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Gundam: Reconguista in G, premier trailer

Il y a 35 ans cette année que sortit Mobile Suit Gundam, la série originale qui lança la franchise. Pour fêter cet anniversaire, Sunrise compte sortir le tout dernier épisode de Mobile Suit Gundam Unicorn au cinéma le 17 mai et lancer l’adaptation en anime du manga Mobile Suit Gundam: The Origin ce printemps, encore dans les salles obscures ; toujours dans le contexte de cet anniversaire, une exposition intitulée The Art of Gundam rassemblera environ un millier de travaux de production et autres créations artistiques à Osaka et à Tokyo, de juillet à septembre.

Mais ce qui nous intéresse concerne le retour de Yoshiyuki Tomino à la franchise, à travers une nouvelle production intitulée Gundam: Reconguista in G qui présente ceci de particulier qu’elle se situe dans une nouvelle chronologie appelée Reguild Century mais faisant néanmoins suite à la chronologie traditionnelle Universal Century – celle de Mobile Suit Gundam, donc, la toute première série de la licence évoquée en début de billet… Reconguista in G s’affirme donc non seulement comme le grand retour du créateur de Gundam à cette franchise après un hiatus de presque 10 ans depuis Mobile Suit Zeta Gundam: A New Translation, l’adaptation de la série éponyme de 1985 en une trilogie de films pour le cinéma, mais aussi comme la première véritable séquelle de Mobile Suit Victory Gundam, la toute dernière série officielle de la chronologie originale diffusée il y a plus de 20 ans.

Cette nouvelle épopée sera centrée sur le personnage de Beruri Zenamu, jeune aspirant pilote de la Garde Capitale, une organisation dédiée à la protection d’un ascenseur spatial. Pour le reste, on y retrouvera Kenichi Yoshida au chara design, Akira Yasuda, Ippei Gyōbu et Kimitoshi Yamane au mecha design, et Yuugo Kanno à la musique. Du beau linge, donc, pour une réalisation qui s’annonce comme assez atypique et dont la diffusion débutera cet hiver.

Le site officiel de la série (jp)

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Mobile Suit Gundam : Author’s Cut (fin)

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarSommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace
6. La métaphore
7. Le newtype
8. Conclusion et sources (le présent billet)

Conclusion

« Espoir » : voilà, selon Tomino, le message de Mobile Suit Gundam (1).

Espoir, car en dépit des menaces qui pèsent sur nous, qu’il s’agisse de la raréfaction des ressources comme du dérèglement climatique, parmi bien d’autres exemples, et de l’incapacité des politiques comme du système économique à faire face à ces épreuves, entre autres barrières, un futur nous attend. Sous bien des aspects, à vrai dire, l’espoir reste peut-être notre meilleur moyen de triompher de ces calamités. Notons au passage qu’il s’agit là d’une autre caractéristique de la science-fiction, un genre optimiste par excellence puisque même lorsqu’il décrit un univers post-apocalyptique, synonyme de mort par définition (2), il nous en présente les survivants, c’est-à-dire la possibilité d’un futur meilleur…

En effet, en dépit de son portrait d’un avenir sombre, pour dire le moins, le récit de Gundam parvient malgré tout à proposer des solutions, certes qui peuvent paraître d’abord bancales ou du moins inappropriées, voire franchement dangereuses, mais qui peuvent aussi donner des résultats positifs sur ce long terme qui seul permet d’écrire l’Histoire, c’est-à-dire l’avenir.

Voilà pourquoi, en fin de compte, le propos de fond de Gundam reste plus que jamais d’actualité. D’une part parce-que la nécessité d’un nouveau paradigme social se fait toujours plus pressant, et qu’il se concrétise à travers la colonisation de l’espace proche ou bien par d’autres moyens restant encore à définir – comme une meilleure répartition des richesses ou une lutte plus efficace contre les paradis fiscaux, par exemple. D’autre part parce-que Gundam nous rappelle ce en quoi consiste notre plus grande force : cette capacité d’adaptation unique en son genre qui a transformé au fil du temps une troupe de minuscules primates arboricoles tout juste bons à fuir le danger en l’espèce la plus plus apte à plier l’environnement à ses besoins – et même si, justement, ce pouvoir-là a amené son cortège de problèmes, et parmi ceux-là certains déjà cités ici. Certains affirment que notre époque appelle davantage d’empathie envers notre prochain, que la solution se trouverait dans des espèces de simili-newtypes qui laisseraient mieux s’exprimer leur sensibilité en communiquant plus facilement avec leurs semblables, et ils ont peut-être raison.

Bien sûr, tout ceci paraît à première vue assez cryptique, voire peut-être même naïf sous certains aspects. Pourtant, ce serait oublier un peu vite que la pensée de Tomino s’exprime à travers un langage asiatique, c’est-à-dire à base d’idéogrammes, ou plus précisément de logogrammes, soient d’éléments visuels au lieu de lettres. Pour cette raison, parce-que dans de telles civilisations le mot est une image, ce type de langage facilite une expression souvent très imagée et donc souvent métaphorique, voire même allégorique parfois – faute de meilleurs termes. De plus, le métier de réalisateur de Tomino et sa carrière artistique en général le prédisposent bien sûr à exercer son intuition à défaut de sa pure réflexion à proprement parler ; en fait, tout porte à croire qu’il exprime ses idées d’abord et n’en cherche les significations qu’après coup – ce qui, à y regarder de près, reste le lot de l’écrasante majorité des créatifs et même de certains penseurs.

De sorte que nombre des thèmes jetés par Gundam peuvent sembler incomplets, inaboutis, fragmentaires,… Tomino lui-même affirme que son ouvrage demeure un travail en cours, non terminé, et qu’il en découvre encore des significations parfois, qu’il s’agit au final bien plus d’un concept que d’une œuvre au sens strict du terme (3) – et même si tous ceux qui ont un jour tenté de créer quelque chose savent bien qu’une création n’est jamais vraiment finie. Mais pour imparfait qu’il soit, Gundam n’en demeure pas moins loquace, et dans ce qui semble des ratiocinements épars chacun peut trouver une part de vérité…

Ainsi, nombre de ces idées firent au fil du temps irruption dans le monde réel ou bien semblent sur le point de le faire. Non parce-que Gundam les avait inventées mais parce-qu’il les avait popularisées. Ce genre de privilège échoit souvent aux œuvres de science-fiction : en s’immisçant dans l’inconscient collectif par l’intermédiaire d’un appétit pour l’imaginaire, le récit introduit aussi le rêve d’abord, puis le désir ensuite de nouveaux possibles qu’on juge meilleurs, à tort ou à raison, qu’une réalité qui laisse à désirer, pour une raison ou une autre. À travers les fictions du genre, les moyens de la science se fraient un chemin dans la culture populaire et aident ainsi à en relever le niveau intellectuel.

Certains diront que c’est bien là la marque des grandes œuvres du genre : participer à alimenter la réflexion personnelle de chacun sur des problématiques actuelles – ou bien, dans le cas présent, qui perdurent depuis trop longtemps – afin de concourir à les résoudre, ou plus simplement d’en prendre conscience pour mieux alimenter le débat.

Pour cette raison au moins, donc, Gundam mérite bien toute votre attention.

Couverture de la dernière édition américaine du roman Mobile Suit Gundam: Awakening, Escalation, Confrontation

(1) propos tenus dans une conférence du 7 juillet 2009 au Club des Correspondants étrangers du Japon – la retranscription (en) du 14 septembre 2009 chez Anime News Network.

(2) Jacques Goimard, Le Thème de la fin du monde, préface à Histoires de fins du monde (Le Livre de poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3767, 1974, ISBN : 2-253-00608-4).

(3) conférence citée.

Sources

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Andrew Tei, Anime Expo New York – Yoshiyuki Tomino Panel – the daddy of Gundam! (28 septembre 2004) (en), retranscription d’un échange entre Tomino et le public lors de l’Anime Expo 2002 à New York.
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Arte et ses différents documentaires…
Asimov’s Three Kinds of Science Fiction (en), article paru sur TVtropes.org.
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Bounthavy Suvilay, Robot géant : de l’instrumentalisation à la fusion (Belphegor, Dalhousie University, vol. 3, no 2, Terreurs de la science-fiction et du fantastique, 2004).
Christian Nutt, CEDEC 09: Keynote – Gundam Creator: ‘Video Games Are Evil’ (en) (2 septembre 2009).
Dominique Durocher, Space Flight (en) (Mecha-Press n°1, Ianus / New Order Publications, janvier-février 1992, ISSN : 1183-5443).
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– Fiche sur la série TV Mobile Suit Gundam dans l’encyclopédie en ligne d’ANN.
– Fiche sur Y. Tomino dans l’encyclopédie en ligne d’ANN.
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Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885).
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Jacques Goimard, Du Surnaturel au supranormal, préface à Histoires de pouvoirs (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3770, 1975, ISBN : 2-253-00739-0).
Jacques Goimard, Le Thème de la fin du monde, préface à Histoires de fins du monde (Le Livre de poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3767, 1974, ISBN : 2-253-00608-4).
Jacques Goimard, Une Fantasy parfois heroic, préface à Histoires de guerres futures (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3819, 1985, ISBN : 2-253-03629-3).
Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).
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Martin Ouellette, What’s “Gundam”? (en) (Mecha-Press n°1, Ianus / New Order Publications, janvier-février 1992, ISSN : 1183-5443).
Masao Maruyama, postface au septième tome de l’édition française du manga Pluto (Naoki Urasawa, 2004, Kana, coll. Big Kana, ISBN : 978-2-50-5-01081-4).
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Yoshiyuki Tomino, conférence du 7 juillet 2009 au Club des Correspondants étrangers du Japon – la retranscription (en) chez ANN (14 septembre 2009).
Yoshiyuki Tomino, interview accordée à Egan Loo pour Anime News Network – la retranscription (en) sur le site d’ANN (19 juin 2009).
Yoshiyuki Tomino, interview accordée à Mark Simmons pour Anime News Network – la retranscription (en) sur le site d’ANN (23 octobre 2009).
Yoshiyuki Tomino, interview accordée à Chopsticks NY – Japanese Culture in New York pour leur rubrique Celebrity Talk – la retranscription (en) sur le site du magazine (septembre 2009).

Mobile Suit Gundam: Awakening, Escalation, Confrontation (Kidou Senshi Gundam)
Yoshiyuki Tomino, 1979-1981
Stone Bridge Press, 3 avril 2012
520 pages, env. 16 €, ISBN : 978-1-611-72005-1

Mobile Suit Gundam : Author’s Cut (7)

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarSommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace
6. La métaphore
7. Le newtype (le présent billet)
8. Conclusion et sources

Le newtype

Véritable colonne vertébrale de Mobile Suit Gundam, le concept newtype demeure à ce jour encore la marque de fabrique de Tomino qui, seul, l’a abordé dans ses scénarios, qu’ils soient écrits, fixes ou animés, en lui donnant une place véritablement centrale. Pour cette raison, il ne se trouve que dans les productions de la franchise réalisées par lui – à l’exception notable de Mobile Suit Gundam: The 08th MS Team (Takeyuki Kanda & Umanosuke Iida ; 1996) où, cependant, il joue un rôle somme toute assez mineur (1). Néanmoins, sa place et son rôle dans l’ensemble de la franchise font qu’il mérite qu’on s’y attarde.

Si ce concept resta longtemps assez obscur, la structure même du terme newtype – de « new » signifiant nouveau et « type » qu’on peut bien sûr traduire par type, mais dans le sens de genre ou encore de modèle, voire même d’espèce – permet d’affirmer qu’il suppose l’idée d’une descendance de la race humaine, d’une évolution d’Homo sapiens. Bref, de ce qu’on se trouve souvent tenté de qualifier du terme assez lourd de sens de « surhumain » même si, au fond, il ne s’agit que d’une étape suivante de l’adaptation du genre humain à son milieu.

Alors, pour commencer, qu’est-ce qu’un surhumain ?

