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Bubblegum Crash

Jaquette DVD de l'édition française de la série d'OVA Bubblegum CrashMegatokyo, 2034 : neuf ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Depuis deux ans pourtant, un groupe de vigilants appelé Knight Sabers et doté d’une technologie supérieure à celle de l’AD Police comme de l’armée participe lui aussi à purger la cité du « boomer crime » : sans qu’on sache d’où ils viennent ni pour qui ils travaillent, ils combattent sans relâche les machines folles et sauvent d’innombrables personnes. Mais depuis plusieurs mois à présent, leurs apparitions se sont faites de plus en plus rares, jusqu’à cesser complétement, et alors même que de nouveaux événements secouent la mégalopole. Quel lien y a-t-il entre cette criminalité dotée d’armes lourdes et les Knight Sabers ? Celle-là aurait-elle eu raison des vigilants ? Ou bien la vérité est-elle plus sombre encore ?

Au contraire de ce qu’on croit parfois, le récit de Bubblegum Crash ne complète en rien celui de Bubblegum Crisis (K. Akiyama, H. Gohda & M. Obari ; 1987-1991) qui se vit tronqué en raison de disputes pour des raisons financières entre ses deux producteurs principaux, Artmic et Youmex. Au lieu de ça, Crash s’oriente dans une direction qu’on suppose très différente de ce qui devait constituer la dernière poignée d’épisodes de Crisis pour nous servir une histoire assez convenue sous bien des aspects et pour ainsi dire qui devient vite poussive à force de s’égarer dans des directions trop différentes…

À dire vrai, c’est bien le syndrome classique de la séquelle qui s’exprime ici, même si les suites de productions japonaises se montrent plus souvent que le contraire de qualité au moins égale que l’œuvre originale : Crash, en fait, se contente de suivre la recette classique qui consiste à reprendre les mêmes et à recommencer, et bien que les mêmes évoqués ici ne sont pas forcément ceux ou plutôt celles qu’on croit – impossible de me montrer plus précis sans vous gâcher le plaisir de la découverte…

Pour couronner le tout, on ne peut pas dire que cette OVA se démarque par ses qualités de réalisation, elles aussi assez nettement en dessous de la moyenne de ce type de production, même pour l’époque. Si les différents designs parviennent à tirer leur épingle du jeu, l’animation souffre hélas de lacunes assez visibles, y compris durant les scènes d’action, et l’ensemble donne ainsi une certaine impression d’inachevé…

Voilà pourquoi, au final, Crash ne conviendra bien qu’aux plus fans de la série originale : ceux-là y retrouveront avec plaisir leurs personnages de prédilection dans leur rôle habituel – ou presque – et cette ambiance propre à Crisis qui semble belle et bien l’unique véritable rescapée de ce changement de titre ; les autres, par contre…

Note :

La seiyū interprétant le rôle de Priss est ici la chanteuse pop Ryoko Tachikawa qui remplace la chanteuse de rock Kinuko Oomori.

Bubblegum Crash, Hiroyuki Fukushima & Hiroshi Ishiodori, 1991
Black Bones, 2008
Trois épisodes, env. 10 €

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Bubblegum Crisis

Jaquette DVD du premier volume de l'édition française de l'OVA Bubblegum CrisisMegatokyo, 2032 : sept ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Cependant, depuis un an environ, un groupe de vigilants connu sous le nom de Knight Sabers fait lui aussi la chasse aux boomers fous. Équipés de scaphandres mécanisés à la technologie supérieure à celles de l’AD Police comme de l’armée, tout porte à croire qu’il s’agit de mercenaires. Mais pour quels commanditaires ? Et pourquoi leurs sorties croisent-elles toujours le chemin de Genom ? Leurs activités cacheraient-elles une réalité bien plus sombre ? Car, après tout, qui sont vraiment les Knight Sabers ?

Voilà donc l’animé cyberpunk par excellence.

