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La Croisière des oubliés

Couverture de la dernière édition de la BD La Croisière des oubliés

Milieu des 70s. Dans un hôtel particulier de Paris, des huiles du renseignement français discutent du cas d’un fauteur de trouble anonyme. Mais, l’un après l’autre, les hommes disparaissent dans les souterrains de l’immeuble. Peu après, dans les Landes, le hameau de Liternos devient victime d’un étrange phénomène : arrachées du sol par une force mystérieuse que chacun attribue vite aux expériences d’une base militaire proche, les maisons se mettent à flotter dans les airs et dérivent vers l’océan.

Ainsi commence une croisière unique en son genre, celle des oubliés…

À une époque pas si lointaine, l’armée et l’autorité en général constituaient les Grands Satans des penseurs et des artistes du moment. Car dans ces années post-68 où la tentative de révolution sociale aux nets accents libertaires, pour ne pas dire anarchistes s’était vue menée par une génération élevée à la baguette dans les années d’après-guerre, militaires et gouvernements restaient mal vus pour ce qu’on ne peut pas qualifier de mauvaises raisons. Responsables des guerres en général et d’une décolonisation catastrophique en particulier, ils ne méritaient non seulement aucune clémence mais de plus ils ne semblaient pas non plus regretter leurs erreurs passées. Fautifs de tout et exempts de remords, ils faisaient donc une cible de choix pour tous les bien-pensants de l’époque.

Planche intérieure de la BD La Croisière des oubliésOr, en ce temps-là, la narration graphique occidentale cherchait à s’éloigner du modèle paternel des productions destinées à la jeunesse. Pour ce faire, elle tenta notamment de s’orienter vers des discours politiques peut-être pas tout à fait d’actualité mais du moins dans la mouvance des jours. Poursuivre un des combats de la dernière révolution sociale en date à avoir durablement marqué les esprits, même si on ne s’en rendrait compte que bien plus tard, permettait donc de se lancer dans un sujet de choix bien que somme toute assez attendu. Avec les dégâts du capitalisme et de la mondialisation encore à venir, peu d’autres options s’offraient aux auteurs (1). À l’inverse, le combat écologique semblait plus proche, plus palpable, plus réel, et non sans raison.

Voilà pourquoi des paysans isolés dans leur bourgade de province et non des anonymes perdus dans une foule urbaine servent de héros à ce récit. Bien que perdus eux aussi, ou du moins isolés, ce qui au fond revient au même, ces protagonistes pour le moins inhabituels nous charment d’emblée par leur simplicité et par leur attachement à cette terre dont ils dépendent – comme les autres d’ailleurs, sauf que ceux-là l’ont oublié. Loin des grands discours politiciens d’idéologues qui n’ont jamais mis les mains dans le cambouis ni même touché ou seulement senti du fumier, leurs préoccupations vont à leurs besoins quotidiens soudain menacés par des militaires non sans scrupules mais inconscients, ce qui là aussi revient à peu près au même.

Planche intérieure de la BD La Croisière des oubliésL’humain se trouve donc au centre de ce récit-là, et en particulier l’humain authentique. Pas authentique au sens péjoratif du terme, celui dont on dit qu’il sent bon le terroir, mais celui qui représente des valeurs éternelles car fondatrices de la civilisation et sans lesquelles celle-ci ne peut espérer perdurer. Un humain qu’on oubliait déjà en ce temps-là, tant les phantasmes de technicité voilaient la face en faisant perdre de vue que l’Homme ne maîtrise rien et que la plus petite tentative d’aller contre l’ordre des choses – ici la mise au point d’une arme défiant la gravité – peut avoir les répercussions les plus graves. Un discours souvent ringardisé jusqu’au mépris dans les décennies suivantes mais auquel on a fini par revenir. Reste à espérer qu’il n’est pas trop tard. Pas tout à fait du moins…

Sur le plan artistique, on trouve un Enki Bilal qui ne débute plus mais sur lequel on sent encore l’influence de ses aînés, et en particulier celle de Philippe Druillet, surtout au niveau des cadrages des visages et peut-être même pour une certaine gestion de la lumière qui fait la part belle à des clair-obscurs très réussis dans nombre de vignettes. Je vous laisse le soin de découvrir les monstres. Les encrages ajoutent aux environnements cette patte depuis devenue caractéristique de l’artiste, qui donne aux décors cette authenticité des constructions d’antan et depuis ternies par les générations, voire les siècles. Enfin, les couleurs complimentent les traits à la perfection.

Que le lecteur ne se méprenne pas, toutefois, car en dépit de la description ici faite de ses thèmes et de sa facture, il y a bel et bien de l’espoir dans cette œuvre, comme en témoigne le ton résolument comique du récit qui le rapproche plus de la satire que de la tragédie. Après tout, ces oubliés sont appelés à devenir des légendes, et des légendes d’aujourd’hui.

Planche intérieure de la BD La Croisière des oubliés

(1) concernant la critique des dérives du capitalisme, et en particulier les constantes tentatives de prise du pouvoir des intérêts privés sur la démocratie, mieux vaut, pour cette époque du moins, se pencher sur les auteurs de science-fiction dans sa forme littéraire : on peut citer notamment Frank Herbert (1920-1986) et Philip K. Dick (1928-1982), voire John Brunner (1934-1995) dans une certaine mesure.

