qu’ils ne connaissent déjà, et à juste titre, sous une forme ou une autre. Les autres, par contre, bien plus nombreux ceux-là, trouveront néanmoins dans cette production somme toute bien assez atypique de quoi satisfaire leur curiosité quant à un des thèmes principaux du genre qui gagne ici une réalisation à sa mesure sur un support véritablement « grand public » – soit bien plus capable que d’autres de permettre à une large audience de se cultiver sur un sujet précis…

(1) Jacques Ellul, Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

(2) pour le rapport entre science et société dans la science-fiction, lire l’article « Social Science Fiction » d’Isaac Asimov au sommaire de « Modern Science Fiction: Its Meaning and Its Future » (New York: Coward-McCann, 1953) ; lire un exemple dans l’article « Asimov’s Three Kinds of Science Fiction » sur le site tvtropes.org (en).

(3) Gérard Klein, préface à Histoires de robots (Le Livre de poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3764, 1974, ISBN : 2-253-00061-2) ; lire ce texte en ligne.

Notes :

Si Real Humans ne rencontra qu’un succès honorable dans son pays d’origine, elle se vit néanmoins renouvelée pour une seconde saison actuellement en cours de production.

Vendue à plus de 50 pays, dont l’Allemagne, l’Australie, la France (Arte) et la Corée du Sud, la série connaît un succès international notable et se voit même très bien reçue par de nombreux critiques spécialisés : si certains la comparent à Blade Runner (Ridley Scott ; 1982), d’autres y voient plus simplement la meilleure réalisation de SF sur le petit écran depuis longtemps.

Diffusée sur Arte au moins d’avril 2013, Real Humans s’affirme comme un vrai succès pour la chaîne avec une part d’audience de 5,2% pour une moyenne de 1,3 million de téléspectateurs.

Real Humans (Äkta Människor), Levan Akin & Harald Hamrell, 2012
Arte Éditions, 2013
10 épisodes, env. 30 €

– le site officiel de la série (sv)
– la page de la série sur le site de Arte
– d’autres avis : Nick’s Paradise Lost, Traqueur Stellaire

6 Responses to “Real Humans”


  1. 1 Mat 30 juillet 2013 à 11:56

    La série apporte un point de vue intéressant avec un robot proche de notre quotidien, pas une machine futuriste à laquelle on ne croit pas! Car le hubot est somme crédible et à l’image de ce que l’on peut attendre dans les décennies à venir en terme de robot de compagnie..

    • 2 Guilhem 31 juillet 2013 à 00:59

      Absolument : ce choix des créateurs de la série de placer leur récit dans un univers parallèle au nôtre permet au spectateur non averti de s’immerger bien plus facilement dans l’histoire sans pour autant sacrifier au réalisme, bien au contraire ; de plus, ça permet aussi de réduire drastiquement le budget effets spéciaux et décors, ce qui ne gâche rien…

  2. 3 NicK 1 août 2013 à 13:19

    « Bien sûr, les connaisseurs en matière de science-fiction littéraire ne manqueront pas de faire remarquer qu’on ne voit rien ici qu’ils ne connaissent déjà, et à juste titre, sous une forme ou une autre. »
    C’est pas faux.
    Je l’ai dit sur mon post d’ailleurs.

    Comparé cette série à Blade Runner (Ze chef d’oeuvre pré-cyberpunk) est une hérésie et je jetterai au bûcher l’auteur de cette comparaison malavisée. (mouhahaha)

    • 4 Guilhem 1 août 2013 à 14:16

      Mais pourquoi tant de haine ?! ;D

      Non, sérieusement, c’est sûr qu’une telle comparaison est assez mal venue. Après, il faut voir comment la suite de l’histoire présentera les choses : il y a matière à obtenir un récit tout à fait intéressant – affaire à suivre pour moi, donc… ^^

  3. 5 Lael Chezlaventurierdesreves 7 septembre 2013 à 05:14

    excellente série que celle ci qui parvient à redonner des lettres de noblesses à de la bonne SF intelligente (et ça ne se fait plus depuis les différentes séries Star trek), tout en restant accessible à un large public. J’ai bien aimé quand même le clin d’oeil aux lois d’Asimov sans l’expliciter.
    Bon par contre faut vraiment qu’on me dise en quoi c’est un monde parrallèle. Y’a une date de cité ? pour moi c’est une anticipation dans un futur très proche (10/20 ans) et c’est ce que j’aime aussi, cette proximité.

    • 6 Guilhem 7 septembre 2013 à 15:56

      À vrai dire, j’ai trouvé l’info concernant le monde parallèle sur Wikipédia, alors c’est plus ou moins sujet à caution évidemment… ;] Après, c’est peut-être un détail secondaire aussi ; ça pourrait très bien se passer dans un futur immédiat, comme tu dis, que ça ne changerait rien au récit, ou si peu – et certainement pas à sa qualité ^^

      Merci pour ton commentaire : j’espère te revoir bientôt 🙂


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