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Code 46

Jaquette DVD de l'édition française du film Code 46Dans un avenir proche, où le clonage fait partie du quotidien, le monde est divisé entre des grandes villes modernes où la population vit dans des appartements aseptisés, et de vastes zones désertiques où sont relégué les exclus, les sans-papiers. Enquêteur privé, William est envoyé à Shanghai pour interroger les employés de la société Sphynx sur un trafic de papiers. Il soupçonne Maria Gonzales et pourtant, il va se laisser entraîner dans une relation qui va menacer leur liberté…

Peut-être en raison de son focus sur les techno-sciences, éléments cartésiens par essence et donc souvent taxés d’une certaine froideur, la science-fiction évoque assez peu l’amour dans ses récits. À vrai dire, et précisément depuis le roman Les Amants étrangers (The Lovers ; 1961) de Philip José Farmer, elle parle plus volontiers de sexe (1), bien qu’avec une certaine réticence selon certains (2). L’amour, lui, par contre, reste proscrit, faute d’un meilleur terme, et pour des raisons d’ailleurs assez difficiles à cerner ; peut-être parce-que ce thème aux apparences frivoles manque du sérieux dont se réclament les auteurs du genre qui lui préfèrent en général l’exploration des mystères de l’univers – au sens large du terme.

Voilà pourquoi on ne s’étonne pas qu’un réalisateur jusqu’ici peu familier avec la science-fiction, Michael Winterbottom,  accouche de Code 46. Car en dépit des apparences, ce film n’a de ce « mauvais genre » que l’apparence. Bien sûr, on y reconnaît des emprunts évidents à plusieurs des ténors du domaine, comme Blade Runner (Ridley Scott ; 1982), pour le futur à l’agonie où les divers dialectes de la planète se télescopent en un seul, et Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol ; 1997), pour le spectre du monde soumis à un eugénisme qui décide du destin entier de chacun dès la naissance ; mais on peut aussi y voir l’influence de productions plus confidentielles, telle que Sleep Dealer (Alex Rivera ; 2008) et son futur aux frontières hermétiques à l’immigration…

S’il n’ajoute rien sur ces thèmes battus et rebattus jusqu’à la nausée depuis bientôt un demi-siècle, au mieux, et qui nous promettent des lendemains toujours plus sombres, Code 46 leur superpose néanmoins une touche unique. Winterbottom, en effet, ose parler d’amour, et non seulement dans un film qui se réclame d’un genre où celui-ci n’y a jamais vraiment eu sa place mais aussi dans un avenir qui se meurt – comme si l’amour y constituait notre seule planche de salut, notre unique motivation à transgresser les interdits inhumains qui nous frappent d’autant plus fort qu’on ne les a pas choisis… Et pourtant, on connaît bien la chanson : les histoires d’amour finissent mal, en général ; celle-ci ne fera pas exception, comme il se doit.

Mais auparavant, malgré tout, le charme opérera, et à sa façon toute inimitable dans ce cas précis. Comme jadis Roméo et Juliette, ici William et Maria vivront leur amour jusqu’au bout, sans concession ou baratin ni justification, avec cette arrogance des amants auxquels tout est dû – même le pire. Pour cette raison, parce-que de toutes manières le premier tiers du film dit tout sur ce futur qui au fond ne se différencie en rien des autres avenirs de cauchemar de la science-fiction, le spectateur se verra bien inspiré de ne pas y chercher un message, ou du moins une réflexion, voire un discours inédit. Après tout, on sait bien, et depuis belle lurette, qu’il ne faut rien attendre de demain. Pourquoi, dès lors, s’appesantir ?

Le temps d’une aventure, néanmoins, l’espace de quelques jours ou de quelques semaines, pas plus, ça suffit bien, nos tourtereaux transgresseront l’ultime interdit. Ils arracheront à pleines mains leur liberté de se consumer sans jamais vraiment tenter de braver ce système qui se montre toujours plus fort. Ils s’abîmeront dans cette illusion de la liberté qu’on retrouve pour mieux la perdre, mais sans jamais y penser, comme un détail qu’on oublie, une formalité qu’on ignore jusqu’à ce qu’elle se rappelle à nous – de préférence quand et comment on s’y attend le moins, sinon ce n’est pas drôle. Jusqu’à arriver au bout de ce chemin où l’éblouissement laissera place à la banalité, à la routine, à l’ennui. Du moins pour le plus chanceux des deux…

Merveilleusement servi par une bande originale magistrale, dont beaucoup disent qu’elle fait tout le film ou presque, et ils ont peut-être raison, réalisé dans ces lieux d’aujourd’hui où se bâtit le monde de demain pour mieux lier le présent au futur et ainsi souligner peut-être l’éternité des sentiments, Code 46 compte parmi ces bijoux sans pareil qui nous cueillent comme un enchantement.