Notes :

La série des Légendes d’aujourd’hui comprend à ce jour trois volumes, par les mêmes auteurs : La Croisière des oubliés (1975), Le Vaisseau de pierre (1976) et La Ville qui n’existait pas (1977). Si chacun peut se lire indépendamment des deux autres, une intégrale est néanmoins disponible, publiée en 2002 puis rééditée en 2007.

La Croisière des oubliés, Philippe Christin & Enki Bilal, 1975
Casterman, coll. Bilal, 10 novembre 2006
54 pages, env. 16 €, ISBN : 978-2-203-35339-8

Universal War One

Couverture de l'édition intégrale de la BD Universal War One2058 – Entre Saturne et Jupiter, au cœur des jeunes États les plus prospères de la Fédération des Terres Unies, la troisième flotte de l’United Earthes Force veillait inlassablement sur la périphérie du système solaire. Elle assurait par son gigantisme un incroyable sentiment de sécurité à ses habitants.

Mais LE MUR est apparu.

Si grand, si sombre.

Insondable.

C’est à une escadrille d’officiers en cour martiale qu’échoit la périlleuse mission d’en percer les secrets… Et ce sera au péril de leurs vies.

Ici commence la Première Guerre Universelle.

Il y a dix ans maintenant, depuis la parution du sixième et dernier volume de cette série dont le premier sortit huit ans plus tôt, qu’Universal War One compte parmi les grandes réussites de la science-fiction sur le média de la BD francophone – et peut-être même de la BD tout court. Avec son scénario échafaudé dans les moindres détails, ses personnages plus ou moins sociopathes et son intrigue maîtrisée à la perfection, cette œuvre-phare de Denis Bajram rappelle à bien des égards le monumental Watchmen (1986) d’Alan Moore et Dave Gibbons. Quant au thème toujours délicat du voyage dans le temps, il s’orchestre ici sans aucun paradoxe, rejoignant ainsi les grands textes du genre comme le célèbre Vous les zombies (Robert A. Heinlein, 1959).

Universal_War_One_illus1Bien sûr, école franco-belge oblige, on ne trouve pas ici cette maîtrise de la prose typique de Moore, qui enrichit la partie artistique de manière fondamentale avec des textes illustrant les pensées des protagonistes et qui contribue de façon décisive à l’immersion du lecteur. De même, on peut regretter que la partie documentaire, faute d’un meilleur terme, qu’on trouve à la fin de chaque chapitre de Watchmen ne prend ici que deux pages car on aurait apprécié d’en savoir plus sur cet univers, même si celui-ci se montre somme toute assez classique. Il y a par contre une certaine dimension politique dans cette dénonciation du rôle des multinationales sur la scène internationale que chacun de nous connaît bien à présent.

Mais il ne s’agit pas de faire un faux procès à UW1, car toute sa force se trouve bel et bien dans son orchestration, montrant ici une maestria beaucoup trop rare, d’un des thèmes qui comptent à la fois comme les plus répandus et les plus difficiles à maîtriser de la science-fiction. D’abord parce qu’il s’agit d’un des plus anciens du genre et qu’on en trouve des exemples plus qu’à foison, de sorte que parvenir à se montrer original relève déjà de l’exploit ; ensuite parce que la structure même des récits de voyage dans le temps, d’une malléabilité sans aucune mesure avec celle des autres thèmes principaux du genre, augmente considérablement les probabilités de générer une incohérence, ou paradoxe – inutile de citer des exemples…

Universal_War_One_illus2Bajram navigue donc sur ces eaux capricieuses en parvenant à éviter ses deux principaux récifs, ce qui pousse déjà à l’admiration, et s’il ne renouvelle pas le thème du voyage dans le temps en le poussant vers une nouvelle évolution, comme le firent en leur temps Poul Anderson (1926-2001) avec ses récits de La Patrouille du temps (Guardians of Time, 1960), et Isaac Asimov (1920-1992) dans La Fin de l’Éternité (The End of Eternity, 1955), il illustre malgré tout à merveille un concept très peu utilisé : le continuum espace-temps comme un tout cohérent, où le temps totalise tous les voyages y ayant eu lieu au moment du récit ainsi que tous ceux qui y auront lieu à l’avenir.

Formulé autrement, aucun personnage ne modifie quoi que ce soit. Tous obéissent de fait à une histoire déjà écrite et sur laquelle leurs plus petites décisions s’inscrivent en réalité dans un ordre naturel des choses qu’ils ne peuvent impacter puisqu’ils en ignorent les tenants et les aboutissants. Pour paraphraser Ursula K. Le Guin dans son très recommandable La Main gauche de la nuit (The Left Hand of Darkness, 1969), nous ne sommes libres de nos actes que tant que nous en ignorons les conséquences – ou encore : connaître son futur revient à perdre sa liberté. Ainsi l’antagoniste du récit, pour sa folie autodestructrice, ou quelque chose de cet ordre, rappelle beaucoup le personnage d’Ozymandias dans le Watchmen déjà cité.

