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AD Police Files

Jaquette DVD de l'édition française de l'OVA AD Police FilesMegatokyo, 2027 : deux ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Après des années comme simple policier, Leon McNicholl peut enfin intégrer l’AD Police. Mais les affaires auxquelles il se trouve confronté s’avèrent juste un peu plus sombres : lui et ses collègues, comme beaucoup trop de civils, portent tous une part de ténèbres cachée dans les replis d’un passé trouble qui finit toujours par ressurgir de cette flaque de sang que nul ne saurait éponger.

Vies violentes, morts violentes…

C’est toute la phobie du peuple japonais envers la technique (1)(2) que nous montre AD Police Files, et ceci à travers trois récits qui présentent autant de stades successifs du développement d’une technologie toujours plus sophistiquée : d’abord dans l’environnement immédiat, en se dissimulant sous des apparences aussi innocentes que trompeuses ; puis dans le corps, par le moyen d’une médecine devenue expéditive à force d’irresponsabilité ; et enfin dans le remplacement de cette enveloppe physique toute entière en anesthésiant d’autant plus l’humain enfermé sous la carapace. En raison de cette phobie de la technique que cette OVA illustre, on ne peut vraiment la ranger sous l’étiquette cyberpunk malgré les apparences (3).

Par contre, et comme il se doit dans une production se réclamant aussi ouvertement de la culture populaire de son époque, on ne s’étonne pas de voir ces trois courts récits illustrer ainsi des préoccupations aussi répandues dans la société japonaise de la toute fin des années 80. Car après s’être converti plus ou moins de force à l’industrialisation généralisée dans la décennie d’après-guerre (4), et après avoir consolidé cette puissance technique jusqu’à devenir une des forces économiques les plus conséquentes de la planète, l’archipel de l’époque commence à douter du bien-fondé de ce développement galopant et a priori sans limites des technologies, au moins sur le plan subconscient – faute d’un meilleur terme.

C’est en effet l’époque où cette modernisation commence à donner ses premiers fruits pourris. Dans l’ordre des épisodes de cette brève série, on peut citer l’exploitation éhontée d’une main-d’œuvre bon marché et corvéable à merci, les working girls et leurs sacrifices consentis pour prouver qu’elles peuvent assumer les mêmes responsabilités que leurs collègues masculins, et enfin la déshumanisation progressive d’un système qui s’oriente toujours plus vers une rentabilité maximale où l’individu se perd dans le travail au prix de ce qui fait le sel de sa vie (5). Mérite de se voir rappeler que ces années 80 produisirent des questionnements semblables dans l’ensemble des cultures occidentales, c’est-à-dire industrialisées.

Bref, le monde entier revenait de cette hypertechnologisation croissante et les japonais, en raison de leur sensibilité particulière envers la technique, ressentaient ce malaise avec d’autant plus de force : la résistance instinctive à l’industrialisation forcée d’après-guerre, après une courte période d’exaltation somme toute assez attendue, laissait place à cette lucidité que seule permet l’expérience directe. Dès lors, on ne s’étonne pas de voir des réalisations aux accents finalement assez contestataires arriver dans la seconde moitié de cette décennie 80, et l’effondrement de la bulle spéculative nipponne en 1989 ne fit qu’accentuer la défiance envers cette modernité au bilan en fin de compte pour le moins contrasté.

Ainsi, en articulant les trois épisodes de cette courte OVA autour d’une unité de police certes spéciale mais malgré tout bien assez apte à examiner les facettes sombres d’une société, AD Police Files réalisait ce que sa grande sœur Bubblegum Crisis (K. Akiyama, H. Gohda & M. Obari ; 1987-1991) ne parvint qu’à effleurer : une vue en coupe d’un système en phase terminale. Pour cette raison, ici, les personnages et leurs déboires comptent en fait beaucoup moins que cette autopsie d’une société à bout de souffle : sans humour ni pathos, et encore moins de héros récurrent affrontant toujours la même némésis, le constat se veut strictement clinique et aussi froid que cette technologie dont il dénonce les excès.

Mais plus de 20 ans après, AD Police Files conserve encore toute sa force : à la lumière des événements de l’Histoire récente, qu’il s’agisse du réchauffement climatique, d’une société de l’information bancale ou de l’échec des systèmes économiques, bref d’un modèle occidental arrivé au fond de l’impasse, cette OVA se veut toujours aussi juste dans sa contestation et dans sa dénonciation – comme d’ailleurs la plupart des œuvres se réclamant de près ou de loin du cyberpunk.

