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Le Voyage fantastique à Nulle Part – Den, tome 1er

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Il émerge d’un vortex d’énergies cosmiques sans aucun souvenir de son passé ni de qui il est. Seules trois lettres résonnent dans son esprit embrumé par ce voyage à travers le temps et l’espace. D… E… N… Son nom est Den. Au loin derrière les dunes du vaste désert qui s’étend devant lui, les ruines d’un édifice mystérieux se tapissent dans la brume. Il ignore encore que les aventures qui l’y attendent feront de lui le sauveur de ce monde en proie à des forces pour qui les hommes ne sont que des proies.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartVoilà l’œuvre la plus aboutie de Richard Corben. Certains diront même son chef-d’œuvre, et ils ont peut-être raison. Car Den marque une étape dans la production de son auteur, pourtant à l’époque assez unique sous bien des aspects. Si Corben avait déjà expérimenté dans des créations précédentes sa technique de mise en couleur (1), que je crois pouvoir qualifier de révolutionnaire (2), c’est bien dans Neverwhere qu’il la poussa planches après planches jusqu’aux sommets qui firent sa gloire.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartMais résumer Den à une performance graphique reviendrait à en occulter tout ce qui en fait la substantifique moelle : en effet, les images ici servent surtout à sublimer le récit. Une histoire certes déjà lue, comme toutes les autres en fait, mais où les inspirations de Corben se mêlent en un kaléidoscope enfiévré de fureur et de magie, de terreur et d’épique, de futur lointain et de passé bien trop proche pour qu’on puisse l’oublier… Voilà ce qui se tapit entre les cases de Den.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartDepuis les plaines arides du Barsoom d’Edgar Rice Burroughs (1875-1950) jusqu’à la rage primitive du combat à l’arme blanche, voire à mains nues que ne renierait pas Robert E. Howard (1906-1936), et en passant par les horreurs issues de dimensions cosmiques de H. P. Lovecraft (1890-1937), on trouve dans Den une juxtaposition d’éléments qui lui donnent une saveur rarement égalée : celle de l’invitation au voyage vers des contrées inconnues mais familières à la fois.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartÀ vrai dire, Den nous parle de nous. Non dans ce que notre vernis de civilisation nous donne de faussement sophistiqué, mais bien dans ce qui se cache sous ce polissage artificiel source de toutes les névroses selon Freud (1856-1939). Corben nous montre ce qui arrive quand on efface le progrès, quand on libère de sa cage l’animal tapi au tréfonds de chacun. Voilà en quoi le voyage de Den se différencie de celui de Dorothy au pays d’Oz ou celui d’Alice dans le terrier du lapin.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartEn ce milieu des années 70 où Corben entama les premières planches de Den, sans trop savoir où elles le mèneraient d’ailleurs, ce qu’on appellerait un jour la narration graphique restait prisonnière du carcan d’un politiquement correct qui l’empêchait d’aborder certains thèmes. Des artistes comme Corben contribuèrent, et largement, à lui donner cet essor qui se poursuivit tout au long de la décennie suivante jusqu’à en faire un média enfin considéré avec sérieux.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartCe n’est d’ailleurs pas un hasard si Den s’évada de l’édition underground dans laquelle stagnaient les productions de Corben jusqu’ici en poursuivant sa publication dans les planches de Métal Hurlant (1975-1987) dont il devint vite la figure de proue – l’expression vient de la quatrième de couverture du second volume de la série – et peut-être même la parfaite expression du « style » Métal. En fait, Den reste surtout le combat d’un auteur pour se libérer des contraintes commerciales.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartPour cette raison, il ne faut pas voir de l’érotisme gratuit dans la nudité des personnages, ou bien de la facilité narrative dans les scènes d’action, ou encore du vide intellectuel dans les thèmes abordés qui se réclament d’une science-fiction pour le moins primitive. Même si toutes ces critiques restent recevables, elles passent à côté du sujet : à l’image de son personnage qui ne s’encombre pas de subtilité pour ce qui n’en demande pas, Den donne avant tout un grand coup de balai.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartPar une journée sans nuages, pour mieux goûter toutes les subtilités des couleurs sans pareilles de Corben, que Mœbius (1938-2012) lui-même compara à Mozart (1756-1791) (3), installez-vous donc bien confortablement au soleil et lisez le poème de Den dans ce pays magique de plaines arides jonchées de ruines hantées par les fantômes d’époques oubliées et qu’arpentent des lézards géants, des yétis du désert et des hommes-insectes, parmi d’autres habitants fabuleux.

