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Le Voyage fantastique à Nulle Part – Den, tome 1er

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Il émerge d’un vortex d’énergies cosmiques sans aucun souvenir de son passé ni de qui il est. Seules trois lettres résonnent dans son esprit embrumé par ce voyage à travers le temps et l’espace. D… E… N… Son nom est Den. Au loin derrière les dunes du vaste désert qui s’étend devant lui, les ruines d’un édifice mystérieux se tapissent dans la brume. Il ignore encore que les aventures qui l’y attendent feront de lui le sauveur de ce monde en proie à des forces pour qui les hommes ne sont que des proies.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartVoilà l’œuvre la plus aboutie de Richard Corben. Certains diront même son chef-d’œuvre, et ils ont peut-être raison. Car Den marque une étape dans la production de son auteur, pourtant à l’époque assez unique sous bien des aspects. Si Corben avait déjà expérimenté dans des créations précédentes sa technique de mise en couleur (1), que je crois pouvoir qualifier de révolutionnaire (2), c’est bien dans Neverwhere qu’il la poussa planches après planches jusqu’aux sommets qui firent sa gloire.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartMais résumer Den à une performance graphique reviendrait à en occulter tout ce qui en fait la substantifique moelle : en effet, les images ici servent surtout à sublimer le récit. Une histoire certes déjà lue, comme toutes les autres en fait, mais où les inspirations de Corben se mêlent en un kaléidoscope enfiévré de fureur et de magie, de terreur et d’épique, de futur lointain et de passé bien trop proche pour qu’on puisse l’oublier… Voilà ce qui se tapit entre les cases de Den.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartDepuis les plaines arides du Barsoom d’Edgar Rice Burroughs (1875-1950) jusqu’à la rage primitive du combat à l’arme blanche, voire à mains nues que ne renierait pas Robert E. Howard (1906-1936), et en passant par les horreurs issues de dimensions cosmiques de H. P. Lovecraft (1890-1937), on trouve dans Den une juxtaposition d’éléments qui lui donnent une saveur rarement égalée : celle de l’invitation au voyage vers des contrées inconnues mais familières à la fois.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartÀ vrai dire, Den nous parle de nous. Non dans ce que notre vernis de civilisation nous donne de faussement sophistiqué, mais bien dans ce qui se cache sous ce polissage artificiel source de toutes les névroses selon Freud (1856-1939). Corben nous montre ce qui arrive quand on efface le progrès, quand on libère de sa cage l’animal tapi au tréfonds de chacun. Voilà en quoi le voyage de Den se différencie de celui de Dorothy au pays d’Oz ou celui d’Alice dans le terrier du lapin.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartEn ce milieu des années 70 où Corben entama les premières planches de Den, sans trop savoir où elles le mèneraient d’ailleurs, ce qu’on appellerait un jour la narration graphique restait prisonnière du carcan d’un politiquement correct qui l’empêchait d’aborder certains thèmes. Des artistes comme Corben contribuèrent, et largement, à lui donner cet essor qui se poursuivit tout au long de la décennie suivante jusqu’à en faire un média enfin considéré avec sérieux.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartCe n’est d’ailleurs pas un hasard si Den s’évada de l’édition underground dans laquelle stagnaient les productions de Corben jusqu’ici en poursuivant sa publication dans les planches de Métal Hurlant (1975-1987) dont il devint vite la figure de proue – l’expression vient de la quatrième de couverture du second volume de la série – et peut-être même la parfaite expression du « style » Métal. En fait, Den reste surtout le combat d’un auteur pour se libérer des contraintes commerciales.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartPour cette raison, il ne faut pas voir de l’érotisme gratuit dans la nudité des personnages, ou bien de la facilité narrative dans les scènes d’action, ou encore du vide intellectuel dans les thèmes abordés qui se réclament d’une science-fiction pour le moins primitive. Même si toutes ces critiques restent recevables, elles passent à côté du sujet : à l’image de son personnage qui ne s’encombre pas de subtilité pour ce qui n’en demande pas, Den donne avant tout un grand coup de balai.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle PartPar une journée sans nuages, pour mieux goûter toutes les subtilités des couleurs sans pareilles de Corben, que Mœbius (1938-2012) lui-même compara à Mozart (1756-1791) (3), installez-vous donc bien confortablement au soleil et lisez le poème de Den dans ce pays magique de plaines arides jonchées de ruines hantées par les fantômes d’époques oubliées et qu’arpentent des lézards géants, des yétis du désert et des hommes-insectes, parmi d’autres habitants fabuleux.