Pour cette raison, vous auriez tort de passer à côté : en plus d’être un classique incontesté, elle n’a pris presque aucune ride – une qualité bien trop rare.

(1) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4).

(2) Jacques Ellul, Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

(3) à la différences des punks, héritiers du mouvement beatnik sous bien des aspects, les cyberpunks ne considéraient pas les nouvelles technologies comme une source d’aliénation mais au contraire comme un espoir de libération.

(4) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(5) et il n’aura échappé à personne que ces trois exemples n’ont absolument rien perdu de leur pertinence ni de leur actualité, bien au contraire…

Note :

L’édition française de cette OVA présentant non seulement un doublage ridicule mais aussi une traduction déplorable, je ne saurais trop conseiller au lecteur de se pencher plutôt sur l’édition américaine qui se montre bien plus fidèle à l’œuvre originale.

Bien que réalisée pendant les dernières années de production de Bubblegum Crisis, cette OVA se situe en fait chronologiquement avant les aventures des Knight Sabers.

AD Police Files, Takamasa Ikegami, Akira Nishimori & Hidehito Ueda, 1990
Pathé vidéo, 2003
Trois épisodes, environ 2 € (occasions seulement)

– le site officiel de AD Police Files chez AIC (jp)
– le site officiel de AD Police Files chez AIC (en)

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Parasite Dolls

Visuel de la jaquette de l'édition française de l'OVA Parasite DollsDans ce futur proche, Tokyo s’appelle Genom City depuis qu’un tremblement de terre a anéanti la cité quelques années plus tôt. Avec la technologie de la multinationale Genom, la reconstruction s’est faite très vite, et les boomers, des androïdes biomécaniques, sont devenus monnaie courante, pour tous les usages et sous toutes les formes. Mais ils peuvent subitement devenir fou furieux et faire des dégâts considérables. Important sponsor de la police nationale, Genom incite l’état à créer l’AD Police, une division équipée de matériel lourd et chargée de circonscrire les « mad machines » pour éviter une mauvaise presse.

Mais le « boomer crime » prend parfois des allures bien insidieuses : ainsi trouve-t-on la Branche au sein de l’AD Police, une section secrète très spéciale chargée des enquêtes les plus sordides, des affaires les plus noires. « Buzz » en fait partie : il refuse de porter une arme depuis cinq ans, lorsqu’il a tué par erreur une petite fille qu’il prenait pour un androïde. Son équipière Michaelson, par contre, est adepte du matériel lourd même si c’est encore elle qui trouve bien trop fine la frontière entre l’Homme et la machine. Quant à Kimball, c’est carrément un boomer, et le parfait symbole de la contradiction d’une société qui utilise des robots pour en chasser d’autres, sans compter qu’il reste de loin le plus humain des trois…

Avec les désœuvrés du vendredi soir qui parasitent le boomer crime pour se distraire, les hackers qui trafiquent cette nouvelle technologie pour alimenter les mafias locales en main-d’œuvre et les politiques qui condamnent l’artificiel pour mieux dominer l’humain, la Branche a fort à faire pour maintenir un semblant de paix entre la chair et le plastique : Parasite Dolls est l’histoire d’une société qui se fissure…

Parasite Dolls s’inscrit dans le style « polar noir » typique d’AD Police dont elle se pose ici dans la continuité logique. Principales différences : les personnages récurrents – puisque Parasite Dolls s’organise autour d’une brigade en particulier – et le final – éblouissant de noirceur, à la pointe dramatique rare – qui clôt le récit au lieu de l’ouvrir vers une autre histoire comme AD Police Files s’ouvrait vers Bubblegum Crisis premier du nom. Et c’est bien cette clôture-là qui donne tout son sens à Parasite Dolls en révélant le monstre véritable…

Noir, Parasite Dolls l’est assurément ; humain, au moins tout autant. Et ces deux aspects se combinent avec brio : en fait, ils deviennent presque synonymes. Si vous croyez que Mamoru Oshii a inventé quoi que ce soit dans Ghost in the Shell 2 : Innocence (2004), je vous conseille vivement de voir Parasite Dolls dans les plus brefs délais – il y a de bonnes chances que ça vous ouvre l’esprit… Sinon, jetez-vous dessus tout de même, par une nuit orageuse de préférence : loin de toutes considérations métaphysico-migraineuses à deux balles qui parviennent tout juste à noyer le poisson, ce récit hallucinant vous mènera dans des abysses de ténèbres dont vous ne reviendrez probablement pas entier.