En laissant ses préoccupations d’auteur pour le moins unique en son genre guider son trait déjà bien plus qu’expert dans l’élaboration de cette fascinante croisée des temps et des genres comme des thèmes et des représentations, Corben accoucha avec Neverwhere d’une création incontournable : plus qu’un voyage, c’est une révélation ; plus qu’une œuvre majeure, c’est un manifeste ; plus qu’un monument, c’est peut-être même une étape de l’Histoire du Neuvième Art.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle Part

(1) Il l’utilisa pour la première fois dans le récit court Un Héros caché ! (The Hero within), sur un scénario de Steve Skeates, publié dans le numéro 60 du magazine Creepy en 1974 et présent dans le recueil Eery et Creepy présentent : Richard Corben, Volume 1 (Delirium, novembre 2013, ISBN : 979-10-90916-10-4).

(2) Le lecteur curieux en trouvera une description étape par étape, hélas présentée uniquement en noir et blanc, dans Richard Corben. Vols fantastiques (Fershid Bharucha, Éditions Neptune, 1981).

(3) Jean « Mœbius » Giraud, préface à Den : La Quête, tome 1 (Toth, octobre 1999, ISBN : 978-2-913-99900-8).

Notes :

Le Voyage fantastique à Nulle Part est la suite du court-métrage Neverwhere, (Richard Corben ; 1969) qui mêle animation traditionnelle à des séquences en prises de vue réelles et qui reçut plusieurs prix, dont le CINE Golden Eagle Award.

Cette première aventure de Den en comics servit de base pour un sketch du film Métal Hurlant (Heavy Metal, Gerald Potterton, 1981).

Le Voyage fantastique à Nulle Part – Den, tome 1er (Den), Richard Corben, 1973
Les Humanoïdes Associés (collection Métal Hurlant), 1978
121 pages, environ 30€ (occasion seulement), ISBN-10 : 2-902123-45-0

Royal Space Force

Couverture de l'édition française du comics Royal Space ForceÀ la fin de la seconde guerre mondiale, et grâce à des technologies prises aux nazis, l’Angleterre peut se lancer la première dans la conquête de l’espace. Une entreprise colossale menée par le très réactionnaire John Dashwood qui ne reculera devant aucun sacrifice, pas même le sien. Et un demi-siècle plus tard, le Royaume-Uni règne sur les principales planètes du système solaire. C’est alors que l’instance suprême de l’Empire Britannique le convoque pour le sommer de s’expliquer : comment a-t-il pu rendre possible l’impossible ?

À la problématique bien connue selon laquelle on ne retient aucune leçon de l’histoire, Warren Ellis, dans le cas présent, préfère une question plus pertinente car moins convenue : comment retenir une leçon de l’histoire ? Sa réponse, ici présentée à travers une courte série de comics en trois parties mais publiée en France en un seul volume, présente d’assez nets accents darwiniens, faute d’un meilleur terme. Car l’Empire Britannique de cette uchronie ne doit la sauvegarde de son statut de grande puissance coloniale qu’à la force brute que lui donne sur les autres nations de cet univers parallèle sa suprématie dans les technologies de l’espace – par une autre forme de colonisation, donc, celle du système solaire en l’occurrence.

Planche intérieure du comics Royal Space ForcePour cette raison, il ne faut pas voir le principal intérêt de ce récit dans sa révélation finale, un élément narratif dont l’effet de chute tombe ici un peu à plat, ce qui étonne assez de la part de cet auteur, mais plutôt dans la description certes un peu sommaire bien que tout à fait révélatrice de ce Royaume-Uni alternatif où, parmi d’autres travers, la ségrégation reste d’actualité, ce qu’illustre à merveille la toute dernière case de cette courte série. Sur ce point, le personnage de John Dashwood, pour le moins autoritaire et borné, se veut tout à fait éclairant : il représente à lui seul tous les excès d’une Angleterre qui, dans cette autre réalité, a su résister à la décolonisation et n’a donc pas eu besoin de se remettre en question.

Mais outre cet aspect de satire sociale articulé autour d’une réflexion sur l’histoire, ou du moins d’une méditation sur l’utilité des revers dans la maturation d’une civilisation, on trouve aussi dans Royal Space Force un hommage à cette SF d’antan, celle des pulps, avec ses astronefs bigarrés aux designs rétro-futuristes, son exaltation de l’esprit pionnier et son sense of wonder. Dans la lignée d’un Dan Dare (Frank Hampson ; 1950), là aussi une œuvre britannique, cette courte série ressuscite le goût de l’épopée spatiale d’hier en répondant ainsi à ce besoin de rêve qui porte nos espoirs et nous permet ainsi d’échafauder de meilleurs lendemains.