En laissant ses préoccupations d’auteur pour le moins unique en son genre guider son trait déjà bien plus qu’expert dans l’élaboration de cette fascinante croisée des temps et des genres comme des thèmes et des représentations, Corben accoucha avec Neverwhere d’une création incontournable : plus qu’un voyage, c’est une révélation ; plus qu’une œuvre majeure, c’est un manifeste ; plus qu’un monument, c’est peut-être même une étape de l’Histoire du Neuvième Art.

Planche intérieure de la première édition française du comics Le Voyage fantastique à Nulle Part

(1) Il l’utilisa pour la première fois dans le récit court Un Héros caché ! (The Hero within), sur un scénario de Steve Skeates, publié dans le numéro 60 du magazine Creepy en 1974 et présent dans le recueil Eery et Creepy présentent : Richard Corben, Volume 1 (Delirium, novembre 2013, ISBN : 979-10-90916-10-4).

(2) Le lecteur curieux en trouvera une description étape par étape, hélas présentée uniquement en noir et blanc, dans Richard Corben. Vols fantastiques (Fershid Bharucha, Éditions Neptune, 1981).

(3) Jean « Mœbius » Giraud, préface à Den : La Quête, tome 1 (Toth, octobre 1999, ISBN : 978-2-913-99900-8).

Notes :

Le Voyage fantastique à Nulle Part est la suite du court-métrage Neverwhere, (Richard Corben ; 1969) qui mêle animation traditionnelle à des séquences en prises de vue réelles et qui reçut plusieurs prix, dont le CINE Golden Eagle Award.

Cette première aventure de Den en comics servit de base pour un sketch du film Métal Hurlant (Heavy Metal, Gerald Potterton, 1981).

Le Voyage fantastique à Nulle Part – Den, tome 1er (Den), Richard Corben, 1973
Les Humanoïdes Associés (collection Métal Hurlant), 1978
121 pages, environ 30€ (occasion seulement), ISBN-10 : 2-902123-45-0

Icarus Needs

Visuel du jeu vidéo Icarus NeedsPrésenté par ses développeurs comme une « aventure hypercomique », quoi que ça signifie, Icarus Needs s’affirme comme une production unique : plus proche de la fiction interactive que du jeu, de l’expérience que de l’aventure, ce titre se veut surtout expérimental.

Jugez plutôt sur le synopsis : Icarus s’est endormi en jouant et se trouve à présent enfermé dans un monde surréaliste à mi-chemin du jeu vidéo et de la BD ; mais sa petite amie Kit est elle aussi prisonnière de ce rêve et maintenant Icarus doit non seulement la sauver mais aussi échapper au Roi des Écureuils et retrouver le chemin du monde de l’éveil…

Alléchant, non ? Si ça vous interpelle autant que moi…

C’est sur Kongregate que ça se passe

Il était une fois… l’Espace

Jaquette DVD du premier volume de l'édition intégrale en deux coffrets de la série TV Il était une fois... l'EspaceLe XXXe siècle. Tout comme la Terre mais aussi plusieurs autres mondes et systèmes habités par des cultures extraterrestres, la planète Oméga fait partie de la Confédération, cette grande puissance galactique qui joue un rôle majeur dans le maintien de la paix entre les différentes civilisations de l’univers connu. Ce rôle de gardien de l’équilibre des forces échoit pour l’essentiel à sa police spatiale dont font partie les jeunes cadets Pierrot et Mercedes, alias Psi, qu’épaule leur partenaire robot Métro.

Leurs différents missions vont des patrouilles de routine aux prises de contact avec d’autres mondes susceptibles de rejoindre la Confédération, en passant par la neutralisation des différents groupes qui menacent les peuples. Parmi ceux-là, la planète Cassiopée pose toujours plus de problèmes. D’ailleurs, l’ombre d’une autre puissance semble se profiler derrière elle : s’agit-il d’une culture jusqu’ici inconnue, ou au contraire la résurgence d’un ennemi oublié ?

