Archive for the 'Mangas' Category



Triton, tome 3e

Couverture du troisième tome de l'édition française du manga TritonInfiltré au cœur du palais de Poséidon pour venir au secours de Pipiko, Triton voit son plan tourner court et doit reconsidérer sa stratégie. Il en vient ainsi à retrouver une vieille connaissance de son grand frère adoptif Kazuya, qui a lui aussi besoin de son aide. C’est dans la tentative suivante de Poséidon pour tuer Triton que celui-ci et son nouvel allié trouvent le moyen de résoudre leur problème, mais seulement pour un certain temps : une période pendant laquelle quelques heureux événements secouent le foyer de Triton…

Avec la fin de l’aventure, c’est aussi la fin de la quête qui se présente, et donc la conclusion de l’initiation que celle-ci sous-tendait. Bref, après avoir quitté la mère pour de bon, Triton achève ici de devenir un adulte. Voilà pourquoi, après le plus long passage musclé de tout le récit, se présente un élément narratif certes tout à fait logique compte tenu du scénario tel qu’il s’est déroulé jusqu’ici, mais néanmoins tout autant surprenant ou du moins assez inattendu. Mais si un tel développement propose un enchaînement bienvenu, il introduit aussi la conclusion du récit pris dans son ensemble puisque celui-ci reste entièrement rattaché au personnage de Triton : il faut bien laisser place à un sang neuf après tout…

C’est aussi ce qui permet à Triton d’entrer dans la légende d’ailleurs, et justement à travers ce sang neuf qui devient ainsi son legs à la planète en général mais aussi à sa race jadis exterminée par Poséidon. Ainsi comprend-on mieux pourquoi il cède la place : en demeurant trop longtemps, il prendrait le risque de devenir un nouveau tyran.

Si ce troisième tome clôt le récit, il trouve néanmoins le moyen de le poursuivre, en l’ouvrant dans une direction inattendue qui souligne d’autant plus le statut de héros de Triton – au sens le plus épique du terme.

Ce qui correspond tout à fait à l’inspiration pour le moins classique de cette courte série…

Planche intérieure du troisième tome du manga Triton

Chroniques de la série Triton :

1. tome 1er
2. tome 2nd
3. tome 3e (le présent billet)

Triton, t.3 (Umi no Triton), Osamu Tezuka, 1969
Soleil Productions, collection Soleil Manga, février 2008
317 pages, env. 8 €, ISBN : 978-2-302-00043-8

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Triton, tome 2nd

Couverture du second tome de l'édition française du manga TritonAlors que Triton apprend peu à peu à vivre avec la toute jeune sirène Pipiko, il a la surprise de voir son ancienne camarade de classe Yôko braver une tempête pour rejoindre l’îlot où il vit avec sa nouvelle compagne. Yôko lui explique qu’elle s’inquiète du comportement de son père, riche industriel : celui-ci, en effet, a décidé de donner son plein soutien à Poséidon, l’ennemi juré de la tribu des Tritons qui ordonna jadis leur extermination… Bientôt, Triton doit repousser l’attaque de Talrin, un tueur d’élite de Poséidon.

Ce second tome se place sous le signe du développement, de la maturité qui se construit peu à peu, soit l’élément classique par définition d’un récit se voulant initiatique. Ainsi, la très jeune Pipiko qui a rejoint Triton à la fin du tome précédent se présente-t-elle très vite comme sa prétendante – dès les premières pages de ce volume à vrai dire. C’est une composante peu soulignée de l’œuvre de Tezuka prise dans son ensemble, mais ici comme dans nombre de ses autres productions le sexe transpire presque littéralement de chaque planche – même si de manière sous-jacente au lieu de franchement explicite, comme l’exigent tous les récits qui ciblent la jeunesse…

Voilà comment les quelques brèves scènes de combat qui parsèment ce tome, heureusement avec parcimonie, se différencient de celles des productions shônen : elles soulignent en fait ici l’accès progressif de Triton au rang d’homme adulte capable de défendre son foyer et sa famille plus que le simple développement de sa force brute à travers les rencontres successives d’ennemis toujours plus puissants. Le point culminant de cette maturation se place bien sûr vers le milieu du volume, quand Triton en vient enfin à quitter le giron de sa mère – le symbole se montre aussi transparent que classique.