Mais à condition d’en payer le prix…

Planche intérieure du comics Royal Space Force

Note :

Ce comics connut une première publication française en 2005 sous le titre de Ministère de l’espace.

Récompense :

Sidewise Award for Alternate History (dans la catégorie forme courte) en 2005.

Royal Space Force (Ministry of Space), Warren Ellis & Chris Weston, 2001
Delcourt, collection Contrebande, mars 2011
84 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-756-02306-9

– le site officiel de Warren Ellis
– le site officiel de Chris Weston
– d’autres avis : Agora Comics, Billet Bulles, Mr. Zombi, Bulles & Onomatopées

Spirit of América – Marshal Law, tome 3e

Couverture du troisième et dernier tome de l'édition française du comics Marshal LawAlors que Marshal semble sur le point de découvrir l’étendue de la machination qui implique Super Patriote, ses deux suspects lui échappent soudain et il doit se lancer à leur poursuite. Mais il ignore que le Marchand de Sable suit ses moindres pas en se remémorant tout ce qui l’a amené là : depuis son enfance de frustrations, en passant par l’éducation autoritaire que lui donna sa mère et sa vie de souffre-douleur au collège qui lui permit de découvrir ses pouvoirs, jusqu’à ce qu’il apprenne la véritable identité de son père…

En guise d’apothéose, ce dernier volume de la série Marshal Law nous propose deux nouvelles déconstructions. La première concerne le personnage du Marchand de Sable, ici dépeint d’une manière bien plus aboutie que dans la plupart des autres titres du genre super-héros où, le plus souvent, le « méchant » se borne à un simple mégalomane voué à la conquête du monde pour des raisons jamais vraiment explicitées. Dans Marshal Law, par contre, l’antagoniste du héros présente une psychologie développée, issue d’une relation pour le moins vénéneuse avec sa propre mère qui a elle-même ses propres raisons – bien sûr discutables – d’avoir élevé son fils ainsi : les connaisseurs retrouveront dans ce parcours du Marchand de Sable un profil dans les grandes lignes assez typique des tueurs en série et qui, d’ailleurs, ne va pas sans rappeler le personnage de Norman Bates dans le roman Psychose (Psycho ; Robert Bloch, 1959) qu’adapta Alfred Hitchcock (1899-1980) en 1960.

Planche intérieure du troisième tome de l'édition française du comics Marshal LawLa seconde déconstruction concerne l’archétype du super-héros. Si jusqu’ici le récit de Marshal Law s’attaquait au genre super-héros en général, le modèle du super-héros lui-même restait encore assez épargné, mis à part pour certaines cases et situations aux nets accents caricaturaux. Cette lacune se trouve là enfin comblée, et à travers une étude d’ordre psychologique et sociale, faute de meilleurs termes, par un des personnages du récit : de longs extraits de cette thèse parsèment la seconde moitié de ce dernier volume, qui démontrent tous les travers de cet archétype et surtout son influence néfaste sur la société – dans le contexte de l’univers fictif de Marshal Law, bien évidemment. À travers le texte de cette étude, le récit mais aussi son personnage principal ainsi que sa relation au fond assez obsessionnelle à Super Patriote prennent une coloration nouvelle et inattendue sous bien des aspects.

Loin d’une banale conclusion orientée action, comme l’aurait à coup sûr proposé n’importe quel autre titre du genre bien moins inspiré, ce dernier volume de Marshal Law approfondit considérablement le propos de départ pour le mener jusqu’à des sommets bien peu souvent effleurés, et encore moins atteints dans les récits de super-héros.

Ce qui ne fait jamais qu’une raison de plus pour laquelle Marshal Law mérite toute votre attention.