Quoi qu’il en soit, l’équilibre qui maintient la Confédération depuis des siècles semble bel et bien sur le point de s’effondrer…

Il y eut une époque où on ne voyait pas d’inconvénient à joindre l’utile à l’agréable même dans des créations destinées à un public en général d’autant plus facile à satisfaire qu’il se trouvait jeune ; au contraire, cette jeunesse devenait la première raison derrière la dimension didactique de l’œuvre qui servait de la sorte à apprendre tout en s’amusant. Si nombre de productions Walt Disney adoptèrent ce principe, on peut aussi évoquer parmi les créations européennes la série TV d’animation Il était une fois… l’Homme (1978) d’Albert Barillé (1920-2009), une pionnière dans le genre, qui vulgarisait avec intelligence des éléments tant scientifiques qu’historiques à travers une narration de l’histoire de l’humanité – j’insiste sur ce terme de narration puisqu’on trouvait bel et bien dans cette œuvre des personnages récurrents dont les destins s’entrecroisaient en formant de véritables récits.

Pourtant articulée autour d’une idée semblable, celle de la transmission d’un savoir et d’une connaissance grâce à une réelle pédagogie, Il était une fois… l’Espace (1982) donne au premier abord l’impression d’ambitions plus simples : avec son univers futuriste typique du space opera sur lequel plane l’ombre évidente de Star Trek (Gene Roddenberry ; 1966-1969) et où trouvent lieu nombre d’aventures laissant une place abondante à l’action, cette production-là semblait plus axée sur le pur divertissement que son prédécesseur, et ce malgré l’exposition de plusieurs éléments relatifs aux techno-sciences – comme celles concernant les connaissances astronomiques par exemple. Malgré tout, cette série parvenait avant tout à vulgariser avec une sensibilité certaine un genre jusqu’alors hors de portée des jeunes enfants : la science-fiction.

Car on trouve dans Il était une fois… l’Espace nombre de thèmes typiques du domaine, mais ici traités avec finesse à la différence de la plupart des autres productions audiovisuelles relevant du genre et qui n’en conservaient alors que les éléments les plus spectaculaires. Parmi ces axes, on peut citer en particulier : l’intelligence qui se développe dans une forme de vie ne pouvant normalement pas l’accueillir ; les visiteurs de l’espace qui se font passer pour des divinités aux yeux des habitants d’une planète au niveau technologique préhistorique (1) ; la révolte des robots qui s’estiment supérieurs aux hommes quand ceux-là pensent que la pure logique mécanique ne peut rivaliser avec sensibilité et compassion ; les voyageurs de l’espace qui ont passé tant de siècles en hibernation que l’Histoire les a rattrapés à leur réveil ; l’Atlantide comme une colonie fondée jadis par des extraterrestres ; les navires de l’espace tueurs de mondes ; une scène politique complexe, à l’échelle de la galaxie et où les rapports de force se montrent souvent délicats.

Mais on y trouve aussi une description des faits marquants du troisième millénaire, à travers ce qui prend presque l’allure d’une « histoire du futur » (2) résumée lors d’un épisode et où d’autres thèmes marquants se trouvent évoqués dans un portrait de l’avenir où transparaît une véritable conscience historique des rapports entre les événements qui ne laisse aucune place à l’optimisme béat : la destruction de l’environnement due à la surpopulation menant à l’eugénisme qui provoque les tensions sociales où prend racine une guerre mondiale dont la planète ressort anéantie, précipitée dans un nouvel Âge sombre étalé sur plusieurs siècles ; dans la troisième Renaissance qui s’ensuit, la guerre se trouve bannie mais les progrès techniques qui donnent aux hommes l’impression de se sentir inutiles les poussent à détruire leurs machines et leurs robots, en les renvoyant ainsi à nouveau en arrière : seule la conquête de l’espace, enfin, permet à l’humanité de dépasser ses limites, et notamment à travers la fondation d’Oméga…

Il vaut néanmoins de noter qu’on trouve aussi dans Il était une fois… l’Espace de nombreux autres thèmes sans rapport avec la science-fiction mais malgré tout intéressants et parfois même assez innovants pour l’époque. Ainsi, de nombreux éléments à caractère progressiste tiennent une place centrale : par exemple, si la Confédération d’Oméga est dirigée par une femme – présidente démocratiquement élue –, elle comprend aussi plusieurs types raciaux – la protagoniste principale féminine, Psi, affiche une couleur de peau non conventionnelle. De plus, plusieurs épisodes illustrent les problématiques de mythes classiques comme celui de Prométhée, de la Pomme de Discorde ou de David contre Goliath, parmi d’autres. Enfin, des questionnements d’ordre philosophique, ou du moins métaphysique se trouvent au centre de plusieurs épisodes : le sentiment d’insécurité des hommes face au système technique (3), l’impossibilité pour celui-ci de remplacer un jugement humain, l’opposition entre la solidité apparente des dictatures et la fragilité des démocraties, etc.

