Archive for the 'Essais' Category



Lexik des cités

Couverture du dictionnaire Lexik des cités illustré« J’suis en pit », « Lui, c’est un 100 % roro », « J’ai invité mes sauces au barbecue », « Laisse tomber, il a toyé tout le monde ! », « Aujourd’hui je rince un grec », « Je suis yomb de toi »…

Vous avez tout compris ? Non ?
C
‘est exactement pour cette raison qu’un groupe de jeunes originaires d’Evry a imaginé ce Lexik des cités illustré, bien différent des dictionnaires classiques. Pour que tous les durons autour d’eux puissent enfin comprendre leurs expressions et mieux les interpréter ! Voici la peinture d’une banlieue qui déchire, drôle et optimiste, où le langage est coloré et va du verlan à la métaphore, en passant aussi bien par l’arabe, l’africain, l’argot, le gitan que par… l’ancien français !

Nul n’ignore plus que les « quartiers », les « cités », les « banlieues » souffrent d’une réputation calamiteuse. Trop souvent présentés comme des zones de non-droits où ne règnent que la violence et les trafics en tous genre, en général par des médias en quête de ce sensationnalisme qui garantit une certaine audience, ces districts développent en fait leur culture propre depuis un certain temps. Une identité forgée à partir de toutes ces civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Europe de l’Est et d’ailleurs qui trouvèrent là un creuset où couler cet alliage dont on n’a pas encore pleinement mesuré la richesse. Et pour cause : à force de les taxer de ghettos, on finit par oublier qu’ils sont habités par des gens comme les autres.

Car c’est surtout l’intégration qui caractérise cet ouvrage. La juxtaposition de sensibilités, d’inspirations, de cultures, d’idées,… venues des quatre coins du monde et qui trouvèrent vite dans leur isolation forcée les conditions idéales pour se mélanger loin du conformisme ambiant si peu porteur d’inventions. Voilà pourquoi les différents termes et expressions présentés dans ce lexique montrent en fait une diversité tant culturelle que linguistique pour le moins étonnante ; loin des caricatures de certains films et autres spectacles, tous à vocation plus ou moins humoristique mais surtout mal inspirés, on découvre en fait ici les facettes inattendues de gens pleins de couleurs et de musiques – le langage, après tout, reflète la personnalité.

En témoignent d’ailleurs les nombreuses illustrations qui parsèment ce dictionnaire et qui prennent à chaque fois le parti de la joie, de l’humour, de la dérision. Bien loin des clichés sur ces ghettos hantés par le chômage et la haine, victimes de l’oubli et de la loi de la jungle, les « quartiers » tels que présentés ici résonnent en fait de rires et de chansons.

Certains diront que c’est pour exorciser une réalité pas toujours belle à voir, et ils auront peut-être raison. Les autres préféreront se laisser entraîner par ces échos des tam-tams de l’Afrique, et ils n’en auront pas plus tort…

Lexik des cités illustré
Fleuve Noir, septembre 2007
365 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-265-08415-5

– le site officiel de l’association Permis de vivre la ville
quelques exemples de définitions sur L’Internaute
une présentation sur le site de L’Express
– d’autres avis : Les Belles noires, Afrik

Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés

Couverture de l'édition française de l'essai Pourquoi les Japonais ont les yeux bridésLe Japon est un pays riche en contradictions. Jusqu’à aujourd’hui, il fallait, pour le connaître, en passer par les récits de voyages d’Occidentaux perplexes, ou par les traductions d’anciens et grandiloquents ouvrages nippons. Cela dit, ces deux accès à la culture coïncident tellement peu qu’on en vient à imaginer l’existence de deux pays totalement différents. Keiko Ichiguchi nous raconte ici les traditions japonaises les plus bizarres. Installée depuis une dizaine d’années en Italie, elle nous dévoile des curiosités, des légendes urbaines, des traditions, des activités de la vie quotidienne, des festivités, et bien plus encore. Tout cela à travers un journal autobiographique et le regard malicieux d’une vraie Japonaise, qui retourne régulièrement là-bas, mais qui sait aussi prendre le recul nécessaire. Un précieux vade-mecum pour ceux qui ne connaissent pas encore le Japon, pour ceux qui croient le connaître, et pour ceux qui y voient leur « terre promise ».

C’est à travers les 35 chapitres de ce court recueil de miscellanées que Keiko Ichiguchi esquisse un portrait du Japon pour le moins inattendu : tour à tour drôle, poétique et charmant, mais aussi austère, superstitieux et conservateur, l’archipel montre ici des facettes aussi diverses que contradictoires qui illustrent à merveille l’expression bien connue servant à décrire ce pays encore « entre tradition et modernité » – en fait, une terre de contrastes qui persiste à trouver des difficultés à s’inscrire dans l’esprit de ce modernisme imposé par l’occupant américain après la guerre du Pacifique. Chacun de ces très courts chapitres explore l’un des nombreux aspects de cette nation mais en faisant néanmoins un assez net focus sur l’industrie du manga et de l’animation, ce qui n’étonne pas compte tenu de la profession de l’auteur.

Ainsi y trouverez-vous l’occasion d’en apprendre quelques-unes sur la provenance réelle du terme « otaku » et sur la manière dont les japonais l’utilisent vraiment ; sur les foires aux mangas et la façon dont cette culture se vit pointée du doigt par les médias en raison de certains faits divers tragiques auxquels elle fut associée ; sur le marché des mangas amateur et leurs créateurs dont l’ego n’a souvent rien à envier à celui des auteurs professionnels ; sur la troupe de théâtre qu’est la Revue Takarazuka et sur l’effet qu’elle produit chez nombre de jeunes japonaises ; sur l’évolution de la censure au cinéma en raison des doléances d’auteurs étrangers qui refusaient de voir leur œuvre massacrée, ainsi que – surtout – pourquoi les japonais ont les yeux bridés… Et puis bien d’autres choses.

Keiko Ichiguchi fait ici preuve à la fois d’humour et de recul alors qu’elle nous présente son pays, certes merveilleux comme tous les autres mais dont les qualités se voient souvent enjolivées par de nombreux fans d’animes et de mangas parfois trop enthousiastes ou bien qui prennent trop au pied de la lettre certaines choses aperçues dans leurs œuvres favorites. Pourtant, il s’agit bien d’une invitation à la découverte que nous propose ici l’auteur, et non d’une quelconque remise à l’heure des pendules : Ichiguchi n’a pas quitté le Japon car elle ne l’aime pas mais bien parce qu’elle s’y sentait à l’étroit comme mangaka, de sorte que son affection pour son pays transpire à chaque phrase. Et comme elle a appris à raconter, de par sa profession même, on tombe très vite sous le charme…

Ouvrage aussi court que ce que les sujets qu’il aborde sont divers, Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés s’est vite affirmé comme une référence dans la multitude de livres qui permettent de se faire une idée du Japon contemporain, mais sans la froideur intellectuelle qui caractérise souvent ce type de productions. À noter d’ailleurs que cette édition française est enrichie d’une dizaine de courtes bandes humoristiques en fin d’ouvrage, en plus de celles qui se trouvent entre plusieurs chapitres et qui contribuent beaucoup à rendre la lecture très agréable.

Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés, Keiko Ichiguchi, 2005
Kana, collection Kiko, janvier 2007
173 pages, env. 8 €, ISBN : 978-2-505-00038-9

Le Cantique des quantiques : Le monde existe-t-il ?

Couverture de la dernière édition française de l'essai Le cantique des quantiques : Le monde existe-t-il ?Élaborée depuis le début du XXe siècle, grâce au travail de quelques physiciens de génie, la mécanique quantique a des implications philosophiques d’une importance sans précédent dans l’histoire de l’humanité, qui nous obligent à considérer sous un jour nouveau les interrogations métaphysiques les plus traditionnelles.
Pour comprendre ces enjeux, les auteurs de ce livre – devenu un classique depuis sa parution en 1984 – brossent l’histoire de l’élaboration de la théorie quantique et en exposent les principes fondamentaux. Ils le font en termes simples et sans recours aux mathématiques, grâce à des images insolites et des explications à la portée de tous.
Et dans une postface inédite de 2007, ils expliquent les développements récents de la mécanique quantique, et en particulier la très étrange inversion de l’ordre du temps qu’impliquent les expériences « à choix retardé ».

La fin du XIXe siècle vit un aboutissement de cette recherche scientifique entamée lors du siècle des Lumières qui amena nombre des plus grands penseurs de ce temps à croire que la nature avait enfin livré tous ses secrets, à peu de choses près, et qu’une connaissance quasi totale de l’univers serait établie dans un futur très proche ; seules quelques babioles restaient encore à cerner… Puis Albert Einstein (1879-1955) publia sa théorie de la relativité et ouvrit ainsi un nouveau champ de connaissance qui mena peu à peu à échafauder une conception inédite de l’univers : la physique quantique. C’est de ce corpus de savoir dont les auteurs de ce livre parlent, et il en ressort que notre perception de l’univers pourrait très bien être tout à fait erronée.

Encore qu’on pourrait se demander de quel univers on parle, car les explications apportées par les chercheurs à certaines des observations évoquées ici amènent à penser qu’il pourrait très bien y en avoir plusieurs. Ou bien, encore plus vertigineux, que notre propre esprit serait responsable des résultats de ces observations : le résultat des expérimentations effectuées dépendrait donc de celui qui les observe, ce qui contredit bien sûr tous les préceptes de la physique classique stipulant que l’univers existe et se conduit indépendamment de l’observateur ; certains chercheurs n’hésitent d’ailleurs pas à affirmer que l’influence de l’esprit sur ces observations pourraient même traverser le temps afin d’influencer le passé pour modifier le futur…

Bref, ce qui ressort de cet ouvrage, qui ne fait que retranscrire le plus fidèlement possible l’état des connaissances actuelles dans le domaine de la physique quantique, c’est que notre univers tel que nous le percevons, la réalité toute entière pourrait très bien n’être qu’une vaste mais pourtant simple illusion – en un mot comme en cent : une vue de l’esprit.

En d’autres termes, les mots que vous lisez en ce moment même n’existent peut-être que de votre fait. Et si vous sentez à cette idée une immense perplexité vous envahir, ne paniquez pas, c’est tout à fait normal.

Et sans gravité non plus d’ailleurs, car cette perplexité, après tout, pourrait très bien n’être qu’une simple illusion elle aussi…

Le cantique des quantiques : Le monde existe-t-il ?
Sven Ortoli & Jean-Pierre Pharabod, 1984
Éditions La Découverte, collection : La Découverte/Poche, 2007
150 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-707-15348-7

Travailler, moi ? Jamais ! – L’Abolition du travail

Couverture de la dernière édition française de l'essai Travailler, moi ? Jamais !Le maître se délecte de voir l’esclave travailler comme un chien : le temps ainsi approprié non seulement se traduit en profits mais assure son pouvoir. Temps vendu sous le sceau de la résignation, à jamais perdu pour le plaisir et la connaissance, livré au flicage, à la monotonie et aux calculs mesquins. C’est cet esclavage, cette barbarie à visage de robot, sans exemple dans le long cheminement de l’humanité, que dénonce Bob Black dans cette diatribe, déjà traduite en sept langues : un pamphlet roboratif contre la misère et les nuisances du salariat, une ébauche de manifeste pour une révolution ludique et, surtout, le cri d’un vivant qui refuse d’être un zombi. (1)

Si la récente crise financière nous a permis de constater les limites de notre système économique, elle nous a aussi donné la possibilité de comprendre combien le monde du travail est peu à peu devenu pour tous ou presque une abomination sans nom – ce ne sont pas les survivants de chez France Télécom qui me contrediront (2). Et pourtant, un tel constat ne date pas d’hier. Ainsi Bob Black – dans la lignée de bien d’autres, dont certains se verront évoqués ici – écrivit-il cet ouvrage au beau milieu des années 80, alors justement que la politique ultra-libérale basée sur une surexploitation des masses salariales et lancée par le président Ronald Reagan (1911-2004) donnait déjà ses premiers fruits pourris ; et notamment il commençait cet essai dans ces termes :

Nul ne devrait jamais travailler. Le travail est la source de toute misère, ou presque, dans ce monde. Tous les maux qui se peuvent nommer proviennent de ce que l’on travaille, ou de ce que l’on vit dans un monde voué au travail. Si nous voulons cesser de souffrir, il nous faut arrêter de travailler.
Cela ne signifie nullement que nous devrions arrêter de nous activer. Cela implique surtout d’avoir à créer un nouveau mode de vie fondé sur le jeu ; en d’autres mots : une révolution ludique. Par « jeu », j’entends aussi bien la fête que la créativité, la rencontre que la communauté, et peut-être même l’art…

Formulé autrement, Black souhaite remplacer la rigueur et la discipline du travail, dont l’unique fonction consiste à enrichir les grands patrons, par la joie et le plaisir du jeu, qui seul permet véritablement de vivre ensemble heureux. Il ne s’agit pas de ne plus travailler du tout, mais de travailler moins en travaillant mieux et en se consacrant à ce qui s’avère vraiment nécessaire au lieu de produire toujours plus d’inutile dans la spirale infernale de la société de surconsommation. Et surtout de travailler en jouant, c’est-à-dire quand ça nous chante et au rythme qui nous convient le mieux, sans cette coercition au moins sous-jacente qui caractérise notre modernité d’où les plaisirs sont de plus en plus absents.