(1) Jacques Goimard, préface à Histoires de sexe-fiction (Le Livre de Poche, coll. La Grande anthologie de la science-fiction n° 3821, mai 1985, ISBN : 2-253-03676-5).

(2) Peter Nicholls, The Science Fiction Encyclopaedia (Doublday, New York, 1979), p.539.

Récompense :

Outre plusieurs nominations, à la Mostra de Venise, aux British Independent Film Awards, au Prix du cinéma européen et aux Satellite Awards, ce film reçut le Grand Prix du film fantastique européen, meilleur scénario et meilleure bande originale de film, lors du Festival international du film de Catalogne en 2004.

Notes :

Dans la scène du karaoké, on peut voir Mick Jones du groupe punk The Clash interpréter leur célèbre chanson Should I Stay or Should I Go? (1981) mais en en écorchant quelque peu les paroles… Un peu plus tôt dans la même scène, on peut voir une femme au piano chanter un morceau appartenant au registre du fado de Coimbra intitulé Coimbra Menina e Moça.

Plusieurs éléments font référence au mythe d’Œdipe, comme la relation mère-fils incestueuse et involontaire mais aussi le Sphinx. On peut également citer l’exil de Maria et la perte d’empathie de William qui équivaut ici à la cécité d’Œdipe.

Le tournage s’est déroulé du 2 janvier au 5 mars 2003, et dans des lieux aussi divers que Londres, Dubaï, Shanghai, Jaipur, Jodphur et Hong Kong.

Constitué de 23 paires, l’ADN humain totalise donc 46 chromosomes.

Code 46, Michael Winterbottom, 2003
Swift Productions, 2011
89 minutes, env. 15 €

– le site officiel du film
– d’autres avis : Blog Cinéma, Critictoo Cinéma

Macross: Do You Remember Love?

Jaquette DVD de l'édition japonaise originale du film Macross: Do You Remember Love?AD 2009 : depuis six mois maintenant le SDF-1 erre dans l’espace. Lors d’une attaque des zentrans, le jeune pilote de chasse Hikaru se retrouve enfermé dans un compartiment du navire avec la chanteuse débutante Minnmay. Secourus quelques jours plus tard, ils ont eu le temps d’apprendre à se connaître ; aussi se retrouvent-ils peu après, mais cette fois leur escapade provoquera le tout premier contact entre les humains et leurs ennemis, et celui-ci changera pour toujours l’histoire des deux races…

Quiconque connaît un peu l’animation japonaise sait combien les films adaptant une série au grand écran s’avèrent le plus souvent décevants, au mieux, pour ne pas dire un total massacre, au pire. En effet, condenser une production représentant deux douzaines d’épisodes d’une vingtaine de minutes chacun en un seul métrage d’une paire d’heures environ à peine ne peut que relever de la pure volonté de saccage. Et d’autant plus que les éléments supplémentaires tenant lieu de valeur ajoutée se cantonnent la plupart du temps à de l’anecdotique, voire du superflu ; de sorte qu’on en vient à admirer – ou non – ces gens du marketing qui parviennent à vendre à des pigeons ce que ceux-ci possèdent pourtant déjà…

Mais dans le cas présent on a affaire à du Shoji Kawamori – ici néanmoins épaulé par un vieux briscard du genre, Noboru Ishiguro (1938-2012) – et l’inspiration exceptionnelle de cet auteur suffit à transformer le simple exercice mercantile en une œuvre d’envergure. Car si dans les grandes lignes Do You Remember Love? reste dans les rails de Super Dimensional Fortress Macross (N. Ishiguro ; 1982), au moins sur le plan des idées et des symboles, il lui apporte malgré tout un élément supplémentaire de première importance : les zentradis, divisés en deux camps avec d’une part les zentrans, de sexe masculin, et d’autre part les meltlans, de sexe féminin, se livrent ici une guerre sans merci depuis des millénaires.

Si cette séparation des sexes chez les zentradis apparaissait déjà dans la série TV originale, elle prend dans cette version une tournure assez inattendue. Car cette « guerre des sexes » souligne surtout l’infantilisme des civilisations zentradis : la mentalité « les filles contre les garçons », après tout, reste typique de l’école primaire, cet âge d’une férocité à toute épreuve décuplée par l’absence totale de morale et entravée seulement par la présence des adultes, surveillants ou parents qui veillent au respect de ces limites sociales que les enfants comprennent aussi mal qu’ils les discernent ; dans le film de Macross, les zentradis ainsi livrés à eux-mêmes, c’est-à-dire dépouillés de leurs parents bienveillants, sont comme des enfants perdus (1).