Et cette richesse thématique trouve un écho dans une créativité artistique qui de nos jours encore reste étonnante par sa qualité et sa réalisation. Si l’animation en elle-même correspond aux standards de l’époque, les différents designs échafaudés par Procidis et le studio japonais Eiken démontrent une volonté de réalisme encore assez rarement affichée en ce temps-là, du moins dans les séries d’animation : les décors et les différentes machines, vaisseaux et véhicules, tous très détaillés, se veulent résolument palpables – à défaut de tout à fait réalistes. On ne peut, sur ce point, passer sous silence le travail de Philippe Bouchet, alias Manchu, qui à l’époque avait déjà collaboré à Ulysse 31 (1981) et dont l’immense talent, déjà, parvenait à donner une personnalité peu commune à ses designs ; il est d’ailleurs assez étonnant de voir comme ce jeune artiste se trouvait à l’époque encore profondément influencé par le style de Chris Foss, ce qui d’ailleurs donne à Il était une fois… l’Espace une bonne partie du classicisme de ses visuels – et je parle bien de classicisme SF…

Pour toutes ces raisons, ceux d’entre vous qui connaissent le bonheur de la parenté et qui souhaitent sensibiliser leurs enfants aux problématiques courantes de la science-fiction, mais aussi d’autres, relatives à des domaines différents bien que tout aussi importants, se verront bien inspirés de se procurer l’intégrale de cette œuvre à bien des égards exceptionnelle.

(1) ce qu’on appelle la troisième des lois de Clarke.

(2) dans le vocable de la science-fiction, ce terme désigne une suite de récits qui dépeignent un avenir en évolution et dont chaque histoire permet d’en explorer un segment ; beaucoup d’écrivains de science-fiction ont produit des séries de ce type, tels qu’Isaac Asimov (1920-1992), Arthur C. Clarke (1917-2008) ou Robert A. Heinlein (1907-1988), pour citer les plus connus.

(3) pour plus de détails sur ce point, se reporter à l’ouvrage-phare de Jacques Ellul intitulé Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

Il était une fois… l’Espace (Ginga Patrol PJ), Albert Barillé & Tsuneo Komuro, 1982
IDP Home Video, 2006
26 épisodes, environ 20 € l’intégrale en deux coffrets

Méka, tome 2nd

Couverture du second tome de la BD MekaCaporal Ninia Onoo, armée du Levant. Ma mission : contrer l’avancée des troupes ennemies dans la guerre qui nous oppose aux troupes du Couchant. Avant de devenir pilote, je dois faire un stage de mécano dans les entrailles d’un Méka. Mais contre des dégâts trop importants, je ne suis pas qualifiée. Maintenant que notre Méka est H.S, je dois improviser pour survivre en terrain hostile, tout en traînant mon empoté de pilote, le lieutenant Enrique Llamas. Mais il paraît que la survie est à ce prix…

En se plaçant en porte-à-faux du tome précédent, ce second volume illustre une méthode assez connue des graphistes comme des feuilletonistes : l’interversion. Pour simplifier, on prend les mêmes mais pour produire l’inverse de ce qu’on a fait précédemment. Après leur odyssée dans les entrailles de leur Méka, le lieutenant Llamas et le caporal Onoo se trouvent donc au-dehors de celui-ci : toujours naufragés en territoire a priori hostile mais à pieds… De sorte que, une fois de plus, le récit s’articule autour d’une certaine originalité, car on voit rarement les pilotes de mechas défendre leur peau à mains nues, ou presque nues – même si c’est arrivé plus souvent qu’on croit : inutile de citer des exemples.