Au-delà des différents gadgets qu’on lui attribue, qu’il s’agisse de capacités physiques supérieures ou de perceptions extrasensorielles, soient d’espèces de « super pouvoirs » en fin de compte assez superposables les uns aux autres dans le sens où ils se réclament plus ou moins tous du thème de l’invincibilité (2) en se cantonnant à un ascendant coercitif sur les humains moyens, c’est-à-dire qu’ils se bornent à illustrer le triomphe de la force brute sur la raison, « le surhomme est d’abord l’enfant de la défiance vis-à-vis de l’homme » (3). Du moins si on retient comme contexte celui de la période historique qui suivit immédiatement la Première Guerre mondiale et où la notion moderne de surhomme trouve ses origines : en effet, devant les capacités que venait de démontrer l’espèce humaine à s’autodétruire, il fallait bien théoriser quelque chose de mieux que l’humain, qui en quelque sorte lui survivrait pour mieux poursuivre sa mission (3). Or, dans Gundam, le surhomme newtype apparait justement au cours d’une autre guerre, celle d’Un An, où l’espèce humaine, encore une fois, transcenda les limites de l’horreur…

Bien sûr, il tombe sous le sens que des newtypes existaient déjà avant que Zeon déclare sa guerre d’indépendance à la Fédération. Ainsi en va-t-il de toutes les évolutions : elles n’apparaissent pas brusquement mais au contraire résultent d’un processus progressif – nous y reviendrons. Mais, comme la plupart des conflits militaires, la Guerre d’Un An joua le rôle d’accélérateur de l’histoire, au cours duquel certaines découvertes et leurs applications subséquentes trouvèrent une utilité qu’on ne soupçonnait pas auparavant. Nous avons déjà eu l’occasion de voir dans une partie précédente comment le mobile suit devint un élément prépondérant de la guerre spatiale dans l’avenir que présente Gundam ; le newtype, au fond, s’inscrit dans un mouvement comparable : toute la différence tient dans ce qu’il ne s’agit pas ici d’un élément artificiel et mécanique mais d’un élément naturel et vivant. Là aussi, nous y reviendrons plus loin ; pour l’heure, tâchons plutôt de cerner le concept newtype en termes aussi objectifs que possible, et en considérant bien sûr les connaissances scientifiques telles qu’elles sont présentées dans l’univers de Gundam.

Artwork du MS-06Z Psycommu System Zaku

MS-06Z Psycommu System Zaku : un prototype de mobile suit équipé du système psycommu qui permet à un pilote newtype de contrôler son appareil avec le plus haut degré de précision possible.

Selon le professeur Flanagan, de l’institut éponyme, l’établissement responsable des recherches les plus abouties sur le sujet à l’époque de la Guerre d’Un An, le newtype ne présente aucune des caractéristiques d’un génie, ni même d’un surdoué car son Q.I. et ses aptitudes intellectuelles, littéraires et artistiques en général restent dans la moyenne de la population. En fait, il s’agit avant tout de gens non seulement capables de se pencher sur plusieurs problèmes en même temps mais aussi de projeter leurs pensées vers d’autres newtypes ; ce dernier point est le plus important : il ne s’agit pas de personnes capables de lire les pensées des autres, c’est-à-dire d’entrer par effraction dans leur esprit, mais de rendre leurs pensées intelligibles à la perfection pour les gens comme eux. En d’autres termes, alors que la télépathie consiste dans la plupart des œuvres de science-fiction à lire les pensées d’autrui et appartient donc de la sorte au domaine de la perception (4), la projection de pensées du newtype, elle, appartient nettement au domaine de l’expression. Les newtypes s’avèrent donc bien mieux capables de se comprendre entre eux que n’importe quels êtres humains, y compris les plus intelligents et les plus érudits. Enfin, et peut-être plus anecdotique, du moins dans le sens où le récit de Gundam se borne pour l’essentiel à utiliser ce dernier ingrédient dans les scènes d’action, le newtype dispose d’un sens de l’intuition supérieur à tout ce qu’on a jamais pu observer – et pour autant que la science s’avère bel et bien capable de mesurer une qualité aussi ésotérique, faute d’un meilleur terme…

On le voit, ces données brutes se montrent en fin de compte assez peu satisfaisantes, incapables qu’elles sont de nous renseigner sur la portée humaine véritable du concept newtype – sur ce qu’il peut effectivement changer dans la civilisation humaine au lieu de ce qu’il se borne à être.

Sur ce point, l’avis de Zeon Zum Deikun nous intéresse davantage. Selon ce penseur et révolutionnaire, le newtype reste avant tout un homme normal mais disposant d’une intuition immensément développée et d’une humanité unique. Si le premier des deux concepts cités ici – l’intuition – reste aussi obscur que dans l’explication précédente, le second – l’humanité – se montre plus clair sur le plan scientifique, surtout à la lumière d’études récentes menées depuis le milieu des années 90 à peu près par des spécialistes des grands singes mais aussi des préhistoriens, et aussi paradoxal qu’il puisse paraître au premier abord de tenter de lier ces deux domaines – je parle bien à présent de recherches réelles menées par des scientifiques sérieux, non d’études fictives plus ou moins farfelues accomplies par des personnes imaginaires et destinées à rendre l’univers de Gundam plus crédible par ses créateurs. Encore que les chercheurs dans ces secteurs du comportementalisme animalier et de la paléontologie parlent plus volontiers d’empathie et de développement de structures sociales, respectivement. Il vaut d’ailleurs de mentionner que ces études amenèrent peu à peu la communauté scientifique à reconsidérer d’un œil neuf la théorie de l’évolution, ceci non dans le but de la contester mais bel et bien de la compléter avec des éléments moins concrets sur le plan matériel que des caractéristiques physiologiques ou génétiques héritées de comportements bien précis dans un milieu naturel – la compléter avec des éléments en quelque sorte civilisationnels, là encore faute d’un meilleur terme.

Artwork du MSN-01 High Mobility Psycommu System Zaku

MSN-01 High Mobility Psycommu System Zaku : une évolution majeure du MS-06Z où les jambes du mobile suit sont remplacées par des propulseurs verniers à très haut rendement de poussée qui améliorent considérablement la mobilité de l’appareil.

Pour faire bref, si l’empathie permet aux individus de mieux comprendre leurs besoins mutuels et réciproques afin de se soutenir les uns les autres au sein d’un groupe (5), les structures sociales, elles, permettent de développer des techniques d’entraide et de coopération dans le but d’accomplir des desseins plus vastes que ceux à la portée d’individus isolés. Inutile de préciser qu’empathie et structures sociales restent, au fond, les deux facettes d’une même pièce, que l’une et l’autre s’épaulent et se complètent.

Ainsi, de nombreux chercheurs pensent que si l’Homme de Néandertal disparut, alors que ses capacités physiques dépassaient celles d’Homo sapiens et que ses capacités intellectuelles étaient au moins égales, et alors même que nous avons toujours entretenu des relations cordiales avec notre cousin – des restes découverts démontrent même que nous avons partagé nos demeures avec lui –, c’est parce-que ses capacités d’empathie et ses structures sociales étaient moins élaborées que celles de nos ancêtres. Néandertal s’avérait donc moins capable de venir à l’aide de ses congénères que nos très lointains aïeuls (6). Or, à l’époque de grandes fluctuations climatiques où il disparut, ces qualités d’entraide et de coopération dans lesquelles excellaient déjà Homo sapiens s’affirmaient comme décisives dans la survie d’une espèce à un moment où les conditions de vie se montraient particulièrement rudes.

Dans un registre semblable, on peut bien sûr citer la transmission des techniques de chasse comme celles de taille des silex qui, transmises de générations en générations, permirent peu à peu aux hominidés de s’affirmer comme l’espèce la mieux adaptée de la planète alors qu’il s’agissait au départ d’une des plus faibles, qui fuyait se réfugier dans les arbres devant n’importe quel prédateur ; de même, l’agriculture qui, comme on l’a d’ailleurs déjà vu dans une partie précédente, permit de fonder la civilisation, ne put se développer que grâce aux efforts conjugués de plusieurs groupes d’humains qui, dans ce but, durent apprendre à s’organiser pour mener à bien les différents travaux de labourage comme ceux de détournements de cours d’eau pour irriguer les sols, parmi d’autres efforts. L’Histoire regorge d’exemples où ces capacités d’entraide et de coopération tout comme l’importance des structures sociales firent toute la différence et permirent ainsi à l’Homme d’en arriver au fil des millénaires au niveau de civilisation qu’il connaît aujourd’hui. Au contraire de ce qu’affirment beaucoup trop de gens, surtout dernièrement, l’homme n’est pas un loup pour l’homme, pas plus que le progrès s’est bâti sur la compétition perpétuelle – et il ne s’agit pas là d’interprétations philosophiques ou assimilées mais bel et bien des résultats de recherches scientifiques aussi rigoureuses que possible…

Entendons-nous bien cependant. Il n’est pas question ici d’affirmer avec une naïveté plus ou moins affligeante que le « bon sauvage » des temps jadis s’avérait bien plus humain que nous et que la préhistoire peut se comparer à une sorte de paradis perdu. Bien au contraire, il s’agit de souligner que si nos ancêtres parvinrent d’abord à survivre dans des conditions de vie aussi difficiles, puis à développer des techniques de survie à l’efficacité prouvée, et enfin à construire des sociétés qu’ils réussirent à garder isolées de la loi de la jungle pendant autant de millénaires, c’est bel et bien en se serrant les coudes contre l’adversité perpétuelle d’une nature ultra-violente qui ne pardonne aucune erreur. Notons au passage que le parallèle avec la situation économique et sociale actuelle se fait de lui-même, tout en gardant à l’esprit que notre présent reste bien sûr d’une immense clémence par rapport aux temps préhistoriques.

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarEt, pour en revenir à notre sujet initial, le parallèle s’établit aussi tout seul avec l’univers de Gundam où l’Homme se lance depuis peu à la conquête de l’espace, celui-là même qui reste le milieu le plus défavorable à la vie qu’on connaisse. En d’autres termes, le newtype s’affirme surtout comme l’adaptation de l’Homme à cette nouvelle forme de civilisation qu’induit la colonisation de l’espace et que nous avons déjà examinée en détails dans une autre partie précédente de ce dossier. Dans cet avenir où l’espèce humaine s’aventure en orbite proche, les conditions de vie présentent une rudesse alors jamais vue dans toute l’Histoire connue, qui demande donc une évolution majeure du genre humain. L’intuition et l’empathie que Deikun attribue au newtype servent par conséquent à ce dernier, dans un tel contexte, à mieux coopérer avec son prochain afin d’assurer sa survie et par extension celle de toute l’espèce ; quant à sa capacité à se pencher sur plusieurs problèmes en même temps que lui prête le docteur Flanagan, elle lui sert à mieux maîtriser cette technique dont il dépend entièrement dans ce milieu par définition impropre à la vie.

La boucle est donc bouclée maintenant que nous avons fini d’examiner le comment. Reste encore à nous pencher sur le pourquoi, au sens littéraire du terme, afin de tenter de saisir pour quelle raison Tomino inséra ce concept newtype dans son récit en lui donnant un rôle aussi central.

Car le newtype n’est pas un de ces mutants dotés de pouvoirs mentaux auxquels une certaine science-fiction souvent assez simple nous a habitués, et encore moins un super-héros de carnaval dont l’unique fonction consiste à ajouter des scènes d’action en fin de compte tout à fait gratuites dans des productions populaires destinées à un public peu exigeant ; il ne s’agit pas non plus d’un bête élément narratif dont l’unique fonction consiste à faire avancer l’intrigue en fournissant un moyen ponctuel à un ou plusieurs protagonistes du récit pour résoudre un problème lui aussi tout autant passager, et qui s’affirme donc de la sorte incapable d’illustrer quelque véritable problématique que ce soit ; enfin, il n’entre pas non plus dans le registre du courant New Age ou assimilé qui, pourtant, avait le vent en poupe à l’époque de la création de Gundam, même s’il entretient avec celle-ci des analogies qu’il semble toutefois plus pertinent de mettre sur le compte des origines asiatiques communes entre ce courant spirituel et le concept newtype – nous y reviendrons là aussi. Peut-être plus ésotérique encore, le newtype se présente en fait comme une sorte d’« homme nouveau » dans un monde tout aussi nouveau, un monde encore à venir à l’époque de la Guerre d’Un An, celui d’après la Fédération et du règne de la Terre sur les colonies spatiales, où la race humaine partira enfin accomplir son destin dans l’espace, au prix toutefois d’un ancien modèle de civilisation désormais obsolète.

Entre les théories du docteur Flanagan, qui annoncent une transformation à la portée de toute l’humanité, et les réflexions de Deikun, qui voit un être à l’empathie supérieure, le newtype se place surtout dans la continuité logique de l’antimilitarisme caractéristique de Gundam en s’affirmant comme la parfaite solution pour éviter les conflits en général et en particulier les guerres : à travers une meilleure compréhension de l’autre, de ses besoins et de ses désirs, un entendement ici permis par la capacité de projeter ses pensées le plus clairement possible vers l’interlocuteur et doublée d’une intuition sans égale, une civilisation de newtypes s’avérera tout à fait à même d’avancer de concert vers un futur meilleur. Notons au passage que le Gestalt décrit par Theodore Sturgeon (1918-1985) dans son roman Les Plus qu’humains (1953), un grand classique de la science-fiction et notamment du thème du surhomme dans le genre (7), n’est pas très loin, mais surtout qu’on retrouve assez nettement dans ce concept newtype une des multiples définitions de la science-fiction qui « est à l’origine un genre intellectuel issu de l’utopie et son objectif n’est pas de chanter la guerre, mais de la dénoncer comme un désordre et un scandale et de décrire les moyens propres à l’éviter » (8).