Et si vous avez encore la moindre bribe d’espoir envers la nature humaine, il y a fort à parier qu’il n’en restera plus grand-chose après coup : car Parasite Dolls mérite bien son titre, mais le parasite en question n’est pas forcément celui qu’on croit…

Note :

Cette OVA est une série dérivée de la série TV AD Police qui, elle, est un spin-off de Bubblegum Crisis: Tokyo 2040.

Parasite Dolls, Y. Geshi, K. Nakazawa & N. Yoshinaga, 2003
Kaze, 2005
6 épisodes, env. 35 € l’intégrale

– les sites officiels : Kaze (fr), AIC (en), Parasite Dolls.com (jp)
– d’autres avis : Anime-Kun, Schizodoxe, Mackie

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

AD Police

Jaquette DVD de l'édition française intégrale de la série TV AD PoliceDans ce futur proche, Tokyo s’appelle Genom City depuis qu’un tremblement de terre a anéanti la cité quelques années plus tôt. Avec la technologie de la multinationale Genom, la reconstruction s’est faite très vite, et les boomers, des androïdes biomécaniques, sont devenus monnaie courante, pour tous les usages et sous toutes les formes. Mais ils peuvent subitement devenir fou furieux et faire des dégâts considérables. Important sponsor de la police nationale, Genom incite l’état à créer l’AD Police, une division équipée de matériel lourd et chargée de circonscrire les « mad machines » pour éviter une mauvaise presse.

Sale journée pour l’officier Kenji Sasaki : lors d’une prise d’otages qui a failli mal tourner, son coéquipier s’est fait descendre par un boomer. Après le boulot, il va dans le bar favori de son ex-partenaire pour boire un Pernot à sa mémoire : là, il tombe sur un européen qui insiste pour lui offrir un verre ; décidément de trop sale humeur, Kenji l’assomme. Le lendemain, il arrive au commissariat pour constater que le gars de la veille qu’il a étendu dans le bar est… son nouveau partenaire : Hans Kleif.

Les deux flics de choc se trouveront confrontés à un trafic illégal de boomers, et très vite, l’enquête tournera à la purée de pois. Mais on dirait que Hans est lui aussi impliqué dans l’affaire : quel rôle a-t-il pu y jouer, lui qu’un accident a rendu amnésique il y a quelques années et dont la propre vie est un mystère complet ?

Beaucoup plus shônen et ciblant une audience plus « jeune » que Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 (Hiroki Hayashi ; 1998), cette courte série s’articule autour de deux personnages principaux dont les différences ne les empêcheront pas de se rapprocher – à la manière de certaines productions hollywoodiennes à succès telles que Double Détente (Red Heat ; Walter Hill, 1988) ou L’Arme Fatale (Lethal Weapon ; Richard Donner, 1987), mais on y sent bien aussi l’influence de séries TV comme Starsky et Hutch (Starsky and Hutch ; créée par William Blinn, 1975-1979) ou Deux Flics à Miami (Miami Vice ; créée par Anthony Yerkovitch, 1984-1989).

Définitivement orienté action et suspense, AD Police s’affirme bien plus comme une distraction qu’une œuvre d’art, voire un complément de Tokyo 2040 et ainsi davantage une production destinée aux aficionados de la licence qu’un réel stand alone même si ces deux histoires peuvent être vues indépendamment. L’ambiance s’y montre assez sobre et plutôt avare en terme de style dans les couleurs et les formes, renouant ainsi avec les racines de la franchise, soit la fin des années 80 : le dépaysement du spectateur peu habitué aux extravagances des productions de science-fiction y est donc plutôt minimal. On y trouvera aussi quelques clins d’œil discrets au genre « super-héros » notamment dans les costumes des agents de l’AD Police.

Bien posée, l’intrigue se développe d’une manière plutôt convenue mais qui sait accrocher le spectateur avec les inévitables séquences d’action et autres effets pyrotechniques, tout en se basant sur un crescendo bien amené du mystère qui plane sur le personnage de Hans. Si les premiers épisodes proposent une bonne qualité d’animation, celle-ci a une assez nette tendance à se dégrader tout au long de la série au fur et à mesure que le mystère et l’ambiance s’épaississent, laissant ainsi un peu plus de place à l’atmosphère qu’à l’action pure. On apprécie de voir le « Complexe de Frankenstein » (1) présenté d’une manière originale et contemporaine qui reflète bien l’inspiration cyberpunk de Tokyo 2040 et place ainsi AD Police dans la continuité logique de l’œuvre originale.