Une nouvelle épreuve attend ces deux soldats survivants, pour laquelle ils ne reçurent aucune préparation. Ils doivent en effet faire face aux conséquences pour le moins sanglantes de leur bataille parmi les civils innocents. Le récit atteint là des sommets de l’horreur bien à la hauteur des classiques du genre, et en particulier ceux postérieurs à la série TV Invincible Super Man Zambot 3 (Yoshiyuki Tomino ; 1977) qui reste encore à ce jour un pilier du domaine. Pour nos deux soldats, ces tensions seront l’occasion de raviver leurs querelles, et à travers celles-ci d’en apprendre davantage sur eux-mêmes ou du moins sur leurs limites. Et le lecteur, de son côté, verra combien le rôle de juge peut s’avérer difficile, comme dans tout bon récit de real mecha.

Quant à la conclusion, si de même que le reste du récit elle parvient à s’éloigner des truismes du genre, elle emprunte néanmoins dans ce but des chemins certes inattendus mais qui donnent l’impression de sortir de la juridiction du domaine mecha en s’ouvrant à des éléments narratifs plus convenus bien qu’avec une qualité de scénario comparable.

Certains apprécieront le revirement, et d’autres moins. Mais une chose est sûre : Méka vaut bien le coup d’œil.

Planche intérieure du premier tome de la BD Méka

Méka, t.2 : Outside, Jean-David Morvan & Bengal
Delcourt, collection Neopolis, août 2005
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-847-89775-3

– chronique du tome précédent : Inside
– d’autres avis : Sceneario, Planète BD, BD Sélection

Méka, tome 1er

Couverture du premier tome de la BD MekaLieutenant Enrique Llamas, armée du levant. Ma mission : contrer l’avancée des troupes ennemies dans la guerre qui nous oppose aux troupes du couchant. Pour ce qui est de piloter un Méka, je suis le meilleur ! Mais je n’ai jamais été entraîné à évoluer à pied sur le champ de bataille… C’est pourtant ce que nous devons faire, moi et Ninia Onoo, ma mécano, maintenant que notre Méka est H.S. Pour la première fois de ma vie de soldat j’ai peur, mais il paraît que la survie est à ce prix…

Des mechas, on a déjà tout vu. Leur taille, immense. Leur allure, toujours très recherchée. Leurs armes, de destruction massive. Leur cockpit, à la sophistication inouïe. Leur hangar, à leur échelle… Il n’y a que leurs entrailles qu’on ne connaît pas, ou si peu : à peine aperçues dans l’adaptation en série TV du manga Getter Robo (Go Nagai & K. Ishikawa ; 1974) et dans sa suite Getter Robo G (1975), principal lieu de vie des protagonistes de l’anime Space Runaway Ideon (Yoshiyuki Tomino ; 1980), elles restent peu exploitées dans les diverses productions du genre qui leur préfèrent en général des scènes d’extérieur où l’action peut prendre toute son ampleur. C’est pourtant ce cadre-là que choisit Jean-David Morvan pour commencer le récit de Méka.

Planche intérieure du premier tome de la BD MékaUn choix qui, d’emblée, place donc Méka à part. Car, aussi surprenant que ça puisse paraître, le premier tome de cette courte série nous propose un huis clos. Et comme la plupart des narrations articulées autour d’un tel procédé, Inside fait la part belle aux tensions qui agitent les deux personnages piégés à l’intérieur de leur Méka tout en nous renseignant d’ailleurs en même temps sur les dimensions proprement colossales de cet engin. Au lieu de l’exploration d’un univers, l’album nous propose donc de découvrir deux protagonistes dont les caractères respectifs rendront leur cohabitation forcée pas toujours simple ; à leur décharge, on admettra volontiers que leur situation de naufragés en zone de guerre ne prête pas à rire pour commencer.

Et à cet effet, le dessinateur Bengal nous propose des graphismes pour le moins originaux. Évoquant plus des esquisses que des dessins à proprement parler, ils ne vont pas sans rappeler le Olivier Ledroit d’une époque, ce qui ne plaira pas forcément à tout le monde, mais ils confèrent aussi à l’action un dynamisme rare de même qu’un sens de la démesure qui exprime à merveille la force de frappe titanesque des Mékas. Il faut aussi souligner un mecha design tout en courbes qui rappelle assez Masamune Shirow et donne aux diverses machines une identité et une personnalité fortes ; y compris, et comme il se doit vu le thème de ce premier volume, aux entrailles du Méka abattu dont les mécanismes internes pourront se montrer… surprenants.