Line art du mobile armor MAN-03 Braw Bro

MAN-03 Braw Bro : ce mobile armor conçu pour un pilote newtype possède des canons à particules disposés sur des extensions mobiles contrôlées par câbles qui peuvent se séparer du corps principal de l’engin afin d’attaquer une cible de plusieurs directions à la fois, en tirs croisés.

Pourtant, et parce-qu’ils se situent dans la tradition darwinienne qui repose sur une évolution progressive des espèces, pouvant s’étendre sur des milliers ou des dizaines de milliers, voire même des centaines de milliers d’années au moins, les newtypes présentés dans le récit de Gundam restent avant tout des individus isolés et donc inaptes à changer quoi que ce soit par eux-mêmes : ainsi deviennent-ils les jouets des puissances étatiques en guerre qui ne voient en eux qu’un moyen de remporter des victoires militaires alors pourtant qu’ils représentent bel et bien « le descendant, l’étape provisoire d’un processus naturel, le rejeton fragile qu’il faut protéger et chérir » (9).

La faute en revient ici, explique le récit, pour la plus grande part aux Zabi qui, d’une part, plongèrent la sphère humaine dans le chaos de la Guerre d’Un An et, d’autre part, employèrent comme pilotes de mobile suits le potentiel des quelques newtypes sur lesquels ils parvinrent à mettre la main et qu’ils considéraient comme des monstres pour commencer – à l’instar, d’ailleurs, des pontes de la Fédération. Bref, c’est de leur raisonnement de « old types », c’est-à-dire qui s’appuie sur des réflexions à l’ancienne, en suivant donc des processus de pensée d’avant la colonisation de l’espace et par conséquent mal adaptés à cette nouvelle ère, que la compréhension mutuelle permise par le newtype s’effaça devant le conflit. Quant à ce qu’il adviendra de ces newtypes après la guerre, où ils ne servent au fond que d’outils de destruction à la solde des politiques, quel que soit leur bord, et si les premiers concernés se demandent bien sûr s’ils seront héros, bourreaux, victimes ou boucs émissaires selon dans quel sens soufflera le vent de l’opinion publique une fois la paix revenue, rien n’est moins sûr pour eux…

À vrai dire, pourtant, leur déploiement au combat et le nombre toujours croissant de leurs victoires, y compris sur des pilotes bien plus expérimentés, amènent ces surhumains eux-mêmes à redouter l’idée de devenir rien de moins que de pures machines à tuer une fois parvenus à un certain niveau de développement ; en témoigne le personnage d’Amuro qui en vient à souhaiter pouvoir se débarrasser du Gundam lui-même dont la mécanique pourtant optimale finit par s’avérer trop lente pour ses réflexes supérieurs et lui donne l’impression de l’handicaper : le pouvoir du newtype, ici, finit donc par corrompre le pilote en quelque sorte. On s’en étonne d’autant moins que, suivant la tradition du surhomme nietzschéen, qui transpire littéralement de Gundam (10), le newtype évolue entre autres en se mesurant sans cesse à un adversaire digne de lui (11) : si le premier livre du roman porte pour titre Awakening c’est parce-que c’est de son combat contre Lalah Sune que s’éveillent pleinement les capacités de newtype jusque-là latentes d’Amuro, et c’est dans le second volume, lors de son affrontement avec Kusko Al – qui s’affirme comme une adversaire bien plus redoutable que Lalah – que ces dons parviennent au niveau supérieur de puissance ; c’est donc bel et bien dans la guerre que se révèle une des dérives possibles de ce chaînon suivant de l’évolution prôné par Zeon Zum Deikun, dérive qui s’oppose donc radicalement aux idéaux contolistes de ce dernier. À vrai dire, ce surhumain s’avère en fin de compte bien humain, ce qui soit dit en passant ne surprend guère de la part de l’auteur du récit, et même si cette corruption dont le newtype devient victime reste avant tout une conséquence des pressions d’une époque où des tensions sociales très fortes et restées irrésolues pendant trop longtemps se cristallisèrent sous la forme de la Guerre d’Un An

Pour en finir avec ce chapitre, nous pouvons encore nous pencher sur au moins deux éléments qui persistent peut-être à échapper au lecteur. Le premier concerne le lien, dans Gundam et à travers le newtype, entre le concept de surhomme en général et le genre mecha en général, lien d’ailleurs déjà évoqué dans la seconde partie de la biographie de Tomino. Si nous avons vu que le domaine mecha entretient de fortes analogies avec celui des super-héros, en présentant des personnages a priori normaux acquérant des capacités surhumaines grâce au pilotage d’une machine, et si on admet que le super-héros n’est au fond qu’une extension du thème du surhomme, alors le genre mecha s’affirme par définition comme une autre extension du même thème : rien de surprenant ici puisque cette problématique se trouve évoquée dès les premières planches du manga Mazinger Z (1972) de Go Nagai, une autre œuvre fondatrice du domaine.

Line art du mobile armor MAN-08 Helmet

MAN-08 Helmet : ce mobile armor destiné aux newtypes d’élite est équipé de « bits » (ici représentés en bas à droite), des canons à faisceau mobiles et indépendants du corps principal, que le pilote manipule par la pensée pour attaquer à très hautes vitesses des cibles très éloignées.

Ce fait appelle cependant deux remarques. D’abord que cette extension du thème du surhomme dans le genre mecha se base sur la technique, un élément jamais innocent chez les japonais (12)(13), d’une part, et que ceci confère au domaine une certaine parenté avec la notion de transhumanisme, d’autre part, même si là non plus on ne trouve rien de bien nouveau : depuis les tripodes martiens de La Guerre des Mondes (H. G. Wells ; 1898) jusqu’aux armures de combat mécanisées de Starship Troopers (Robert A. Heinlein ; 1959) et après, les mechas ont toujours servi à augmenter les capacités naturelles de leur pilote, bien que dans l’écrasante majorité des cas seulement sur le plan physique, par exemple en décuplant sa force musculaire et sa résistance ainsi que ses perceptions.

Ensuite, ce focus de Gundam sur le thème du surhomme, et bien qu’il présente là un aspect alors jamais vu à ma connaissance dans le genre mecha, comme on vient de le voir, souligne bien que l’« école réaliste » du domaine, ou du moins ses bases fondatrices, ne parvient pas vraiment à se débarrasser des fondements du genre mecha tels qu’ils se virent posés par le Mazinger Z déjà cité, et ce en dépit des intentions affichées des inventeurs de Gundam ; bien au contraire, elle en fait son leitmotiv principal, sa raison d’être, son message : ceci, d’une part, souligne encore une fois l’état d’abâtardissement, faute d’un meilleur terme, qui caractérise Gundam depuis toujours et qui pour les éléments examinés jusqu’ici sur le plan de la facture, trouve ses racines dans les origines pour le moins troublées de cette production (14), alors que, d’autre part, il pousse ce thème du surhomme dans la même voie qu’il a poussé le concept mecha, comme on l’a vu dans une autre partie précédente, celle consacrée à l’innovation, soit la voie d’un certain réalisme techno-scientifique – la différence principale tenant dans le fait qu’il s’agit dans le cas du newtype d’une forme de darwinisme au lieu de contraintes de conception industrielles.

Le second élément qu’il reste à examiner avant de conclure concerne les origines possibles du concept newtype dans l’imaginaire de Tomino. Dans ce but, il vaut d’abord de préciser que Tomino ne connaît que très peu la science-fiction (15), même si, d’une façon assez paradoxale qui n’étonne plus vraiment de sa part, l’écrasante majorité de ses œuvres s’en réclame ; il semble donc assez peu pertinent de chercher dans cette culture une inspiration quelconque quant au sujet qui nous occupe. Ensuite, il faut bien sûr conserver à l’esprit que Tomino est non seulement japonais mais qu’il appartient de plus à cette génération qui vit de ses propres yeux l’effondrement du Japon traditionnel, impérialiste et monarchiste, ainsi que son remplacement progressif par un autre, bien plus moderne mais surtout pacifiste et démocratique ; même s’il était jeune à cette époque, il va de soi qu’il ressentit cette transition, par les témoignages de ses proches comme par son expérience personnelle lors de la reconstruction du pays qui s’étala jusqu’au milieu des années 50. Cet aspect nous intéresse davantage car en touchant de la sorte l’éducation même de Tomino, il s’affirme comme bien plus personnel.

En effet, la notion de communauté joue un rôle prépondérant dans la mentalité japonaise (16) : à l’instar de la plupart des civilisations asiatiques, la société nipponne met un très net accent sur la vie de groupe en général, et notamment sur l’importance de l’unité de ce groupe et l’attention que chacun porte à ses membres, en particulier à travers les impératifs du cérémonial et de l’étiquette ainsi que des apparences mais par-dessus tout par un esprit de coopération dont on trouve peu d’équivalents dans d’autres cultures – du moins pour celles qui bénéficient d’un haut niveau de technicité, c’est-à-dire de confort. Pour reprendre une idée déjà examinée dans cette partie, l’origine de cet esprit d’entraide permanente se trouve peut-être dans les conditions de vie assez difficiles que connurent les Japonais d’antan, ceux qui forgèrent la culture nipponne au fil des millénaires : car nul n’ignore combien l’archipel se trouve exposé aux cataclysmes naturels, qu’il s’agisse de tremblements de terre, de raz-de-marée, d’éruptions volcaniques ou de typhons qui rendent tous la vie particulièrement rude et que seule la modernité permit d’adoucir, mais depuis à peine un peu plus d’un demi-siècle ; on peut donc là aussi trouver un certain parallèle avec la vie des hommes préhistoriques décrite plus haut, et l’influence de celle-ci sur l’élaboration et l’évolution des structures sociales des premiers hommes : il ne semble pas incongru de voir dans cette précarité quotidienne et millénaire une des raisons du développement de cette notion de communauté qui importe tant au peuple japonais.

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarIl vaut aussi de rappeler que cet esprit de corps joua un rôle fondamental dans le Japon d’après-guerre, celui-là même qui vit Tomino sortir peu à peu de l’enfance pour entrer dans l’adolescence – soit une période fondamentale dans une vie pour développer sa personnalité. Car dans cette nation défaite où tous luttaient contre la famine au milieu des décombres tant moraux que physiques d’une grande puissance déchue (17), seules l’entraide et la coopération garantissaient la survie de la civilisation ou du moins d’un certain ordre social ; quant aux soldats américains, ils restaient des étrangers dont on ne tolérait la présence que par le privilège des vainqueurs : on sait en effet que les États-Unis gardèrent l’empereur Hirohito (1901-1989) sur le trône parce-que lui seul garantissait l’unité de l’archipel et permettait ainsi d’éviter l’insurrection contre l’occupant gaijinTomino eut donc l’occasion de mesurer très tôt l’efficacité d’une communauté solide, même si l’importance de cette notion mit probablement un certain temps à se frayer un chemin dans son esprit alors assez jeune, et il ne paraît pas impossible que cette expérience joua un rôle dans son élaboration du concept newtype. Pour terminer sur ce point, on peut aussi évoquer l’importance qu’accorde Tomino au travail de groupe dans l’exercice de son métier de créateur d’animations (18), car il s’agit bel et bien pour lui d’un travail collectif où chaque artiste impliqué coopère avec les autres en apportant sa pierre à un édifice dont la construction surpasse les qualités individuelles de chacun.

Nous pouvons donc voir clairement que si le concept newtype dépasse de loin les clichés les plus éculés ou du moins les plus simplistes des thèmes du mutant et du surhomme, il s’insère surtout dans une réflexion sur un avenir possible de la race humaine – celui décrit dans le chapitre sur la colonisation de l’espace – tout en reflétant l’expérience personnelle comme le mode de pensée de son auteur. Pour ces diverses raisons, le considérer comme un simple moyen narratif destiné à développer une intrigue ou bien une bête astuce pour pimenter des scènes d’action s’avérerait pour le moins réducteur…

Au lieu de ça, il convient peut-être de le voir comme une réflexion de fond sur ce besoin de lien humain qui nous fait tellement défaut dans un paysage social rendu délétère par de faux progrès, tant sur les plans techniques et écologiques que politiques et économiques, et dont les illusions de confort matériel nous ont fait perdre de vue ce qui constitue pourtant notre essence même d’animal civilisé.