Planche intérieure du troisième tome de l'édition française du comics Marshal LawChroniques de la série Marshal Law :

1. Chasseur de héros
2. Bactérie
3. Spirit of América (le présent billet)

Marshal Law, t.3 : Spirit of América, Pat Mills & Kevin O’Neill, 1987
Zenda, mai 1990
56 pages, env. 7 € (occasions seulement)

Bactérie – Marshal Law, tome 2nd

Couverture du second tome de l'édition française du comics Marshal LawMarshal peut enfin se mesurer au Marchand de Sable mais le tueur en série a le dessus sur lui. Le vigilant reprend donc son enquête et doit vite faire face à des pressions pas toujours affichées, en particulier venant de sa propre hiérarchie. Alors, s’il accepte de remercier publiquement Super Patriote pour sa donation aux vétérans de la Zone mutilés par les combats, Marshal ne perd pas de vue sa mission et guette juste le bon moment pour intervenir – une opportunité, d’ailleurs, qui ne tardera pas à se montrer…

Au contraire de ce que peut laisser penser son édition française, le récit de Marshal Law ne se divise pas en tiers mais en moitiés. Ce tome central se répartit donc entre la fin de l’exposition de ce futur proche et le développement de l’intrigue vers son climax (1). Ici, l’auteur se penche sur la face intime de Super Patriote et surtout à travers sa relation avec Céleste, ce qui permet ainsi au lecteur de saisir toute l’hypocrisie qui caractérise ces deux personnages comme l’amoralité perverse de leur liaison de façade ; enfin, c’est aussi l’occasion de souligner que la guerre dans la Zone reste au fond une allégorie de celle du Vietnam puisque dans l’une comme dans l’autre nombre de soldats américains sont revenus brisés et incapables de se réinsérer dans la société.

Planche intérieure du second tome de l'édition française du comics Marshal LawPour le reste, et une fois laissés de côté différents détails concernant la hiérarchie de la police de San Futuro pour laquelle travaille Marshal et qui s’avère elle aussi bien vénéneuse à sa façon, ou bien les courtes apparitions de divers surhommes qui n’ont de super-héros que les super-pouvoirs même s’ils restent du bon côté de la loi, le rythme de la narration s’emballe ici d’une façon assez soudaine alors que Super Patriote et Céleste vont voir leur longue relation enfin officialisée à travers les liens sacrés du mariage – et tous les aficionados du genre savent combien de telles cérémonies peuvent marquer, dans tous les sens du terme, une vie de super-héros : ils ne seront pas déçus dans le cas présent car l’intervention improvisée de Marshal saura la pimenter d’une manière… surprenante.

Si les pièces du puzzle finissent de s’emboiter les unes dans les autres pour fournir une lecture somme toute assez complète du récit, le troisième et dernier tome de la série apportera néanmoins son lot de révélations. Et celles-ci donneront à une conclusion en fin de compte assez convenue une saveur pour le moins inattendue…

Planche intérieure du second tome de l'édition française du comics Marshal Law

(1) en français dans le texte.

Chroniques de la série Marshal Law :

1. Chasseur de héros
2. Bactérie (le présent billet)
3. Spirit of América

Marshal Law, t.2 : Bactérie, Pat Mills & Kevin O’Neill, 1987
Zenda, janvier 1990
56 pages, env. 15 € (occasions seulement)

Chasseur de héros – Marshal Law, tome 1er

Couverture du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawUn futur proche. Dans les rues de San Futuro, qu’on appelait San Francisco avant qu’un séisme la dévaste, errent des gangs de super héros. En fait d’anciens soldats génoboostés, ce sont des vétérans de la Zone, où les États-Unis menèrent jadis une guerre sans merci aux groupes communistes qui menaçaient de s’emparer de l’Amérique Centrale. Rendus fous par ces combats mais aussi par les pouvoirs surhumains dont l’armée les affubla, ces combattants s’avérèrent incapables de se réintégrer à la vie civile une fois de retour au pays.

Marshal Law compte lui aussi parmi ces rescapés, mais à la différence de ses semblables lâchés dans les rues il œuvre pour préserver la paix civile, quitte à faire le ménage par le vide à l’occasion. Depuis peu, toutefois, un mystérieux tueur volant appelé le Marchand de Sable s’en prend à des femmes qui revêtent le costume de Céleste, super héroïne de renom et compagne du héros national adoré de tous : Super Patriote lui-même. D’ailleurs, l’enquête de Marshal l’amène vite à soupçonner ce dernier, ce qui lui va très bien puisqu’il n’a jamais pu le supporter…

Quoi de mieux en effet pour un chasseur de héros que l’occasion d’épingler le meilleur d’entre eux ? Ou supposé tel…

