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Tao du Jeet Kune Do

Couverture de la dernière édition française du livre Tao du Jeet Kune Do« Pour obtenir l’illumination par l’art martial, acharne-toi à balayer tout ce qui pourrait affaiblir la lumière de la connaissance de la vérité, de la “Vraie Vie”. Cela implique une évolution constante et sans limite… » Voici les premières phrases de cet ouvrage magistral. Elles donnent le ton de ce que vous pourrez y trouver : une recherche acharnée de la vérité brossée à grands traits rapides, une fièvre de connaissance jetée sur le papier, une obsession de savoir et une richesse de points de vue extraordinaire. En 1970, Bruce Lee se blesse gravement. Touché au dos, il doit, pour retrouver l’usage de son corps, rester couché plusieurs mois, immobile. Cet homme ne sait pas rester inactif et son inlassable énergie, son goût forcené du travail le pousse alors à faire cette sorte de « tour d’horizon » de son art, à faire sur le papier un constat de ses connaissances, des axes principaux de sa recherche, à exprimer pour lui-même autant que pour les autres les principes qui fondent sa pratique, à explorer, enfin, à la lumière de son expérience et de son réalisme, diverses disciplines martiales de son temps. Le résultat est à la hauteur de tout ce que Bruce Lee a entrepris : hors du commun. Avec une intelligence vive et profonde, avec une culture étonnante dans tous les domaines du corps, avec surtout ce talent pour déceler ce qui est bon et juste dans les arts martiaux, il édifie en quelques mois, non seulement le livre-monument de la discipline mais aussi une œuvre passionnante pour tous ceux que la réalisation de soi intéresse.

Si on connaît bien Bruce Lee (1940-1973) pour sa carrière d’acteur de films d’action, on ignore beaucoup plus souvent qu’il s’agissait aussi d’un grand maître en arts martiaux. En fait, il consacra la plus grande partie de sa vie à ce domaine pris dans sa globalité, allant jusqu’à en étudier de nombreuses itérations tant asiatiques qu’occidentales. De sorte que lorsqu’il commença à échafauder le jeet kune do, dans des circonstances plus complexes que ce que le quatrième de couverture de l’ouvrage chroniqué ici et reproduite ci-dessus peut le laisser penser, il intégra assez naturellement nombre de techniques extérieures au kung-fu dans son propre style. Voilà pourquoi des éléments de l’escrime, de l’auto-défense ou de la boxe anglaise y côtoient les techniques du kali arnis eskrima philippin comme des wing chun et tai-chi-chuan chinois, parmi d’autres styles et écoles.

Cette volonté de synthèse, d’enrichissement de son art personnel par les apports d’autres, plus ou moins lointains, traduit une forme de pensée assez peu commune de la part d’un représentant d’une culture en général plutôt conservatrice – on peut évoquer ici que l’Asie resta longtemps réfractaire à ce progrès technique qui permit à l’occident de la coloniser – et assez repliée sur elle-même – au point, d’ailleurs, que Lee connut paraît-il des difficultés de la part des autres maîtres en arts martiaux de la région d’Oakland qui refusaient de le voir enseigner le kung-fu à des occidentaux, du moins si on en croit les dires de sa veuve Linda. Malgré tout, et à l’instar de n’importe quel autre art martial, ce que tous les pratiquants assidus de l’un ou l’autre de ces styles pourront vous confirmer, le jeet kune do reste avant tout un « art de vivre » – et un art de vivre avec les autres comme un art de vivre avec soi-même.