Pour autant, L’Abolition du travail ne se résume pas à un pamphlet contre la technologie et la mécanisation, mais contre ceux qui utilisent ces progrès bien réels pour nous manipuler en nous berçant des visions d’un futur plus beau qui non seulement se fait toujours attendre mais s’avère en fait toujours plus cauchemardesque à chaque jour nouveau… Ou quelque chose de cet ordre. Black, ici, ne fait pas dans la diatribe du fainéant qui condamne l’effort pour mieux justifier son besoin maladif de farniente ou d’assistanat, il nous présente surtout une réflexion politique et sociale sur ce qui nous a amené à accepter ainsi de nous tuer à la tâche alors que le progrès devait nous servir – il ne s’agit pas de dénoncer un complot mais de souligner des travers bien pernicieux de la nature humaine.

Dans ce but, il nous rappelle combien les civilisations primitives, considérées par nous comme archaïques et stupides, consacraient au moins le quart de leur temps au repos, si ce n’est plus. Temps de repos qui s’est réduit comme peau de chagrin au nom de la productivité dès lors que celle-ci se vit confiée à des machines – à juste titre considérées comme infatigables, alors que les employés qui les manipulaient restaient bien loin de ce compte : ceux d’entre vous qui travaillent sur ordinateur savent de quoi je parle… Citant Socrate, pourfendant Marx, faisant l’apologie de cet anarchisme qui caractérise sa pensée, Black n’y va pas par quatre chemins pour dénoncer l’absurdité de notre système dont il souligne les accents fascistes – ou assimilés.

Tous ceux d’entre vous qui se sont un jour demandés pourquoi ils doivent perdre leur vie à la gagner trouveront ici quelques explications. De même pour tous ceux qui ne comprennent pas pourquoi ils se retrouvent en négatif à la fin du mois alors qu’ils bossent comme des dingues. Le climat politico-économique et social de ces derniers temps se verra ainsi éclairé d’un jour nouveau…

D’ailleurs, il n’est nul besoin de courir chez votre libraire, car l’intégralité de l’édition française de ce texte libre de droit se trouve justement disponible ici même (et une version .pdf est consultable ).

Bonne lecture !

(1) ce résumé est tiré du quatrième de couverture de la première édition française de cet ouvrage parue chez Esprit frappeur en décembre 1997 (ISBN : 978-2-844-05000-7).

(2) sur la généralisation de telles pratiques au sein de l’univers professionnel au sens large, le lecteur curieux se penchera avec bonheur sur le documentaire en trois parties La Mise à mort du travail (Jean-Robert Viallet ; 2009), lauréat du Prix du public à l’édition 2009 du Festival Filmer le Travail.

Notes :

Je ne saurais trop conseiller de compléter la lecture de ce texte par celui, tout autant instructif, de Paul Lafargue (1842-1911), émule et gendre de Karl Marx qui en son temps déjà faisait l’éloge de la paresse avec une pertinence et une finesse d’esprit rares mais aussi un regard profondément acéré sur son époque, à travers son essai Le Droit à la paresse (1880) disponible chez Mille et une nuits (septembre 2000, 79 pages, ISBN : 978-2-910-23330-3) ou bien en ligne juste là.

Sur le thème du « travailler moins pour travailler mieux », le mouvement altermondialiste Bizi ! propose lui aussi une présentation détaillée de ses réflexions sur la place du travail dans notre société actuelle ainsi que sur des pistes pour revenir à un monde professionnel plus respectueux de chacun : vous pouvez lire en ligne leur très court essai Travailler une heure par jour en cliquant ici.

Travailler, moi ? Jamais ! (The Abolition of Work), Bob Black, 1985
L’Insomniaque, 2010
63 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-915-69451-2

Yokai Attack!

Couverture de l'édition américaine de l'essai Yokai Attack!: The Japanese Monster Survival GuideComment échapper à un arbre à visage humain ?

Vous voulez garder votre maison à l’abri du Suceur de Tuyaux de Salles de Bain ?

Il vous faut aller à un rendez-vous avec une femme dont le cou ferait honte à un anaconda ?

Oubliez Godzilla. Oubliez les monstres géants réduits en charpie à coups de karaté par les incarnations en série d’Ultraman, de Kamen Rider et des Power Rangers. Oubliez les Pokémon. Oubliez Sadako dans The Ring et le gamin tout pâle fouteur de jeton dans The Grudge. Oubliez tout ce que vous savez sur les bestiaires fantastiques du Japon. Les yokai sont les plus effrayantes des créatures japonaises dont vous entendrez parler, et il est plus que temps qu’ils obtiennent la reconnaisse qu’ils méritent. (1)

Illustration intérieure du livre Yokai Attack!: The Japanese Monster Survival GuideCe que l’on peut retenir des yôkai, ce sont leurs spécificités. À l’instar de la plupart des créatures légendaires et mythologiques issues de cultures non occidentales, ils ne ressemblent à rien de ce qu’on connaît ici ; au contraire des dieux et demi-dieux grecs ou latins, ou encore germaniques ou celtes, dont la proximité géographique et historique explique leur ressemblance, ou du moins leurs points communs, ces démons, fantômes, elfes ou gobelins – pour autant que ces tentatives de traduction présentent une réelle pertinence – du folklore japonais n’entretiennent aucun point commun, ou alors à peine, avec les créatures surnaturelles « classiques » – ou assimilé.

Illustration intérieure du livre Yokai Attack!: The Japanese Monster Survival GuidePourtant, c’est oublier un peu vite que la soi-disant universalité de notre bestiaire surnaturel occidental tient uniquement dans cette colonisation imposée par l’Europe au reste du monde à partir de la fin du Moyen Âge : si l’Asie s’était livrée à une telle conquête culturelle et économique à notre place, c’est nous qui connaîtrions les yôkai comme le reste du monde connaît aujourd’hui les vampires et les loup-garous – sans oublier les autres… Encore que ces monstres venus d’Europe restent encore assez mal connus en Asie et conservent une bonne partie de cet exotisme, ou assimilé, que nous autres occidentaux pouvons attribuer à ces êtres surnaturels que sont les yôkai.