Car au contraire de nombre de ces productions qui popularisèrent la culture manga en occident au début des années 90, à travers des titres comme Akira (Katsuhiro Otomo ; 1982-1990) ou Appleseed (Masamune Shirow ; 1985-1989), pour n’en nommer que deux, Bubblegum Crisis appartient véritablement à ce courant de la science-fiction. En témoignent les principaux éléments qui composent cet avenir somme toute assez proche : technologies de pointe, main basse des multinationales sur l’économie planétaire, démission des états, dissolution de l’individu dans la fourmilière du groupe, et toujours moins d’espoir de voir des lendemains plus beaux…

Sauf peut-être dans cette technologie qui, justement, permet de libérer l’homme, du moins quand elle échappe à l’emprise des transnationales pour revenir entre les mains de cette population qu’elle est bel et bien supposée servir, soit quand elle retrouve son usage premier pour faire court. Ici, en effet, si Genom s’affirme comme une des plus puissantes corporations du monde par son exclusivité dans la conception de boomers, une autre technologie – cousine de la précédente – permet de lutter contre les effets indésirables de cette invention. On apprend assez vite que cette technologie-là, celle des Knight Sabers, se vit développée par le même savant qui construisit les boomers pour Genom, et en même temps que cet homme se fit purement et simplement éliminer lorsqu’il manifesta son désaccord auprès de son employeur qui souhaitait décliner cette invention en modèles militaires… Mais comme ce chercheur avait pris ses précautions, les Knight Sabers finirent par pouvoir entrer en scène, en utilisant en quelque sorte une version améliorée des armes de Genom contre elle-même. Bubblegum Crisis décrit donc la technologie comme libératrice et s’inscrit ainsi dans la tradition classique du genre cyberpunk.

Bien sûr, le lecteur averti aura reconnu là différents éléments caractéristiques de ces productions populaires destinées à un public de préférence pas trop exigeant. Car ces Knight Sabers, à y regarder de près, ne sont jamais qu’un groupe de super-héros en scaphandres de combat mécanisés, des espèces d’Iron Man en quelque sorte – et le tout calqué sur la recette, gagnante par excellence, mélangeant action pure et jolies filles (1). Toute la différence tient d’abord dans ce que Bubblegum Crisis se situe dans un avenir possible, et par là même examine donc une possibilité d’évolution de la société à travers les progrès techno-scientifiques, ce qui constitue une définition satisfaisante de la science-fiction qui prétend à une certaine qualité (2) ; et ensuite dans ce que cette œuvre dénonce des travers de son temps en en proposant une vision fantasmée située dans un futur jugé à l’époque tout ce qu’il y a de plus probable – l’avenir, d’ailleurs, devait lui donner raison, au moins pour les aspects économiques et sociaux du cauchemar décrit : comme quoi, les cyberpunks ne se trompaient pas tant que ça en décrivant un futur modelé sur l’exemple du Japon des années 80.

Malgré tout, on peut reprocher à cette OVA de se montrer assez timide dans sa dénonciation et sa critique. Peut-être à force de se focaliser sur ses deux ingrédients principaux, action et demoiselles, au lieu de l’ambiance et de l’atmosphère, Bubblegum Crisis ne parvient hélas qu’à effleurer son sujet. Si l’ensemble parvient néanmoins à un résultat bien assez réussi pour être resté un classique de l’animation japonaise pendant 20 ans, en particulier à travers son focus sur des personnages principaux tout à fait charmants et des intrigues menées tambour battant en ne laissant ainsi au spectateur aucune occasion de s’ennuyer, il manque toute de même à cette courte série cette pointe de noirceur et de désespoir qu’on ne retrouvera que dans au moins une des productions ultérieures d’Artmic – je pense bien sûr à AD Police Files (T. Ikegami, A. Nishimori & H. Ueda ; 1990).

Mais que cette remarque ne vous alarme pas, car en dépit de ce défaut somme toute plutôt mineur Bubblegum Crisis appartient bel et bien à ce genre cyberpunk qui ne présente pas pour habitude de se montrer clément envers la nature humaine. Pour peu que vous ne vous laissiez pas berner par certaines apparences en fin de compte assez trompeuses et des intrigues qui concluent leurs climax à grand coup d’explosions et autres effets pyrotechniques, vous trouverez dans cette huitaine d’épisodes de quoi vous dire que l’époque que nous connaissons, au final, aurait pu être bien pire…

(1) Étienne Gagnon, « Women, Action and Video Tape » (Mecha Press n°4, Ianus Publications, août-septembre 1992, p.4).