Une réflexion, on en conviendra, très humaniste, car en dénonçant ainsi les dérives de notre présent, au moins indirectement, elle nous permet de tenter d’y remédier et s’affirme de la sorte comme porteuse d’espoir pour des lendemains plus beaux.

C’est bien là un optimisme typique de la science-fiction.

Suite et fin du dossier (Conclusion et sources)

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(1) il vaut néanmoins de mentionner, dans ce cas précis, que la réalisation pour le moins chaotique de cette OVA dont le réalisateur original, Takeyuki Kanda, décéda brutalement avant de pouvoir conclure son ouvrage fut peut-être responsable, au moins en partie, de l’infléchissement de thème que présente le tout dernier épisode de cette courte série.

(2) Jacques Goimard, Du Surnaturel au supranormal, préface à Histoires de pouvoirs (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3770, 1975, ISBN : 2-253-00739-0).

(3) Gérard Klein, Surhommes et Mutants, préface à Histoires de mutants (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3766, 1974, ISBN : 2-253-00063-9) ; lire ce texte en ligne.

(4) Jacques Goimard, op. cité.

(5) Frans de WaalL’Âge de l’empathie (Les Liens qui libèrent, 2010, ISBN : 2-918-59707-4).

(6) j’ai trouvé cette donnée dans plusieurs documentaires distincts diffusés sur Arte mais dont les titres et les noms des réalisateurs persistent à m’échapper en dépit de toutes mes recherches ; je compte donc sur l’indulgence du lecteur…

(7) outre l’opus de Gérard Klein déjà évoqué ici, le lecteur pourra se pencher sur les divers Conseils de lecture et autres Bibliothèques idéales listés sur cette page, qui citent tous l’ouvrage de Sturgeon comme parmi les plus incontournables du genre.

(8) Jacques Goimard, Une Fantasy parfois heroic, préface à Histoires de guerres futures (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3819, 1985, ISBN : 2-253-03629-3).

(9) Gérard Klein, op. cité.

(10) Patrick Drazen, The Shock of the Newtype: The Mobile Suit Gundam Novels of Tomino Yoshiyuki, Mechademia vol.1 (2006), pp. 174-177.

(11) voir l’œuvre maîtresse de Friedrich Nietzsche sur le thème du surhumain, Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885) ; il vaut néanmoins de préciser que l’idée d’affrontement pour une évolution de l’individu que présente cet auteur repose évoque une lutte sur le plan intellectuel ou du moins spirituel et non sur le plan physique, à travers le corps-à-corps ou bien la guerre pure et simple, comme on le laisse penser bien trop souvent…

(12) Jacques Ellul, Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

(13) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4).

(14) je renvoies au besoin le lecteur à la seconde partie de la biographie de Tomino présentée dans ce dossier où j’exposais les raisons qui amenèrent les artistes de Sunrise à reconsidérer leur projet pour le faire correspondre aux exigences des sponsors.

(15) propos tenus lors d’une séance de questions/réponses avec le public après la conférence de Tomino du 7 juillet 2009 au Club des Correspondants étrangers du Japon : la retranscription (en) complète du 14 septembre 2009 chez Anime News Network – voir sa réponse à la toute dernière question en page 2.

(16) Tachyon, Underlying Themes in Classic Tomino Sci-Fi Anime (article paru le 25 septembre 2010 sur le blog du site GearsOnline.net).

(17) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(18) propos tenus lors d’une séance de questions/réponses avec le public après la conférence de Tomino du 7 juillet 2009 au Club des Correspondants étrangers du Japon : op.cité – voir sa réponse à la toute première question en page 2.

Sommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace
6. La métaphore
7. Le newtype (le présent billet)
8. Conclusion et sources

Mobile Suit Gundam : Author’s Cut (6)

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1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace
6. La métaphore (le présent billet)
7. Le newtype
8. Conclusion et sources

La métaphore

Comme nombre d’œuvres de fiction, Mobile Suit Gundam reflète l’inspiration de ses auteurs à travers ses différents thèmes, et de ceux-là transpirent des idées qui expriment une certaine représentation du monde. Que ces thèmes se trouvent là dans le but conscient ou non de traduire des vues importe en fin de compte assez peu : une œuvre cesse d’appartenir à ses auteurs pour devenir la propriété de son audience dès lors qu’elle devient publique, et les commentateurs peuvent donc l’interpréter comme bon leur semble – et tant que leurs conclusions restent dans le domaine du raisonnable…

Ainsi, une première piste se dégage de certains faits. Le premier concerne le vécu personnel de Yoshiyuki Tomino, l’auteur principal de Gundam, qui se différencie somme toute assez peu de celui de n’importe quel autre japonais de la même génération, celle qui assista à l’effondrement du Japon lors de la conclusion de la guerre du Pacifique – soit la fin d’un monde, le leur – et participèrent plus ou moins contre leur gré à l’émergence d’une nouvelle nation qui se posait en rupture nette de la précédente. Le second fait tient dans ce que Gundam appartient à la culture populaire du Japon de la fin des années 70 de par l’époque même où il apparut, de sorte qu’il s’inscrit dans la continuité du développement de la culture manga d’après-guerre, celle-là justement qui naquit sur le champ de ruines auquel se trouvait réduit l’archipel à la fin des combats de la guerre du Pacifique (1) : à sa manière, Gundam retient certains aspects de cette période, à l’époque pas si lointaine et surtout pas pour ceux qui la vécurent.

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Un premier aspect se retrouve facilement dans le duché de Zeon lui-même, dont le parallèle avec l’Allemagne nazie et le Japon monarchique peut s’établir sans difficultés. Parmi d’autres éléments, le duché retient des nazis la prise de pouvoir pendant une période troublée et à l’aide d’accointances entre les révolutionnaires et de riches industriels, une doctrine de la race-maître basée sur un détournement d’une philosophie prometteuse avec ici le personnage de Zeon Zum Deikun dans le rôle de celui du philosophe Friedrich Nietzsche (1844-1900), le développement de technologies de guerre innovantes, voire même révolutionnaires et employées à travers une stratégie offensive très semblable à celle de la Blitzkrieg, et enfin une situation politique de vieilles rancunes contre le « voisin » immédiat, soit la Fédération dans le cas présent. Quant au Japon d’avant-guerre, Zeon en retient bien sûr le statut politique de la monarchie ainsi qu’un besoin en ressources industrielles correspondant dans l’histoire réelle à celui de l’espace vital qui poussa l’archipel à envahir la Mandchourie en 1931 ; plus loin dans le récit, Gundam plante un autre point commun avec le Japon monarchique à travers la bataille de Solomon où la forteresse ennemie éponyme tombe entre les mains de la Fédération : le parallèle avec la Campagne des îles Salomon, qui vit la toute première victoire des troupes américaines contre le Japon, lors de la guerre du Pacifique déjà évoquée, se montre ici assez évident.

Un second aspect, plus subtil, se trouve dans le sentiment de culpabilité des adultes qui se voient obligés d’envoyer au front de jeunes gens inexpérimentés en raison du nombre de pertes proprement monumental que subissent les deux factions dans les premiers mois du conflit. Le niveau particulièrement élevé de mortalité parmi les civils n’arrange bien sûr rien au problème : on peut rappeler en effet que la stratégie de Zeon dite du « colony drop » – déjà examinée dans la partie précédente – a purement et simplement divisé par deux la population de l’ensemble de la sphère humaine dès les premières semaines de la Guerre d’Un An. Notons au passage que ce choix de prendre des adolescents comme protagonistes principaux correspond aussi très bien à l’archétype du récit de manga d’après-guerre qui utilise presque exclusivement des jeunes gens comme héros, et ceci afin d’illustrer la faillite et l’absence des adultes lors de la reconstruction du Japon (2). Évidemment, cette situation empire avec le temps, de sorte que Zeon se voit obligé de défendre ses dernières positions avec de très jeunes soldats sans aucune expérience du combat de la même manière que les nazis employèrent les Jeunesses hitlériennes à la défense de Berlin dans les dernières semaines de la Seconde Guerre Mondiale, ce qui fut l’occasion pour de nombreux soldats alliés de connaître des dilemmes moraux bien compréhensibles ; de son côté, le Japon se montra plus catégorique et poussa ses derniers pilotes d’avions, tous très jeunes eux aussi, au sacrifice ultime à travers la tactique du kamikaze et l’utilisation intensive des appareils de type Ohka avant d’armer tous ses civils pour tenter de contrer l’avancée des américains, poussant ainsi ces derniers à utiliser l’arme atomique.

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarUn troisième aspect se trouve d’ailleurs dans les armes de destruction massive. Si dans Gundam les arsenaux nucléaires, bactériologiques et chimiques se voient bannis par le Traité Antarctique signé dès la fin du tout premier mois de guerre, rien n’empêche l’utilisation d’autres engins. Toute la différence avec la Seconde Guerre Mondiale, ici, tient dans ce que les deux camps en usent : la Fédération se sert du Solar Ray, un ensemble de plusieurs milliers de miroirs placés en orbite et permettant de focaliser la lumière du soleil sur un point précis des positions ennemies à la manière d’une loupe gigantesque qui permet ainsi de griller des milliers d’unités adverses en quelques instants, et Zeon utilise le System, une colonie orbitale convertie en un gigantesque canon laser capable d’à peu près la même puissance de frappe que le Solar Ray… Fort heureusement, l’emploi de ces armes ne se fit que lors de la toute dernière bataille de la Guerre d’Un An, celle où la Fédération tenta de prendre la forteresse d’A Baoa Qu – tout comme dans la réalité historique l’emploi d’armes atomiques conclut la guerre du Pacifique.

Enfin, et peut-être plus discutable, la campagne d’Odessa rappelle éventuellement l’opération du débarquement en Normandie pour son rôle décisif dans l’inversion du déroulement de la Guerre d’Un An en faveur de la Fédération. Ce point paraît plus sujet à caution dans le présent argumentaire car nombreuses sont les guerres qui connurent des retournements de situation comparables.

Ces points communs entre Gundam et la réalité historique se montrent trop nombreux pour s’avérer de simples coïncidences : il semble donc tout à fait approprié de voir dans ce récit une sorte d’allégorie ou à tout le moins de métaphore sur la Seconde Guerre Mondiale, soit l’événement d’où émergea le Japon contemporain et dans lequel trouve ses racines cette culture manga d’après-guerre dont Gundam est un héritier parmi beaucoup d’autres. Il vaut d’ailleurs de rappeler que ce conflit planétaire ne conditionna pas juste l’histoire de l’archipel mais bel et bien celle du monde entier, notamment en retirant à la vieille Europe sa place de leader et en ouvrant ainsi la voie à la  décolonisation d’une part, et d’autre part en permettant l’émergence d’un nouvel équilibre des forces qui prit dans un premier temps la forme de la Guerre Froide ; pour cette raison, la Seconde Guerre Mondiale se voit souvent considérée par les historiens comme la fin d’une ère, celle de la domination du Vieux Continent sur le reste du monde.

Si le récit de Mobile Suit Gundam se cantonne aux événements de la Guerre d’Un An, l’« histoire du futur » (3) que représente l’ensemble des productions de la chronologie Universal Century permet toutefois d’approfondir ce lien avec la Seconde Guerre Mondiale. En effet, cet affrontement militaire fictif entre la Fédération et Zeon se présente assez vite comme une rupture historique tout à fait comparable à celle de l’histoire réelle, dont on commence à observer les premiers effets dans Mobile Suit Zeta Gundam (Y. Tomino ; 1985), à ce jour encore l’unique véritable séquelle de Mobile Suit Gundam. En marquant de la sorte la fin de l’hégémonie totale de la Fédération sur la sphère humaine, la Guerre d’Un An constitue donc la première étape vers l’effondrement du règne de la Terre et l’émancipation des colonies de l’espace, même si un tel processus s’étalera sur plusieurs générations : il s’agit donc là aussi de la fin d’une ère.

