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Sin City

Affiche française du film Sin CityBasin City. Jadis une des villes minières bâties lors de la Ruée vers l’or, elle serait devenue une cité fantôme de plus si le clan Roark n’avait pas exploité sa position sur la route de l’Ouest pour en faire un lieu de tous les plaisirs. Un siècle après, les tripots, les bouges, les gangsters et les bordels sont encore là, toujours aux mains de cette famille en apparence si respectable. Dans ses rues poisseuses, des destins se croisent qui, chacun à leur manière, contribuent tous à la faire appeler Sin City – la ville du vice et du péché…

On connaît bien le problème des adaptations au cinéma. D’ailleurs, Frank Miller le connaît aussi. Au point qu’il refusa longtemps de voir sa série de comics Sin City (1991-2000) portée sur le grand écran. Il fallut tout le talent de persuasion de Roberto Rodriguez pour le convaincre, mais non sans un bout d’essai, sous la forme de la scène d’ouverture du film qui reprend d’ailleurs un court one shot de la série – vous pourrez trouver celui-ci au sommaire du volume six de l’édition française, Des Filles et des flingues (Booze, Broads & Bullets ; 1999). Comme tout auteur, en effet, Miller craignait de voir son œuvre dénaturée. Il savait déjà, et depuis un bout de temps, de quelle manière Hollywood travaille.

Aussi, c’est d’une façon somme toute assez naturelle qu’il se vit associé à la réalisation en plus de l’écriture du scénario. Mais, comme il se doit, ce détail ne calma pas l’ire des fans, ou du moins ceux d’entre eux qui trouvèrent la copie moins bonne que l’original – il y en a toujours. Bien sûr, les récits ainsi adaptés se voient quelque peu tronqués ici et là ; de plus, le scénario les présentent dans l’ordre chronologique des événements et non dans l’ordre de parution des comics de départ ; enfin, le passage au cinéma rend difficile de respecter à la lettre le style graphique tout en aplats de noir qui caractérise Sin City. Mais ces détails en fin de compte assez secondaires ne parviennent pas à masquer que Sin City le film reste avant tout un brillant hommage au roman noir.

Car sous bien des aspects, cette production nous propose surtout un voyage dans le temps, non vers l’époque de ces années cinquante où le roman noir prit son véritable essor, mais vers l’esprit de cette époque. Si on ne doute à aucun moment que l’action prend place de nos jours, à quelques années près, plusieurs éléments nous ramènent un demi-siècle en arrière. Et en premier lieu les voitures. Ce sont des Cadillac Eldorado, des Ford Thunderbird I ou des Plymouth Fury qu’on croise dans les rues de Sin City et à ses alentours, soient des emblèmes d’une époque où le « Rêve américain » parvenait encore à cacher sous la ferveur d’après-guerre tout ce moisi et cette pourriture dont aucune société ne parvient jamais à se débarrasser vraiment…

Ici et 50 ans après, cette merde n’en a que d’autant plus fermenté et dégage à présent cette puanteur pestilentielle qui attire toujours plus de vermines tout en anesthésiant les autres. La preuve : plus personne ne se révolte, et surtout pas les héros des trois courts récits qui composent ce film. Ou plutôt, ils jouent tous selon les règles tacites de ces parties truquées où l’odeur de la poudre et les murmures des lames tapissent les murs de sang, voire plus selon affinités. Tous otages de ce maelstrom de folie furieuse, il ne leur reste plus qu’à espérer pouvoir dégainer à temps. Viser juste ne leur pose pas de problème en général. Pas trop en tous cas. Reste encore à savoir sur qui tirer. Les pires sont toujours les plus difficiles à dénicher.

En fait, les habitants de cette ville du vice et du péché n’ont jamais que les autorités qu’ils méritent, qu’ils ont élu tout en sachant bien qu’ils ne tiendraient jamais leurs promesses et au lieu de ça utiliseraient leur pouvoir pour se creuser une place au soleil aux dépends des autres, plus faibles – ceux-là, justement, qui ont voté pour eux : toute analogie avec aujourd’hui n’a certainement rien d’une coïncidence… Voilà, en gros, ce qu’explique le sénateur Roark à l’inspecteur Hartigan, que face à la démission des citoyens, le système bascule dans le chaos de l’injustice et du gangstérisme, là où ne reste plus que la loi du plus fort. Le portrait, ici, se veut à peine exagéré au final, ou du moins juste ce qu’il faut pour souligner son ambiance de vaine boucherie.