(2) pour le rapport entre science et société dans la science-fiction, lire l’article « Social Science Fiction » d’Isaac Asimov au sommaire de « Modern Science Fiction: Its Meaning and Its Future » (New York: Coward-McCann, 1953) ; lire un exemple dans l’article « Asimov’s Three Kinds of Science Fiction » sur le site tvtropes.org (en).

Adaptation :

En un jeu de rôle sur table, sous le même titre, créé en 1996 par R. Talsorian Games et basé sur leur système Fuzion. Ce titre comprend à ce jour trois volumes : Bubblegum Crisis (1996), le livre de règles de base, Bubblegum Crisis EX (1997), une extension, et Bubblegum Crisis Before & After (1998), un sourcebook.

Notes :

Le personnage de Priss est ainsi nommé en référence à l’androïde répliquant Nexus 6 de même nom dans le film Blade Runner (Ridley Scott ; 1982). Il en va de même pour son groupe, The Replicants.

Cette OVA devait compter au départ 13 épisodes mais se vit coupée à seulement huit quand les deux compagnies derrière sa production, Artmic et Youmex, se disputèrent pour des raisons financières en laissant la série inachevée et dans un enfer du copyright.

Au début du troisième épisode, les personnages de Quincy et Mason observent une carte de Mega Tokyo comportant plusieurs légendes dans lesquelles on peut voir des noms de personnages et d’acteurs du film Top Gun (Tony Scott ; 1986) tels que Val Kilmer, Meg Ryan ou Tom Cruise, parmi d’autres.

Bubblegum Crisis, K. Akiyama, H. Gohda & M. Obari, 1987-1991
Black Bones, 2007
8 épisodes, env. 18 € l’édition intégrale collector

Bubblegum Crisis Mega Tokyo 2032-2033 (jp)
– le site d’AnimEigo sur Bubblegum Crisis (en)

AD Police Files

Jaquette DVD de l'édition française de l'OVA AD Police FilesMegatokyo, 2027 : deux ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Après des années comme simple policier, Leon McNicholl peut enfin intégrer l’AD Police. Mais les affaires auxquelles il se trouve confronté s’avèrent juste un peu plus sombres : lui et ses collègues, comme beaucoup trop de civils, portent tous une part de ténèbres cachée dans les replis d’un passé trouble qui finit toujours par ressurgir de cette flaque de sang que nul ne saurait éponger.

Vies violentes, morts violentes…

C’est toute la phobie du peuple japonais envers la technique (1)(2) que nous montre AD Police Files, et ceci à travers trois récits qui présentent autant de stades successifs du développement d’une technologie toujours plus sophistiquée : d’abord dans l’environnement immédiat, en se dissimulant sous des apparences aussi innocentes que trompeuses ; puis dans le corps, par le moyen d’une médecine devenue expéditive à force d’irresponsabilité ; et enfin dans le remplacement de cette enveloppe physique toute entière en anesthésiant d’autant plus l’humain enfermé sous la carapace. En raison de cette phobie de la technique que cette OVA illustre, on ne peut vraiment la ranger sous l’étiquette cyberpunk malgré les apparences (3).

Par contre, et comme il se doit dans une production se réclamant aussi ouvertement de la culture populaire de son époque, on ne s’étonne pas de voir ces trois courts récits illustrer ainsi des préoccupations aussi répandues dans la société japonaise de la toute fin des années 80. Car après s’être converti plus ou moins de force à l’industrialisation généralisée dans la décennie d’après-guerre (4), et après avoir consolidé cette puissance technique jusqu’à devenir une des forces économiques les plus conséquentes de la planète, l’archipel de l’époque commence à douter du bien-fondé de ce développement galopant et a priori sans limites des technologies, au moins sur le plan subconscient – faute d’un meilleur terme.

C’est en effet l’époque où cette modernisation commence à donner ses premiers fruits pourris. Dans l’ordre des épisodes de cette brève série, on peut citer l’exploitation éhontée d’une main-d’œuvre bon marché et corvéable à merci, les working girls et leurs sacrifices consentis pour prouver qu’elles peuvent assumer les mêmes responsabilités que leurs collègues masculins, et enfin la déshumanisation progressive d’un système qui s’oriente toujours plus vers une rentabilité maximale où l’individu se perd dans le travail au prix de ce qui fait le sel de sa vie (5). Mérite de se voir rappeler que ces années 80 produisirent des questionnements semblables dans l’ensemble des cultures occidentales, c’est-à-dire industrialisées.