Bien sûr, il faut moins voir dans ce jeet kune do un reflet des origines américaines de Bruce Lee – c’est-à-dire des racines occidentales, et donc qui expliquent peut-être en partie cette ouverture d’esprit de l’auteur vis-à-vis de disciplines de combat non asiatiques – qu’une volonté de tendre à un universalisme où la technique, encore une fois, ne sert que de chemin vers l’éveil de l’esprit. Rien de nouveau sous le soleil. Pour cette raison, mieux vaut prendre les premières pages de cet ouvrage comme une somme de déclarations d’ordre métaphoriques plutôt que des réflexions philosophiques à proprement parler ; en effet, je le rappelle à toutes fins utiles, les divers langages asiatiques étant constitués de logogrammes, ils favorisent le développement d’une pensée qui s’exprime avant tout par l’image : ceci amène nombre d’occidentaux à trouver dans la culture asiatique une forme de poésie qui ne s’y trouve en fait pas, ou en tous cas bien moins que ce qu’on le croit souvent…

Pour finir, il faut souligner que ce pont jeté par Lee entre l’orient et l’occident avec la création du jeet kune do, de par la synthèse des techniques de combat de ces deux cultures qu’il représente, trouve un écho évident dans sa carrière d’acteur. Les connaisseurs repéreront en effet dans les chorégraphies de nombre de scènes de combat de ses films divers principes de son école, et en particulier en montrant l’adaptation progressive du héros du récit au style de son adversaire pour, après s’être fait longtemps dominer par lui, parvenir à s’imposer jusqu’à s’assurer la victoire. Sur un plan plus concret, on peut aussi évoquer cette volonté de simplifier les mouvements propre au jeet kune do, qui rappelle bien sûr cette attitude moderne d’aller directement à l’essentiel et qu’on retrouve dans le design industriel ou l’architecture d’après-guerre, parmi bien d’autres domaines aussi éminemment contemporains qu’occidentaux.

Ouvrage indispensable pour connaître la pensée de Bruce Lee et tenter de se former à son style de combat, Tao du Jeet Kune Do dépasse vite les frontières des purs arts martiaux pour aborder de front celui de la recherche du chemin de vie. Ce qui, au fond, reste caractéristique de nombreux sports : l’expression bien connue « une tête bien faite dans un corps bien fait » vient tout de suite à l’esprit. Voilà pourquoi la lecture de cet ouvrage ne saurait être trop conseillée, aux aspirants athlètes comme aux autres.

Tao du Jeet Kune Do (Tao of Jeet Kune Do), Bruce Lee, 1970
Budostore, collection Nouvelle, janvier 2002
220 pages, env. 35 €, ISBN : 978-2-846-17026-0

Dragon, l’Histoire de Bruce Lee

Jaquette DVD du film Dragon, l'histoire de Bruce LeeMalgré son entraînement rigoureux aux arts martiaux, le jeune Lee Jun Fan s’attire bien trop d’ennuis pour rester à Hong-Kong. Encouragé par son père, il quitte la Chine pour les États-Unis sous le nom de Bruce Lee et, après de petits boulots ingrats, il commence des études de littérature avant de réaliser enfin son rêve : ouvrir sa propre école de kung- fu pour faire découvrir la beauté de la culture chinoise à l’occident. Repéré par un producteur, il se lance dans la télévision qui lui ouvre ensuite les portes du cinéma – une légende est née.

Ce qui étonne dans ce biopic, c’est l’humanité du personnage qui se cache derrière la légende. Car si Dragon, l’Histoire de Bruce Lee se montre bien sûr coupable de quelques écarts vis-à-vis de la réalité, comme tous les films biographiques, il n’en parvient pas moins à capturer l’essence d’une destinée hors du commun, celles d’un émigrant parmi des millions d’autres, parti pour conquérir l’Amérique et qui y parvint sous bien des aspects. À cette époque, en effet, le terme de « Rêve américain » avait encore un sens, même si les réalités sociales et économiques n’ont jamais été aussi idéales que ce que cette expression le laisse penser, et des gens comme Bruce Lee parvinrent à lui donner forme.

Pourtant, ce n’est pas l’image du professeur qui transparaît le plus ici, ni celle de la star de films d’action d’ailleurs et d’autant plus qu’elle reste discrète dans celui-ci, pas plus que ne domine celle du penseur des arts martiaux qui fonda sa propre école – chose rare – ni même, peut-être plus banale, le mari ou le père. Ce qu’on distingue avant tout, c’est l’homme qui sut jeter un pont entre l’orient et l’occident, qui permit à deux cultures pour le moins éloignées, dans tous les sens du terme, de mieux se comprendre et de partager ce qu’elles ont de plus précieux pour s’enrichir l’une l’autre en dépit de toutes les rancunes et autres mauvaises habitudes à la vie dure. Bruce Lee, aussi surprenant que ça puisse paraître, était surtout un humaniste.