Illustration intérieure du livre Yokai Attack!: The Japanese Monster Survival GuideMais à cet exotisme se combine un autre aspect moins souvent souligné par les commentateurs comme par les spécialistes historiens : celui que je qualifierais de psychologique, faute d’un meilleur terme, car cet angle d’étude peut se montrer assez révélateur sur l’esprit de la nation dont on examine les mythologies, sur sa mentalité, son mode de pensée, bref son identité profonde – mythes et légendes, en effet, s’avèrent souvent explicites sur certains rapports qu’entretient une civilisation avec le monde qui l’entoure : ainsi, ils permettent de se faire une représentation somme toute bien assez instructive de cette culture… Et les yôkai donnent une image bien précise du Japon.

Illustration intérieure du livre Yokai Attack!: The Japanese Monster Survival GuideLes auteurs de cet ouvrage l’évoque dès la préface du livre d’ailleurs, et les connaisseurs de l’histoire de ce pays ne s’étonneront pas de la voir prendre l’allure de cet animisme qui sert de clé de voute à la religion emblématique du Japon : le shintoïsme. Les yôkai restent donc avant tout des manifestations des éléments de la nature, au sens le plus large du terme, mais aussi – ce qui est moins attendu – des créations de la main humaine assez anciennes pour avoir développé une vie propre, soit un aspect somme toute assez typique de cette civilisation qui reste encore très patriarcale – et dont nombre de yôkai, d’ailleurs, personnifient leur crainte des femmes. Entre autres.

Illustration intérieure du livre Yokai Attack!: The Japanese Monster Survival GuideEn raison de ces racines animistes, cette mythologie japonaise comprend un nombre incalculable de créatures. De sorte que les auteurs de Yokai Attack! n’ont pu choisir l’exhaustivité ; au lieu de ça, ils ont préféré l’emblématique. Voilà pourquoi les spécialistes des productions japonaises, quel que soit leur média, y trouveront des figures familières, ou en tous cas assez voisines de celles qu’ils connaissent. Je vous en laisse la surprise. Les autres y trouveront la possibilité de s’initier à la culture traditionnelle de l’archipel à travers un de ses aspects les plus typiques – dans l’esprit comme dans l’apparence, qui d’ailleurs n’est pas sa composante la plus commune.

Le tout complété à merveille par les illustrations très explicites de Tatsuya Morino qui permettent de se faire une représentation tout à fait claire de créatures dont, pourtant, la nature surnaturelle les rend particulièrement difficiles à décrire en détail – ce qui fait une excellente raison supplémentaire de vous pencher sur cet ouvrage décidément très recommandable.

Illustration intérieure du livre Yokai Attack!: The Japanese Monster Survival Guide

(1) la traduction de ce quatrième de couverture est de votre serviteur.

Notes :

N’ayant pas pu trouver l’opportunité de l’indiquer dans le corps de cette chronique, je vous le précise ici : cet ouvrage n’est pour le moment disponible qu’en anglais et sans aucun prévision de publication en France, en tous cas à ma connaissance. Les lecteurs désireux de se pencher sur un livre similaire en français pourront s’intéresser à Yôkai : Dictionnaire des monstres japonais (Shigeru Mizuki ; 2008), disponible en deux volumes chez Pika Édition.

Yokai Attack!: The Japanese Monster Survival Guide, Hiroko Yoda & Matt Alt
Kodansha International Ltd, 2008
192 pages, env. 10 €, ISBN : 978-4-770-03070-2

Nouveau Dictionnaire de mythologie celtique

Couverture de l'essai Nouveau dictionnaire de mythologie celtiqueJean Markale est le plus grand spécialiste des Celtes auxquels il a consacré de nombreux ouvrages. Ce Nouveau Dictionnaire de Mythologie celtique couronne donc les cinquante années de recherches qu’il a menées sur les textes fondateurs, les contes traditionnels ou les découvertes archéologiques. Le lecteur y retrouvera les innombrables personnages, dieux et héros, qui peuplent les célèbres légendes, complètement oubliés ou très connus (Lancelot, Merlin, Arthur, Guenièvre, etc.), les lieux qu’ils ont habités, les sanctuaires, les symboles, les cérémonies et les rites (Beltaine, Samain, la cueillette du gui…). Cette véritable somme, accessible à tous, permettra à chacun de retrouver l’une des racines les plus profondes et les plus mystérieuses de la culture française.

À travers leurs mythes et leurs légendes, les civilisation d’antan alimentent nos rêves et notre imagination. En narrant les exploits et les combats de héros qui symbolisent souvent ce qu’il y a de plus pur dans les valeurs humaines, ces récits de quêtes et de vaillance permettent aux jeunes esprits de se forger une vision du monde en accord avec les notions de justice sur lesquelles reposent toutes les civilisations. Mais ils permettent aussi de mieux saisir les spécificités d’une société donnée, celle qui a engendré ces contes, et ainsi ses aspirations et ses valeurs,… Bref, les mythologies constituent souvent une clé de prédilection pour l’étude d’une culture dans son évolution au cours de l’Histoire – et pour autant qu’on parvienne à ne pas perdre de vue le fossé qui sépare ces fictions de la réalité qu’elles illustrent.

On peut citer par exemple Siegfried de Xanten, héros de la mythologie nordique et figure centrale de la Chanson des Nibelungen. Beaucoup d’historiens voient dans Siegfried, et en particulier dans son combat contre le dragon Fáfnir, une transcription dans le domaine de la légende de faits historiques bien réels ; en l’occurrence, la bataille de Teutobourg, menée en l’an 9 par Caius Julius Arminius : fils d’un chef de guerre germanique, il devint otage et fut élevé à Rome comme un romain avant de revenir en Germanie en tant qu’homme de confiance du gouverneur local alors qu’il organisait en parallèle une rébellion contre l’occupant ; ses troupes – image de Siegfried – écrasèrent trois légions romaines – métaphore de Fáfnir – lors de la bataille déjà évoquée et cet événement crucial de l’histoire de la Germanie se transmit oralement au fil des siècles en se fixant peu à peu sous la forme d’une légende.