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarCe parallèle désormais évident entre fiction et réalité nous intéresse pour plusieurs raisons. D’abord pour le réalisme qu’il confère à Gundam de par son inspiration reposant sur des faits historiques bien réels sur les plans militaires et sociaux. Ensuite, pour la démonstration qu’il fait de l’importance d’un vécu dans l’élaboration d’un récit : les créateurs de Gundam ont en effet pu donner une telle richesse à leur œuvre en s’inspirant du réel pour mieux échafauder le fictif, ce qu’aucun de leurs confrères n’avaient jamais fait avant eux dans le domaine du genre mecha, conférant ainsi à celui-ci une maturité supplémentaire. Enfin, parce-que ce réalisme reposant sur une expérience historique collective mais aussi récente à l’époque explique peut-être une partie au moins du succès de Gundam au Japon, réussite qu’on peine à retrouver dans d’autres parties du monde où les cultures et leurs mémoires respectives différent : l’image du Japon monarchique que renvoie Zeon confronte le peuple japonais à ses démons personnels, à travers ce mécanisme déjà examiné dans le second chapitre de la biographie de Tomino, celui où je tentais de démontrer que les envahisseurs de récits de « Super Robots » restent avant tout des images de l’archipel d’avant-guerre, impérialiste et réactionnaire – ce qui présente ainsi Gundam comme une œuvre en adéquation avec les standards de son temps en dépit de toute ses innovations, et aussi paradoxal que ça puisse paraître : toute la différence tenant, ici, dans le fait que l’ennemi de la Terre est pour la première fois tout à fait humain.

Mais que cette dimension métaphorique de Mobile Suit Gundam ne trompe personne, car ce que dit une œuvre compte au final bien moins que la manière dont elle le dit, que la façon dont elle approfondit la problématique ainsi posée. En d’autres termes, il ne suffit pas de présenter une idée, toute aussi intéressante soit-elle, mais encore faut-il parvenir à lui appliquer un développement pertinent, un traitement qui saura dépasser le stade de l’apparence immédiate, de l’évidence – ce qui, bien souvent, sépare les grandes œuvres des autres.

Et sur ce point, en dépit de toute l’affection que j’ai pour Gundam ainsi que du temps que j’ai consacré à y réfléchir, je dois bien admettre qu’il me reste encore à trouver ce qui différencie cette production de toutes les autres qui s’inscrivent dans cette mouvance caractéristique de la culture manga d’après-guerre. Sur ce point au moins, et malgré son aspect révolutionnaire pour ce genre mecha auquel il donna le réalisme qui lui faisait défaut, Gundam se montre en fin de compte assez commun…

Certains diront que c’est là la preuve que Gundam n’est au fond rien d’autre qu’un produit de son temps et qu’il ne mérite pas toute l’attention dont il est l’objet . D’autres affirmeront que c’est la parfaite démonstration de la légitimité de Gundam au sein de cette culture manga d’après-guerre dont il fournit une nouvelle grille de lecture à travers le réalisme techo-scientifique appliqué à ce genre mecha qui tient une place centrale dans la culture populaire japonaise.

Si ces deux points de vue ne s’excluent pas mutuellement, comme toujours, et pour en revenir au tout premier paragraphe de ce chapitre, c’est au spectateur qu’incombe de choisir entre ces différentes possibilités : c’est bien là le privilège de l’audience après tout…

Suite du dossier (Le newtype)

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(1) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(2) Ibid.

(3) dans le vocable de la science-fiction, ce terme désigne une suite de récits qui dépeignent un avenir en évolution et dont chaque histoire permet d’en explorer un segment ; beaucoup d’écrivains de science-fiction ont produit des séries de ce type, tels qu’Isaac Asimov (1920-1992), Arthur C. Clarke (1917-2008) ou Robert A. Heinlein (1907-1988), pour citer les plus connus.

Sommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace
6. La métaphore (le présent billet)
7. Le newtype
8. Conclusion et sources

Mobile Suit Gundam : Author’s Cut (5b)

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarSommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace (le présent billet)
6. La métaphore
7. Le newtype
8. Conclusion et sources

La colonisation de l’espace :

a. La vision scientiste
b. L’interprétation dans Gundam (le présent billet)

b. L’interprétation dans Gundam

Si pour Gerard K. O’Neill (1927-1992) la colonisation de l’espace devait ouvrir une nouvelle ère d’abondance en matières premières comme en énergie et ainsi signifier la fin de tous les conflits, puisque ceux-ci prennent le plus souvent racine dans les luttes pour l’obtention des ressources (1), l’avenir de Mobile Suit Gundam, de son coté, se montre bien moins clément pour la nature humaine ; en particulier, ce futur possible fustige une nouvelle forme de la lutte des classes qui trouve ses origines dans ce qu’on pourrait appeler une glorification de l’élite, ou plus simplement une cassure du lien pourtant fondamental entre les gouvernants et les gouvernés – ce qui ouvre en général la voie aux révolutions et à tout leur cortège de fureur et de sang… Dans Gundam, cette cassure se produit au moment de choisir quels citoyens vont aller habiter l’espace, et dans cet avenir comme dans le passé tel qu’on le connaît, on ne trouve pas que des pionniers ; on peut en effet rappeler que la colonisation des Amériques et de l’Australie ne se fit pas uniquement par des gens désireux de recommencer leur vie mais aussi par des brigands, des criminels, des fous, des persécutés religieux et des réprouvés de tous les acabits dont les grandes puissances de l’époque se débarrassaient purement et simplement en les envoyant à l’autre bout du monde afin de conforter la paix de leur royaume, c’est-à-dire leur pouvoir, en cachant en quelque sorte la poussière sous le tapis.

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarGundam nous présente un futur comparable dans le sens où les gens envoyés construire la nouvelle frontière ne se portèrent pas tous volontaires, et on comprend pourquoi vue l’ampleur titanesque de la tâche ; sur ce point, d’ailleurs, on ne peut s’empêcher d’apercevoir une influence possible – mais en aucun cas revendiquée par les créateurs de Gundam, en tous cas à ma connaissance – du roman Révolte sur la Lune (The Moon is a Harsh Mistress ; 1966) de l’écrivain Robert A. Heinlein (1907-1988), auteur déjà maintes fois évoqué dans ce dossier : cet ouvrage montre en effet un avenir comparable à celui de Gundam dans le sens où la colonisation de la Lune par les bagnards envoyés là pour extraire les ressources minérales a accouché d’un modèle de société inédit qui ne tarde pas à entrer en conflit avec celui de la classe dirigeante de ce futur fictif, restée confortablement sur Terre pendant que les condamnés aux travaux forcés puis leurs enfants se tuent à la tâche pendant des générations, jusqu’à ce qu’une guerre ouverte, une guerre d’indépendance finisse par éclater. Mérite aussi de se voir précisé que les technologies du tourisme spatial, au moins dans le roman de Gundam, jouèrent un rôle fondamental aux balbutiements de la colonisation ; or, celles-ci restaient l’apanage de société privées, c’est-à-dire des multinationales puisque seules de telles entités pouvaient faire face à la complexité et au coût qu’impliquent une telle entreprise (2) – et on sait bien de quelle manière ces entreprises-là traitent leurs employés : leurs techniques de management participèrent donc elles aussi à produire le ressentiment de ces premiers habitants de l’espace… Encore une fois, c’est donc bel et bien le réalisme le plus brut qui caractérise Gundam, qu’il s’appuie sur les exemples du passé ou bien ceux du présent.

Pour toutes ces raisons, on comprend assez vite que la colonisation de l’espace devait tôt ou tard aboutir à une impasse. Si le processus d’ensemble se voit expliqué à de nombreuses reprises dans le roman de Gundam, les versions animées se montrent hélas moins explicites, ce qui contribua à leur donner un aspect de simplicité qui joua d’abord en leur défaveur avant que la situation politique et sociale de cet univers en fin de compte assez complexe se voit mieux décrite, notamment à travers les produits dérivés tirés de la franchise. On trouve néanmoins une brève exposition des faits, certes très partisane, lors du discours de Gihren Zabi pendant les funérailles de son frère Garma où les raisons de la colère des habitants de l’espace envers les dirigeants de la Fédération sont brièvement présentées à travers l’exposition de son inhumanité, d’abord, puis du mépris de cette dernière envers les colons ainsi que de la montée progressive des tensions en raison des velléités d’autonomie de Zeon. Si on aurait apprécié une explication plus élaborée, il faut malgré tout tenir compte de plusieurs facteurs : d’abord, il s’agit d’un discours propagandiste chargé de ranimer l’esprit combatif de Zeon après plus de neuf mois de combat où les succès des débuts paraissent à présent assez lointains ; ensuite, le public auquel ce discours s’adresse connaît déjà la situation et les divers faits et événements dont elle découle, au moins dans les grandes lignes, et même si la propagande de la principauté de Zeon se charge de déformer l’Histoire récente avec grand soin depuis des décennies afin de mieux alimenter le ressentiment des colons envers la Fédération qui a jadis forcé leurs ancêtres à émigrer ; enfin, une exposition plus longue et détaillée dans ce qui était au départ un épisode isolé d’une vingtaine de minutes à peine dans un ensemble bien plus vaste aurait certainement vite perdu son audience – sur ce point, on peut rappeler que cette scène conclue le premier film de la version cinéma de Mobile Suit Gundam, celle-là même qui bénéficia du moins de modifications par rapport à la série TV de départ : cette séquence ne pouvait donc se voir vraiment améliorée.

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarVoilà comment la Guerre d’Un An met en évidence la pluralité ainsi que les antagonismes des intérêts dans l’univers de Gundam à travers une scène politique complexe qui met à mal l’image récurrente dans la science-fiction dite « populaire » d’une race humaine unie dans la conquête de l’espace, une représentation somme toute idyllique et plutôt naïve, d’ailleurs semblable sous bien des aspects à celle que décrivait le professeur O’Neill ; on peut évoquer ici l’alignement ambigu de Side 6, qui se déclare neutre mais collabore en fait de façon officieuse avec le camp le plus en position de force selon les aléas du conflit, ainsi que les tensions qui règnent au sein de la famille Zabi de même que les conflits d’intérêt qui déchirent la Fédération, deux éléments déjà exposés dans la partie précédente… À vrai dire, le futur de Gundam ne présente rien de scintillant, au contraire de ces productions d’une certaine science-fiction, souvent assez ancienne, qui ne montre que le versant positif du progrès technologique : ici, ce progrès technique, c’est-à-dire social, amène la guerre en déplaçant dans l’espace proche l’éternel problème de la gouvernance et celui sous-jacent de la liberté (3). Ainsi, sous ses dehors de production orientée action et grand spectacle, Gundam suscite avant tout une réflexion sur ce monde qui nous attend où la colonisation de l’espace proche sera devenue l’ultime parade à l’épuisement des ressources et de l’espace vital (4) : il s’agit bel et bien d’une attitude intellectuelle typique de la science-fiction qui fait donc de Gundam une véritable œuvre du genre, en tous cas dans son itération dite « sociale » que j’ai eu l’occasion de présenter dans le chapitre précédent, au contraire de l’écrasante majorité des autres productions du domaine mecha de l’époque ; on peut aussi préciser que cette colonisation de l’espace proche s’affirme ici comme une rupture avec le cliché de la conquête de l’espace qui au fond ne fait que transposer dans la science-fiction, notamment anglo-saxonne, la conquête de l’Ouest américain : dans Gundam, il s’agit en fait plutôt d’une réminiscence des préoccupations d’ordre écologiques, faute d’un meilleur terme, typiques de ce shintoïsme pour lequel la nature est sacrée, et donc une critique des agissements de l’Homme contre l’équilibre naturel, voire même, au moins indirectement, une condamnation de cette civilisation industrielle imposée à l’archipel par le vainqueur américain après Hiroshima et Nagasaki.

De sorte que si Gundam utilisent des éléments narratifs issus de la tragédie classique, ceux-ci ne servent en fin de compte qu’à habiller un récit dont le fond semble anti-technophile, soit une démarche assez caractéristique du Tomino de l’époque – un élément de sa personnalité déjà évoqué dans la partie de ce dossier consacrée à sa biographie – qui s’oppose à celle du genre « super robot » et de son apologie sous-jacente des techno-sciences en général. On peut ici évoquer la séquence d’ouverture de chaque épisode qui décrit brièvement l’état des lieux du conflit au moment où débute le récit, notamment en montrant le bombardement de la Terre par Zeon qui y précipite une colonie cylindrique, un habitat complet de plusieurs kilomètres pesant des milliers de tonnes et dérouté de son orbite, à travers l’Opération British – cette tactique n’utilise qu’une seule colonie dans les versions animées où uniquement la ville de Sydney, en Australie, se trouve rayée de la carte, mais plusieurs dizaines dans le roman où les principales capitales de la planète sont anéanties. Ce prologue plante ainsi l’ambiance du récit dés le départ : ce futur n’est pas rose… Ainsi, cette stratégie du « colony drop » – d’ailleurs assez semblable à une manœuvre semblable des sélénites dans le roman Révolte sur la Lune évoqué plus haut – montre très bien comment la colonisation de l’espace s’est en quelque sorte retournée contre ses instigateurs, de quelle manière l’outil a fini par échapper à leur contrôle, combien la colonisation de l’espace comme ère d’abondance et de prospérité, c’est-à-dire de paix, s’avère en fait un échec ; au contraire d’autres productions hélas bien moins inspirées, l’Opération British ne sert pas que d’arme de destruction massive ou bien, encore plus affligeant, d’« arme suprême » de la dernière heure pour un méchant digne de serials qui veut entraîner le plus de victimes possibles dans sa chute quand ses plans de conquête tournent mal : en plaçant cet élément dès le début du récit, Gundam démontre le fiasco de la colonisation de l’espace et combien la Guerre-d’Un-An s’annonce bel et bien comme le conflit le plus épouvantable de toute l’Histoire.