Bref, le monde entier revenait de cette hypertechnologisation croissante et les japonais, en raison de leur sensibilité particulière envers la technique, ressentaient ce malaise avec d’autant plus de force : la résistance instinctive à l’industrialisation forcée d’après-guerre, après une courte période d’exaltation somme toute assez attendue, laissait place à cette lucidité que seule permet l’expérience directe. Dès lors, on ne s’étonne pas de voir des réalisations aux accents finalement assez contestataires arriver dans la seconde moitié de cette décennie 80, et l’effondrement de la bulle spéculative nipponne en 1989 ne fit qu’accentuer la défiance envers cette modernité au bilan en fin de compte pour le moins contrasté.

Ainsi, en articulant les trois épisodes de cette courte OVA autour d’une unité de police certes spéciale mais malgré tout bien assez apte à examiner les facettes sombres d’une société, AD Police Files réalisait ce que sa grande sœur Bubblegum Crisis (K. Akiyama, H. Gohda & M. Obari ; 1987-1991) ne parvint qu’à effleurer : une vue en coupe d’un système en phase terminale. Pour cette raison, ici, les personnages et leurs déboires comptent en fait beaucoup moins que cette autopsie d’une société à bout de souffle : sans humour ni pathos, et encore moins de héros récurrent affrontant toujours la même némésis, le constat se veut strictement clinique et aussi froid que cette technologie dont il dénonce les excès.

Mais plus de 20 ans après, AD Police Files conserve encore toute sa force : à la lumière des événements de l’Histoire récente, qu’il s’agisse du réchauffement climatique, d’une société de l’information bancale ou de l’échec des systèmes économiques, bref d’un modèle occidental arrivé au fond de l’impasse, cette OVA se veut toujours aussi juste dans sa contestation et dans sa dénonciation – comme d’ailleurs la plupart des œuvres se réclamant de près ou de loin du cyberpunk.

Pour cette raison, vous auriez tort de passer à côté : en plus d’être un classique incontesté, elle n’a pris presque aucune ride – une qualité bien trop rare.

(1) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4).

(2) Jacques Ellul, Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

(3) à la différences des punks, héritiers du mouvement beatnik sous bien des aspects, les cyberpunks ne considéraient pas les nouvelles technologies comme une source d’aliénation mais au contraire comme un espoir de libération.

(4) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(5) et il n’aura échappé à personne que ces trois exemples n’ont absolument rien perdu de leur pertinence ni de leur actualité, bien au contraire…

Note :

L’édition française de cette OVA présentant non seulement un doublage ridicule mais aussi une traduction déplorable, je ne saurais trop conseiller au lecteur de se pencher plutôt sur l’édition américaine qui se montre bien plus fidèle à l’œuvre originale.

Bien que réalisée pendant les dernières années de production de Bubblegum Crisis, cette OVA se situe en fait chronologiquement avant les aventures des Knight Sabers.

AD Police Files, Takamasa Ikegami, Akira Nishimori & Hidehito Ueda, 1990
Pathé vidéo, 2003
Trois épisodes, environ 2 € (occasions seulement)

– le site officiel de AD Police Files chez AIC (jp)
– le site officiel de AD Police Files chez AIC (en)

Bubblegum Crisis : Genom

Couverture de l'édition française du comics Bubblegum Crisis : GenomMegatokyo, 2031 : six ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Depuis peu, pourtant, un groupe de vigilants est apparu, qui font eux aussi la chasse aux boomers fous et dont les autorités ne savent rien. Équipés de scaphandres mécanisés à la technologie supérieure à celles de l’AD Police comme de l’armée, ils semblent suivre leurs propres plans, tout aussi inconnus. Pour Genom ce sont de dangereux terroristes et pour l’AD Police des gêneurs, alors que pour le public ce sont des héros – à moins qu’il s’agisse d’héroïnes…

L’équation accueille soudain une inconnue de plus quand un mercenaire débarque à l’aéroport de Megatokyo pour finir une mission qui a tourné court trois ans plus tôt, avec la ferme intention de ne pas se laisser barrer la route par qui que ce soit…

Et surtout pas des vigilant(e)s.