Ce sont des liens semblables entre réalités historiques et récits légendaires que nous présente Jean Markale dans ce Nouveau Dictionnaire de mythologie celtique. Ainsi pourrez-vous y lire les histoires abrégées – et supposées, en se basant sur ce qu’on a pu en reconstituer – des personnages bien réels qui inspirèrent des héros tels que le roi Arthur, l’enchanteur Merlin ou le chevalier Lancelot du Lac. Mais vous aurez aussi l’occasion d’apprendre quelle est la véritable nature du Saint Graal, au moins sur le plan symbolique, que la confrérie de la Table ronde avait un ancêtre appelée la Branche Rouge, et dont les héros ne plaisantaient pas, ou encore que la reine Guenièvre ne trompait pas Arthur juste avec Lancelot puisqu’elle s’assurait la loyauté de ses guerriers en leur prodiguant « l’amitié de ses cuisses » – entre autres…

Mais puisqu’il s’agit d’un dictionnaire et non d’une encyclopédie, n’escomptez pas y trouver de longs essais. Au lieu de ça, vous devrez vous contenter de courtes entrées, plus longues qu’une simple définition mais ne dépassant pas quelques lignes à peine la plupart du temps – à l’exception des figures et éléments majeurs, qui méritent plus de place. Cette brièveté des textes permet néanmoins une lecture facile de l’ouvrage : la plupart des entrées proposant des termes-clé à travers lesquels poursuivre la quête d’informations à quelques pages d’intervalle à peine, on apprend beaucoup en peu de temps – souvent d’ailleurs en retombant sur les mêmes termes, comme un serpent qui se mord la queue.

Si ce Nouveau Dictionnaire… ne s’affirme pas comme un ouvrage d’étude à proprement parler, il constitue malgré tout une synthèse éclairée et reste ainsi un guide idéal dans lequel picorer des informations ponctuelles qui, une fois mises bout à bout, permettent de se faire une représentation de la civilisation celtique non seulement informative mais aussi intrigante – ce qui donne la possibilité d’aborder ensuite, et dans la sérénité, des ouvrages à la fois plus longs et plus pointus.

Nouveau Dictionnaire de mythologie celtique, Jean Markale
Pygmalion, 1999
246 pages, env. 19 €, ISBN : 978-2-857-04582-3

SF : la science mène l’enquête

Couverture du livre SF : la science mène l'enquêteExpression de l’imaginaire qui met la science en scène, la science-fiction questionne le réel et s’intéresse aux conséquences sociales des progrès techniques et scientifiques. À défaut de pouvoir se livrer à des expériences en vraie grandeur, elle explore le champ des possibles grâce à des expériences de pensée. C’est peut-être dans cette capacité à interroger le réel par la pensée, en se posant la languissante question « Et si… ? », que se trouve le lien secret qui unit science et science-fiction. Après Tintin, Superman et Star Wars, Roland Lehoucq se propose d’analyser les grands thèmes de la science-fiction grâce aux outils de la physique. Bien sûr, il n’est nullement question de briser, avec cette analyse scientifique, la part de rêve inhérente à toute œuvre imaginaire, mais de porter un autre regard sur elle, plus dynamique, en cherchant à comprendre l’envers du décor grâce à la science. Et de tenter de répondre à toutes les questions que posent ces explorations extraordinaires : pourra-t-on aller au centre de la Terre ? voyager dans le temps ? parcourir la galaxie ? Et que se passerait-il si la Terre était ailleurs ? et s’il y avait vraiment une cinquième dimension ?…

Comme le terme même de science-fiction l’implique, ce genre littéraire entretient depuis ses débuts un commerce étroit avec la science. Si cet aspect décourage souvent les lecteurs qui possèdent peu d’affinités avec ce champ d’études, les autres y trouvent au contraire une stimulation intellectuelle qui constitue souvent le premier intérêt qu’ils attribuent à la science-fiction, et qui les pousse à continuer à en lire ; il arrive plus souvent qu’on le croit, d’ailleurs, qu’une vocation scientifique naisse de cet intérêt, et une fois au moins une telle passion parvint à changer le monde : quand De la Terre à la Lune (1865), le roman de Jules Verne, inspira le jeune Wernher von Braun à se lancer dans les travaux qui devraient par la suite l’amener à développer pour la NASA la fusée Saturn V avec laquelle le programme Apollo permit à des hommes de marcher sur la Lune ; on devrait pouvoir trouver d’autres exemples comparables sans trop de difficulté mais ce n’est pas le propos de cette chronique.

Cependant, si de nombreux auteurs de science-fiction possèdent un bagage scientifique et technique souvent plus que bien conséquent, de par leur profession ou leur formation même, leur œuvre ne reflète pas toujours l’exactitude de ce domaine : il arrive que certains détails soient en quelque sorte exagérés pour mieux servir l’aspect littéraire de leur récit. A contrario, certaines de leurs idées précédent parfois des inventions qui ont beaucoup contribué aux progrès sociaux – bien que d’une manière jamais aussi spectaculaire que celle décrite dans le paragraphe précédent… Dans les deux cas, le profane comme l’initié se trouvent bien en peine de démêler le vrai du faux, le phantasme du possible, et le rêve du réel – à travers ces doutes et ces zones d’ombre, la science-fiction se voit bien malgré elle encourager les spéculations exagérées de certains aficionados un peu trop enthousiastes mais aussi l’incrédulité, voire le mépris de ses détracteurs.

Roland Lehoucq se propose ici de faire un tri dans certains des truismes du genre. Épaulé par une formation scientifique d’astrophysicien qui travaille au Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) mais qui enseigne aussi à l’École polytechnique dans les cours de relativité restreinte et de physique nucléaire, il se passionne pour la diffusion des connaissances – comme l’illustre très bien le nombre conséquent de ses publications de vulgarisation scientifique. Et puisqu’il est très pédagogue, ses explications passent comme une lettre à la Poste ; dans le pire des cas, quelques schémas très simples et très clairs éclairent son texte en un coup d’œil ; en fait, au contraire d’autres ouvrages, celui-ci se montre tout à fait abordable par les profanes. Et, cerise sur le gâteau, Roland Lehoucq fait preuve de beaucoup d’humour.

C’est dans cette franche bonne humeur que vous aurez l’occasion d’apprendre – outre les quelques exemples cités dans le quatrième de couverture reproduit ci-dessus en italique – comment fonctionne le principe d’un ascenseur spatial, s’il est envisageable d’explorer l’intérieur d’un trou noir, quelle taille maximale peuvent atteindre des êtres vivants, si les pouvoirs de certains super-héros ne sont pas plutôt un fardeau, comment fonctionne le terraformage qui permet de rendre l’atmosphère des autres planètes respirable par des êtres humains, si les univers parallèles entrent vraiment dans le registre du possible, quel est le niveau de réalisme du vaisseau extraterrestre dans le roman Rendez-vous avec Rama, et des tas d’autres choses tout autant passionnantes…

En fait, SF : la science mène l’enquête dépasse assez vite le cadre des explications et des justifications pour entrer de plein pied dans celui de la vulgarisation scientifique : au final, c’est surtout un ouvrage de découverte pour une meilleure compréhension du monde et du réel – soit un livre tout à fait recommandable pour tous les esprits curieux.