Quant à celle qui doit remplacer la mère, elle entamera elle aussi sa propre maturation dans ce tome, lors d’un épisode qui ne manque pas d’un certain humour mais que le lecteur saisira bien mieux s’il est adulte – preuve que l’auteur s’adresse ici à tous les publics. Pour autant, et à travers une de ces recettes narratives où Tezuka excelle, cette « promise » se dérobera à lui, ce qui sera pour Triton l’occasion de terminer sa maturation avec une ultime épreuve qui ouvre ce second tome vers le dernier de la série.

On peut souligner que celui-ci se montrera assez haut en couleurs : c’est bien le lot d’une vie d’adultes après tout…

Planche intérieure du second tome du manga Triton

Chroniques de la série Triton :

1. tome 1er
2. tome 2nd (le présent billet)
3. tome 3e

Triton, t.2 (Umi no Triton), Osamu Tezuka, 1969
Soleil Productions, collection Soleil Manga, octobre 2007
295 pages, env. 8 €, ISBN : 978-2-849-46928-6

Triton, tome 1er

Couverture du premier tome de l'édition française du manga TritonAu lendemain d’une violente nuit d’orage, le jeune Kazuya découvre un nourrisson dans une grotte à pied de falaise. Quand il le ramène chez lui, son père le réprimande violemment et exige qu’il s’en débarrasse, mais sa mère veut le garder en dépit des avertissements de l’aïeule qui voit là un enfant maudit par les dieux. C’est alors qu’un séisme ébranle toute la côte et qu’un immense tsunami balaye les habitations des pêcheurs : beaucoup succombent en tentant de protéger les bateaux sans lesquels le village est ruiné.

À présent orphelin de père, Kazuya part s’installer à Tokyo avec sa mère et le bébé inconnu : il espère y trouver du travail afin de nourrir cette famille dont il a maintenant la responsabilité. Mais il apprendra vite que la métropole est une autre forme de jungle…

Si ce récit s’articule autour du thème bien classique de la quête initiatique, celle-ci montre néanmoins une certaine originalité, du moins au début, en arborant un visage double : d’abord celui de Kazuya, et ensuite celui de son jeune « frère » Triton car ce premier volume nous décrit la maturation de l’un puis de l’autre de ces deux personnages. Un procédé narratif pour le moins inhabituel puisque en règle générale un auteur s’attache aux pas du héros principal au lieu de ceux d’un personnage subalterne… D’ailleurs, on en vient presque à se demander si Tezuka savait bien lequel des deux il comptait choisir comme héros véritable quand il s’est lancé dans cette œuvre particulière.

Mais les doutes s’estompent avant d’arriver au milieu du tome : nous suivons bien les pérégrinations de Triton, et l’espèce d’aparté racontant dans un premier temps les péripéties de son aîné s’avère en fait assez vite un procédé narratif qui permet d’éviter un bond trop prodigieux dans le temps dès le début de l’histoire – j’ai vu des scénarios moins habiles, d’autant plus que les deux frères finiront par se retrouver… Ce qui mène Kazuya à prendre la mer s’inscrit dans le registre assez commun des mésaventures d’un paysan qui se rend à la ville, pour reprendre l’énoncé d’un thème narratif classique ; par la suite, le récit s’oriente dans une direction plus inattendue, et notamment en s’intéressant à Triton.