Universal_War_One_illus3Outre que le récit exposé démontre des qualités scénaristiques rarement égalées, un tel postulat présente aussi le mérite d’éviter de recourir à l’astuce toujours un peu facile, sinon franchement douteuse de l’univers parallèle contenant une autre version de l’histoire connue : ce genre de procédé narratif ne convainc plus personne depuis longtemps, et surtout pas un connaisseur du genre, d’une part, et d’autre part il paraît tout de même pour le moins ardu de concilier avec les lois physiques l’idée d’un univers qui se dédouble tout entier à chaque décision de ses habitants, soit à chaque seconde au moins, et d’autant plus que chacun de ces doubles devrait en enfanter un autre à la même allure lui aussi – Lavoisier (1743-1794) ne me contredira pas.

Il y a dix ans, donc, qu’UW1 trône au panthéon de la BD de science-fiction. Si grand, si sombre, et presque aussi insondable que ce MUR à partir duquel se déploie un récit hors normes où des personnalités tordues s’affrontent dans un monde au moins aussi malade. Le succès critique se doublant du commercial, cette courte série engendra un rejeton, Universal War Two, dont le premier tome sortit il y a trois ans.

Mais ceci, comme il se doit, est un autre voyage…

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Universal War One, Denis Bajram, 1998-2006
Quadrants, collection Quadrant Solaire
72 pages, env. 15 €, 6 volumes

– le site officiel de Denis Bajram
– le site officiel de la série

Universal War Two : le trailer

La présentation détaillée sur Actua BD

Le Testament de Cromwell Stone

Couverture de la BD Le Testament de Cromwell StoneMarlène, la jeune « veuve » de Phil Parthington, part en Écosse pour mener à bien la mission que lui a confié Cromwell Stone. Mais son avion subit l’attaque d’une entité mystérieuse et s’écrase dans les landes. Seule survivante, Marlène s’éveille dans la maison d’un couple âgé qui l’a tirée des décombres. Pourtant, s’ils semblent cacher un lourd secret, rien ne paraît rivaliser avec celui de Marlène que des visions de temps jadis assaillent soudain. Que sait-elle vraiment sur son propre compte au juste ?

C’est un dieu qui parle cette fois en début de volume. Non un de ces « petits dieux » comme celui échoué sur Terre et que Cromwell Stone s’évertua à renvoyer chez lui, parmi les étoiles, mais bel et bien celui unique et universel qui créa ce temps et cet espace au moins. Pour le lecteur, l’indice se montre aussi précieux que les citations sur lesquelles s’ouvraient les tomes précédents de la série : en utilisant un protagoniste aussi absolu, définitif, totalisateur, Andreas nous indique le plus clairement possible qu’il clôt son ouvrage – comment, en effet, et à moins d’utiliser le subterfuge d’univers parallèles ou bien de réalités supérieures à la nôtre et dans lesquelles celle-ci se trouverait contenue, pourrait-il trouver un auteur plus extraordinaire encore, à travers lequel poursuivre son récit ?

Planche intérieure de la BD Le Testament de Cromwell Stone De plus, c’est aussi un excellent moyen de dépasser la fausse problématique de la dualité des genres. Ici, il importe peu que l’histoire appartienne à la science-fiction ou au fantastique, voire même aux deux à la fois, car ce conte ne demande plus d’étiquette puisqu’il se suffit à lui-même. Dans ce sens au moins, le volume se situe dans la continuité du précédent qui, déjà, laissait une part belle à la dimension humaine. Cette histoire se place sous le sceau de la perte, de l’absence, de la culpabilité pour toutes ces questions qu’on n’a pas su poser et dont les réponses multiples nous hantent, surtout les plus froides et les plus tranchantes. À sa manière, Marlène prendra la forme d’une autre réponse, mais la meilleure que pouvaient espérer les deux vieillards qui la recueillirent. Au fond, ce récit reste avant tout le leur…

L’évolution se constate aussi sur le plan artistique où les techniques employées jusqu’ici de l’encre noire et de la carte à gratter s’enrichissent d’une utilisation toute aussi experte du crayon et du fusain. Les aplats et les hachures de noir le disputent ainsi à des cases plus grises et donc plus en nuances qui font un excellent moyen de séparer le présent du passé comme l’éveil du songe – à moins que ce soit le contraire… Et si la composition proprement dite se veut un peu plus conventionnelle, on se plaît à penser que c’est avant tout pour mieux mettre en avant les aspects humains qui servent de clef de voute à cette histoire. Ceux-là, après tout, n’exigent aucun artifice, graphiques ou autres.

Pour cette raison, ce Testament… s’affirme comme le volume le plus abouti de la trilogie. Tant sur le plan narratif que pictural, ce qui s’exprimait jusqu’ici surtout comme une forme de double performance technique – et sans pour autant que ça l’empêche de convoyer des émotions fortes – dépasse à présent le stade de la simple aventure pour adopter les atours tout en subtilités de ce qui constitue un récit véritablement mémorable.