SF : la science mène l’enquête, Roland Lehoucq
Le Pommier, collection Essais, avril 2007
245 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-746-50283-3

Nanomonde

Couverture du livre de vulgarisation scientifique Nanomonde : des nanosciences aux nanotechnologiesQu’est-ce que le nanomonde ?

C’est le monde des objets dont la taille est environ 10 000 fois plus petite que l’épaisseur d’un cheveu. À l’échelle du nanomètre (le milliardième de mètre) certains phénomènes et effets sont inattendus, parfois fascinants.

Pourquoi le préfixe nano est-il de plus en plus souvent associé aux sciences et aux technologies ? S’agit-il vraiment, comme certains le déclarent, d’une révolution scientifique, d’une rupture technologique ? Ou, plus simplement, d’une nouvelle étape de l’évolution vers la miniaturisation ?

Sans utiliser de notions scientifiques ardues ni de termes techniques complexes, cet ouvrage présente le nanomonde et répond à ces questions. Il met en lumière un large éventail d’applications, de l’électronique à la médecine, en passant par la protection de l’environnement et les économies d’énergie. Certaines de ces applications sont déjà présentes autour de nous, et le potentiel de développement des nanosciences et des nanotechnologies est considérable.

Nos sociétés auront à faire des choix pour que ces évolutions soient équilibrées et raisonnées. Destiné à un large public, ce livre a pour ambition de contribuer à l’information sur ces nouveaux enjeux de société.

Il m’est arrivé d’évoquer les nanotechnologies dans une chronique précédente portant sur l’ouvrage longtemps resté la principale référence dans le domaine. Si Nanomonde : Des nanosciences aux nanotechnologies se penche sur le même sujet, c’est néanmoins avec un écart de près de 20 ans, soit un intervalle de temps bien suffisant pour que des ingénieurs et des chercheurs aient tenté de mettre en pratique certaines des possibilités avancées par K. Eric Drexler dans son livre déjà mentionné. Roger Moret nous fait ici un premier bilan des résultats de ces recherches, et le premier constat qui en résulte est que ce pari reste loin d’être gagné…

Il faut dire aussi que quand la physique quantique se mêle à des expérimentations, les choses deviennent vite compliquées – simple question d’« Effet tunnel », entre autres inconvénients typiques des quanta. Mais il faut surtout se rendre à l’évidence : la théorie demeure incapable d’anticiper toutes les subtilités de la réalité. De sorte qu’en dépit du travail de théorisation tout à fait admirable de Drexler, et qui a suscité de nombreuses vocations sans lesquelles notre compréhension du monde serait demeurée bien plus restreinte qu’elle ne l’est aujourd’hui, les époustouflantes avancées techno-scientifiques qu’il évoquait dans son livre se cantonnent au domaine du « rêve ».

Ce qui ne veut pas dire que les nanotechnologies en elles-mêmes constituent une impasse, bien au contraire : elles s’avèrent juste un peu plus compliquées à domestiquer que ce qu’on aurait pu croire. De ces diverses techniques, qui vont de l’observation à la manipulation en passant par la localisation et la mesure, Roger Moret propose une liste bien sûr très loin de l’exhaustif mais qui a le mérite de se situer dans les limites du factuel, du tangible. C’est l’occasion pour le lecteur de comprendre combien ce nouveau champ d’étude et d’expérimentation s’avère aussi fondamentalement différent de tous ceux qui l’ont précédé – de par l’instrumentation même qu’il requiert.

Mais c’est aussi à travers une brève présentation de ce « nanomonde » et de l’utilité qu’il représente que brille cet ouvrage : Roger Moret ne se contente pas ici de lister les méthodes, mais bien d’expliquer pourquoi on les a développées – en d’autres termes, il nous explique pourquoi ces nanotechnologies sont un des champs d’étude les plus importants de l’avenir : loin de l’utopie d’une corne d’abondance trop souvent annoncée, il s’agit surtout d’un des meilleurs moyens de produire des matériaux toujours plus robustes à un coût toujours moindre et dans des conditions de fabrication toujours plus sûres pour les techniciens comme pour l’environnement.

Bref, c’est un élément prépondérant des progrès technologiques, et donc sociaux, de l’avenir immédiat. En sont témoins les quelques réalisations parvenues depuis peu non dans le registre du banal mais au moins dans celui du réalisable : nanotubes de carbone, 100 fois plus résistants que l’acier mais six fois plus légers et plus flexibles ; autonettoyant nanomètrique, qui empêche la saleté et la poussière de s’y fixer ; colle sans adhésif, basée sur des films de polymères tapissés de poils de taille submicromètrique ; capteurs et filtres anti-polluants améliorés par nanostructuration ; perfectionnement des panneaux photovoltaïques ou de la thermoélectricité,…

Et il ne s’agit que de ce qui est actuellement réalisable, non de ce que l’avenir nous réserve mais dont l’auteur nous présente néanmoins les possibilités les plus à même de se concrétiser effectivement d’ici très bientôt. Il reste encore à répondre à la question la plus importante : qu’en ferons-nous ? Voilà pourquoi les derniers chapitres concernent les problèmes éthiques ainsi que les débats et choix de société qui s’imposeront eux aussi. Tôt ou tard.

Car c’est bien connu : on n’arrête pas le progrès…

Nanomonde : Des nanosciences aux nanotechnologies, Roger Moret
CNRS Éditions, collection Nature des sciences, 2006
95 pages, env. 15 €, ISBN : 978-2-271-06468-4

L’Âge d’Or de l’Aviation

Couverture de l'édition française de L'Âge d'Or de l'AviationDepuis toujours, le rêve du vol en apesanteur a nourri l’imagination de l’homme. L’histoire des débuts de l’aviation conte les aventures de ces scientifiques amateurs, pilotes casse-cou et génies visionnaires qui ont rendu ce rêve possible.

L’ÂGE D’OR DE L’AVIATION relate l’évolution du vol motorisé de sa naissance à son développement autour des années 1920 et 1930, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les frères Wright, qui perfectionnèrent l’aérodynamique du planeur à ailes fixes et firent d’une construction en bois et coton un véritable appareil capable de voler, ouvrirent la voie à l’aviation moderne. Audace et persévérance furent nécessaires pour faire de l’aviation une entreprise commerciale. C’était l’époque où l’Aérospatiale et les lignes de voyageurs, toutes récentes, subjuguaient le monde et où l’homme semblait accomplir de véritables miracles technologiques. Les combats et les bombardements aériens entrèrent en scène au cours de la Première Guerre mondiale, modifiant définitivement les techniques de guerre. Aventurières et aventuriers ouvrirent bientôt de confortables liaisons aériennes transcontinentales et intercontinentales.