Encore que ce développement semble lui aussi assez classique, au moins sur le plan des idées, et si on tient compte des racines du manga moderne. Car le peuple originel de Triton représente bien sûr le « nouveau » Japon, celui d’après-guerre qui s’est ouvert à la démocratie et à l’industrie en condamnant ainsi la féodalité traditionaliste de l’archipel d’avant les campagnes du Pacifique – ce dernier se voyant symbolisé à travers l’ennemi de la tribu du héros. Le thème reste typique de la culture manga, surtout de la part de Tezuka, et s’avère même assez conservateur en cette fin des années 60 où les jeunes mangakas de l’époque s’orientaient volontiers vers des discours plus ancrés dans une certaine contestation.

Mais en dépit de ce classicisme, cette courte série sort du lot en présentant un scénario assez inhabituel compte tenu de son thème de départ, et dont les ramifications s’orienteront vite dans des directions pour le moins inattendues – ce que la conclusion de ce premier tome montre clairement, et avec un charme d’ailleurs certain, ainsi que beaucoup d’humour. Le lecteur verra aussi que le défi qui attend Triton s’avère en fait bien plus ardu que la norme de ce type de récit, mais sans pour autant recourir à un surenchérissement permanent de l’action comme dans la plupart des shônen.

Le tome suivant nous donnera confirmation de cette direction inattendue à travers un développement du scénario non seulement riche en surprises et en rebondissements mais aussi aux révélations décisives.

Planche intérieure du premier tome du manga Triton

Chroniques de la série Triton :

1. tome 1er (le présent billet)
2. tome 2nd
3. tome 3e

Triton, t.1 (Umi no Triton), Osamu Tezuka, 1969
Soleil Productions, collection Soleil Manga, juillet 2007
294 pages, env. 8 €, ISBN : 978-2-849-46845-6

Chroniques d’Iblard : Le pays des laputas

Couverture du manga Chroniques d'IblardEn une douzaine de courtes chroniques, semées de grenouilles et taupes parlantes, trains sans rails ou personnages portant les noms des héros de Tolkien, Naohisa Inoue nous initie aux mystères du monde d’Iblard, pays rêvé aux formes délicates convoité par des voisins peu scrupuleux. Dans une œuvre d’une qualité graphique exceptionnelle, entre Le Petit Prince et Akira, Naohisa Inoue offre, dans un style inclassable, un aperçu de l’univers fantasmé qui inspire ses principaux travaux de peintre.

Si les adaptations se montrent rarement à la hauteur des œuvres originales dont elles sont tirées, il arrive néanmoins qu’elles leur soient supérieures. C’est particulièrement flagrant avec Iblard Jikan, l’adaptation, par le célèbre Studio Ghibli, de ce manga de Naohisa Inoue ; pourtant, c’est bien ce même Naohisa Inoue qui se trouve à la barre de cette adaptation de son propre manga… La différence réside-t-elle dans le talent des artistes de Ghibli ? Même pas : il travailla avec eux sur le film Whisper of the Heart (Yoshifumi Kondô & Hayao Miyazaki ; 1995), et notamment sur les compositions de fond de la séquence « fantastique » de ce film, celle-là même qui conserve une place de choix chez les fans de cette production…

Planche intérieure du manga Chroniques d’Iblard : Le pays des laputasAussi, et le plus simplement du monde, peut-on conclure que si Inoue fait un très bon peintre, il s’avère malgré tout incapable de tenir un crayon – ce qui est assez peu banal… De toute évidence pur plasticien, un domaine par ailleurs infiniment respectable, sa maîtrise du trait pour le moins lacunaire rend hélas ses dessins brouillons et approximatifs, avec un rendu très peu convaincant des volumes et des formes comme des profondeurs et des perspectives, sans oublier les proportions des personnages. On comprend mieux, du coup, pourquoi Inoue se complait tant dans des représentations de ce monde d’Iblard qui échappe à toutes les lois de la physique comme du bon sens : ses lacunes artistiques s’y dissimulent plus facilement – l’astuce est séculaire…

Le problème étant, dans ce cas précis, que le récit ne parvient pas à rattraper le dessin : décousu et sans queue ni tête, il ballote le lecteur dans tant de directions qu’on finit par se demander si l’auteur lui-même sait où il va, ou plus simplement s’il va quelque part… Il reste néanmoins un univers qui présente un certain charme, auquel vous vous avérerez peut-être sensible en dépit de ses recours assez systématiques aux clichés les plus éculés d’un surréalisme de bas étage et somme toute assez vite lassant.