En témoigne en particulier une scène entre le commandant Britai et son conseiller Exsedol quand le premier, vers la conclusion du film, fait une plaisanterie que le second ne comprend pas puisqu’elle reposait sur un mensonge, chose qui n’existe pas chez les zentradis – non parce-qu’ils sont guerriers, une espèce connue pour la franchise de ses rapports, mais parce-que, on connaît bien le dicton, la vérité sort toujours de la bouche des enfants, et tant pis si elle blesse… Voilà pourquoi, dans cette interprétation de Macross, les zentradis n’ont aucun savoir ou connaissance et encore moins d’art et de littérature ni rien de ce qui permet une pensée libre – pourquoi, en bref, ils n’ont aucune culture. Parce-qu’ils sont orphelins.

Bien que le discours reste assez fidèle au Macross original, celui du film se veut plus affiné, plus subtil. Les zentradis, ici, ne sont pas victimes d’un embrigadement subi mais au contraire d’une dictature qu’ils s’infligent à eux-mêmes en raison de vieilles disputes aux origines oubliées depuis longtemps mais qui persistent depuis tant de millénaires qu’ils ne parviennent plus à s’en défaire. Ainsi, l’affrontement final entre Boddole Zer, chef des zentrans, et Moruk Laplamiz, leader des meltlans, rappelle-t-il ces couples en instance de divorce qui se déchirent sans même plus savoir pourquoi, et sans non plus prendre garde aux dégâts que provoque ce conflit sur leurs enfants – ici les zentrans et les meltlans, au moins sur le plan métaphorique.

Le discours antimilitariste propre à Macross, et qui lui sert de clé de voute, se trouve donc ici renforcé à travers ce portrait des guerriers décrits comme des enfants paumés qui, au fond, pèchent surtout par manque de considération, d’attention, d’affection – bref, qui manquent d‘amour, ce dont ils doivent apprendre à se souvenir si on en croit le titre du film. Voilà pourquoi on pardonne somme toute assez vite à cette réinterprétation de la série TV originale son script aux ficelles parfois un peu grosses, pour ne pas dire assez expédiées : comme pour la plupart des récits qui comptent, la juxtaposition des éléments narratifs qui le composent, ce qu’on appelle le scénario, importe en fin de compte bien moins que les idées qu’il convoie, soit ce qu’il veut dire.

Et sans non plus oublier qu’en dépit de quelques faiblesses somme toute assez ponctuelles, Do You Remember Love? reste encore, presque 30 ans après sa sortie, une des productions les plus abouties en matière d’animation traditionnelle – ce qui prouve encore une fois qu’on peut très bien combiner des visuels époustouflants avec des idées fondamentales.

(1) et Wiliam Golding, dans son roman classique Sa Majesté des mouches (Lord of the Flies ; 1954), a très bien démontré ce qui peut advenir dans un tel cas de figure…

Notes :

Macross: Do you Remember Love? ne doit pas être confondu avec Do you Remember Love?, un film fictif évoqué dans la série d’animation Macross 7 (Tetsuro Amino ; 1994) qui sert de production historique commémorative sur la guerre humains-zentrans et sorti en 2031 dans l’univers de Macross – de la même manière que certains films de guerre retranscrivent, par exemple, l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en 1941.

Shoji Kawamori a déclaré dans une interview retranscrite dans le magazine Animerica que le véritable Macross se trouve entre la série TV originale et sa réinterprétation sous forme de film. En d’autres termes, présenté sous la forme d’une série TV, Macross prend l’allure de Super Dimensional Fortress Macross, alors que présenté sous la forme d’un film il prend l’allure de Macross: Do You Remember Love?

Un doublage en français, appelé Super Space Fortress Macross et à la traduction déplorable, fut disponible au début des années 90. Le doublage américain le plus connu, Clash of the Bionoïds, reste très critiqué en raison de coupes drastiques qui enlèvent près de 30 minutes de pellicule. Les disputes juridiques qui entourent ce film rendent très improbable une possibilité de réédition dans l’avenir…

De nombreux designs furent reconsidérés, parfois même en profondeur, pour le film ; on peut mentionner en particulier les vaisseaux spatiaux meltlans qui se distinguent totalement de ceux des zentrans, ou bien le SDF-1 dont les « bras » sont ici équipés de transporteurs ARMD. Ces designs devinrent ensuite les références officielles pour les productions Macross suivantes.

Ce film présente pour la première fois un langage parlé propre aux zentradis et sous-tiré en japonais dans la version originale du film : de la même manière que la franchise Star Trek a développé un langage klingon officiel, la licence Macross propose le zentradi ; on retrouve ce langage fictif dans nombre des productions suivantes de l’univers Macross.

Le film donne une origine différente pour le SDF-1 qui, au lieu d’un destroyer de l’Armée de Supervision, est ici un destroyer meltlan. Voilà pourquoi les zentrans attaquèrent la Terre dans le film : ils croyaient la planète aux mains de leurs ennemies. Les capacités de transformation du SDF-1, par contre, restent un ajout des humains.

L’adaptation en jeu vidéo sur Playstation, sortie en 1998, propose un générique de début original ainsi que plusieurs séquences animées entièrement nouvelles. Tous les seiyûs du film y participèrent, à l’exception de Arihiro Hase, décédé deux ans plus tôt, qui interprétait le rôle de Hikaru Ichijo.