Planche intérieure de l'édition américaine du comics Bubblegum Crisis : GenomParmi les fers de lance de la percée qu’opéra la culture manga et anime en occident au début des années 90, on peut compter Bubblegum Crisis (1987-1991), une série de huit OVA produites et réalisées par diverses pointures du très regretté studio Artmic en partenariat avec AIC et Youmex. Se réclamant ouvertement du mouvement cyberpunk, et avec raison, au contraire de beaucoup d’autres productions du moment, cette courte série empruntait à l’ensemble des ténors du genre mais aussi à d’autres œuvres plus limitrophes comme Blade Runner (Ridley Scott ; 1982) pour le portrait qu’elle présentait d’une vaste cité du futur dominée par une multinationale qui fabrique des androïdes servant de main-d’œuvre aux travaux les plus ingrats.

Pourtant, ce succès hors Japon resta cantonné au public américain, plus technicien que celui d’Europe, qui trouva peut-être dans ce futur immédiat saturé d’urbanisme et bardé de mécatronique, de biotechnologie et d’intelligence artificielle un reflet de ce à quoi il aspirait, habitué qu’il était à caresser les espoirs d’un futur plus beau à force de biberonner des récits de science-fiction – genre bien souvent optimiste. De sorte qu’en dépit de tentatives bien réelles de s’importer par chez nous, la franchise ne trouva qu’un accueil assez froid : peut-être en raison de ses apparences technophiles, l’Ancien Monde la bouda quelque peu, lui préférant ses opus les plus noirs comme AD Police Files (même studio ; 1990), et encore pas avant 2003.

Planche intérieure de l'édition américaine du comics Bubblegum Crisis : GenomMais une autre caractéristique de Bubblegum Crisis explique son succès aux États-Unis, car ce groupe de vigilants en tenues de combat à l’extrême sophistication, les Knight Sabers, rappelle bien sûr ces super héros rassemblés en ligues de justiciers pour mieux lutter contre les organisations criminelles et les autres dangers qui menacent le genre humain, si ce n’est l’univers entier. Le parallèle entre les scaphandres mécanisés des héroïnes de cette OVA et celui de personnages comme Iron Man apparaît d’ailleurs assez évident. Ainsi on comprend mieux comment un comics comme Bubblegum Crisis : Genom peut se voir publié ; encore que, techniquement, c’est ce qu’on appelle un « amérimanga » et pour autant que ce néologisme ne semble pas trop incongru…

On retrouve là comme auteur et dessinateur un Adam Warren qui n’en est pas à son coup d’essai dans le domaine du manga à l’américaine puisqu’on lui devait déjà des adaptations semblables de Dan et Danny (Dirty Pair ; Toshifumi Takizawa, 1985) dès 1988. De toute évidence familier de la culture manga, l’auteur se montre aussi très bon connaisseur de l’univers de Bubblegum Crisis dont il explore ici une facette assez inattendue et qu’il présente sous un angle bien plus noir et sinistre que celui de l’OVA originale. Car Bubblegum Crisis : Genom est une préquelle de Bubblegum Crisis, soit un récit écrit après la conclusion de cette série mais dont l’action se situe en fait avant celle-ci : c’est à vrai dire la première véritable aventure des Knight Sabers.

Planche intérieure de l'édition américaine du comics Bubblegum Crisis : GenomMais parce qu’il fut écrit après, ce récit peut tenir compte d’éléments narratifs et de certains aspects des différents personnages qui ne se virent développés que plus tard dans la série d’OVA. Pour cette raison, Bubblegum Crisis : Genom s’avère entre autre une excellente introduction à cette série. Mais c’est aussi – surtout – le récit poignant d’un homme qui n’a plus rien à perdre et qui se lance dans un dernier baroud d’honneur forcément tragique. Pour cette autre raison, vous auriez tort de passer à côté, car ce personnage à lui tout seul hisse le récit à un niveau de noirceur rarement atteint dans la franchise Bubblegum Crisis, et à un point tel qu’il l’inscrit même dans la lignée d’un AD Police Files, un peu comme une passerelle entre les deux licences…

Voilà pourquoi on regrette que ce court comics se cantonne à quatre numéros à peine dans son édition originale quand une paire d’autres à peu près, mais développés comme il se doit, aurait pu en faire une production de tout premier plan dans cet ensemble de créations qui caractérisent la fusion de l’orient et de l’occident. Il n’en reste pas moins un récit très solide, qui développe l’univers de Bubblegum Crisis de manière inattendue sur plus d’un point et qui n’hésite pas non plus à remettre certaines pendules à l’heure, en particulier sur le rôle des Knight Sabers dans ce futur pour le moins sinistre comme dans les inspirations originales des créateurs de la franchise et notamment pour ce qu’elles impliquent sur le plan humain.