En témoignent ses innombrables émules qui, captivés par ses films, s’adonnèrent à un moment ou à un autre aux arts martiaux. Je figure dans le nombre. En s’ouvrant ainsi à la culture chinoise, à l’Asie, ces gens-là devancèrent d’une certaine manière ceux qui, aujourd’hui, découvrent à leur tour ce continent via ses productions populaires – telles que BD ou animations, par exemple. Pour cette raison, parce-qu’il s’inscrit dans une mouvance qui s’est tout sauf tarie au fil du temps, Bruce Lee est en quelque sorte éternel, faute d’un meilleur terme : plus qu’un athlète de haut niveau, il représente avant tout cette qualité fondamentale chez tout homme qui consiste à transmettre sa culture aux autres dans le but d’améliorer la vie de tous.

Ce qui, d’ailleurs, et au moins dans les grandes lignes, ressemble assez au confucianisme. On ne s’en étonnera pas compte tenu des origines du personnage. Comme quoi, en fin de compte, notre temps tout empreint d’ordinateurs et de réseaux peut encore grandir à l’aune d’enseignements bien plus anciens…

Adaptation :

Sous forme d’un jeu vidéo de combat sorti en 1993 sous le même titre et développé par Avalon Interactive pour les consoles Megadrive, Super Nintendo, Jaguar, Game Gear et Master System.

Dragon, l’Histoire de Bruce Lee (Dragon: The Bruce Lee Story), Rob Cohen, 1993
Universal Pictures, 2007
114 minutes, env. 7€

Ip Man

Affiche singapouréenne du film Ip ManFoshan, seconde moitié des années trente. Beaucoup de maîtres en arts martiaux enseignent leur style dans cette ville de Chine du Sud, et leurs disciples rencontrent souvent les élèves des autres écoles dans des compétitions amicales. Bien qu’il soit le plus doué de tous, le maître fortuné Ip Man n’enseigne pas et reste discret ; il coule des jours paisibles avec sa femme et son jeune fils, discutant de techniques de combat avec ses confrères et se livrant à des duels très occasionnels dans l’intimité de sa maison.

Soudain, c’est l’invasion de la Chine par le Japon : Foshan est dévastée, les écoles d’arts martiaux sont fermées, les survivants réduits à la misère ; Ip Man voit ses biens confisqués par l’occupant et doit travailler dans une mine de charbon pour subvenir à ses besoins. Un jour, les militaires japonais viennent chercher des volontaires pour disputer des duels contre leurs soldats en échange d’un sac de riz. Ip Man refuse mais un de ses plus chers amis se rend dans l’arène, dont il ne reviendra jamais…

Si j’aime les films d’arts martiaux en général, et depuis longtemps, il m’arrive toutefois de regretter que ceux-là tournent un peu trop souvent à un spectaculaire gratuit dont la surenchère de cascades semble faire écho à la surenchère d’effets spéciaux dans les productions hollywoodiennes. Ce n’est pas le cas ici car les chorégraphies y sont, pour leur écrasante majorité en tous cas, non seulement belles mais aussi réalistes – jugement à relativiser sachant que mon expérience dans la pratique de ces arts reste limitée – et l’extraordinaire maîtrise de Donnie Yen y est bien évidemment pour quelque chose.