Planche intérieure de la BD Le Testament de Cromwell Stone

Chroniques de la série Cromwell Stone :

1. Cromwell Stone
2. Le Retour de Cromwell Stone
3. Le Testament de Cromwell Stone (le présent billet)

Le Testament de Cromwell Stone, Andreas, 2002-2004
Delcourt, collection Conquistador, septembre 2004
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-847-89101-0

Le Retour de Cromwell Stone

Couverture de la BD Le Retour de Cromwell StonePrès de vingt ans ont passé depuis que Stone a appris l’existence sur Terre d’entités immensément supérieures à l’Homme. Alors que le fils du capitaine Parthington, à présent guéri de son mutisme et devenu un richissime businessman, embarque sur un paquebot en partance pour l’Amérique, un autre passager bien loin de ce qu’il a l’air convoite un de ses bagages, prêt à tout pour obtenir ce qu’il contient. Un duel entre des forces cosmiques surhumaines va se livrer, dont l’issue pourrait bien changer la face du monde…

Comme nombre de suites, Le Retour de Cromwell Stone développe certains concepts et idées restés dans l’ombre jusqu’ici. Et sur ce point, l’auteur cité cette fois en début de volume, Harlan Ellison, fait penser que ce nouveau récit s’oriente plus vers la science-fiction que vers ce fantastique où on classe souvent l’œuvre de H. P. Lovecraft (1890-1937) qui transpirait tant du premier tome de la trilogie. Voilà pourquoi certains trouveront peut-être cette séquelle indigne de l’original : les révélations faites, en effaçant le mystère, ne laissent plus au lecteur la possibilité de combler les blancs de la narration par la magie de l’imagination. D’autres, au contraire, trouveront que ces explications valent leur pesant d’or, rien que parce qu’elles ancrent bien mieux l’univers de la trilogie dans le registre du réel, du concret, du plausible – et même si ces termes restent à manier avec précaution dès qu’il s’agit de science-fiction…

Planche intérieure de la BD Le Retour de Cromwell StoneQuoi qu’il en soit, les dix ans qui séparent la parution de cette suite de celle du volume précédent sont l’occasion de mesurer la maturation du talent d’Andreas, tant sur le plan du scénario que sur celui du dessin, et si le premier opus montrait déjà une maîtrise rare de ces sujets toujours ô combien délicats, celui-ci la confirme : c’est à la fois un régal pour les yeux comme pour l’esprit, avec ces compositions toujours plus sophistiquées couplées à un trait aussi incisif que possible, et un sens de la narration où le passé s’imbrique savamment avec le présent afin de fournir au lecteur toutes les informations nécessaires pour reconstituer les événements sans alourdir le récit lui-même. Ce spectacle tout à fait admirable ne laisse donc aucune possibilité de décrocher de la lecture, de sorte qu’on se retrouve très vite à la fin de cette cinquantaine de planches.

Il vaut d’ailleurs de mentionner que le titre du volume se montre assez trompeur car ce récit s’articule bien moins autour du personnage de Cromwell Stone que de celui de Phil Parthington qu’on apercevait à peine dans le premier tome ; cette passation de rôle, faute d’un meilleur terme, se confirmera dans les dernières planches et notamment l’ultime vignette de l’ouvrage. Le parti étonne malgré tout d’autant moins que la conclusion du volume précédent de la trilogie mettait un très net accent sur le personnage du fils Parthington, et cette suite s’avère surtout au final l’occasion de mesurer toute la tragédie de son existence en fin de compte assez artificielle.

Un tel revirement de genre, du fantastique orienté horreur du premier tome à la science-fiction mettant l’accent sur la dimension humaine d’un protagoniste au moins dans le second, se développera dans le troisième et dernier volume de la série jusqu’à atteindre un sommet que tout amateur d’histoires ne voudrait rater pour rien au monde…

Planche intérieure de la BD Le Retour de Cromwell Stone

Chroniques de la série Cromwell Stone :

1. Cromwell Stone
2. Le Retour de Cromwell Stone (le présent billet)
3. Le Testament de Cromwell Stone

Le Retour de Cromwell Stone, Andreas, 1993-1994
Delcourt, collection Conquistador, novembre 1994
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-840-55049-5

Cromwell Stone

Couverture de la dernière édition française de la BD Cromwell StoneDébut du siècle dernier. Depuis la disparition du navire Leviticus il y a 10 ans, les 12 survivants du drame se retrouvent le 20 décembre de chaque année. Mais tous les ans, l’un d’eux manque à l’appel et leur nombre se réduit toujours plus. À présent, ils ne sont plus que trois et c’est le cœur lourd que Houston Crown attend les deux autres rescapés chez lui ce soir-là. Mais quand arrive le premier d’entre eux, Cromwell Stone, épuisé après des jours d’une fuite éperdue, celui-ci commence à faire des révélations terrifiantes…

Ouvrir un récit original sur une citation de Howard P. Lovecraft (1890-1937) en exergue place d’entrée de jeu la barre assez haut : on ne se frotte pas à une telle personnalité sans risquer une comparaison pas toujours bienvenue. Car on trouve une différence de taille entre le travail d’Andreas et celui du Maître de Providence puisque ce dernier s’exprimait à travers une forme écrite pour le moins avare en descriptions alors que le premier fait de l’image son premier moyen d’expression… Toute la question consiste donc à savoir si le passage d’un média à l’autre se fait sans trop de heurts. J’estime pour ma part la transition réussie, notamment en raison d’une utilisation experte de la carte à gratter couplé à une maîtrise rare de la composition.