Quatrième de couverture de l'édition française du manga Chroniques d’Iblard : Le pays des laputas

Chroniques d’Iblard, Naohisa Inoue, 1995
Milan, collection Manga Kankô, janvier 2008
209 pages, env. 11 €, ISBN : 978-2-745-92635-7

Angel Doll

Couverture de l'édition française du manhwa Angel Doll Dans une cathédrale, le sermon du prêtre est interrompu par une horde démoniaque qui décime l’assistance dans un bain de sang. Alors surgit un jeune homme aux allures de marionnette mécanique, qui s’appelle Kasater. De sa longue épée en forme de crucifix, il attaque les monstres. Mais il ne vient pas pour aider qui que ce soit : il est juste venu chercher la toute jeune sœur Agnès, car en elle se cache un autre démon – bien pire que tous les autres réunis, et que le jeune homme poursuit depuis bien longtemps…

Il y a quelque chose du poème obscur dans Angel Doll, dans le sens ésotérique du terme comme dans le sens gothique. À vrai dire, c’est un des rares cas où les images complimentent aussi joliment les mots : d’habitude, on peut voir dans une BD un certain décalage entre les qualités de narration et la partie artistique, surtout quand l’une et l’autre de ces parties du tout proviennent de différentes personnes – pour faire bref, je dirais qu’il s’avère souvent difficile de trouver un talent à la hauteur du sien dans sa propre matière. Car ici, art et narration ne se complimentent pas seulement, ils se complètent et s’épaulent, chaque facette donnant à l’autre ce qui lui manque.

Planche intérieure du manhwa Angel DollC’est une œuvre d’Art au sens strict du terme, dont des illustrations entières pourraient servir de tableau, et des tirades de poèmes. Mais sur le plan narratif, pourtant, chacune de ces parties perd son sens aussitôt qu’elle se voit séparée de l’autre – c’est le signe très net d’une œuvre qui exploite au mieux les moyens du média choisi par ses auteurs, ici la narration graphique : il n’y a rien de plus agaçant que ces BD coupables de redondance, c’est-à-dire quand le contenu de l’image se voit repris dans le texte, ou inversement ; les véritables conteurs sur ce média, eux, savent utiliser les images et le texte pour exprimer deux choses à la fois.

Technique narrative que du reste on trouve peu dans les productions asiatiques, ce qui étonne assez : en dépit d’une pluralité et d’une diversité de thèmes et d’idées, les méthodes de narration des auteurs de ce continent demeurent souvent bien classiques – et si j’osais, je dirais « traditionnelles » : comme si les directives fondatrices du « Dieu des mangas » ne pouvaient en aucun cas se voir contestées. Angel Doll s’en écarte pourtant, et avec un certain brio d’ailleurs, même si le style littéraire des textes combiné à ces graphismes hors norme rend parfois les choses un peu difficiles à suivre : pour cette raison, il sera bienvenu de relire l’ouvrage, et plusieurs fois si nécessaire…

Planche intérieure du manhwa Angel DollC’est une des raisons derrière l’obscurité du récit que j’évoquais plus haut. Pour le reste, celle-ci tient bien sûr au thème d’une espèce de course-poursuite à travers l’espace mais aussi le temps, et peut-être même les plans d’existence également, afin de porter secours à une entité prodigieusement ancienne. Quant à la partie graphique, elle rappelle beaucoup les premiers travaux d’Hans Ruedi Giger mais ici réinterprétés à travers une sensibilité tout à fait personnelle où les accents asiatiques originels se voient dépouillés de leur patte traditionnelle par des touches modernes plus que salvatrices et qui contribuent beaucoup à accorder les images aux lettres.