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawOn appelle souvent « Dark Age » ou encore « Modern Age » du domaine super-héros cette période du genre qui se caractérise sur le plan narratif par des récits sombres et des personnages plus complexes que d’accoutumée. À y regarder de près, pourtant, cette évolution s’affirme surtout comme la déconstruction de cette branche du comic book. Se trouvent le plus souvent considérées comme œuvres pionnières de ce mouvement les célèbres Watchmen (Alan Moore & Dave Gibbons ; 1986) et Batman: The Dark Knight Returns (Frank Miller ; même année) : si les auteurs du premier, dit-on, souhaitaient faire entrer les super-héros dans le registre du réel, mais en démontrant par là même que de tels personnages ne peuvent en fin de compte avoir aucune influence véritable sur la réalité, de telle sorte que le qualificatif de « héros » et encore plus celui de « super-héros » ne leur convient donc pas du tout, le créateur du second titre, lui, affirmait haut et fort que seule la folie pouvait mener un homme à se déguiser pour aller tabasser des criminels et que pour cette raison parmi d’autres la notion même de vigilant était devenue à l’époque aussi anachronique que celle des légendes des chevaliers d’antan qui l’avait peut-être inspirée.

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawCe développement du genre se poursuivit à travers des productions comme Rising Stars (scénarisée par Joe Michael Straczynski ; 1999-2005), The Authority (Warren Ellis & Bryan Hitch ; 1999-présent) ou Kingdom Come (Mark Waid & Alex Ross ; 1996), parmi d’autres, en illustrant au passage le triomphe de l’hypercapitalisme ultralibéral, d’abord sous la présidence de Ronald Reagan (1911-2004) au cours des années 80, puis après la chute du bloc communiste dans la décennie suivante. On peut en effet souligner que le super héros reste une itération du surhomme et s’affirme donc, en raison même de ses capacités surhumaines qui le placent au-dessus du commun des mortels, comme une contestation de cette doctrine libérale qui exige que les chances soient les mêmes pour tous (1) ; rappelons que Superman, le tout premier super héros de l’histoire du comic book, fut créé par Jerry Siegel (1914-1996) et Joe Shuster (1914-1992) en 1932 avant de connaître sa première publication en 1938, soit lors de cette Grande Dépression qui resta longtemps la plus grande crise du libéralisme. Le « Dark Age », par contre, s’affirme comme l’exact opposé de cette période, d’où une des raisons possibles derrière le déclin des super héros dans le cœur des lecteurs : ces chevaliers de pacotille, en fait, avaient bel et bien échoué à sauver le monde de ses pires prédateurs…

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawAinsi, Marshal Law s’affirme-t-il avant tout, et dans la droite lignée des œuvres fondatrices du « Modern Age » déjà citées, comme une satire d’une certaine Amérique dont les dérives « va-t-en guerre » ainsi que les replis sur les valeurs religieuses et/ou consuméristes ne servent en fait qu’à cacher l’effondrement de ce rêve américain qui, bien évidemment, ne pouvait résister à l’épreuve de la réalité. D’ailleurs, le symbolisme du personnage de Super Patriote, incontestable caricature de Superman, ne laisse ici aucun doute : super héros issu de manipulations génétiques et resté jeune uniquement en raison d’un long voyage dans l’espace à des vitesses relativistes (2), il ne se distingue du commun des mortels qu’à travers ces artificialités que constituent ses super pouvoirs et autres capacités surhumaines mais sans les compléter par aucune des qualités véritables, celles du cœur et de la compassion, qui caractérisent le vrai héros, celui-ci semblant destiné à demeurer une légende – et pour cause : il paraît bien trop beau pour être vrai… Quant à Marshal Law lui-même, son nom est un jeu de mot évident avec « martial law » qu’on peut traduire par « loi martiale » ce qui en dit bien assez long sur le personnage ; pourtant, et en dépit de son costume tout bardé de signes de force et d’autorité, il reste peut-être encore le moins atteint des deux.

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawPour toutes ces raisons, Pat Mills et Kevin O’Neill n’y vont pas par quatre chemins dans la violence tant graphique que morale. Si le premier nous présente un scénario mené tambour battant mais où le lecteur se verra néanmoins bien inspiré de prêter une attention particulière au verbe utilisé tout le long du récit afin d’en cerner toutes les nuances, le second témoigne ici d’une évolution très nette de son art qui donne l’impression de s’aventurer du côté des exagérations à tendance caricature satiriste que ne renierait pas un Bill Sienkiewicz, et surtout pas quand ce dernier travaille avec un certain Frank Miller… Bien sûr, ce premier tome se montre encore assez timide sur les principales qualités de cette série à bien des égards exceptionnelle et se cantonne dans les grandes lignes à une présentation de son univers déjanté, pour dire le moins, et de ses personnages tout autant dérangés en posant les bases de son intrigue elle aussi à la hauteur des deux autres ingrédients : nous aurons l’occasion de voir dans les chroniques des prochains volumes de quelle manière ce cocktail murira peu à peu jusqu’à atteindre le stade de l’explosif.