Les leaders zentrans et meltlans, respectivement Boddole Zer et Moruk Laplamiz, ont dans le film des apparences très différentes de celles de la série TV originale : ils apparaissent ici comme fusionnés de manière symbiotique à leur forteresse spatiale mobile, et d’une taille colossale même pour des zentradis.

Les trois espions zentrans de la série originale font eux aussi une brève apparition dans le film, où ils portent les noms de Rori, Konda et Warera. On peut aussi voir Kamjin lors d’un combat pour le moins mémorable contre Roy Focker

Carl Macek (1951-2010) souhaitait au départ utiliser ce film comme base pour Robotech: The Untold Story, mais Tatsunoko Production l’en dissuada et il utilisa finalement Megazone 23 (N. Ishiguro ; 1985).

Macross: Do You Remember Love? fut projeté dans 252 cinémas à sa sortie : avec 857 582 spectateurs, il rapporta plusieurs fois les 200 020 000 yens que coûta sa production.

Une scène de concert devait illustrer le générique de fin mais ne fut jamais animée.

Macross: Do You Remember Love?, Shōji Kawamori & Noboru Ishiguro, 1984
Bandai Visual, 1998
115 minutes, pas d’édition française à ce jour

Macross Compendium (en), le wiki officiel
MacrossWorld (en), premier site de fans international
Macross France Fan-Club, premier site de fans francophones
Macross Mecha Manual (en), site sur les divers mechas de Macross
– le dictionnaire zentran-japonais-anglais (en-jp-zn)
– d’autres avis : Jevanni, Le Donjon des androïdes

Technotise: Edit & I

Jaquette DVD de l'édition internationale du film Technotise: Edit & IBelgrade, 2074. Edit, étudiante en psychologie, participe à la thérapie d’un autiste qui aurait écrit une équation permettant de décrire l’univers entier – un algorithme si complexe que tous les ordinateurs sur lesquels on l’a lancé ont planté après avoir développé rien de moins qu’une conscience propre. À coté de ça, Edit se fait implanter une puce pour tricher à un examen et alors que les hallucinations se mêlent à des prouesses physiques surhumaines, elle réalise peu à peu que son corps ne lui appartient plus.

Comme si elle le partageait avec une autre entité : une personne dont elle ne sait rien… et surtout pas les intentions.

Si l’ensemble paraît d’abord familier et évoque une production assez orientée vers un public adolescent, le récit s’oriente vite vers un propos plus que mûr dans la description de cette vie de jeunes gens préoccupés par leurs études et leurs loisirs – des plus simples aux plus extrêmes, voire même franchement dangereux – comme par leurs amitiés et leurs amours – sexe compris – et dont les relations avec leurs aînés s’avèrent souvent difficiles – même si le récit évite avec soin de s’appesantir sur la guerre civile serbo-croate. Mais on y trouve aussi sur le long terme des considérations que ne renierait pas un Mamoru Oshii, voire peut-être même un David Cronenberg, hélas sans une réelle profondeur du propos, ou alors seulement en filigrane…

Il s’agit néanmoins d’une production clairement orientée action et thriller où le suspense joue un rôle prépondérant et où on ne s’ennuie pas une seule seconde : aux épreuves qui tombent sur Edith s’ajoutent l’intervention de sbires d’une organisation qu’on suppose gouvernementale mais aux mobiles néanmoins obscurs – les aficionados d’X-Files : Aux Frontières du réel (Chris Carter ; 1993) apprécieront. Par-dessus le marché, l’auteur fait ici preuve d’un humour certain qui contribue beaucoup à rendre le film sympathique.

En dépit des lacunes de sa réalisation sur le plan de l’animation pure, défaut largement compensé par des graphismes et des designs très réussis, Technotise: Edit & I s’affirme comme une œuvre à découvrir pour son originalité comme pour sa personnalité, et qui laisse augurer du meilleur de la part d’un réalisateur assez atypique.

Maintenant, si les éditeurs français voulaient bien faire l’effort de se pencher sur les productions qui le méritent…

Note :

Ce film est tirée de la BD Technotise de Aleksa Gajić, dessinateur de la série Le Fléau des dieux qui adapte là sa propre œuvre. Il en signe le scénario mais aussi l’animation de nombreuses séquences ainsi que les principaux designs, parmi d’autres éléments.

Le film fut réalisé avec une équipe de 10 à 15 personnes, hors les doubleurs, dans un petit appartement de Belgrade. Il leur fallut plus de cinq ans pour en arriver à bout, pour un budget total d’environ 900 000 $.

Selon le réalisateur, le personnage d’Edit fut étudié pour ressembler à Jessica Alba et à la comédienne, chanteuse et mannequin serbe Nataša Bekvalac.