Sans aucune prétention intellectuelle que ce soit, en tous cas comparé au reste de la franchise, mais sans être une production  réellement « simple » non plus, cette série est le candidat idéal pour une ou deux soirées en comité réduit, plutôt masculin, qui cherche un bon divertissement.

(1) cette expression désigne la peur du créateur envers sa créature et la rébellion possible de cette dernière contre son « père » ; dans le genre de la science-fiction, on la trouve surtout comme thème central des récits présentant des robots qui acquièrent une forme d’autonomie intellectuelle – en particulier dans l’œuvre de l’écrivain Isaac Asimov (1920-1992).

Note :

Cette production est une série dérivée de Bubblegum Crisis: Tokyo 2040 mais se situe chronologiquement quelques années avant les aventures des Knight Sabers. AD Police eut aussi sa propre série dérivée sous la forme d’une OVA intitulée Parasite Dolls (2003).

AD Police, Hidehito Ueda, 1999
Kaze, 2007
12 épisodes, env. 18 € l’intégrale

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

AD Police: Dead End City

Couverture de l'édition américaine du manga AD Police: Dead End CityMegatokyo, 2028 : trois ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Pour Leon McNichol – transféré depuis peu de la Normal Police – et Jeena Malso – vétérante de l’AD Police et experte dans la chasse aux boomers – c’est la routine : un androïde qui semait la terreur dans les rues a été mis hors d’état de nuire à l’aide de quelques grenades et roquettes bien placées, et chacun est rentré chez soi. Mais dans l’espace, un groupe de boomers a massacré ses gardiens et fuit une station orbitale pour la Terre. Ils sont dirigés par un cerveau artificiel à la psychose messianique qui croit que les boomers sont l’étape suivante de l’évolution, destinée à remplacer les êtres humains. Et il a la capacité de fusionner avec les autres machines intelligentes pour s’approprier leurs capacités…

Planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VF)Le studio Artmic nous a gratifié de plusieurs productions d’envergure (Genesis Climber Mospeada, 1983 ; Megazone 23, 1985 ; Gall Force: Eternal Story, 1986) avant de tomber, victime de la banqueroute, en 1997. Mais auparavant, cette équipe réalisa ce qui reste certainement son œuvre la plus aboutie : Bubblegum Crisis (1987), dont le futur proche à l’inspiration cyberpunk a marqué une assez large audience et lui a valu d’être un des fers de lance de l’exportation de la culture manga / anime en occident au cours des 90s – et notamment aux USA.

Hommage évident au film Blade Runner (1982) de Ridley Scott, mais augmenté des dernières trouvailles techno-scientifiques concernant des secteurs de pointe tels que les nanotechnologies ou les biotechnologies, cette série d’OVA s’est frayé un chemin tout à fait particulier vers les cœurs des otakus du monde entier, pour son orientation action comme pour sa noirceur au moins sous-jacente – et je ne désespère pas de trouver un jour le temps de vous en parler plus en détails…

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VA)Une autre série d’OVA fut réalisée un peu plus tard, AD Police Files, qui lui servit de préquelle – au ton beaucoup plus noir et violent – et dont ce manga, comme le titre l’indique, est un spin off situé chronologiquement un peu plus tard mais sans pour autant en être une séquelle, plutôt une side story (1). À cette époque, le groupe de vigilants en armures mécanisées connu sous le nom de Knight Sabers n’existe pas encore et le seul moyen de protéger les citoyens d’un boomer devenu fou furieux réside dans les moyens de l’ADvanced Police – une brigade spéciale au départ créée pour contrer le terrorisme mais vite reconvertie dans la lutte contre les androïdes défectueux.

C’est dans ses rangs qu’on trouve l’un des protagonistes principaux de Bubblegum Crisis, le « bleu » – car tout juste transféré de la Normal PoliceLeon McNichol, même s’il jouera dans ce récit un rôle somme toute assez mineur car la vedette y est plutôt laissée à Jeena Malso – une « ancienne » de la maison, au point d’ailleurs qu’elle en porte des stigmates bien visibles – et surtout dans la seconde moitié de l’histoire : ce sera l’occasion de voir à l’œuvre cet archétype féminin de la culture manga qui n’a pas pour habitude de s’en laisser conter, même par des machos armés jusqu’aux dents…