Sur le fond, par contre, le résultat reste plus mitigé et le propos des auteurs se montre difficile à saisir. À vrai dire, on se demande s’il y a quelque chose à comprendre en dehors d’une simple – mais immensément respectable – volonté de distraire. On regrette malgré tout qu’autant de talent, tant littéraire qu’artistique, ne parvienne pas à se combiner en un tout aux fondations plus solides…

Il reste néanmoins un ouvrage bien assez unique sous les aspects principaux du média, les narratifs et artistiques, qui offre ainsi un voyage sans pareil dans les méandres d’inspirations pour le moins hors du commun et dont on attend l’œuvre prochaine avec impatience.

Planche intérieure du manhwa Angel Doll

Angel Doll, Silester S & Maria Ryung, 2005
Soleil Production, collection Asian Connection, mars 2007
200 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-849-46306-2

Ume Aoki au travail

"Autoportrait" d'Ume Aoki ^^La généralisation des tablettes graphiques dans l’univers de la création a permis aux artistes d’explorer des techniques d’illustration et de dessin que les outils traditionnels ne permettent pas toujours d’envisager, jusqu’à devenir un élément incontournable pour les professionnels. Ainsi, comme la plupart de leurs confrères, les mangakas l’ont-ils naturellement adopté.

La vidéo suivante montre l’artiste Ume Aoki à l’œuvre sur une tablette Cintiq 21UX de la société japonaise Wacom, leader mondial du domaine : cet appareil aux dimensions d’un écran d’un peu plus de 21 pouces permet de travailler comme sur un chevalet, en dessinant directement sur l’écran qui sert ainsi, et en quelque sorte, de feuille de papier – je vous calme tout de suite : il faut compter environ 2000 euros pour cette petite merveille qui représente un des pinacles du secteur…

Quant au logiciel, c’est bien entendu l’incontournable Corel Painter, lui aussi leader mais dans le domaine du software de dessin et pour lequel une tablette est indispensable afin d’en tirer toute la substantifique moelle : capable de reproduire toutes les formes de plumes, de brosses, de crayons et de feutres mais aussi de type de papier, Painter reste à ce jour l’ultime outil de dessin et de peinture sur ordinateur.

Depuis quelques temps, Wacom travaille avec des professionnels de tous les secteurs pour démontrer les capacités proprement ahurissantes de ses produits et vous n’aurez aucun mal à trouver d’autres vidéos de cette série « Drawing with Wacom » si le cœur vous en dit…

Sans plus de bla-bla, voici donc Ume Aoki au boulot :

Black Magic

Couverture de l'édition française du manga Black MagicIl y a des millions d’années, Vénus abritait l’intelligence. Dans cette civilisation à la technologie très avancée, une machine pensante appelée Némésis préservait les équilibres sociaux avec bienveillance. Jusqu’à ce qu’une élite d’administrateurs conçue par manipulation génétique et dédiée à assister le super-ordinateur se mette à contester son autorité par la voie démocratique. Némésis construisit dans le plus grand secret un double de lui-même à échelle réduite qu’il baptisa Typhon et qu’il chargea de rendre leur liberté aux vénusiens…

Relire la première œuvre d’envergure de Masamune Shirow plus de 15 ans après l’avoir découverte pour la première fois laisse une impression étrange : celle du regret de voir le talent de cet auteur s’être orienté dans la direction qu’on lui connait – ou en tous cas quelque chose qui ressemble à du regret : le talent de cet auteur, après tout, ne se discute pas. On trouve en effet dans Black Magic un don artistique mais aussi narratif assez brut de décoffrage, en quelque sorte en germe, c’est-à-dire exempt de la sophistication comme de la personnalité qui l’ont rendu célèbre : un art encore capable d’évoluer, qui n’est pas figé par l’expérience, et d’où tout peut surgir. Une belle promesse en somme… (1)