Planche intérieure du premier tome de la BD MékaInhabituel à bien des égards, ce premier tome de Méka s’affirme comme une surprise agréable qui laisse présager une conclusion hors norme : si les mechaphiles ne voudront pas passer à côté, les autres se verront bien inspirés d’y jeter un coup d’œil – ils y trouveront l’occasion de constater que les récits de mechas ne s’articulent pas toujours forcément autour des mêmes clichés.

Ce qu’on ne répétera jamais assez…

Méka, t.1 : Inside, Jean-David Morvan & Bengal
Delcourt, collection Neopolis, mai 2004
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-847-89296-3

– chronique du tome suivant : Outside
– d’autres avis : Sceneario, Planète BD, BD Sélection

Children Who Chase Lost Voices from Deep Below

Affiche japonaise originale du film Children Who Chase Lost Voices from Deep BelowAsuna consacre une bonne partie de sa solitude à écouter l’étrange musique du cristal qu’elle reçut de son père avant sa mort. Un jour, un mystérieux garçon, Shun, vient à son secours alors qu’elle est attaquée par une bête à l’allure d’ours et les deux jeunes gens sympathisent jusqu’à ce que Shun disparaisse soudain. En voulant le retrouver, Asuna finit par rencontrer Shin, le frère cadet de Shun, grâce auquel elle entrera dans le mystérieux monde souterrain d’Agartha où, dit-on, se trouve un moyen de ressusciter les morts…

Si le choix de la fantasy étonne dans un premier temps de la part de ce réalisateur qui a surtout fait de la science-fiction jusque-là, il faut préciser qu’on y trouve très peu de scènes d’action et encore moins d’intrigues de cour, pas plus que de romance historique : Makoto Shinkai se place plutôt dans le sillage de Studio Ghibli pour nous présenter sa propre vision du mythe d’Orphée, et les divers éléments qui évoquent les poncifs de la fantasy bas de gamme servent en réalité à faire vraiment avancer le scénario au lieu de le remplir – les scènes d’action, ici, somme toute aussi sporadiques que courtes, ne phagocytent pas le récit qui, lui, ne se résume pas à une autre sempiternelle lutte du bien contre le mal.

Sur le plan des idées, par contre, Children Who Chase Lost Voices From Deep Below se montre hélas un peu plus commun, pour ne pas dire assez banal. On apprécie néanmoins de voir les thèmes chers au réalisateur – peur de la solitude, perte de l’être aimé,… – présentés ici d’une manière inattendue et dans un décorum qui en laissera plus d’un pantois. De même, on se réjouit que le scénario ne cède pas aux codes des blockbusters mais au contraire n’hésite pas à supprimer des personnages auxquels on a pu s’attacher – c’est avant tout une histoire de mort…

Surprenant sous bien des aspects, réalisé d’une main de maître, Children… vaut donc très largement le coup d’œil, mais de préférence sur grand écran : je vois mal, en effet, comment rendre autrement justice aux vastes tableaux qu’il présente.

Note :

Bien qu’indisponible en France à l’heure actuelle, ce film doit néanmoins sortir en DVD chez Kaze au mois de juillet 2012, sous le titre de Voyage vers Agartha.

Children Who Chase Lost Voices from Deep Below (Hoshi o Ou Kodomo)
Makoto Shinkai, 2011
116 minutes

– le site officiel du film (jp)
– d’autres avis : L’Antre de la Fangirl, La Clinique du Docteur Nock

Les Aventures de Kébra

Couverture de la BD Les Aventures de KebraQuand Kébra déboule, y’a pas d’écroule ! Retrouvez les meilleures histoires du rat le plus déjanté de la BD : le must de la compil, le kraignos kollector à faire frémir…

La fin des années 70, dans une banlieue de Paris où Kébra et ses poteaux zonent toute la journée : à peine majeurs et déjà loubards, ils vivent de petites rapines, de concerts, de cames en tous genres et de bastons, mais sans jamais perdre de vue le côté drôle des choses.