Technotise: Edit & I (Technotise – Edit i ja)
Aleksa Gajić, 2009
100 minutes

– le site officiel de Technotise: Edit & I (serbe)
– d’autres avis : Twitch (en), Japan Cinema (en), Cyberpunk Review (en)

Dragon, l’Histoire de Bruce Lee

Jaquette DVD du film Dragon, l'histoire de Bruce LeeMalgré son entraînement rigoureux aux arts martiaux, le jeune Lee Jun Fan s’attire bien trop d’ennuis pour rester à Hong-Kong. Encouragé par son père, il quitte la Chine pour les États-Unis sous le nom de Bruce Lee et, après de petits boulots ingrats, il commence des études de littérature avant de réaliser enfin son rêve : ouvrir sa propre école de kung- fu pour faire découvrir la beauté de la culture chinoise à l’occident. Repéré par un producteur, il se lance dans la télévision qui lui ouvre ensuite les portes du cinéma – une légende est née.

Ce qui étonne dans ce biopic, c’est l’humanité du personnage qui se cache derrière la légende. Car si Dragon, l’Histoire de Bruce Lee se montre bien sûr coupable de quelques écarts vis-à-vis de la réalité, comme tous les films biographiques, il n’en parvient pas moins à capturer l’essence d’une destinée hors du commun, celles d’un émigrant parmi des millions d’autres, parti pour conquérir l’Amérique et qui y parvint sous bien des aspects. À cette époque, en effet, le terme de « Rêve américain » avait encore un sens, même si les réalités sociales et économiques n’ont jamais été aussi idéales que ce que cette expression le laisse penser, et des gens comme Bruce Lee parvinrent à lui donner forme.

Pourtant, ce n’est pas l’image du professeur qui transparaît le plus ici, ni celle de la star de films d’action d’ailleurs et d’autant plus qu’elle reste discrète dans celui-ci, pas plus que ne domine celle du penseur des arts martiaux qui fonda sa propre école – chose rare – ni même, peut-être plus banale, le mari ou le père. Ce qu’on distingue avant tout, c’est l’homme qui sut jeter un pont entre l’orient et l’occident, qui permit à deux cultures pour le moins éloignées, dans tous les sens du terme, de mieux se comprendre et de partager ce qu’elles ont de plus précieux pour s’enrichir l’une l’autre en dépit de toutes les rancunes et autres mauvaises habitudes à la vie dure. Bruce Lee, aussi surprenant que ça puisse paraître, était surtout un humaniste.

En témoignent ses innombrables émules qui, captivés par ses films, s’adonnèrent à un moment ou à un autre aux arts martiaux. Je figure dans le nombre. En s’ouvrant ainsi à la culture chinoise, à l’Asie, ces gens-là devancèrent d’une certaine manière ceux qui, aujourd’hui, découvrent à leur tour ce continent via ses productions populaires – telles que BD ou animations, par exemple. Pour cette raison, parce-qu’il s’inscrit dans une mouvance qui s’est tout sauf tarie au fil du temps, Bruce Lee est en quelque sorte éternel, faute d’un meilleur terme : plus qu’un athlète de haut niveau, il représente avant tout cette qualité fondamentale chez tout homme qui consiste à transmettre sa culture aux autres dans le but d’améliorer la vie de tous.

Ce qui, d’ailleurs, et au moins dans les grandes lignes, ressemble assez au confucianisme. On ne s’en étonnera pas compte tenu des origines du personnage. Comme quoi, en fin de compte, notre temps tout empreint d’ordinateurs et de réseaux peut encore grandir à l’aune d’enseignements bien plus anciens…

Adaptation :

Sous forme d’un jeu vidéo de combat sorti en 1993 sous le même titre et développé par Avalon Interactive pour les consoles Megadrive, Super Nintendo, Jaguar, Game Gear et Master System.

Dragon, l’Histoire de Bruce Lee (Dragon: The Bruce Lee Story), Rob Cohen, 1993
Universal Pictures, 2007
114 minutes, env. 7€

Children Who Chase Lost Voices from Deep Below

Affiche japonaise originale du film Children Who Chase Lost Voices from Deep BelowAsuna consacre une bonne partie de sa solitude à écouter l’étrange musique du cristal qu’elle reçut de son père avant sa mort. Un jour, un mystérieux garçon, Shun, vient à son secours alors qu’elle est attaquée par une bête à l’allure d’ours et les deux jeunes gens sympathisent jusqu’à ce que Shun disparaisse soudain. En voulant le retrouver, Asuna finit par rencontrer Shin, le frère cadet de Shun, grâce auquel elle entrera dans le mystérieux monde souterrain d’Agartha où, dit-on, se trouve un moyen de ressusciter les morts…

Si le choix de la fantasy étonne dans un premier temps de la part de ce réalisateur qui a surtout fait de la science-fiction jusque-là, il faut préciser qu’on y trouve très peu de scènes d’action et encore moins d’intrigues de cour, pas plus que de romance historique : Makoto Shinkai se place plutôt dans le sillage de Studio Ghibli pour nous présenter sa propre vision du mythe d’Orphée, et les divers éléments qui évoquent les poncifs de la fantasy bas de gamme servent en réalité à faire vraiment avancer le scénario au lieu de le remplir – les scènes d’action, ici, somme toute aussi sporadiques que courtes, ne phagocytent pas le récit qui, lui, ne se résume pas à une autre sempiternelle lutte du bien contre le mal.