Planche intérieure de la BD Cromwell StoneQuant au récit lui-même, il s’articule autour des procédés narratifs classiques de ce genre de l’horreur mâtiné de fantastique et de science-fiction qu’on trouvait dans ces pulps d’il y a un siècle où, justement, Lovecraft publia certains de ses écrits. Commençant par une narration du personnage principal, Cromwell Stone, adressée à un second protagoniste, Houston Crown, l’histoire révèle peu à peu ses différents mystères qui s’emboiteront les uns dans les autres jusqu’à donner au lecteur une vision de cet univers où l’humanité se trouve confrontée à des êtres pour lesquels le plus intelligent des hommes ne signifie pas plus que le plus intelligent termite. Ou quelque chose comme ça.

Si le fond comme la forme se veulent donc plutôt classiques, c’est sans compter avec cette alchimie bien particulière qui lie ces deux aspects en un tout supérieur à la somme de ses composants : alors que se tapiront dans les zones noires des images ce que l’imagination du lecteur voudra bien y mettre – une technique graphique toujours redoutable, héritée de l’école hollandaise du clair-obscur –, des horreurs comparables surgiront d’autres zones d’ombre, plus subtiles à leur manière – celles du récit proprement dit.

Pour cette raison, Cromwell Stone s’avère vite bien moins simple qu’il en a l’air, même si dans le fond il s’agit avant tout d’une double performance technique. Mais une prouesse qui repose sur l’imagination et la créativité du lecteur en l’encourageant ainsi à participer au récit comme à sa représentation.

C’est bien là une marque propre aux œuvres d’exception.

Planche intérieure de la BD Cromwell Stone

Chroniques de la série Cromwell Stone :

1. Cromwell Stone (le présent billet)
2. Le Retour de Cromwell Stone
3. Le Testament de Cromwell Stone

Cromwell Stone, Andreas, 1982
Delcourt, collection Conquistador, octobre 1993
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-906-18748-1

Méka, tome 2nd

Couverture du second tome de la BD MekaCaporal Ninia Onoo, armée du Levant. Ma mission : contrer l’avancée des troupes ennemies dans la guerre qui nous oppose aux troupes du Couchant. Avant de devenir pilote, je dois faire un stage de mécano dans les entrailles d’un Méka. Mais contre des dégâts trop importants, je ne suis pas qualifiée. Maintenant que notre Méka est H.S, je dois improviser pour survivre en terrain hostile, tout en traînant mon empoté de pilote, le lieutenant Enrique Llamas. Mais il paraît que la survie est à ce prix…

En se plaçant en porte-à-faux du tome précédent, ce second volume illustre une méthode assez connue des graphistes comme des feuilletonistes : l’interversion. Pour simplifier, on prend les mêmes mais pour produire l’inverse de ce qu’on a fait précédemment. Après leur odyssée dans les entrailles de leur Méka, le lieutenant Llamas et le caporal Onoo se trouvent donc au-dehors de celui-ci : toujours naufragés en territoire a priori hostile mais à pieds… De sorte que, une fois de plus, le récit s’articule autour d’une certaine originalité, car on voit rarement les pilotes de mechas défendre leur peau à mains nues, ou presque nues – même si c’est arrivé plus souvent qu’on croit : inutile de citer des exemples.

Une nouvelle épreuve attend ces deux soldats survivants, pour laquelle ils ne reçurent aucune préparation. Ils doivent en effet faire face aux conséquences pour le moins sanglantes de leur bataille parmi les civils innocents. Le récit atteint là des sommets de l’horreur bien à la hauteur des classiques du genre, et en particulier ceux postérieurs à la série TV Invincible Super Man Zambot 3 (Yoshiyuki Tomino ; 1977) qui reste encore à ce jour un pilier du domaine. Pour nos deux soldats, ces tensions seront l’occasion de raviver leurs querelles, et à travers celles-ci d’en apprendre davantage sur eux-mêmes ou du moins sur leurs limites. Et le lecteur, de son côté, verra combien le rôle de juge peut s’avérer difficile, comme dans tout bon récit de real mecha.

Quant à la conclusion, si de même que le reste du récit elle parvient à s’éloigner des truismes du genre, elle emprunte néanmoins dans ce but des chemins certes inattendus mais qui donnent l’impression de sortir de la juridiction du domaine mecha en s’ouvrant à des éléments narratifs plus convenus bien qu’avec une qualité de scénario comparable.

Certains apprécieront le revirement, et d’autres moins. Mais une chose est sûre : Méka vaut bien le coup d’œil.