Ce qui d’ailleurs reste assez typique du travail de Frank Miller, celui des débuts en tous cas, et qui lui valut une part non négligeable de son succès à présent plus de trentenaire. L’ensemble des productions Sin City, en effet, se situent tout à fait dans la lignée des premières productions de l’auteur ; je pense bien sûr à sa reprise du personnage de Daredevil qu’il tira peu à peu vers des récits dans le plus pur style « polar noir » mais que le comics code et les éditeurs édulcorèrent certainement : en s’affranchissant de ces influences, Miller put porter cette déclinaison du genre en comics jusqu’aux sommets qu’il entrevoyait vraiment. Pour cette raison au moins, n’hésitez pas à emprunter les ruelles sombres de Sin City, mais de préférence par une nuit sans lune…

Récompenses :

Festival de Cannes : Prix Vulcain de l’artiste technicien pour Robert Rodriguez.
Irish Film and Television Award : Meilleur acteur étranger pour Mickey Rourke.
San Diego Film Critics Society Award : Meilleurs décors.
Saturn Awards : Meilleur film d’action/aventures/thriller et Meilleur second rôle masculin (Mickey Rourke).
Chicago Films Critics Association Award : Meilleur second rôle masculin (Mickey Rourke).
Online Film Critics Society Awards : Meilleure photographie, Meilleur montage et Meilleur second rôle masculin (Mickey Rourke).

Séquelle :

Annoncée peu après la sortie du film, elle se présente sous la forme d’une adaptation du second volume de la série de comics, J’ai tué pour Elle (A Dame to Kill for ; 1995), avec le casting original en plus d’Angelina Jolie et de Johnny Depp. Le scénario, finalisé depuis 2011, prévoit de compléter ce récit par deux histoires originales écrites par Frank Miller. Un troisième opus est aussi en préparation, mais sans plus de détails pour le moment.

Sin City, Frank Miller & Robert Rodriguez, 2005
Wild Side Video, 2012
119 minutes, env. 10 €

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L’Armée des 12 singes

Jaquette DVD du film L'Armée des douze singesIl y a trente ans, un virus a éliminé cinq milliards de personnes ; réfugiés sous terre, les rescapés vivent comme des rats dirigés par une poignée de chercheurs qui  n’ont qu’une idée en tête : trouver un vaccin à tous prix. Dans cet enfer, James Cole fait toujours le même rêve, étrange et angoissant, où une femme blonde tente de secourir un homme blessé à mort : condamné à la prison à vie pour son comportement asocial, Cole se voit chargé de retourner dans le passé pour obtenir des échantillons du virus qui a décimé l’Humanité…

Comme indiqué dans la liste de crédits au début du film, L’Armée des douze singes s’inspire de La Jetée, court-métrage pour le moins expérimental – et donc peut-être même avant-gardiste – que Chris Marker réalisa en 1962. Il ne s’agit pas d’un remake pour autant, car Terry Gilliam s’est ici réapproprié l’œuvre de départ : l’inspiration est donc assez libre – et certains, bien évidemment, qui manquent peut-être parfois un peu d’originalité dans leurs conclusions et leurs propos, diront qu’elle constitue un saccage du matériau de départ…

Pourtant, nous avons affaire ici à un ancien Monty Python, qui a depuis maintes fois prouvé sa valeur comme réalisateur au cinéma – notamment avec Brazil (1985), une satire de l’univers de l’administration devenue pour le moins célèbre. Qu’un auteur de l’envergure de Gilliam choisisse de se pencher sur un thème aussi typique de la science-fiction que le voyage dans le temps ne devrait pas surprendre : entre Bandits, bandits (1981), Les Aventures du baron de Münchhausen (1988) et Le Roi Pêcheur (1991), il avait en effet, et depuis longtemps, démontré son intérêt pour les choses de l’Imaginaire en général et du fantastique en particulier, voire de la fantasy, si ce n’est carrément de l’heroïc fantasy.

Toute la différence entre ces œuvres précédentes et L’Armée… tient dans ce que ce dernier se réclame de la pure science-fiction, c’est-à-dire qu’il bâtit son intrigue autour d’un élément techno-scientifique qui a provoqué des bouleversements dans le système social que présente le récit. Cet élément est ici un virus qui, en décimant cinq milliards de personnes et en rendant la surface de la planète inhabitable, a contraint les survivants de ce fléau à trouver refuge dans des abris souterrains où la situation est horrible : entassés les uns sur les autres, souffrant d’une promiscuité anxiogène et de limitations drastiques des ressources, les habitants de cet univers vivent un enfer quotidien.

Comment s’étonner alors que certains d’entre eux deviennent dangereux pour les autres ? D’autant plus que pour assurer la survie de ces rescapés dans un milieu aussi difficile, l’autorité en place doit forcément adopter des moyens dont la dureté est proportionnelle à la précarité de la vie humaine dans de telles conditions – ce qui en retour engendre plus de criminalité puisque le quotidien d’un tel milieu exerce une pression constante sur ses habitants, d’une part, et d’autre part parce que l’étau des conventions sociales se resserre d’autant plus en limitant ainsi davantage la tolérance, et des choses acceptables dans une société moins précaire deviennent donc interdites ici.