Avec son ambiance de folie furieuse qui épingle brillamment les dérives d’une certaine Amérique dont les excès perdurent encore, Marshal Law reste à ce jour un des plus brillants exemples de ce que les comics de super héros peuvent offrir à des lecteurs exigeants. L’a d’ailleurs prouvé le succès que connut son protagoniste principal tout au long des années 90, à travers une dizaine de récits inscrits à la suite de celui-ci.

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal Law

(1) Gérard Klein, « Surhommes et Mutants », préface à Histoires de mutants (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3766, 1974, ISBN : 2-253-00063-9) ; lire ce texte en ligne.

(2) pour un exemple explicité de ce processus, voir le paradoxe des jumeaux, ou paradoxe de Langevin.

Note :

Si les volumes de l’édition française de cette courte série peuvent s’avérer assez difficiles à trouver, du moins à un prix raisonnable, une réédition complète des récits mettant en scène le personnage de Marshal Law doit paraître le 30 avril prochain sous le titre de Marshal Law: The Deluxe Edition (DC Comics, 480 pages, ISBN : 978-1-401-23855-1).

Chroniques de la série Marshal Law :

1. Chasseur de héros (le présent billet)
2. Bactérie
3. Spirit of América

Marshal Law, t.1 : Chasseur de héros, Pat Mills & Kevin O’Neill, 1987
Zenda, septembre 1989
58 pages, env. 15 € (occasions seulement)

Essential Man-Thing, vol.2

Couverture de l'édition américiane originale du comics Essential Man-Thing, vol.2Avec Captain America, Docteur Strange, Spider-Man et la Chose aux alentours, dur de se faire remarquer dans la bande – mais, à sa manière, l’Homme-Chose y parvient ! Citrusville, en Floride, doit faire face à la censure, aux préjugés, à la psychose et à des pirates fantômes dans des récits aussi pertinents aujourd’hui qu’ils l’étaient il y a plus de vingt ans ! Sorcellerie, hommes des neiges et sérums de super-soldat ! Des démons, de la démence et D’Spayre vous attendent – mais n’ayez pas peur parce-que sinon… (1)

Il arriva donc ce qui devait arriver. Le succès attisa les intérêts et ceux-ci se combinèrent à des techniques commerciales bien rodées pour assurer pérennité à une source de profits – mais de préférence en édulcorant l’intérêt primordial de l’œuvre. Si ce second et dernier volume de l’essentiel des récits de l’Homme-Chose conclue avec brio et originalité la première série menée haut la main par le très regretté Steve Gerber (1947-2008), elle enchaîne aussi avec la seconde, hélas bien moins inspirée en dépit de la présence d’auteurs de renom aux scénarios de ces épisodes ; on peut citer parmi ceux-là Michael Fleisher et surtout Chris Claremont, qui en dépit de leur immense talent respectif ne parvinrent pas vraiment à s’affranchir de l’influence de Gerber.

Ajoutées à cette quasi-absence d’émancipation les apparitions intempestives de personnages récurrents du bestiaire Marvel, tels que ceux évoqués dans la quatrième de couverture de l’ouvrage reproduite ci-dessus, et ceci afin d’attirer de nouveaux-venus à ces récits mettant en scène l’Homme-Chose qui, pourtant, ne partage que bien peu de choses avec les personnages susmentionnés, et c’est le bouquet : la platitude des scénarios se trouve d’autant plus tirée vers le bas qu’elle se combine à ce genre des super-héros qui s’avère dans l’écrasante majorité des cas incapable du réalisme le plus essentiel et par là même d’apparaître vraiment crédible (2). Bref, cette seconde série se perd bien loin de la sophistication de la précédente, celle-là même qui devint une œuvre-culte mais aussi, dit-on, influença beaucoup Neil Gaiman notamment.

À vrai dire, la seule raison qui pourrait pousser un lecteur un tant soit peu critique à acquérir ce second volume tient dans la conclusion de la première série amorcée dans le volume précédent et où l’immense talent de conteur de Gerber frise lors de ce dénouement ce qu’on pourrait peut-être appeler du génie – ou du moins quelque chose qui y ressemble…

(1) la traduction de ce quatrième de couverture est de votre serviteur.

(2) j’invite le lecteur curieux d’en savoir plus sur ma position à ce sujet en lisant ma chronique de Miracleman (Alan Moore, Alan Davis & Gary Leach ; 1982).