En fait, et plutôt qu’anti-technophile, un terme assez réducteur, voire aux nets accents péjoratifs, Tomino présente surtout une vision somme toute lucide des relations entre l’Homme et ses inventions, relations qui ne dédouane pas le premier de cette responsabilité qui accompagne toutes les libertés et qui, notamment au Japon, se caractérise par une ambigüité pour le moins spécifique à l’archipel (5). Mérite néanmoins de se voir mentionné qu’un tel processus de pensée s’avère en fin de compte assez caractéristique des designers industriels dont la profession les rend très sensibles aux limites des technologies de fabrication en série en général, c’est-à-dire à la modernité prise dans son ensemble ainsi qu’aux illusions – faute d’un meilleur terme – qui l’accompagnent bien souvent.

Et voilà donc comment, aux réalismes techno-scientifique et humain déjà examinés dans la partie précédente de ce dossier, Gundam combine non seulement le réalisme social – en explorant une dérive possible d’un modèle de colonisation spatiale – mais aussi, plus inattendu celui-ci, le réalisme historique – en intégrant dans sa vision de l’avenir ces erreurs de l’Histoire dont on ne tire jamais aucune leçon. Ainsi peut-on voir nettement que cette production a priori réservée à une audience jeune s’affirme en réalité comme une œuvre bien à même de satisfaire un public beaucoup plus averti, et tant que celui-ci ne commet pas l’erreur somme toute bien pardonnable de se laisser berner par des apparences trompeuses.

Suite du dossier (La métaphore)

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-War

(1) ni l’archéologie, ni la paléontologie n’ont permis de découvrir de traces de guerres avant l’invention de l’agriculture : celle-ci permettant de produire de grandes quantités de nourriture, elle ouvrit aussi la voie aux conflits armés pour se procurer ces ressources vitales par la force ; voir l’ouvrage du psychologue et comportementaliste Frans de Waal intitulé L’Âge de l’empathie – Leçons de la nature pour une société solidaire (Les Liens qui libèrent, 2010, ISBN : 2-918-59707-4).

(2) ce qui du reste correspond bien à l’actualité où seuls de grands groupes et des millionnaires peuvent se permettre ce genre d’excentricités : inutile de citer des exemples.

(3) l’actualité économique internationale de ces dernières années relève d’ailleurs d’une problématique comparable, en tous cas dans ses racines profondes : trop de liberté a en quelque sorte tué la liberté, pour simplifier à l’extrême.

(4) ce type de réflexion, qu’on peut bien sûr étendre à tous les secteurs de la recherche scientifique au lieu de le cantonner à celui de la conquête spatiale, se montre de plus en plus d’actualité dans certaines sphères scientifiques alors que les évolutions techniques impactent toujours plus la vie quotidienne de chacun ; voir l’entretien avec la professeur d’histoire et de philosophie des sciences Bernadette Bensaude-Vincent qui clôture son ouvrage Se libérer de la matière ? Fantasmes autour des nouvelles technologies (INRA Éditions, 2004, ISBN : 2-7380-1185-3).

(5) au contraire de ce que croient beaucoup de gens, et comme je l’ai déjà souligné dans un chapitre précédent de ce dossier, les japonais n’aiment pas la technique qu’ils ne développent que pour mieux tenter de la contrôler ; voir l’ouvrage majeur de Jacques Ellul intitulé Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

La colonisation de l’espace :

a. La vision scientiste
b. L’interprétation dans Gundam (le présent billet)

Sommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace (le présent billet)
6. La métaphore
7. Le newtype
8. Conclusion et sources

Mobile Suit Gundam : Author’s Cut (5a)

Design de colonie spatiale dans l'univers de First GundamSommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace (le présent billet)
6. La métaphore
7. Le newtype
8. Conclusion et sources

La colonisation de l’espace :

a. La vision scientiste (le présent billet)
b. L’interprétation dans Gundam

a. La vision scientiste

Une autre caractéristique distingue Mobile Suit Gundam des productions du genre mecha de son temps : l’univers de cette série ne sort pas de l’imagination de ses créateurs, mais au contraire s’inspire et s’appuie sur des théories techno-scientifiques de pointe – pour l’époque – développées par des spécialistes de la NASA pour répondre à la future crise de l’énergie qui avait déjà commencé à poindre le bout de son nez sous la forme du premier choc pétrolier (1). On peut néanmoins préciser que cette réflexion tentait de résoudre une problématique déjà antérieure en ce début des années 70 puisque, dès 1969, le professeur Gerard K. O’Neill (1927-1992) de la prestigieuse université de Princeton posait déjà le problème à ses élèves sous la forme d’une simple question : « la surface d’une planète est-elle l’endroit idéal pour le développement d’une civilisation technologique ? »

Depuis quelques années à peine maintenant, le grand public connaît la réponse au problème que soulève cette question, celui de la raréfaction des ressources, mais à l’époque où O’Neill confrontait ses étudiants à ce dilemme, elle restait assez inédite : la société de consommation venait à peine de s’installer dans les habitudes de chacun et peu de gens se sentaient enclins à distinguer la fin de cette nouvelle ère d’abondance sous la forme de pénurie des matières premières en général et des énergies fossiles en particulier – à leur décharge, on peut rappeler que le contexte de la guerre froide se prêtait peu à de telles interrogations même si, d’une manière assez paradoxale, il permit de développer le moyen d’y répondre : la conquête de l’espace… Mais parce-que O’Neill comptait parmi ce qu’il convient d’appeler un visionnaire, il avait non seulement posé la bonne question mais aussi trouvé la réponse adéquate ; et la NASA lui donna les moyens de la développer.

Vue d'artiste de l'extérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’extérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Le fruit de ses réflexions se trouve présenté en détails dans son ouvrage The High Frontier: Human Colonies in Space paru en 1976 et au but à moitié avoué d’informer le grand public sur la nécessité de coloniser l’espace proche comme sur la possibilité d’une telle entreprise – encore une fois, avec les technologies de l’époque, qui ont bien sûr progressé d’autant plus depuis.

Dans les grandes lignes, ce projet aux allures un peu folles – au moins pour ceux d’entre nous à l’esprit hélas peu au fait des réalités techniques, ce qui d’ailleurs reste caractéristique de l’écrasante majorité des dirigeants – consiste à moissonner les rayons du soleil directement dans l’espace, là où ils sont dix fois plus forts car non filtrés par les couches atmosphériques, à l’aide de stations orbitales équipées de dizaines de kilomètres carrés de panneaux photovoltaïques ; les quantités colossales d’énergies ainsi collectées seraient acheminées sur Terre en les convertissant en faisceaux de micro-ondes que recevraient, au sol, d’autres stations nanties des systèmes adéquats pour redistribuer cette énergie sous forme d’électricité vers les centres urbains.

Mais en dépit de cette théorie séduisante, la mise en pratique s’avère plus problématique que celle qui consiste à placer en orbite des satellites d’un genre un peu particulier. L’espace proche, en effet, reste un milieu hostile aux constructions artificielles : les rayons cosmiques mais aussi les micro-météorites et les débris divers, en plus des variations de température pour le moins extrêmes selon si l’objet se trouve dans l’ombre de la Terre ou en plein soleil, ainsi que d’autres facteurs, peuvent vite détériorer les fruits les plus prodigieux de la technologie et les rendre inutilisables en moins de temps qu’il en faut pour qu’ils soient devenus rentables. Voilà pourquoi un tel projet ne peut fonctionner que si des techniciens se trouvent à proximité de ces stations afin de les entretenir régulièrement ; tout le problème étant que ce personnel doit se tenir toujours disponible, ce qui écarte la possibilité d’envois de missions ponctuelles et implique donc de fournir à ce personnel permanent des conditions de vie décentes dans l’espace, comme une pesanteur pour empêcher leurs os de se fragiliser, mais aussi des agriculteurs et des éleveurs pour produire leur nourriture plutôt que de l’expédier depuis le sol, des administrateurs et des gestionnaires pour organiser leur bureaucratie, des médecins et des infirmiers pour les soigner en cas d’accidents ou de maladies, etc.

Le plus simplement du monde, il faut des villes entières en orbite. Des cités bâties à partir de minerais extraits du sol lunaire à la faible gravité et des milliers d’astéroïdes géocroiseurs plutôt que de les expédier dans l’espace depuis notre planète ; des cités placées en orbite fixe aux points de Lagrange, là où les forces d’attraction de la Terre et de la Lune s’annulent mutuellement et garantissent une totale stabilité ; des cités sous forme de vastes sphères ou de gigantesques cylindres de plusieurs dizaines de kilomètres, qui tournent sur eux-mêmes pour produire une gravité artificielle et dont les immenses panneaux solaires permettent une alimentation permanente en énergie puisqu’il n’y a pas de nuit en orbite. Des cités aux grands espaces verts où on ne se marche pas les uns sur les autres, dont les immeubles ne dépassent pas quelques étages à peine, où l’air reste pur puisque les usines se trouvent cantonnés à des modules séparés de ceux des habitations, avec des infrastructures sportives pour toutes les formes d’activités physiques connues comme pour celles exclusives à la vie dans l’espace.

Vue d'artiste de l'intérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Des cités comme on en a jamais vues, des cités nouvelles, et avec elles un modèle de société nouveau, basé sur une abondance sans limites des matières premières et de l’énergie, qui permet donc d’envisager un futur sans guerres puisque tout l’indispensable s’y trouvera en quantités illimitées pour tous, rendant ainsi obsolètes toutes les formes de conflits…

Car c’est une constante dans l’histoire des cultures, d’ailleurs déjà évoquée dans le contexte de ce dossier : l’émergence de technologies différentes provoquent des modifications des systèmes sociaux, une évolution de ces sociétés qui adoptent ainsi des allures inédites, deviennent des modèles nouveaux dans le sens où on n’y vit plus comme on le faisait auparavant, et la plupart du temps pour le mieux. Si parmi de telles technologies on peut citer en vrac la taille des silex, la maîtrise du feu, la fonte des métaux ou l’invention de la roue, la plus importante de ces grandes inventions reste malgré tout l’agriculture qui permit de produire de grandes quantités de nourriture sans exiger de chaque membre de la société qu’il se consacre exclusivement à obtenir celle-ci à travers la cueillette ou la chasse comme c’était le cas avant ; ainsi, chacun pouvait se dégager du temps pour développer une expertise dans d’autres activités, telles que l’artisanat et la technique, la création artistique et la littérature, l’administration et le commerce, et bien d’autres choses devenues depuis indispensables. Si on dit de l’agriculture que c’est une révolution, c’est avant tout parce-qu’elle permit de fonder la civilisation.

Dès lors, il ne paraît plus incongru d’explorer de nouveaux modèles de civilisation issus de technologies nouvelles. Ou plutôt, dans le cas précis qui nous occupe ici, de nouvelles applications de technologies existantes – soit l’utilisation des techniques de la conquête spatiale pour construire des colonies orbitales. La science-fiction, parmi d’autres domaines, s’est vite spécialisée dans de tels exercices de pensée ; sous bien des aspects, d’ailleurs, ils en constituent même une définition, du moins si on garde à l’esprit ce crédo lui aussi déjà évoqué dans une partie précédente de ce dossier où j’exposais brièvement l’influence de John W. Campbell sur ce genre, en tant que rédacteur en chef du magazine Astounding, quand il incita les auteurs des années 40 et 50 à développer dans leurs récits les implications sociales des progrès techno-scientifiques décrits au sein de leurs fictions. Développant cette méthode d’écriture de récits de science-fiction, l’écrivain du genre Isaac Asimov (1920-1992), qui appartenait d’ailleurs à l’écurie de Campbell, parmi d’autres auteurs, publia en 1953 dans Modern Science Fiction: Its Meaning and Its Future un article intitulé Social Science Fiction où il tentait de démontrer que tous les récits de science-fiction relevait d’une des trois catégories suivantes : le gadget, l’aventure, ou le social ; pour ce faire, il prenait les exemples de trois auteurs différents de la fin du XIXe siècle, tous aussi fictifs l’un que l’autre, qui auraient choisi d’écrire sur le thème de l’automobile, chacun à leur manière.