Illustration intérieure de L'Âge d'Or de l'AviationAinsi, ce qui semblait jadis utopique est devenu une réalité ordinaire. L’innovation permanente permit d’arriver à un trafic aérien confortable et rapide grâce à des appareils comme le Graf Zeppelin, les grands hydravions Clipper et enfin le premier avion véritablement moderne, le Tin Goose de Ford. En 1933, Boeing mit au point son monoplan bimoteur entièrement métallique, le Boeing 247, inaugurant l’ère moderne d’un transport aérien sûr, annonciateur de l’âge de l’espace.

Ce livre raconte un rêve. Celui, bien longtemps considéré comme impossible à réaliser, de voler. Depuis l’antiquité au moins, dans le mythe d’Icare, jusqu’aux projets visionnaires de Léonard De Vinci et au-delà, ce désir a habité l’homme. Peut-être parce qu’il pensait que dans le ciel demeurait les dieux qu’il voulait égaler, ou bien plus simplement parce qu’il jalousait les oiseaux. Toujours est-il qu’il n’existe aucune civilisation, aucune culture où le rêve de voler ne trouve pas sa place sous une forme ou une autre. C’est un désir en quelque sorte éternel, et sous certains aspects une définition du genre humain.

Illustration intérieure de L'Âge d'Or de l'AviationVoilà ce qui ressort de ce splendide mais hélas bien trop court ouvrage de Katherine S. Williamson : le rêve comme moteur essentiel du progrès technologique, et donc – par extension – des bouleversements sociaux ; car en dépit de ce qu’en pense certains idéalistes peut-être un peu trop focalisés sur le spirituel, ce qui ne constitue en aucun cas un jugement de valeur, les technologies ont toujours été, sont encore, et resteront toujours un facteur d’évolution des sociétés : il en est ainsi depuis qu’on a appris à tailler des silex… Et, dans le cas qui nous occupe ici, c’est de voir comment ce rêve a su triompher des formidables défis techniques indispensables à sa construction qui s’avère le plus fascinant.

Quand on sait que les premiers à quitter le sol à bord d’un plus lourd que l’air étaient de simples fabricants et vendeurs de bicyclettes, on reste songeur. Ces deux frères étaient-ils si géniaux que ça, ou bien le problème était-il en fait aussi facile à surmonter ? Un peu des deux, certainement… À moins qu’ils aient été obsédés par ce rêve de s’affranchir de la gravité pour évoluer dans le ciel comme des oiseaux entièrement libres de leurs mouvements ; l’esprit se montre souvent capable de miracles, toute l’Histoire en témoigne – de même que la psychiatrie d’ailleurs. Et puis on sait bien que les inventeurs se montrent toujours un peu fous : comment pourraient-ils penser l’impensable sinon ?

Illustration intérieure de L'Âge d'Or de l'AviationBref, outre un panorama sommaire – même si tout aussi instructif que fascinant – de l’aube de l’aviation, cet ouvrage nous démontre, au moins implicitement, que les plus grands défis techniques peuvent toujours être surmontés – même s’il faut à cet effet disposer du grain de folie nécessaire, ainsi que d’une bonne dose de patience : des millénaires de progrès furent nécessaires pour gagner celui-ci après tout. Voilà ce qui se dégage de ce livre en fin de compte : sans rêves, sans désirs, aussi délirants soient-ils, il n’y a rien ; les rêveurs comme les insatisfaits, les fous comme les poètes restent les plus à même de faire évoluer le monde, de le transformer.

Ce que, du reste, on sait depuis longtemps, mais c’est là le genre de rappel qui mérite d’être répété – surtout par les temps qui courent où un certain conservatisme aux nets relents d’archaïsme empuantit l’atmosphère… Et d’autant plus que, dans le cas précis de cet ouvrage, le rappel se trouve très abondamment illustré par des photographies, des réclames et des œuvres d’art d’époque dont le charme suranné a ce petit quelque chose d’inestimable.

Pour les amoureux d’avions anciens comme pour les nostalgiques d’antan, ou plus simplement les curieux quant aux origines de l’aviation moderne, ce livre sera un enchantement.

Illustration intérieure de L'Âge d'Or de l'Aviation

L’Âge d’Or de l’Aviation (The Golden Age of Aviation)
Katherine S. Williamson, 1996
MLP Éditions, 1998
79 pages, env. 15 €, ISBN : 2-7434-1047-7

The High Frontier: Human Colonies in Space

Couverture de la 3ème édition américaine de l'essai The High FrontierAu milieu des années 70, le professeur de physique Gerard K. O’Neil, à présent disparu, publia son livre The High Frontier. Il y établissait un plan de route possible pour l’installation d’habitats hors de la Terre. Pour O’Neil, l’avenir se montrait aussi positif que motivant, et ses astronautes ressemblaient à vous et moi. Il croyait au pouvoir d’individus capables de bâtir des poches de vie dans un système solaire largement hostile, et il nous expliquait comment une telle vision pouvait devenir possible… (1)

À l’heure où la raréfaction à venir des ressources nous amènent à échafauder de nouveaux paradigmes sociaux, il peut être bienvenu de se rappeler qu’une grande partie de ce travail a déjà été effectué il y a maintenant près de 40 ans par le docteur Gerard K. O’Neill de la prestigieuse université de Princeton. À cette époque, les exploits de Youri Gagarine et de Neil Armstrong s’inscrivaient dans l’histoire récente et laissaient penser que l’espace tout entier se trouvait à notre portée. C’est dans cet état d’esprit que Gerard O’Neill échafauda son projet de colonisation de l’orbite terrestre – même si sa formation de physicien l’incitait à bien plus de prudence que beaucoup d’autres dans de telles projections.