Planche intérieure du premier tome de la BD Méka

Méka, t.2 : Outside, Jean-David Morvan & Bengal
Delcourt, collection Neopolis, août 2005
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-847-89775-3

– chronique du tome précédent : Inside
– d’autres avis : Sceneario, Planète BD, BD Sélection

Méka, tome 1er

Couverture du premier tome de la BD MekaLieutenant Enrique Llamas, armée du levant. Ma mission : contrer l’avancée des troupes ennemies dans la guerre qui nous oppose aux troupes du couchant. Pour ce qui est de piloter un Méka, je suis le meilleur ! Mais je n’ai jamais été entraîné à évoluer à pied sur le champ de bataille… C’est pourtant ce que nous devons faire, moi et Ninia Onoo, ma mécano, maintenant que notre Méka est H.S. Pour la première fois de ma vie de soldat j’ai peur, mais il paraît que la survie est à ce prix…

Des mechas, on a déjà tout vu. Leur taille, immense. Leur allure, toujours très recherchée. Leurs armes, de destruction massive. Leur cockpit, à la sophistication inouïe. Leur hangar, à leur échelle… Il n’y a que leurs entrailles qu’on ne connaît pas, ou si peu : à peine aperçues dans l’adaptation en série TV du manga Getter Robo (Go Nagai & K. Ishikawa ; 1974) et dans sa suite Getter Robo G (1975), principal lieu de vie des protagonistes de l’anime Space Runaway Ideon (Yoshiyuki Tomino ; 1980), elles restent peu exploitées dans les diverses productions du genre qui leur préfèrent en général des scènes d’extérieur où l’action peut prendre toute son ampleur. C’est pourtant ce cadre-là que choisit Jean-David Morvan pour commencer le récit de Méka.

Planche intérieure du premier tome de la BD MékaUn choix qui, d’emblée, place donc Méka à part. Car, aussi surprenant que ça puisse paraître, le premier tome de cette courte série nous propose un huis clos. Et comme la plupart des narrations articulées autour d’un tel procédé, Inside fait la part belle aux tensions qui agitent les deux personnages piégés à l’intérieur de leur Méka tout en nous renseignant d’ailleurs en même temps sur les dimensions proprement colossales de cet engin. Au lieu de l’exploration d’un univers, l’album nous propose donc de découvrir deux protagonistes dont les caractères respectifs rendront leur cohabitation forcée pas toujours simple ; à leur décharge, on admettra volontiers que leur situation de naufragés en zone de guerre ne prête pas à rire pour commencer.

Et à cet effet, le dessinateur Bengal nous propose des graphismes pour le moins originaux. Évoquant plus des esquisses que des dessins à proprement parler, ils ne vont pas sans rappeler le Olivier Ledroit d’une époque, ce qui ne plaira pas forcément à tout le monde, mais ils confèrent aussi à l’action un dynamisme rare de même qu’un sens de la démesure qui exprime à merveille la force de frappe titanesque des Mékas. Il faut aussi souligner un mecha design tout en courbes qui rappelle assez Masamune Shirow et donne aux diverses machines une identité et une personnalité fortes ; y compris, et comme il se doit vu le thème de ce premier volume, aux entrailles du Méka abattu dont les mécanismes internes pourront se montrer… surprenants.

Planche intérieure du premier tome de la BD MékaInhabituel à bien des égards, ce premier tome de Méka s’affirme comme une surprise agréable qui laisse présager une conclusion hors norme : si les mechaphiles ne voudront pas passer à côté, les autres se verront bien inspirés d’y jeter un coup d’œil – ils y trouveront l’occasion de constater que les récits de mechas ne s’articulent pas toujours forcément autour des mêmes clichés.

Ce qu’on ne répétera jamais assez…

Méka, t.1 : Inside, Jean-David Morvan & Bengal
Delcourt, collection Neopolis, mai 2004
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-847-89296-3

– chronique du tome suivant : Outside
– d’autres avis : Sceneario, Planète BD, BD Sélection

Arzach

Couverture de la dernière édition française de la BD ArzachAu-dessus d’un vaste désert de sable, de pierres et de canyons, parsemé des squelettes géants d’animaux disparus et de ruines habitées par des ombres d’hommes, il chevauche un grand oiseau à la tête de mort qui semble autant fait de béton que sorti de la préhistoire. Son nom ? Arzach, dont on dit qu’il perdit jadis le talisman sacré de son clan et se vit condamné à partir à sa recherche. Dans ce monde à la frontière de la conscience et du sommeil, il arpente des contrées inexplorées mais familières à la fois…

C’est donc le voyage qui caractérise Arzach, le voyage aux confins de l’éveil et à la lisière du rêve, dans ces régions de l’esprit où les phantasmes le disputent à la raison car la volonté affaiblie ne peut plus servir de barrière aux pulsions – les plus sombres comme les autres. Pour cette raison, cette bande rappelle beaucoup Le Garage hermétique (même auteur ; 1976-1978) qui s’articule elle aussi autour d’une technique narrative voisine de celle d’Arzach et sur laquelle flotte l’ombre des surréalistes : ici comme dans Le Garage…, le périple se veut intérieur, et son résultat psychanalytique. Ou du moins quelque chose de cet ordre, celui de la révélation des choses cachées, de l’exploration et la découverte de soi.