C’est aussi sur ce point qu’on évalue les qualités d’une histoire après tout…

Couverture du premier numéro de l'édition américaine du comics Bubblegum Crisis : Genom

Bubblegum Crisis : Genom (Bubblegum Crisis: Grand Mal), Adam Warren, 1994
Dark Horse France, collection Manga, janvier 1996
96 pages, env. 2 € (occasions seulement), ISBN : 2-84164-019-1

AD Police: Dead End City

Couverture de l'édition américaine du manga AD Police: Dead End CityMegatokyo, 2028 : trois ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Pour Leon McNichol – transféré depuis peu de la Normal Police – et Jeena Malso – vétérante de l’AD Police et experte dans la chasse aux boomers – c’est la routine : un androïde qui semait la terreur dans les rues a été mis hors d’état de nuire à l’aide de quelques grenades et roquettes bien placées, et chacun est rentré chez soi. Mais dans l’espace, un groupe de boomers a massacré ses gardiens et fuit une station orbitale pour la Terre. Ils sont dirigés par un cerveau artificiel à la psychose messianique qui croit que les boomers sont l’étape suivante de l’évolution, destinée à remplacer les êtres humains. Et il a la capacité de fusionner avec les autres machines intelligentes pour s’approprier leurs capacités…

Planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VF)Le studio Artmic nous a gratifié de plusieurs productions d’envergure (Genesis Climber Mospeada, 1983 ; Megazone 23, 1985 ; Gall Force: Eternal Story, 1986) avant de tomber, victime de la banqueroute, en 1997. Mais auparavant, cette équipe réalisa ce qui reste certainement son œuvre la plus aboutie : Bubblegum Crisis (1987), dont le futur proche à l’inspiration cyberpunk a marqué une assez large audience et lui a valu d’être un des fers de lance de l’exportation de la culture manga / anime en occident au cours des 90s – et notamment aux USA.

Hommage évident au film Blade Runner (1982) de Ridley Scott, mais augmenté des dernières trouvailles techno-scientifiques concernant des secteurs de pointe tels que les nanotechnologies ou les biotechnologies, cette série d’OVA s’est frayé un chemin tout à fait particulier vers les cœurs des otakus du monde entier, pour son orientation action comme pour sa noirceur au moins sous-jacente – et je ne désespère pas de trouver un jour le temps de vous en parler plus en détails…

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VA)Une autre série d’OVA fut réalisée un peu plus tard, AD Police Files, qui lui servit de préquelle – au ton beaucoup plus noir et violent – et dont ce manga, comme le titre l’indique, est un spin off situé chronologiquement un peu plus tard mais sans pour autant en être une séquelle, plutôt une side story (1). À cette époque, le groupe de vigilants en armures mécanisées connu sous le nom de Knight Sabers n’existe pas encore et le seul moyen de protéger les citoyens d’un boomer devenu fou furieux réside dans les moyens de l’ADvanced Police – une brigade spéciale au départ créée pour contrer le terrorisme mais vite reconvertie dans la lutte contre les androïdes défectueux.

C’est dans ses rangs qu’on trouve l’un des protagonistes principaux de Bubblegum Crisis, le « bleu » – car tout juste transféré de la Normal PoliceLeon McNichol, même s’il jouera dans ce récit un rôle somme toute assez mineur car la vedette y est plutôt laissée à Jeena Malso – une « ancienne » de la maison, au point d’ailleurs qu’elle en porte des stigmates bien visibles – et surtout dans la seconde moitié de l’histoire : ce sera l’occasion de voir à l’œuvre cet archétype féminin de la culture manga qui n’a pas pour habitude de s’en laisser conter, même par des machos armés jusqu’aux dents…

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VA)Pourtant, et c’est ce qui est appréciable dans cette itération, le focus ici est fait sur les boomers eux-mêmes : d’habitude relégués dans le camp des « méchants » (2), voire des sous-fifres, ils n’avaient en général pas vraiment le droit à la parole dans les productions animées. S’ils ne deviennent pas les personnages principaux pour autant dans cette narration graphique, ils prennent néanmoins une place bien plus prépondérante, et pas seulement à travers les scènes d’action… C’est ce qui fait le principal intérêt de Dead End City par rapport aux animes de la franchise : à travers une espèce de technique narrative « miroir », il examine l’autre facette de cet univers, celui qui n’avait jamais vraiment eu l’opportunité de s’exprimer jusqu’ici alors qu’il avait tout de même deux ou trois choses à dire.