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VA)Pourtant, et c’est ce qui est appréciable dans cette itération, le focus ici est fait sur les boomers eux-mêmes : d’habitude relégués dans le camp des « méchants » (2), voire des sous-fifres, ils n’avaient en général pas vraiment le droit à la parole dans les productions animées. S’ils ne deviennent pas les personnages principaux pour autant dans cette narration graphique, ils prennent néanmoins une place bien plus prépondérante, et pas seulement à travers les scènes d’action… C’est ce qui fait le principal intérêt de Dead End City par rapport aux animes de la franchise : à travers une espèce de technique narrative « miroir », il examine l’autre facette de cet univers, celui qui n’avait jamais vraiment eu l’opportunité de s’exprimer jusqu’ici alors qu’il avait tout de même deux ou trois choses à dire.

Il ne s’agit pas de questions de fond pour autant : ne vous attendez pas à y trouver des pensées fulgurantes quant au rapport entre l’homme et ses créations pensantes car vous seriez déçu. Il s’agit en fait plus d’interrogations de victimes de l’intolérance qui ne comprennent pas ce que les humains ont de si supérieur pour traiter leurs créatures comme ils le font… Si Frankenstein n’est pas bien loin, ceci reste néanmoins un thème assez récurrent dans les productions nippones, et qui n’atteint pas ici de niveau supérieur de réflexion.

Extrait de planche intérieure du manga AD Police: Dead End City (VF)Enfin, les boomers ne se posent pas tous ces questions non plus. L’un d’entre eux est bien trop mégalomane pour ça. Esquinté alors qu’il travaillait sur une station orbitale, les radiations solaires ont grillé ses circuits de telle sorte qu’il en a perdu la « raison » et s’est ainsi convaincu d’être le messie destiné à libérer les intelligences artificielles du joug des humains. Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais vu le thème de « La Révolte des Robots » tournée ainsi sous l’angle de la psychiatrie mais c’est en tous cas le prétexte de situations souvent cocasses et assez hautes en couleurs. Mais ne croyez pas pour autant que l’atmosphère de noirceur viscérale typique d’AD Police est ici absente, seulement elle tient plus dans les images aux accents fantasmagoriques de Tony Takezaki (3) que dans la violence du propos ou de l’intrigue – ce qui peut éventuellement être considéré comme un changement bienvenu.

Mais la part belle est aussi donnée à l’action, à travers des scènes pas si nombreuses que ça où la frénésie des combats mettant en scène des boomers est ici retranscrite avec une violence rare, qui du reste convient très bien à l’ambiance de folie furieuse et pas toujours larvée qui caractérise l’univers sombre d’AD Police. Quant au chapitre final, il fait un clin d’œil assumé et appuyé au tout premier Die Hard, et ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

Si AD Police: Dead End City ne révolutionne rien, et surtout pas l’univers de Bubblegum Crisis dont il est issu, ce one shot constitue néanmoins une excellente introduction à ce qui reste encore de nos jours une des franchises les plus emblématiques de la culture manga / anime en occident : vous auriez tort de passer à côté.

Couverture de l'édition française du manga AD Police: Dead End City

(1) ce qui est d’autant plus surprenant que ce manga fut réalisé avant l’OVA AD Police Files, peut-être comme une sorte de coup d’essai pour tester si le concept en était viable vis-à-vis du public. Peut-être…

(2) toutes proportions gardées bien sûr : après tout, une machine ne fait que ce pourquoi elle est programmée…

(3) fantasmagories qui trouvent d’ailleurs leur point culminant dans Geno Cyber (1993) – un titre en aucun cas lié à celui-ci, et qui reste une création entièrement personnelle de son auteur pour ce que j’en sais.

Notes :

Ce manga fut traduit et publié en français chez Samouraï Éditions en 1993 mais il est actuellement épuisé ; on peut néanmoins le trouver sans difficulté sur des sites de vente en ligne à des tarifs intéressants. Par contre, cette chronique concerne l’édition américaine dont la couverture illustre le début de ce billet.

Le mecha design du cerveau artificiel qui tient lieu de principal protagoniste de cette histoire traduit à lui tout seul toute l’admiration – assumée et même revendiquée – que suscite l’œuvre de Katsuhiro Otomo chez Tony Takezaki, jusqu’au numéro 28 qui orne la « poitrine » de ce boomer.

AD Police: Dead End City, Tony Takezaki & Toshimichi Suzuki, 1989-1990
Viz Media, collection Viz Graphic Novel, mai 1994
164 pages


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