Vue d'artiste de l'intérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

D’ailleurs, il ne se lança pas dans cette réflexion de son propre chef mais à la demande de la NASA, ce qui laisse supposer une étude du plus grand sérieux. Cependant, le problème de départ ne consistait pas à proposer un moyen de concrétiser les rêves de la science-fiction mais bel et bien à trouver une réponse à l’impasse de l’exploitation à outrance des ressources naturelles en énergie et en matières premières – une préoccupation de premier plan dans la communauté scientifique dès les années 60. La réponse d’O’Neill à cette problématique a de quoi surprendre car il propose de conquérir l’orbite proche, donc le ciel, en réponse à la disparition de minerais et d’énergies fossiles, c’est-à-dire des éléments du sous-sol…

Vue d'artiste de l'intérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

En fait, O’Neill n’avait pas perdu de vue que c’est bien au-delà de l’atmosphère terrestre qu’on trouve en abondance les matières premières et l’énergie – respectivement, dans les astéroïdes géocroiseurs et la lumière du soleil. Au contraire des panneaux photovoltaïques que nous connaissons tous à présent, la vision d’O’Neill consiste à aller chercher cette énergie là où elle ne se trouve pas filtrée par les différentes couches de gaz atmosphériques qui nous protègent d’une grande partie des rayons cosmiques, c’est-à-dire de leur puissance, mais là où elle est la plus forte – dans l’espace, où les rayonnements solaires sont bien plus abondants et surtout permanents. Quant aux astéroïdes, ils représentent une quantité de minerais bruts équivalente à plusieurs fois celle de la Terre…

Vue d'artiste de l'extérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’extérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Mais, comme c’est souvent le cas avec la science, dont la réponse à une question amène la plupart du temps dix autres questions supplémentaires, cette solution présente elle aussi son cortège de contraintes. Les satellites chargés de récolter cette énergie exigent une maintenance permanente compte tenu de la vaste quantité de micro-débris qui pullulent dans l’orbite de la Terre ; et comme envoyer des équipes de réparation à intervalles réguliers reviendrait bien trop cher, le plus simple consiste en fait à les y installer de manière permanente – ce qui soulève un autre problème, bien plus préoccupant : l’espace restant le milieu le plus hostile à la vie qui soit, une simple station spatiale ne suffit pas…

Maquette d'une colonie de type Sphère Bernale (NASA Ames Research Center)

Maquette d’une colonie de type Sphère Bernale (NASA Ames Research Center)

Bref, il faut des villes entières dans l’espace, construites à partir de minerais extraits de la Lune comme d’astéroïdes errants, et habitées par des techniciens capables non seulement de maintenir ces cités en bon état mais aussi par les éleveurs et les agriculteurs qui pourront les nourrir – sans oublier le cortège obligé de médecins, d’administrateurs, d’industriels, d’ouvriers, etc. Des villes sous forme de vastes sphères plus ou moins allongées, voire de gigantesques cylindres de plusieurs dizaines de kilomètres de long et d’une demi-douzaine de diamètre, qui génèrent une gravité artificielle en tournant sur leur axe longitudinal – par force centrifuge donc – et dont le revêtement de métal protège ses habitants des rayons cosmiques.

Vue des modules agricoles d'une Sphère Bernale (NASA Ames Research Center)

Vue des modules agricoles d’une Sphère Bernale (NASA Ames Research Center)

Il s’agit donc ni plus ni moins que de coloniser l’espace proche. Encore une fois, non pour flatter les rêves des auteurs de science-fiction mais pour répondre à ce qui reste à la fois le plus grand défi et la plus grande menace que connaît actuellement la race humaine. C’est une question de survie pour celle-ci en fait, c’est-à-dire – au-delà de l’aspect monumental de l’entreprise – une simple question de bon sens. Ou du moins quelque chose de cet ordre. Un défi que nous aurons à affronter un jour ou l’autre, car les ressources de notre monde tant en énergie qu’en matériaux bruts restent aussi finies que la planète elle-même (2) – et cette situation ne s’arrange pas à chaque jour nouveau, bien au contraire…

Vue d'artiste d'une colonie toroïdale (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste d’une colonie toroïdale (NASA Ames Research Center)

Mais si O’Neill nous explique ici, par A + B, pourquoi l’humanité doit quitter son berceau, il nous explique aussi comment y parvenir. Il ne se contente pas de poser le problème sur la table en laissant à d’autres le soin de trouver la solution. Or, les solutions techniques qu’il envisageait au moment de la rédaction de ce livre existaient déjà toutes à l’époque – autrement dit, elles appartiennent de nos jours au registre du banal… De plus, la troisième édition de cet ouvrage s’enrichit de nombreux articles par des spécialistes des technologies de l’aérospatiale (3) qui reviennent sur les idées d’O’Neill en proposant des solutions à la fois encore plus modernes et moins coûteuses.

Vue d'artiste d'une partie d'une colonie toroïdale (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste d’une partie d’une colonie toroïdale (NASA Ames Research Center)

C’est une réalité indiscutable, du moins sur le plan strictement technique : la colonisation de l’orbite terrestre se trouve bel et bien à portée de nos mains, et il n’appartient qu’à nous de décider de la saisir pour trouver enfin la réponse à ce problème des ressources qui, autrement, pourrait bien signifier la fin de la civilisation…

La question qui s’ensuit est simple : qu’attendons-nous ?

Vue d'artiste de l'intérieur d'une colonie toroïdale

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie toroïdale

(1) la traduction de ce quatrième de couverture est de votre serviteur.

(2) à moins qu’on parvienne enfin à surmonter le défi des nanotechnologies, ce qui reste un autre problème…

(3) tels que Peter Glaser, George Friedman, Rick Tumlinson et John Lewis, en plus d’une introduction de Freeman Dyson.

Récompense :

Prix Phi Beta Kappa en 1977, dans la catégorie Science.

Notes :

Le modèle de colonisation spatiale d’O’Neill inspira bien sûr de nombreux auteurs de science-fiction et des œuvres encore plus nombreuses, sur tous les médias : on peut citer en particulier le roman Rendez-vous avec Rama (1973) d’Arthur C. Clarke – qui connaissait personnellement O’Neill, voilà pourquoi son roman parut avant The High Frontier – ainsi que la série TV Babylon 5 (1993-1999) créée par Joe Michael Straczynski mais aussi l’anime Mobile Suit Gundam (1979) de Yoshiyuki Tomino. Le concept du « cylindre O’Neill » est maintenant devenu un élément à part entière du genre.

La première édition de cet ouvrage fut traduite en français et publiée en 1978 sous le titre Les villes de l’espace – Vers le peuplement, l’industrialisation et la production d’énergie dans l’espace (Robert Laffont, collection Les Visages de l’Avenir, 368 pages, ISBN : 2-221-00062-5).

The High Frontier: Human Colonies in Space, Gerard K. O’Neill, 1976
Collector’s Guide Publishing (3ème édition révisée), 2001
184 pages, env. 21 €, ISBN : 1-896-52267-X

– la page web du livre sur le site du Space Studies Institute
– l’avis de la National Space Society
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