Il ne s’agit pas de questions de fond pour autant : ne vous attendez pas à y trouver des pensées fulgurantes quant au rapport entre l’homme et ses créations pensantes car vous seriez déçu. Il s’agit en fait plus d’interrogations de victimes de l’intolérance qui ne comprennent pas ce que les humains ont de si supérieur pour traiter leurs créatures comme ils le font… Si Frankenstein n’est pas bien loin, ceci reste néanmoins un thème assez récurrent dans les productions nippones, et qui n’atteint pas ici de niveau supérieur de réflexion.

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VF)Enfin, les boomers ne se posent pas tous ces questions non plus. L’un d’entre eux est bien trop mégalomane pour ça. Esquinté alors qu’il travaillait sur une station orbitale, les radiations solaires ont grillé ses circuits de telle sorte qu’il en a perdu la « raison » et s’est ainsi convaincu d’être le messie destiné à libérer les intelligences artificielles du joug des humains. Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais vu le thème de « La Révolte des Robots » tournée ainsi sous l’angle de la psychiatrie mais c’est en tous cas le prétexte de situations souvent cocasses et assez hautes en couleurs. Mais ne croyez pas pour autant que l’atmosphère de noirceur viscérale typique d’AD Police est ici absente, seulement elle tient plus dans les images aux accents fantasmagoriques de Tony Takezaki (3) que dans la violence du propos ou de l’intrigue – ce qui peut éventuellement être considéré comme un changement bienvenu.

Mais la part belle est aussi donnée à l’action, à travers des scènes pas si nombreuses que ça où la frénésie des combats mettant en scène des boomers est ici retranscrite avec une violence rare, qui du reste convient très bien à l’ambiance de folie furieuse et pas toujours larvée qui caractérise l’univers sombre d’AD Police. Quant au chapitre final, il fait un clin d’œil assumé et appuyé au tout premier Die Hard, et ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

Si AD Police: Dead End City ne révolutionne rien, et surtout pas l’univers de Bubblegum Crisis dont il est issu, ce one shot constitue néanmoins une excellente introduction à ce qui reste encore de nos jours une des franchises les plus emblématiques de la culture manga / anime en occident : vous auriez tort de passer à côté.

Couverture de l'édition française du manga AD Police: Dead End City

(1) ce qui est d’autant plus surprenant que ce manga fut réalisé avant l’OVA AD Police Files, peut-être comme une sorte de coup d’essai pour tester si le concept en était viable vis-à-vis du public. Peut-être…

(2) toutes proportions gardées bien sûr : après tout, une machine ne fait que ce pourquoi elle est programmée…

(3) fantasmagories qui trouvent d’ailleurs leur point culminant dans Geno Cyber (1993) – un titre en aucun cas lié à celui-ci, et qui reste une création entièrement personnelle de son auteur pour ce que j’en sais.

Notes :

Ce manga fut traduit et publié en français chez Samouraï Éditions en 1993 mais il est actuellement épuisé ; on peut néanmoins le trouver sans difficulté sur des sites de vente en ligne à des tarifs intéressants. Par contre, cette chronique concerne l’édition américaine dont la couverture illustre le début de ce billet.

Le mecha design du cerveau artificiel qui tient lieu de principal protagoniste de cette histoire traduit à lui tout seul toute l’admiration – assumée et même revendiquée – que suscite l’œuvre de Katsuhiro Otomo chez Tony Takezaki, jusqu’au numéro 28 qui orne la « poitrine » de ce boomer.

AD Police: Dead End City, Tony Takezaki & Toshimichi Suzuki, 1989-1990
Viz Media, collection Viz Graphic Novel, mai 1994
164 pages


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