James Cole se place à part de ces criminels, au moins un peu : son traumatisme est dû au départ à une scène de son enfance où il vit un homme abattu par coups de feu, peu avant que le virus exterminateur fasse ses premières victimes d’ailleurs ; assez marquante en soi, cette expérience ne l’a bien sûr pas prédisposé à mieux supporter la vie quotidienne dans cette fourmilière de désespérés. Et, même si ce n’est pas précisé, l’absence de ses parents dans ces « cavernes d’acier », parce qu’ils ont certainement été victimes du virus, n’a bien sûr pas contribué à l’arranger tout au long de sa croissance au sein de cet univers qu’on imagine sans peine assez violent.

Ce personnage à lui tout seul sépare La Jetée de L’Armée… : anti-héros tragique, il s’affirme en faux de son équivalent dans le court-métrage de Chris Marker, même s’il le prolonge sous certains aspects – quoique d’une manière plus réaliste, au moins sur le plan humain. Lui aussi victime des manipulations des chercheurs de son époque prêts à tout pour éradiquer le virus mortel, il l’est doublement par son traumatisme qui l’a poussé à cette déviance que ses bourreaux prennent comme prétexte pour l’envoyer dans le passé : au contraire du personnage de La Jetée qui subit un choix aveugle des scientifiques, Cole subit à la fois son traumatisme initial mais aussi toutes les conséquences personnelles et judiciaires de celui-ci, et qu’il n’a pas plus voulu que ce dernier.

La réalisation et le sens esthétique de Gilliam font le reste : sans basculer pour autant dans le spectaculaire gratuit d’effets spéciaux inutilement abondants ou de décors tout aussi stériles dans le dantesque douteux, il pose une ambiance infernale à travers des couleurs ocres et chaudes, pour ne pas dire brûlantes, d’où l’oppression de ce monde de survivants aux accents de dystopie policière se dégage du moindre plan, du moindre costume, de la moindre situation. Mais Gilliam ne s’attarde pas dans son 1984 post-catastrophe : il le souligne juste le temps de quelques minutes, les premières, puis d’autres éparpillées ici et là dans la suite du film, afin de nous faire goûter l’horreur de cette vie de rats.

C’est ce qui rend la tension du récit d’autant plus palpable : « dire » que le virus a anéanti cinq milliards de gens ne suffit pas, mais en montrant quelle ignominie s’ensuit, le réalisateur souligne ainsi la nécessité absolue de trouver une solution pour permettre aux survivants de remonter un jour à la surface qui n’appartient plus qu’aux animaux – et sans pour autant rendre la situation de Cole plus confortable… Mais là où Gilliam se montre habile, c’est qu’il ne s’étend pas sur ce quotidien de vers : à la manière de ces techniques de réalisation de publicités ou de vidéo-clips, il condense l’essentiel en quelques scènes judicieuses pour ne pas noyer l’intrigue.

Intrigue qui ne présente d’ailleurs aucune caractéristique d’un techno-thriller et des courses contre la montre typiques de ce genre, sauf peut-être dans la dernière partie du film – et encore s’agit-il plus d’un dénouement que d’une montée artificielle de la tension devant une menace invisible et en fin de compte assez peu effrayante… Avec une ambiance passant de Vol au-dessus d’un nid de coucous à celle d’une espèce de road movie à base d’enlèvement d’une victime innocente par un maniaque fou furieux pour s’achever sur la révélation d’une sorte de complot de misanthrope, L’Armée… joue avec les genres, les juxtapose, les mélange en un cocktail pour le moins unique sous bien des aspects.

En fin de compte, c’est presque un Gilliam assagi qu’on trouve aux commandes de ce film, qui a laissé de côté les exubérances de sa jeunesse de réalisateur des années 70 ou plutôt qui les a concentrées dans les passages adéquats, afin de mieux les souligner comme expliqué plus haut, mais surtout pour mieux dérouler un récit qui, parce qu’il se situe à une époque contemporaine de la réalisation du film, ne permettait pas un recours constant à ces délires visuels caractéristiques de l’auteur. Et ceci afin de laisser place à l’exubérance de l’histoire elle-même.

Tout à la fois palpitant et drôle sous certains aspects, jouant tant sur les codes de plusieurs genres du cinéma comme ceux de son réalisateur même, L’Armée… témoigne d’une maîtrise rare de la réalisation comme du scénario, en plus de présenter un récit poignant au personnage principal résolument tragique mais aussi une interprétation pour le moins inattendue d’une des œuvres les plus emblématiques du cinéma expérimental.

Et par-dessus le marché, c’est aussi un succès tant public que critique, alors vous ne risquez pas grand-chose à y consacrer une paire d’heures de votre temps..

Note :

L’Armée des douze singes a donné son nom à un prix littéraire francophone de science-fiction décerné tous les ans depuis 2005 par la revue Science-fiction magazine.

L’Armée des 12 singes (Twelve Monkeys), Terry Gilliam, 1995
Aventi Distribution, 2002
125 minutes, env. 5 €

– prix Saturn Award du meilleur film de science-fiction en 1995
– d’autres avis : Cinécri, Libre savoir, Lumière !


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