Note :

Si ce second et dernier volume d’Essential Man-Thing s’arrête avec la seconde série de l’Homme-Chose, les récits mettant en scène celui-ci se poursuivirent à travers une troisième puis une quatrième série, sans oublier les diverses apparitions du personnage dans les aventures de différents personnages de l’univers Marvel. À ma connaissance, seule la dernière de ces productions ultérieures connut une réédition sous forme de compilation comme c’est le cas pour ces deux Essential.

Essential Man-Thing, vol.2
Marvel Comics, août 2008
560 pages, env. 15 € (occasions seulement)

– chronique du tome précédent : Essential Man-Thing, vol.1
– la fiche du personnage sur le wiki de Marvel Universe (en)
– la fiche biographique du personnage sur Marvel World
– l’index des parutions sur Grand Comics Database (en)

Essential Man-Thing, vol.1

Couverture de l'édition américiane originale du comics Essential Man-Thing, vol.1Ted Sallis, chercheur commandité par l’armée pour retrouver la formule du super-soldat qui permit jadis de créer Captain America, est soudain trahi par les siens. Dans sa fuite à travers le marais des Everglades, il ne trouve rien de mieux que de s’injecter le produit pour se transformer en surhomme afin de mieux combattre ses poursuivants. Mais les effets de la substance se mêlent à des forces mystiques qui habitent le marécage depuis toujours et Ted Sallis devient alors plus et moins qu’un homme à la fois.

À présent fait de boue et de limon, couvert de racines et de mousse, son esprit éteint et amnésique, il se trouve réduit à l’état d’une chose humaine, incapable des raisonnements les plus simples et qui ne fonctionne plus que sur les émotions pures. Mais un Homme-Chose détenteur d’un pouvoir unique en son genre, celui d’une totale empathie qui lui permet de ressentir tout ce qui anime son entourage, y compris leurs sentiments les plus secrets, les plus vils.

Ainsi armé, il combattra bien des adversaires, des plus banals aux plus inattendus, et sur cette terre comme dans le ciel mais aussi en des temps et à travers des réalités que nul ne pourrait soupçonner…

Apparu pour la première fois dans le tout premier numéro de Savage Tales, publié en mai 1971, l’Homme-Chose résulte du travail commun de l’auteur Roy Thomas et du scénariste Gerry Conway ainsi que du dessinateur Gray Morrow (1934-2001) ; tous trois tâchaient là de mettre en forme un concept échafaudé par Stan Lee : celui d’un personnage qui a perdu sa sentience – terme anglais dont il n’existe aucun réel équivalent en français et qui se voit souvent remplacé par des termes aussi divers que « sensibilité », « conscience » ou « esprit », parmi d’autres… Ajouté à ceci sa perte d’intelligence et de mémoire et l’Homme-Chose s’affirme donc comme un personnage non seulement pour le moins inhabituel mais surtout comme un véritable défi pour un scénariste.

En effet, à peu près incapable d’agir de lui-même, et en dépit de ses capacités surhumaines, l’Homme-Chose ne peut que subir les événements, ou presque : ainsi affligé d’une passivité forcée, tout le problème consiste donc à en exploiter le potentiel pour narrer un récit qui mérite d’être lu, puisque – tous les auteurs sérieux vous le confirmeront – l’intérêt d’une histoire se trouve dans ses personnages – ce sont eux qui la font vivre. Il ne s’agit même plus à ce stade d’en faire un héros à proprement parler, on comprend bien que la mission relève de l’impossible pur et simple, et d’autant plus qu’il ne peut même pas parler, mais plus simplement l’utiliser comme un actant correct, soit un élément-moteur d’une intrigue, tout aussi secondaire soit-il…

Là entrent donc en jeu ses capacités – hors-normes – d’empathie. Car s’il n’éprouve pas de réelles émotions, ou alors si ténues qu’elles en deviennent anecdotiques, l’Homme-Chose s’avère néanmoins très sensible aux émotions des humains, et ses réactions dépendent le plus souvent du type d’émotions. Celles neutres ou bien positives le rendent curieux et il se contente le plus souvent d’observer à distance ; mais les émotions négatives comme la colère, la haine ou la peur peuvent déclencher chez lui des réactions d’une violence extrême : il ressent ces émotions-là comme d’autant plus douloureuses qu’elles se montrent intenses et fait donc tout son possible pour éteindre ces foyers de souffrance afin de se préserver – de la même manière que n’importe quel animal à vrai dire.