Vue d'artiste de l'intérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’intérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

« L’écrivain X consacre la plupart de son temps à décrire comment fonctionnerait la machine, expliquant les principes d’un moteur à combustion, brossant le tableau des affres de l’inventeur qui, après de nombreux échecs, parvient enfin à un prototype fonctionnel. Le point culminant du récit est l’essai de la machine elle-même, qui parvient péniblement à la vitesse effarante de 35 kilomètres à l’heure, et peut-être même à surpasser un cheval et son attelage défiés à la course. C’est la science-fiction de type « gadget ».

« L’écrivain Y invente l’automobile en un clin d’œil mais là surgit un groupe de gangsters qui veulent dérober l’invention fabuleuse. Ils commencent par enlever la fille de l’inventeur et la menacent par tous les moyens possibles sauf le viol (dans ce type d’histoire, les filles n’existent que pour être sauvées). Le jeune assistant de l’inventeur part à la rescousse. Il ne peut accomplir cet exploit qu’en utilisant la fabuleuse automobile. Il fonce dans le désert à la vitesse prodigieuse de 35 kilomètres à l’heure pour récupérer la demoiselle qui serait autrement morte de soif si le jeune homme avait utilisé un simple cheval, même avec un galop soutenu et rapide. C’est la science-fiction de type « aventure ».

« L’écrivain Z présente une automobile déjà aboutie. Une société existe dans laquelle l’automobile représente déjà un problème. À cause de l’automobile, une gigantesque industrie du pétrole s’est développée, des autoroutes sillonnent le pays, l’Amérique est devenue un pays de voyageurs, les villes se sont étendues dans les banlieues – et comment faire face aux accidents d’automobiles ? Les hommes, les femmes, les enfants se font tuer par les automobiles plus vite que par les tirs d’artillerie ou les bombes d’avions. Que peut-on faire ? Quelle est la solution ? C’est la science-fiction de type « sociale ». » (2)

Mobile Suit Gundam appartient donc de toute évidence à la troisième catégorie, celle de la science-fiction « sociale » : son récit montre en effet une civilisation qui vit dans l’espace depuis plusieurs générations déjà et qui a très bien assimilé cette nouvelle vie, au point que des problèmes spécifiques à cette existence ont déjà commencé à se manifester – j’y reviendrais en détails dans le chapitre suivant de ce dossier. Mais avant tout, Gundam se veut une science-fiction sérieuse et pas juste réaliste dans les divers éléments et systèmes techno-scientifiques qu’elle présente car, comme c’est le cas de nombre de productions du genre dans sa forme littéraire, celle qui tient lieu de référence, non seulement l’univers de Gundam se base sur des modèles scientifiquement établis par des experts reconnus dans leur domaine mais aussi il dépasse vite ce stade purement technique, faute d’un meilleur terme, pour examiner les conséquences de ce progrès sur la vie de chacun : au-delà du « gadget » et de l’« aventure », et en dépit de ses fausses apparences de simplicité, somme toute assez ponctuelles, ce récit illustre donc bel et bien un nouveau modèle de civilisation où les passions humaines prennent une dimension inédite – ce qui correspond à l’idée que convoie l’expression « nouveau modèle social » dans le vocabulaire de la science-fiction.

Vue d'artiste de l'extérieur d'une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Vue d’artiste de l’extérieur d’une colonie cylindrique (NASA Ames Research Center)

Voilà pourquoi il vaut de préciser – ou plutôt de rappeler, puisque j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce point – que le mobile suit, l’élément apparent le plus prépondérant dans Gundam, celui-là même qui le rattache au genre mecha, s’avère en fin de compte tout à fait dépendant de ce parti pris techno-scientifique de fond. De tels systèmes, en effet, compte tenu de leur poids et de leur taille hors du commun, ne pourraient exister dans un contexte différent de celui de la conquête de l’espace, sinon leur propre masse les y rendrait impraticables. De plus, et c’est là un autre aspect déjà abordé dans le contexte de ce dossier, le concept mobile suit n’apparaît pas de manière spontanée mais au contraire s’affirme comme une évolution d’un système précédent, le manœuvrier orbital, élaboré et mis en service pour la construction des colonies elles-mêmes dès les tous débuts de la fondation de la civilisation de l’espace : ce détail en apparence anecdotique souligne bien de quelle manière le mecha, dans le contexte de Gundam, découle de l’univers du récit lui-même, combien il en constitue avant tout une excroissance logique. C’est une autre spécificité de Gundam à l’époque de sa sortie au Japon : il ne se contente pas de réduire le mecha au rang de simple arme de guerre, de banal produit industriel qu’on jette ou qu’on remplace quand il devient impossible à réparer après une bataille ; il en fait surtout un produit de son temps, parfaitement adapté à son futur fictif, hors duquel il perdrait toute sa signification, son utilité, sa raison d’être. En fin de compte, la véritable innovation de Gundam se trouve bien plus dans son univers, qui rend le concept mecha effectivement réaliste, que dans les différents éléments techniques qui lui donnent une apparence de réalisme : la différence principale entre Gundam et les autres productions du genre dans l’animation japonaise de l’époque tient en fait moins dans l’aspect crédible de ses mobile suits que dans l’univers échafaudé par ses créateurs qui permet de rendre ces machines vraisemblables – aucune des autres créations japonaises du domaine mecha d’avant Gundam n’a jamais ne fut-ce qu’effleuré un tel degré de crédibilité, qui correspond d’ailleurs tout à fait à une certaine définition de la science-fiction, du moins quand celle-ci prétend à une certaine qualité.

Enfin, parce-que l’impasse de l’exploitation à outrance des ressources naturelles de la planète se rapproche toujours davantage, le futur décrit dans Gundam s’avère de plus en plus tangible à chaque jour nouveau ; car il faut tout de même bien faire face à cette réalité-là : nous nous verrons tôt ou tard dans l’obligation de quitter notre planète, non pour le plaisir de réaliser les rêves de colonisation de l’espace propres à la science-fiction et qui nous habitent à présent depuis que Youri Gagarine (1934-1968) a fait le tour du monde dans sa capsule, soit depuis un demi-siècle maintenant, mais tout simplement parce-que les matières premières de notre monde ne sont pas éternelles (3)… C’est une autre des forces de Gundam qui place cette œuvre à part des autres de son temps comme de la plupart de celles qui ont suivi, dans le domaine de la science-fiction japonaise en général comme de son genre mecha en particulier : plus de 30 ans après, le discours de fond de Gundam conserve toute sa pertinence, toute son urgence, toute son actualité – ce qui suffit bien pour dire qu’il s’agit au moins d’une excellente production d’anticipation, même si au fond c’est notre impuissance à juguler un problème maintenant assez ancien qui permet ainsi à Gundam de conserver une certaine fraîcheur dans son thème.

Mais comme il ne peut y avoir de bons récits dans une utopie, puisqu’un bon récit se doit de présenter un certain degré de tragédie, ou à tout le moins une problématique qui va gâter la vie des protagonistes principaux pour le plus grand plaisir des spectateurs, alors les créateurs de Gundam ne purent s’accommoder de la vision somme toute plutôt idyllique de O’Neill – pour ne pas dire sa « naïveté », faute d’un meilleur terme, au reste un trait en fin de compte assez typique des esprits scientifiques plus habitués aux modèles mathématiques qu’aux modèles humains, ces derniers restant le privilège des conteurs. Pour cette raison, Gundam se montre pour le moins critique du modèle de colonisation spatiale échafaudé par O’Neill, ou du moins il semble prendre un malin plaisir à en isoler les failles afin de mieux les exploiter pour pouvoir planter son récit ou en tous cas son univers qui se démarque sous bien des aspects de la vision scientiste originale.

Le point culminant de cette critique constitue le récit même de Gundam, qui montre ce qu’il advient quand un modèle en apparence aussi idéal dégénère peu à peu jusqu’à basculer dans l’effroyable holocauste de la Guerre d’Un An

Suite du dossier (La colonisation de l’espace : b. L’interprétation dans Gundam)

L'écrasement d'une colonie orbitale sur une ville terrestre lors de l'Opération British

(1) il vaut de mentionner au passage qu’un tel procédé est typique de l’écriture d’un récit de science-fiction où la plausibilité techno-scientifique reste un facteur central : pour cette raison, beaucoup d’auteurs du genre s’inspirent de travaux de chercheurs et de théoriciens de la science.

(2) passages traduits d’après l’article Asimov’s Three Kinds of Science Fiction sur le site tvtropes.org (en) ; l’ouvrage original, Modern Science Fiction: Its Meaning and Its Future, pour lequel Isaac Asimov écrivit l’article Social Science Fiction évoqué ici, parut chez Reginald Bretnor, New York: Coward-McCann.

(3) la très récente actualité abonde d’ailleurs dans ce sens, notamment avec l’information divulguée fin avril 2012 de la création de la compagnie Planetary Ressources, Inc. au but avoué d’exploiter les matières premières présentes dans les astéroïdes du système solaire ; cette compagnie aurait obtenu le soutien financier de personnalités de renom comme le cinéaste James Cameron ou le PDG et le président exécutif du conseil d’administration de Google Larry Page et Eric Schmidt, parmi d’autres.

La colonisation de l’espace :

a. La vision scientiste (le présent billet)
b. L’interprétation dans Gundam

Sommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation
5. La colonisation de l’espace (le présent billet)
6. La métaphore
7. Le newtype
8. Conclusion et sources

Mobile Suit Gundam : Author’s Cut (4c)

Artwork de préproduction pour la série TV Mobile Suit GundamSommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation (le présent billet)
5. La colonisation de l’espace
6. La métaphore
7. Le newtype
8. Conclusion et sources

L’innovation :

a. Les aspects techniques
b. Le plan humain
c. Les divergences avec la série TV (le présent billet)

c. Les divergences avec la série TV

C’est parce-qu’il n’a plus de compte à rendre à personne que Tomino peut injecter dans ce roman en trois parties tout ce qu’il souhaitait voir dans le récit de Mobile Suit Gundam dès le départ. Ou du moins presque tout : certains éléments à la vie dure y persistent, qui ne comptent pas forcément parmi les plus malheureux d’ailleurs, et d’autant plus que l’auteur parvient à les placer dans la continuité du reste du livre – soit en leur donnant une maturité qu’on ne trouve pas toujours dans la série TV originale. Il en résulte une vision plus aboutie, car plus complète et plus précise, dans son propos comme dans sa facture, qui saura surprendre les admirateurs des versions animées, même les plus connaisseurs. Pour cette raison, ce roman évoque un peu une sorte de revanche de son auteur sur l’industrie de l’animation japonaise qui, à l’époque de la publication de cet ouvrage, on l’a vu dans la partie consacrée à la biographie de Tomino, lui en avait déjà fait voir pas mal et devait encore lui réserver quelques déconvenues.

Mais surtout, à la lecture, ce livre évoque bien moins une simple novélisation qu’une nouvelle histoire à part entière, si ce n’est carrément une réinterprétation du concept original de Gundam, une réappropriation de celui-ci par son propre auteur. En effet, les trois tomes distincts de ce roman, intitulés Awakening, Escalation et Confrontation, dans l’ordre, peuvent laisser penser à une adaptation de la trilogie de films de compilation portant au cinéma la série TV de départ, avec donc un tome pour chaque film ; ou bien un  condensé de la série télévisée « augmenté » de quelques explications et autres éclaircissements en plus de divers détails plus ou moins pertinents sur le monde du récit et ses personnages ainsi que sur la doctrine du contolisme et le concept newtype, avec quelques arrangements ici et là afin de rendre le récit plus mur pour mieux le débarrasser des quelques aspects inhérents à la série TV originale ciblant un public adolescent et qui restent présents dans les versions animées. En fait, ce livre tient un peu de ces deux attitudes à la fois…

Par exemple, si les protagonistes principaux sont toujours là, ils sont un peu plus vieux, assez en tous cas pour qu’on puisse parler d’une histoire adulte à propos d’adultes au lieu d’une histoire aux certains accents adulte à propos d’ados : ainsi, Amuro Ray est dans le livre une jeune recrue de l’armée de la Fédération âgée d’une vingtaine d’années et entraînée à piloter des mobile suits – comme c’est d’ailleurs aussi le cas de ses camarades Hayato Kobayashi et Kai Shiden –, non un adolescent civil qui se retrouve membre d’équipage du Pegasus/White Base par la force des choses et qui apprend à piloter le Gundam en lisant le manuel. Quant à Sayla Mas, elle interrompt ses études de physique pour mettre ses talents d’infirmière au service de l’armée, et Mirai Yashima n’est pas ici la fille d’un magnat de l’industrie mais celle d’un politicien de renom présenté comme un idéaliste qui quitta jadis la Terre pour aller habiter dans les colonies de Side 2 en désespoir de cause devant une Fédération rongée par les luttes de pouvoir et la froideur de sa bureaucratie.