Sur le plan des idées, par contre, Children Who Chase Lost Voices From Deep Below se montre hélas un peu plus commun, pour ne pas dire assez banal. On apprécie néanmoins de voir les thèmes chers au réalisateur – peur de la solitude, perte de l’être aimé,… – présentés ici d’une manière inattendue et dans un décorum qui en laissera plus d’un pantois. De même, on se réjouit que le scénario ne cède pas aux codes des blockbusters mais au contraire n’hésite pas à supprimer des personnages auxquels on a pu s’attacher – c’est avant tout une histoire de mort…

Surprenant sous bien des aspects, réalisé d’une main de maître, Children… vaut donc très largement le coup d’œil, mais de préférence sur grand écran : je vois mal, en effet, comment rendre autrement justice aux vastes tableaux qu’il présente.

Note :

Bien qu’indisponible en France à l’heure actuelle, ce film doit néanmoins sortir en DVD chez Kaze au mois de juillet 2012, sous le titre de Voyage vers Agartha.

Children Who Chase Lost Voices from Deep Below (Hoshi o Ou Kodomo)
Makoto Shinkai, 2011
116 minutes

– le site officiel du film (jp)
– d’autres avis : L’Antre de la Fangirl, La Clinique du Docteur Nock

Robot Jox

Affiche américaine originale du film Robot JoxDébut du XXIIe siècle. Il y a 50 ans qu’une guerre nucléaire a dévasté la planète et les conflits militaires désormais interdits ont laissé place à des duels de gladiateurs appelés « robot jox » qui s’affrontent à l’aide de machines géantes équipées des armes les plus mortelles. Lors de son neuvième et avant-dernier combat contractuel, le pilote américain Achille affronte le russe Alexandre : leur rencontre se termine par une catastrophe qui fait des centaines de victimes parmi les spectateurs du match.

Les arbitres décident de faire rejouer la partie mais Achille, qui estime avoir rempli son contrat, refuse de piloter. Les autorités le remplacent par Athéna, une « gen jox », un nouveau type de pilote conçu par manipulation génétique. Persuadé qu’elle n’a pas ce qu’il faut pour triompher d’Alexandre, Achille accepte de redescendre dans l’arène – mais Athéna n’a pas l’intention de laisser passer ainsi sa chance de prouver ce qu’elle vaut…

Que la présence de l’auteur de science-fiction Joe Haldeman à l’écriture du scénario de Robot Jox ne trompe personne car ça n’en fait pas un bon film. D’ailleurs, et ça surprend assez peu, l’écriture de ce script aurait été émaillée de toutes sortes de disputes entre le scénariste et le réalisateur du film, Stuart Gordon. Si le premier souhaitait une science-fiction sérieuse et dramatique, agrémentée d’éléments techno-scientifiques crédibles, le second voulait une réalisation bien plus orientée grand public, avec un focus sur l’action et des personnages stéréotypés ainsi qu’une pseudo-science pour le moins stylisée. Laquelle de ces visions prévalut sur l’autre ? Vous avez gagné, c’est la seconde : Robot Jox est donc un pur nanar…

Et pourtant, ce n’est pas le potentiel qui lui manquait. Avec son monde frisant le post-apocalyptique aux masses obnubilées par de nouveaux jeux du cirque, mais aussi ses nouveaux types de pilotes génétiquement modifiés, il présentait plusieurs qualités indéniables. Quant au concept du combat de gladiateurs en mechas, si Robot Jox ne l’invente pas (1), il lui confère néanmoins une portée d’ordre politique, ou assimilé, qu’on ne retrouve dans aucune autre des diverses itérations de cette idée depuis (2) – cette description d’un monde séparé entre un bloc de l’ouest et un bloc de l’est, en effet, laisse peu de place à l’interprétation. Par contre, le film ne propose aucune réelle forme de réflexion sur la place des gladiateurs dans une société.