Planche intérieure de la BD ArzachVoilà pourquoi Arzach s’affirme surtout comme une porte d’entrée sans pareille vers l’œuvre d’un Mœbius qui, à l’époque où il accouchait de ces quelques bandes, venait d’adopter depuis quelques années à peine ce pseudonyme sous lequel son identité réelle de Jean Giraud laissait place à l’auteur dont le nom devait bientôt faire le tour du monde. Ce détail en apparence anecdotique prend un sens particulier quand on sait combien Arzach affiche nombre des inspirations premières de son auteur, et notamment l’autre personnage principal de cette courte série de brefs récits : le désert. Et en l’occurrence celui du Mexique où le jeune Jean passa plusieurs mois, dont les étendues de sable et les reliefs habitent nombre de ses œuvres.

Surtout un simple décor dans Blueberry, le désert dans Arzach devient prétexte à la plongée en soi-même. Ici seul avec lui-même, l’auteur comme le spectateur qui l’accompagne ne trouvent pas d’autre porte de sortie que celle de l’intérieur, qui s’ouvre vers les choses sombres et en apparence sans aucun rapport les unes avec les autres mais qui restent néanmoins liées par un fond commun. À vous d’y découvrir le vôtre. L’absence de dialogues, d’ailleurs, facilite d’autant plus l’interprétation – et ainsi la réappropriation – que l’artiste n’y superpose pas la sienne ; et si l’ensemble paraît d’abord déstabilisant, les cassures caractérisant le récit restituent malgré tout à merveille les entrecoupements d’images qui précèdent le sommeil, ceux dont on se souvient rarement.

Planche intérieure de la BD ArzachDe ces instants où la conscience s’étiole, de ce « rêve éveillé » où les défenses psychiques s’affaiblissent en laissant ainsi libre cours à ce kaléidoscope d’idées et de concepts dont on ne soupçonne même pas l’existence la plupart du temps, Mœbius a tiré Arzach. Voilà comment s’y télescopent divers éléments qui donnent à ces bandes un aspect décousu mais qui forment aussi une des principales bases du « style » Mœbius : dans ces faux anachronismes, les créations de l’auteur trouvent une force inhabituelle, une identité plus qu’une originalité, une forme comme un fond – la porte de sortie, ici, a débouché sur des horizons nouveaux, aussi inconnus que déjà vus, qui ne demandaient qu’à surgir au premier plan pour prendre enfin leur place.

Mais pourtant, près de 40 ans après leur parution, les planches d’Arzach conservent encore toute leur force, leur onirisme, leur poésie – et en particulier dans cet abîme de conformisme mercantile qui caractérise la BD actuelle. Servies à merveille par des graphismes qui n’ont pas pris une ride, elles constituent toujours une œuvre non seulement d’exception mais aussi hors du temps par excellence – deux aspects qui, d’ailleurs, correspondent aussi tout à fait à la définition d’un classique. Plus qu’un simple passeport vers l’œuvre d’un auteur incontournable, ces courts récits restent des productions aussi atypiques que sombres, mais aussi autant familières que libératrices.

Rien que pour ça, vous ne serez pas déçu du voyage

Planche intérieure de la BD Arzach

Adaptation :

Sous la forme d’une série TV d’animation, Arzak Rhapsody, d’une petite quinzaine d’épisodes de quelques minutes à peine, écrits, dessinés et réalisés par Mœbius en 2002 puis diffusés sur France 2 l’année suivante. Si l’esprit de cette production reste bien respectueux de l’œuvre originale, on regrette malgré tout l’ajout de voix qui brise la tradition muette de la narration graphique originale ainsi qu’un ton général bien moins sombre, mais au profit toutefois d’un focus sur l’aspect onirique et la quête intérieure.

Séquelle :

Le premier tome d’une nouvelle série, sobrement intitulée Arzak, sortit chez Glénat en 2010 sous le titre de L’Arpenteur ; c’est la réédition en couleurs d’Arzak : Destination Tassili, publié l’année précédente chez Mœbius Production. Cette courte série doit comprendre un total de trois volumes.

Notes :

De nombreux éléments propres à Arzach servirent d’inspirations pour le tout dernier sketch du film d’animation Métal Hurlant (Gerald Potterton ; 1981). On peut citer parmi ceux-là les paysages désertiques et l’oiseau blanc géant que chevauche un guerrier impitoyable – encore qu’il s’agit d’une femme dans cette version animée…

Plusieurs artistes américains rendirent hommage à Arzach dans Legends of Arzach, une série d’illustrations publiée en 1992 sous forme de portfolio chez Starwatcher Graphics et qui sortit en France en 1994 sous le titre d’Arzach made in USA. On peut y voir entre autres des travaux de Mike Mignola, Will Eisner ou Frank Kelly Freas.