Planche intérieure du manga Black MagicÀ ma décharge, je peux admettre que mon métier de graphiste me rend assez sensible sur ce genre de détail – simple déformation professionnelle sans doute. Les lecteurs qui viennent d’autres horizons penseront certainement que ce titre n’est pas l’œuvre la plus réussie de Shirow, ce en quoi ils auront tout à fait raison. Pourtant, on trouve dans Black Magic de nombreux éléments que l’auteur exploitera à nouveau dans sa production qui fera sa renommée mondiale. Car en dépeignant une civilisation gérée par l’ultime logique mais où les mouvements de résistance ne restent pas tout à fait tapis dans l’ombre, Shirow pose surtout les bases d’Appleseed (2).

Pour le reste, il faut bien admettre que cette première œuvre, en dépit de toutes ses immenses qualités, présente des faiblesses certaines : si le dessin ne montre pas encore tout le sens du détail caractéristique de Shirow, et même plutôt une certaine difficulté à s’affranchir de l’influence des grands auteurs du moment, c’est encore le scénario qui souffre le plus – à la fois brouillon et assez poussif, il ne facilite ni la lecture ni la compréhension du propos, et d’autant plus que ce dernier reste en germe comme je le disais déjà plus haut. Bref, vous aurez quelques difficultés à trouver des raisons de vous pencher sur ce titre à moins de faire partie des fans inconditionnels.

Planche intérieure du manga Black MagicSur ce point d’ailleurs, il vaut de préciser que cette édition française propose dans ses dernières pages un appendice et une interview de l’auteur qui donnent quelques opportunités d’en apprendre un peu sur l’industrie du manga et l’arrivée de Shirow dans celle-ci – intérêt tout relatif puisqu’il s’agit d’une époque dont 25 ans nous sépare… Mais vous aurez aussi l’occasion de retenir un truc ou deux sur la méthode de travail de l’auteur tout comme sur le regard qu’il jette sur l’industrie, ainsi que sur certaines de ses intentions – et notamment que son but avec Ghost in the Shell s’éloignait beaucoup de celui de Mamoru Oshii quand celui-ci adapta ce manga au cinéma.

On peut néanmoins admettre que Black Magic présente un récit somme toute distrayant et assez imaginatif, qui a le mérite de faire court et de ne pas se perdre dans ces considérations techniques devenues depuis une des marques de fabrique de Shirow – au grand dam de ceux qui ne supportent pas ce genre de digressions…

Sinon, il reste l’aspect purement « historique » du titre : pour un auteur qui fait désormais partie des poids lourds de la culture manga, au moins en occident, un tel détail peut constituer un élément de choix décisif.

Couverture US du premier volume du manga Black Magic

(1) et loin de moi l’idée de prétendre que Shirow s’est perdu en route, ou bien que je n’aime pas ses productions plus récentes, bien au contraire à vrai dire, mais simplement elles ne présentent plus cette promesse qu’on aperçoit ici : celle-ci définitivement envolée, elle demeure pour toujours un espoir passé – à défaut d’être déçu.

(2) et dans une certaine mesure, celle de Ghost in the Shell aussi, sauf que dans ce dernier « l’ultime logique » que j’évoque ici s’est insinuée dans la chair de chacun ; la différence reste néanmoins conséquente…

Adaptation :

En un anime réalisé en 1987 par Hiroyuki Kitakubo sous le titre de Black Magic M-66, sur un scénario et un storyboard de Shirow qui participa aussi à la réalisation ; il s’exprime d’ailleurs sur cette production dans l’interview qui conclut ce volume.

Black Magic, Masamune Shirow, 1983
Tonkam, octobre 1994
205 pages, env. 11 € (occasions seulement)


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