Au lieu de ça, il se cantonne à une intrigue relativement téléphonée, agrémentée de combats de mechas aux effets spéciaux hélas bien trop datés pour se montrer agréables à regarder et dans laquelle se glisse une sous-intrigue de chasse à l’espion qui renseigne les russes sur les technologies utilisées par les américains mais sans qu’elle parvienne à relever le niveau de quelque manière que ce soit… Hormis les purs mechaphiles, donc, mais aussi les spectateurs friands de nanars, il y a peu de chances que Robot Jox attire l’attention de qui que ce soit. Et pourtant, beaucoup s’en souviennent – en témoignent les nombreuses traces et les divers hommages qu’on en trouve sur le net…

Voilà pourquoi, en définitive, Robot Jox appartient surtout à cette catégorie de productions qu’on appelle les films-cultes, au moins pour certains spectateurs : ça n’en relève certes pas le niveau mais ça en rehausse la saveur d’une manière toute particulière.

(1) à ma connaissance, cette idée apparut pour la première fois en 1983 dans la série TV d’animation Armored Trooper Votoms de Ryousuke Takahashi, qui resta par ailleurs longtemps le pinacle de l’« école réaliste » du genre mecha.

(2) on peut évoquer parmi d’autres exemples l’extension Solaris VII (1991) pour le jeu de plateau Battletech (FASA Corporation ; 1984) ou la série TV d’animation Mobile Fighter G Gundam (Yasuhiro Imagawa ; 1994).

Notes :

Bien que promus dans certains pays comme des séquelles de Robot Jox, les films Crash and Burn (Charles Band ; 1990) et Robot Wars (Albert Band ; 1993) ne partagent avec le précédent que la même maison de production.

Robot Jox, Stuart Gordon, 1989
MGM, 2005
85 minutes, pas d’édition française à ce jour

Robotech: The Untold Story

Jaquette VHS de l'édition originale américaine du film Robotech: The Untold StoryQuand le SDF-1 de Zor s’écrasa sur Terre, les dirigeants du Gouvernement de la Terre Unifiée firent entreposer tous les secrets de la robotechnologie dans des banques de données classées secret-défense. Une décennie plus tard, l’armée zentradienne vint réclamer sa science perdue et l’humanité bascula dans la Première Guerre Robotech. Vingt ans après cet holocauste, alors que de nouvelles cités ont émergé des cendres, une autre armée surgit de l’hyperespace pour récupérer les secrets de leur technologie perdue…

Mark Landry, un jeune homme sans histoires, tombe sur un appareil militaire bien étrange pour lequel un de ses meilleurs amis perdra la vie. Fuyant l’armée à ses trousses, Mark découvre que l’engin est doté de particularités pour le moins curieuses. De plus, il ne cesse de capter des messages d’Eve, la vedette télé locale qui supplie Mark de venir à son secours… Tâchant de rester en vie dans ce micmac, il finit par croiser la route du colonel B.D. Andrews, un soldat émérite pourtant bien loin de ce qu’il parait…

En dépit des controverses qui l’entourent, il faut admettre qu’il y a quelque chose du génie chez Carl Macek : si Robotech (Robert V. Barron ; 1985) se cantonne pour l’essentiel à la juxtaposition – plus ou moins heureuse selon les affinités – de trois séries complètement différentes et sans aucun autre lien entre elles qu’une maison de production commune, certaines des idées que présente cette histoire, cet univers conservent malgré tout plus de 25 après une force et une saveur rares. En bref, un sense of wonder (1) rarement égalé.

Là où brille Robotech: The Untold Story, c’est en parvenant à en rajouter là où on croyait qu’il n’y avait plus rien à dire. Pour les connaisseurs que vous êtes peut-être, le tour de force scénaristique se montre tout à fait admirable compte tenu des limites techniques et matérielles imposées au réalisateur. Pour les autres, c’est hélas un mélo confus de narration maladroite et de designs de toute évidence trop hétéroclites pour aller ensemble : les notes ci-dessous vous en expliqueront toutes les raisons.

En dépit d’un sentiment de « déjà vu » bien sûr impossible à éviter pour les raisons techniques et matérielles que je viens d’évoquer, Robotech: The Untold Story n’en reste pas moins un spectacle agréable et distrayant, voire innovant sur certains aspects, qui saura ravir les fans – dont je suis, et je ne m’en cache pas – pour peu que ceux-là ne fassent pas l’impardonnable erreur de voir cette production sur grand écran. Ce qui, du reste, a fort peu de chance d’arriver, alors pourquoi se priver ?

Pour aficionados, donc. Et exclusivement !

(1) cette expression désigne en général le sentiment de vertige, ou ressenti du même ordre, qui saisit le lecteur face à l’exposition de certains faits techno-scientifiques qui bouleversent sa perception du réel et/ou sa compréhension du monde ; c’est un effet typique de la science-fiction.

Notes :

Ce film est un spin off de Robotech réalisé à partir de séquences tirées du film Megazone 23 (Noboru Ishiguro ; 1985) et de la série TV Super Dimensional Cavalry Southern Cross (Yasuo Hasegawa ; 1984).