Arzach, Jean « Mœbius » Giraud, 1975-1976
Les Humanoïdes associés, collection HUMANO.HUMANO., juin 2011
56 pages, env. 18 €, ISBN : 978-2-731-62376-5

Les Aventures de Kébra

Couverture de la BD Les Aventures de KebraQuand Kébra déboule, y’a pas d’écroule ! Retrouvez les meilleures histoires du rat le plus déjanté de la BD : le must de la compil, le kraignos kollector à faire frémir…

La fin des années 70, dans une banlieue de Paris où Kébra et ses poteaux zonent toute la journée : à peine majeurs et déjà loubards, ils vivent de petites rapines, de concerts, de cames en tous genres et de bastons, mais sans jamais perdre de vue le côté drôle des choses.

Né en 1960, Kébra ne connut pas d’aventures en BD avant 1978, soit à 18 ans seulement – à l’âge con donc, à l’âge bête. Créé par les plumes de Tramber et Jano, respectivement le narrateur et l’artiste, il se présenta d’abord sous les traits d’un simple loubard de banlieue qui pointait sa truffe dans le deal des protagonistes principaux d’une histoire courte, avant de devenir le héros de ses propres bandes. Encore que le terme de « héros » ne lui convient pas forcément très bien : si à la manière des cartoons il arbore un certain anthropomorphisme, mais d’inspiration bien française, il reste néanmoins un pur produit de son temps, soit la période post rock & roll à nette tendance punk, c’est-à-dire sans aucune considération pour les valeurs sociales.

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraKébra, à vrai dire, est un pur délinquant, comme l’indique très bien son nom d’ailleurs, mais pour peu qu’on le prononce à l’endroit et non en verlan. Lui et ses potes des Radiations, son groupe de rock champion du massacre des grands titres comme de ceux qu’il compose, il vit sur le dos des autres – de préférence en les insultant – et n’aspire à rien d’autre qu’à de la dope et des femmes, mais aussi du fric facile et une célébrité d’autant plus douteuse qu’elle repose sur le tapage nocturne, la violence urbaine et les deals en tous genres. Surtout les plus foireux d’ailleurs… Kébra est une loque, en fait, un merdeux qui parle trop fort et sans même un grand cœur mais au langage si exotique qu’il en devient vite charmant. ‘Façon de parler, bien sûr…

En réalité, donc, Kébra est un con, mais un con attachant, comme peuvent l’être tant d’imbéciles. Il se la joue toujours trop, râle en permanence, s’enflamme pour un rien, chie sur ses parents qui le valent bien, blinde truffe baissée dans les pires emmerdes au guidon de son vespa rose bonbon, trouve toujours le moyen de tomber dans les pattes de la bande à Kruel et de ses Hell’s avec lesquels il vaut mieux ne pas trop rigoler, et à chaque fois en redemande. Pur archétype du loubard en jean et perfecto, Kébra compte parmi ces bras cassés qui ne parviennent jamais à rien en raison de leur inaptitude à vivre avec les autres comme à travailler, et au lieu de ça accusent la société. On en a tous connu, des plus ou moins amusants, des plus ou moins tragiques…

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraKébra, pourtant, reflète l’esprit de son temps. Ici, celui d’une époque où l’abondance touchait à sa fin et où deux chocs pétroliers avaient montré à l’occident combien il pouvait être fragile : dans cette crise qui s’amorçait, et qui présentait déjà plusieurs visages, les rebuts du système trouvaient une justification à leur existence mais aussi, pire, à leur paresse – si le monde d’après-guerre avait échoué à bannir ses démons, alors pourquoi ne pas compter parmi ceux-là après tout ? À travers ce constat désabusé, Tramber et Jano nous dressait un portrait de ces banlieues où, déjà, on laissait croupir des gens dont on avait ravi l’avenir ; mais un portrait aux accents de caricature du dimanche, de vaudeville postmoderne, de bonne blague en somme.

Loin d’une intégrale, Les Aventures de Kébra évoque plutôt un best of où on voit les gags en une planche simple évoluer peu à peu vers des aventures nocturnes et banlieusardes plus longues jusqu’à finir par sortir de ce cadre, signe que les auteurs avaient passé un cap et se sentaient prêts pour d’autres choses. Voilà pourquoi le lecteur conquis pourra envisager de compléter avec Kébra krado komix et La Honte aux trousses !, ainsi que Le Zonard des étoiles pour la beauté du geste. Quant à cette édition, on aurait apprécié une chronologie mieux respectée dans la présentation de ces bandes pour mieux restituer l’évolution du personnage comme celle de la narration et du trait, même si certains pourront penser que c’est un chipotage.

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraCar cet opus reste quoi qu’il en soit une compilation de très bonne tenue par son focus sur les premières années de la jeunesse dingue du rat le plus déjanté de la BD, avec couverture en dur et de bonnes reproductions pour ces courtes bandes à présent introuvables en librairie, et bien que certaines d’entre elles, ici, ne retiennent pas les quelques couleurs d’origines.

Alors, à quand l’intégrale définitive ?

Les Aventures de Kébra, Tramber & Jano, 1978-1982
Albin Michel, collection L’Écho des Savanes, 1997
110 pages, env. 22 €, ISBN : 978-2-226-09253-3

– le site officiel de Tramber
– le site non officiel de Jano


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