Ainsi l’Homme-Chose se trouve-t-il, le plus souvent malgré lui, mêlé à toutes sortes de problèmes ; non les siens, puisqu’il ne les ressent pas, et alors même qu’il en a des wagons, mais ceux des autres, qui s’aventurent parfois un peu trop près de ce marais des Everglades lui tenant lieu de demeure. Et voilà comment cette toute première série de l’Homme-Chose atteint le stade d’œuvre-culte : en évitant de se concentrer sur son personnage principal pour au contraire s’en servir afin d’illustrer les turpitudes de ceux qui gravitent autour de lui ; et à travers ces vies ainsi disséquées, Steve Gerber (1947-2008) nous propose quelques plongées pour le moins enfiévrées, si ce n’est franchement hallucinées au tréfonds de l’âme humaine.

Pour cette raison, le lecteur se verra bien inspiré de ne pas trop prêter attention au décorum de magie et de fantasy, voire parfois même d’heroic fantasy, qui occupe certains épisodes de cette série. Car malgré leurs dehors démontrant certes une imagination pour le moins hors du commun, et bien qu’il s’agisse de récits très appréciables, ils s’avèrent en fait assez vite plutôt banals sur le fond comme sur la forme. Mieux vaut se concentrer sur cette vue en coupe de l’Amérique profonde des années 70 que nous distille ces tableaux où les passions les plus obscures s’entremêlent en un kaléidoscope poignant (presque toujours), voire même dérangeant (très souvent) pour ce qu’ils nous rappellent sur nous-mêmes qu’on voudrait oublier et qui guette la moindre occasion de se déchaîner à nouveau.

Ce qui, somme toute, convient très bien au narrateur involontaire de ces contes modernes compte tenu de la part de tragique qu’il présente lui-même : si au contraire de ceux qu’il affronte le plus souvent, l’Homme-Chose porte son fardeau bien visible, à travers cette apparence monstrueuse et cet intellect éteint qui constituent la phase ultime des recherches qu’il menait alors qu’il était encore le biochimiste Ted Sallis, son tourment personnel n’en reste pas moins lui aussi tout à fait indépendant de sa volonté comme de ses actes – à l’instar de tous ceux ou presque dont le sort funeste croise le sien, il s’avère bien plus une victime de circonstances peu communes que l’expiateur de fautes passées.

Voilà pourquoi vous ne vous tromperez pas beaucoup en vous penchant sur cette compilation des premiers récits mettant en scène l’Homme-Chose : bien loin des moralisations aux accents chrétiens typiques de certaines productions américaines grand public de l’époque, cette série réussissait en son temps le pari de prétendre à une réelle sophistication littéraire.

Notes :

Bien que souvent comparé à Swamp Thing, personnage de DC Comics lui aussi transformé en une créature des marais suite à des recherches scientifiques qui ont mal tourné, l’Homme-Chose s’en distingue radicalement par son esprit éteint et son absence de sentience. On peut aussi rappeler que non seulement l’Homme-Chose précède Swamp Thing de deux mois à un an et demi selon quelle origine de ce dernier on considère mais aussi que le créateur de celui-ci, Lein Wein, était le colocataire d’un des créateurs du premier, Gerry Conway, quand il lança son titre amené à devenir culte ; enfin, Wein travailla lui aussi sur l’Homme-Chose, en écrivant le second des récits mettant en scène ce personnage qui parut dans Astonishing Tales n°12 en juin 1972.

Adaptations :

Sous la forme d’un téléfilm, réalisé par Brett Leonard et diffusé en 2005 sur Sci Fi Channel, dont Steve Gerber co-écrivit le scénario. Cette production présente des origines très différentes de celles du comics original pour l’Homme-Chose qui n’est plus ici la victime d’une expérience scientifique ratée mais un être surnaturel issu des légendes indiennes.

L’Homme-Chose apparaît dans un épisode de la série TV The Super Hero Squad Show ainsi que lors du final de Jill Valentine dans le jeu vidéo Marvel vs. Capcom 3: Fate of Two Worlds (Capcom ; 2011). Enfin, un des costumes du personnage de Nemesis dans le jeu vidéo Ultimate Marvel vs. Capcom 3 (Capcom ; 2011) se base sur l’Homme-Chose.

Essential Man-Thing, vol.1
Marvel Comics, décembre 2006
544 pages, env. 30 € (occasions seulement)

– chronique du tome suivant : Essential Man-Thing, vol.2
– la fiche du personnage sur le wiki de Marvel Universe (en)
– la fiche biographique du personnage sur Marvel World
– l’index des parutions sur Grand Comics Database (en)


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