Artwork pour la série TV Mobile Suit GundamCertains personnages se retrouvent nantis d’un rôle différent, comme Ramba Rall, fils du partisan de Deikun qui amena sur Terre les enfants de ce dernier, la petite Artesia Som et le jeune Caspal Rem, pour les abriter des purges de la famille Zabi, qui se retrouve dans le roman chef des services secrets de Zeon au lieu de diriger un escadron de mobile suits avec pour mission de venger la mort de Garma Zabi : ainsi, dans le roman, le personnage aux nettes allures chevaleresques qui a marqué au fer rouge l’équipage du White Base devient-il un autre laquais de Zeon, et un d’autant plus servile qu’il doit faire oublier la trahison de sa famille envers les Zabi. Plus anecdotique, mais néanmoins très clairement indiqué, le commandement de la forteresse spatiale d’A Baoa Qu ne revient pas à Kycillia Zabi mais au vice amiral Randolph Wegeilman – qui à ma connaissance n’apparaît dans aucune des versions animées bien qu’il soit ici présenté comme le bras droit de Gihren Zabi lui-même.

D’autres personnages ont simplement disparu, ou se montre à peine, pour des raisons évidentes de brièveté du récit. Frau Bow, notamment, n’apparaît qu’au début du premier tome et à la fin du troisième, et les trois orphelins de guerre qu’elle prend sous son aile, Katz, Letz et Kika, sont tous juste cités – ce qui plaira à certains et moins à d’autres. De même, on aperçoit à peine l’officier de la Fédération Matilda Ajan qui fait en tout et pour tout juste deux apparitions, elle aussi au début puis à la fin de l’histoire. Par contre, on ne voit pas du tout les Black Tri-Stars, ce trio de pilotes d’élite de mobile suits de Side 3, ni Cucuruz Doan, cet autre pilote de Zeon qui choisit de cesser le combat pour devenir le protecteur d’orphelins de guerre sur une île dont le conflit a tué tous les adultes. Mais on trouve aussi de nouveaux personnages – telle que la civile Kusko Al, qui s’avérera une bien plus puissante newtype que Lalah Sune – ainsi que des personnalités dont certaines occultées dans la série firent néanmoins une apparition dans la version cinéma – comme Cecilia Irene, la secrétaire personnelle et maîtresse occasionnelle de Gihren Zabi – ou bien dans d’autres adaptations de Mobile Suit Gundam sur des supports non animés – tel que Sasro Zabi, second fils de Degwin après Gihren et dont l’assassinat est justement mentionné par ce dernier dans le roman, un protagoniste qui pour autant que je sache n’apparaît que dans le manga Mobile Suit Gundam: The Origin (Yoshikazu Yasuhiko ; 2001).

Coté mechas, on ne trouve que l’essentiel. Si les aficionados regretteront certainement des machines emblématiques telle que le Gouf, le Gelgoog ou le Zeong, parmi bien d’autres, la version Rick du DOM et les redoutables mobile armors (1) prototypes Helmet et Braw Bro savent remplir les blancs aux côtés de l’indispensable Zaku. Quant aux appareils de la Fédération, seul le GunTank manque à l’appel, et le Gundam arbore dans un premier temps la couleur blanche uniforme du « Chevalier Blanc » tel que voulait le mettre en scène Tomino avant que les sponsors lui demande de lui donner des tons plus vifs pour mieux attirer le regard des jeunes consommateurs dans les rayons des magasins de jouets ; à noter que le second exemplaire, gris clair, lui, est équipé du système « magnetic coating » qui permet à cette machine de mieux répondre aux réflexes surhumains de son pilote newtype et qu’on retrouve par ailleurs dans le RX-78NT-1 « Alex » de Gundam 0080: War in the Pocket, l’OVA de 1989 réalisée par Fumihiko Takayama – démonstration supplémentaire du rôle essentiel que continua à jouer le roman de Tomino dans le développement de la franchise Gundam même plusieurs années après sa publication. Enfin, les engins de type GM ne sont pas ici produits à partir des données établies par les performances du Guncannon et du Gundam au combat mais en fait les résidus d’une étape précédente de la Fédération dans la conception de mobile suits – il ne s’agit donc pas ici d’une série produite à la hâte pendant la guerre, un choix narratif dont le réalisme s’avère bien sûr assez discutable.

Image tirée de l'artbook M.S. Era - Mobile Suit Gundam 0001-0080 - The Documentary Photographs Of the One-Year-WarPourtant, l’aspect le plus fondamental des mechas dans le roman reste qu’il s’agit de véhicules destinés au combat spatial uniquement, soit dans un environnement dépourvu de gravité et où leur taille gigantesque – c’est-à-dire leur masse colossale – non seulement n’entrave pas leurs mouvements mais leur permet aussi d’embarquer une grande quantité d’équipement qui leur donne une agilité incomparable ainsi qu’une résistance et une puissance de feu phénoménales : dans le livre, la supériorité des mobile suits au combat ne fait aucun doute, ou presque, alors qu’elle demeure pour le moins sujette à caution dans les versions animées – des appareils aussi grands et lourds, en effet, devraient dans un milieu à gravité s’enfoncer dans le sol sous leur propre poids, au mieux, sinon rester complétement immobiles, au pire… Il vaut en effet de rappeler que la vitesse de déplacement d’une cible est ce qui la rend difficile à viser, bien plus que sa taille : voilà pourquoi les missiles à tête chercheuse devinrent très vite l’équipement standard des avions de combat à réaction dont l’allure et la manœuvrabilité rendaient les mitrailleuse obsolètes en combat aérien – or, d’une part les mobile suits s’avèrent bien plus rapides et agiles dans l’espace que des avions de chasse mais de plus les particules Minovsky de l’univers Gundam rendent inefficace la détection par radar, comme nous avons déjà pu le voir dans un chapitre précédent. D’ailleurs on peut aussi mentionner au passage que les mobile suits sont un peu moins grands dans le roman que dans la série TV : 16 mètres de haut contre une moyenne de 20 à peu près.

Cette condition technique, faute d’un meilleur terme, devient la principale raison pour laquelle le récit, dans le roman, ne se déroule que dans l’espace – illustrant d’ailleurs à merveille le rôle d’un choix techno-scientifique dans le développement d’un récit de science-fiction – et aussi pourquoi il n’y a aucun passage sur Terre, comme Tomino souhaitait le faire avec la série TV au départ avant que d’autres demandes des sponsors le poussent à modifier cet aspect pourtant essentiel de son concept original vers une formule plus grand public.

On pourra aussi regretter la bataille de Solomon – le Cauchemar de Solomon, diront les puristes… – ou bien s’étonner que l’Opération British consista à lancer plusieurs colonies sur les principales capitales de la Terre au lieu d’une seule sur Sydney uniquement, mais dans l’ensemble les coupes concernent surtout des passages mineurs de l’intrigue dont le rôle dans les versions animées servaient pour la plupart à mieux cerner les caractères et l’auteur parvient au même résultat avec des mots en fin de compte – le lecteur averti pourra néanmoins se livrer avec plaisir au jeu des sept erreurs, ou plus, pour les autres éléments de l’une ou l’autre version du récit. Dernière différence d’importance, les lieux communs aux versions animées et écrites ne sont pas présentés dans le même ordre : ainsi la colonie Texas où Amuro affronte Lalah Sune apparaît dès la fin du premier tome au lieu de la fin du récit, et c’est donc au « début » de l’histoire que les facultés de newtype d’Amuro se réveillent, d’où le titre de cette partie – Awakening.

Artwork illustrant l'Opération British de Mobile Suit GundamDernier élément d’importance, la brièveté du récit le rend assez dense, bien plus que les diverses versions animées dont de nombreux passages se montrent parfois un peu longs, ce que déplorent de nombreux nouveaux-venus à la franchise. Ainsi, des éléments fondamentaux de l’histoire et de l’univers de Gundam se voient-ils introduits dans les premiers chapitres du livre, comme les rumeurs de défaite de Zeon : non seulement le roman ne tergiverse pas avec la conclusion attendue par le public dès le début du récit, mais il présente assez vite la première raison derrière ce dénouement en pointant du doigt les luttes de pouvoir qui déchirent la fratrie Zabi, comme pour faire comprendre au plus vite au lecteur que l’essence de Gundam ne se trouve pas dans son scénario général – au fond à peu près aussi prévisible que celui de n’importe quelle histoire de guerre – mais dans des éléments bien plus humains et au final beaucoup plus passionnants, du moins pour ceux d’entre nous qui s’intéressent aux qualités littéraires d’un récit.

De même, un autre élément-clé de la franchise, le concept newtype, se voit-il vite introduit lui aussi : dès le tout premier affrontement entre Amuro et Char, ce dernier développe de lourds soupçons sur l’état de newtype du premier compte tenu des performances dont celui-ci fait preuve dans le combat de mobile suit alors que la fédération n’avait jusque-là jamais déployé de tels types d’unités – bien que le pilote du Gundam soit un bleu dans le domaine, il parvient pourtant à tenir tête à un des as les plus redoutables de Zeon, ce que les performances supérieures de sa machine ne suffisent pas à expliquer… Il en va aussi de même pour Char Aznable et sa sœur Sayla dont l’ascendance parentale, et donc le lien putride à la famille Zabi se voient assez vite présentés au lecteur : la relation pour le moins ambigüe de ces deux personnages, mais aussi leur passé trouble les rendent donc vite attachants aux yeux du lecteur qui ne peut ainsi plus douter d’avoir affaire à un récit centré autour de personnages pour le moins inhabituels. Enfin, mérite de se voir mentionné que le roman ne présente aucun « ennemi de la semaine » au contraire de la série TV dont de nombreux épisodes restent hélas assez pétris de ce syndrome narratif typique du genre « super robots » et qui ne semblaient là que pour rassurer les sponsors ; le livre, lui, va droit au but sans s’encombrer de telles digressions inutiles.

Pour un habitué de la franchise, qui a vu toutes les versions animées et leurs spin-offs, le parti-pris de ce roman apparaît donc d’abord pour le moins déroutant mais on s’y fait somme toute assez vite ; le démarrage de l’intrigue sur les chapeaux de roue y est d’ailleurs pour quelque chose, qui pousse à s’intéresser aux personnages . Ainsi se laisse-t-on emporter vers cette nouvelle direction avec pour seule compagnie les délices de l’incertitude qui accompagnent toutes les bonnes histoires : comme à son habitude, Tomino signe ici un récit de qualité, certes bref en comparaison de celui de la série TV mais néanmoins très efficace, et qu’il s’agisse de son premier livre ne gâche rien en la matière. Comme il se doit, les plus grosses surprises se produisent dans les deux derniers chapitres et vont d’ailleurs jusqu’à arracher à Amuro Ray son titre de héros de l’histoire pour le transmettre à Char Aznable, même si ce sujet divise encore les spécialistes des versions animées depuis plus de 30 ans : Tomino règle pour toujours cette ambigüité dans le roman, mais ce n’est que le roman et il y a fort à parier que certains puristes trouveront tout de même matière à continuer le débat de toutes manières…

Mais en dépit de toutes ces divergences avec les versions animées, il reste encore à déterminer si ce roman représente bien la vision originale de Tomino sur Mobile Suit Gundam, telle qu’il voulait la porter à la télévision et que l’influence des sponsors l’a amené à modifier, parfois lourdement et le plus souvent pour le pire. Bien sûr, à moins de savoir exactement ce qui se trouve dans la tête de son auteur, il va de soi qu’un tel débat ne pourra jamais trouver de conclusion satisfaisante ; pourtant, la plupart de ces écarts participent surtout à rendre le propos du récit bien plus abouti, plus précis, plus clair, et de telle sorte que ces divergences font au final de ce roman une lecture essentielle pour tous les admirateurs de Gundam.

Suite du dossier (La colonisation de l’espace : a. La vision scientiste)

Vue d'artiste du concept de « colonie O'Neil »

(1) un type d’engin dont la taille et la conception en font un intermédiaire entre le navire de guerre et le mobile suit.

L’innovation :

a. Les aspects techniques
b. Le plan humain
c. Les divergences avec la série TV (le présent billet)

Sommaire :

1. Introduction
2. L’univers de Gundam
3. L’auteur
4. L’innovation (le présent billet)
5. La colonisation de l’espace
6. La métaphore
7. Le newtype
8. Conclusion et sources


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