Pour autant, le lecteur ne devrait pas interpréter trop au pied de la lettre le synopsis présenté ci-dessus car ce n’est en rien une histoire simpliste comme nous y ont habitué beaucoup trop de films de ce genre – genre au demeurant tout à fait respectable mais qui pèche souvent par l’absence d’idées. En effet, le scénario repose sur des faits historiques réels, dont la seconde guerre sino-japonaise de 1937, de sorte que cette histoire est surtout une représentation – à la facture pour le moins originale – de la vieille haine qui oppose les japonais aux chinois depuis toujours (1). Toute la subtilité du film et de son adaptation à son genre tiennent dans les moyens de cette représentation, à travers l’opposition des styles d’arts martiaux – karaté (discipline japonaise) vs. kung-fu (discipline chinoise) – qu’une phrase d’Ip Man pour le moins assassine vient expliquer d’une manière tout à fait inattendue : quand celui-ci rappelle que la différence majeure entre le kung-fu et le karaté tient dans le fait que le premier repose sur le confucianisme – soit une doctrine qui se base sur l’amélioration de soi pour mieux vivre avec les autres – alors que le second prend ses racines dans l’esprit foncièrement militariste et réactionnaire du Japon traditionnel – et n’est donc au final qu’une expression de cet esprit de compétition prépondérant qui a entaché une bonne partie de l’Histoire de l’archipel, à la fois à l’intérieur de ses frontières que dans ses relations avec les autres nations limitrophes.

Bien sûr, cette production étant chinoise, il y a forcément un certain parti pris – l’histoire de la Chine n’étant pas vraiment exempte d’atrocités elle-même – mais il demeure néanmoins bienvenu, tant sur les plans historique et social (pour l’illustration d’une rancune qui perdure entre deux géants économiques et industriels du Pacifique) que sur le plan narratif (pour éviter un scénario creux où les combats s’enchaînent pour le seul plaisir des yeux) ou encore sur le plan de la représentation, ici pour le moins métaphorique (à travers l’opposition des styles d’arts martiaux japonais et chinois) ce qui somme toute correspond bien aux modes de pensée asiatiques dont les langages reposent sur l’utilisation d’idéogrammes, ou plus précisément de logogrammes, c’est-à-dire d’éléments visuels au lieu de lettres – en les prédisposant donc à utiliser des images pour exprimer des idées (puisque dans ces cultures « le mot est une image ») et expliquant ainsi pourquoi leur parler est souvent très imagé : en fait, cette particularité n’a rien à voir avec quelque « poésie » que ce soit mais est bel et bien le reflet de leur tournure de pensée (2).

Pour ses aspects historiques et symboliques toujours d’actualité, tout comme pour ses immenses qualités esthétiques et métaphoriques, mais aussi pour sa parfaite adéquation à la tournure de pensée asiatique dans la facture même de la réalisation, Ip Man est une production qui se place dans la tranche supérieure du genre des films d’arts martiaux : vous ne regretterez pas d’y avoir consacré deux heures de votre temps.

(1) comme jadis la France et l’Allemagne et, encore de nos jours, Israël et la Palestine : ceci pour rappeler au lecteur que la soi-disant « mystérieuse Asie » n’est pas si éloignée de nous que ça en fin de compte.

(2) il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le langage conditionne une grande partie des processus de pensée d’une population, ce que George Orwell a très bien démontré dans son roman 1984.

Récompenses :

28th Hong Kong Film Awards : Meilleur Film et Meilleure Chorégraphie
2nd Iron Elephant Awards : Meilleure Photographie, Meilleure Chorégraphie et Meilleur Acteur
2009 Fantasia Festival : Prix d’Argent : Meilleur Film Asiatique, et Prix d’Argent : Prix Gourou pour le Film le Plus Énergique du Festival
46th Golden Horse Film Awards : Meilleure Chorégraphie

Notes :

Ce film est une très libre adaptation d’une partie de la vie d’Ip Man (aussi appelé Yip Man), grand maître de Wing Chun qui eut de nombreux disciples dont certains devinrent célèbres, tel que Bruce Lee.

Une suite actuellement en cours de finalisation est prévue pour fin avril 2010 : ce sera le second volet d’un ensemble amené à former une trilogie ; le site officiel.

Ip Man, Wilson Yip
Mandarin Films & Cathay-Keris Films
, 2008
108 minutes, pas d’édition française à ce jour

– d’autres avis : Cinéa.blog, In web with me, Xframe, Le Royaume des avis
site officiel du film


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