Né en 1960, Kébra ne connut pas d’aventures en BD avant 1978, soit à 18 ans seulement – à l’âge con donc, à l’âge bête. Créé par les plumes de Tramber et Jano, respectivement le narrateur et l’artiste, il se présenta d’abord sous les traits d’un simple loubard de banlieue qui pointait sa truffe dans le deal des protagonistes principaux d’une histoire courte, avant de devenir le héros de ses propres bandes. Encore que le terme de « héros » ne lui convient pas forcément très bien : si à la manière des cartoons il arbore un certain anthropomorphisme, mais d’inspiration bien française, il reste néanmoins un pur produit de son temps, soit la période post rock & roll à nette tendance punk, c’est-à-dire sans aucune considération pour les valeurs sociales.

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraKébra, à vrai dire, est un pur délinquant, comme l’indique très bien son nom d’ailleurs, mais pour peu qu’on le prononce à l’endroit et non en verlan. Lui et ses potes des Radiations, son groupe de rock champion du massacre des grands titres comme de ceux qu’il compose, il vit sur le dos des autres – de préférence en les insultant – et n’aspire à rien d’autre qu’à de la dope et des femmes, mais aussi du fric facile et une célébrité d’autant plus douteuse qu’elle repose sur le tapage nocturne, la violence urbaine et les deals en tous genres. Surtout les plus foireux d’ailleurs… Kébra est une loque, en fait, un merdeux qui parle trop fort et sans même un grand cœur mais au langage si exotique qu’il en devient vite charmant. ‘Façon de parler, bien sûr…

En réalité, donc, Kébra est un con, mais un con attachant, comme peuvent l’être tant d’imbéciles. Il se la joue toujours trop, râle en permanence, s’enflamme pour un rien, chie sur ses parents qui le valent bien, blinde truffe baissée dans les pires emmerdes au guidon de son vespa rose bonbon, trouve toujours le moyen de tomber dans les pattes de la bande à Kruel et de ses Hell’s avec lesquels il vaut mieux ne pas trop rigoler, et à chaque fois en redemande. Pur archétype du loubard en jean et perfecto, Kébra compte parmi ces bras cassés qui ne parviennent jamais à rien en raison de leur inaptitude à vivre avec les autres comme à travailler, et au lieu de ça accusent la société. On en a tous connu, des plus ou moins amusants, des plus ou moins tragiques…

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraKébra, pourtant, reflète l’esprit de son temps. Ici, celui d’une époque où l’abondance touchait à sa fin et où deux chocs pétroliers avaient montré à l’occident combien il pouvait être fragile : dans cette crise qui s’amorçait, et qui présentait déjà plusieurs visages, les rebuts du système trouvaient une justification à leur existence mais aussi, pire, à leur paresse – si le monde d’après-guerre avait échoué à bannir ses démons, alors pourquoi ne pas compter parmi ceux-là après tout ? À travers ce constat désabusé, Tramber et Jano nous dressait un portrait de ces banlieues où, déjà, on laissait croupir des gens dont on avait ravi l’avenir ; mais un portrait aux accents de caricature du dimanche, de vaudeville postmoderne, de bonne blague en somme.

Loin d’une intégrale, Les Aventures de Kébra évoque plutôt un best of où on voit les gags en une planche simple évoluer peu à peu vers des aventures nocturnes et banlieusardes plus longues jusqu’à finir par sortir de ce cadre, signe que les auteurs avaient passé un cap et se sentaient prêts pour d’autres choses. Voilà pourquoi le lecteur conquis pourra envisager de compléter avec Kébra krado komix et La Honte aux trousses !, ainsi que Le Zonard des étoiles pour la beauté du geste. Quant à cette édition, on aurait apprécié une chronologie mieux respectée dans la présentation de ces bandes pour mieux restituer l’évolution du personnage comme celle de la narration et du trait, même si certains pourront penser que c’est un chipotage.

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraCar cet opus reste quoi qu’il en soit une compilation de très bonne tenue par son focus sur les premières années de la jeunesse dingue du rat le plus déjanté de la BD, avec couverture en dur et de bonnes reproductions pour ces courtes bandes à présent introuvables en librairie, et bien que certaines d’entre elles, ici, ne retiennent pas les quelques couleurs d’origines.

Alors, à quand l’intégrale définitive ?

Les Aventures de Kébra, Tramber & Jano, 1978-1982
Albin Michel, collection L’Écho des Savanes, 1997
110 pages, env. 22 €, ISBN : 978-2-226-09253-3

– le site officiel de Tramber
– le site non officiel de Jano


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