Selon Carl Macek, cette production vit le jour à la demande de Cannon Films qui, en 1985, commanda à Harmony Gold un long-métrage de Robotech – à l’époque de plus en plus populaire – pour une sortie au cinéma à l’été 1986. Devant ces délais bien trop courts pour une création entièrement originale, Carl Macek, commissionné par Harmony Gold, utilisa donc la première partie de Megazone 23 pour créer le prototype du film, enlevant le contenu sexuel explicite et les scènes de violence avant de le faire doubler en anglais. Mais Cannon Films refusa cette version car il y avait selon eux « trop de filles » et « pas assez de robots » et lui demandèrent d’ajouter des scènes d’action de la série TV Southern Cross alors assez récente. Macek protesta car celle-ci était réalisée en 16mm, le format standard d’une série de l’époque, alors que Megazone 23 était en 35mm : le résultat serait horrible sur grand écran. Mais Cannon Films insista en demandant aussi des changements dans la conclusion, jugée trop pessimiste, de sorte que Harmony Gold dut commander 12 minutes de séquences supplémentaires au studio Idol Co. Ltd pour une nouvelle fin. Si la combinaison de productions différentes fonctionna à merveille pour Robotech, le résultat fut moins heureux pour The Untold Story dont la projection-test au Texas s’avéra un désastre, de sorte que Harmony Gold prétendit peu de temps après sa sortie que ce film n’avait jamais existé et laissa expirer sa licence de Megazone 23 quelques années plus tard… Cependant, Robotech: The Untold Story rencontra un vif succès dans certains pays tel que l’Argentine.

Au départ, l’intrigue du film devait se situer durant le retour du SDF-1 sur Terre depuis Pluton, soit pendant le premier tiers du segment Macross de Robotech. Le récit devait présenter Mark Landry, un proche de Rick Hunter, découvrant que le Gouvernement de la Terre Unifiée cachait au public la vérité du sort de la forteresse et luttant pour rétablir la vérité. Cependant, à cette époque, Tatsunoko Production travaillait dur à la promotion du film Macross: Do You Remember Love? (Noboru Ishiguro & Shoji Kawamori ; 1984) et insista auprès de Carl Macek pour que celui-ci n’utilise aucun élément de Macross dans The Untold Story afin d’éviter toutes confusions.

Une adaptation en comics vit le jour en 1995 chez Academy, sur un scénario de Benny R. Powell et des illustrations de Chia-Chi Wang, qui, à la demande de l’éditeur, ne devait reprendre la création originale que comme base sur laquelle développer une série entièrement nouvelle. Ainsi, si le premier numéro reprend bien le matériau original, le second s’en démarque complétement. Par la suite, Academy perdit la licence Robotech au profit d’Antarctic Press.

Des éléments de ce film servirent à l’intrigue du tome 20 de l’adaptation de la série TV Robotech en romans, The Masters’ Gambit.

Robotech: The Untold Story, Carl Macek & Noboru Ishiguro
Cannon Films & Harmony Gold, 1986
81 minutes, pas d’édition française à ce jour

– le site officiel de Robotech (en)
Robotech Comics Blog (en)

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

Vidéodrome

Affiche américaine originale du film VidéodromeMax Renn, directeur d’une chaîne privée racoleuse, ne vit que pour la télévision et passe des heures à visionner des programmes en quête d’idées d’émissions. Jusqu’à ce qu’un de ses employés lui fasse découvrir Vidéodrome, une chaîne pirate spécialisée dans les sévices sexuels et où il n’y a que violence, torture et meurtres… Subjugué par le réalisme de ce programme, Max veut en savoir plus mais alors qu’il touche au but, des hallucinations l’assaillent soudain, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus distinguer la réalité des phantasmes.

Ce qui caractérise Vidéodrome dans la filmographie de David Cronenberg, c’est le passage au niveau supérieur de la déformation du corps quand celle-ci se voit assujettie à celle de l’esprit. Se situant dans la continuité du film Chromosome 3 (1979), étape précédente et fondamentale de son œuvre qui montrait les altérations de la psyché comme celle de la chair, donc les troubles intérieurs comme les extérieurs, Vidéodrome présente un protagoniste principal qui subit à travers son épreuve une forme de psychanalyse par laquelle il découvre peu à peu les recoins les plus obscurs de son propre esprit – ceux dont il ne soupçonnait même pas l’existence et que ses hallucinations lui révéleront dans une tourmente où se mêlent délices et culpabilité…

La symbolique, dans ce cas précis, se montre assez évidente. En mettant ainsi en scène un professionnel de l’audiovisuel et de la télévision pris à son propre jeu, Cronenberg dresse surtout un portrait corrosif de l’influence des médias en général sur notre perception du réel, soit sur notre esprit, bref sur nous-mêmes – notre identité. La manipulation se trouve donc ici au cœur du récit, et se base sur les pulsions les plus basiques et les plus coupables telles que sexe, violence, domination, etc. Toute ressemblance avec les contenus des programmes de la télé-réalité n’a absolument rien d’une coïncidence, bien au contraire – l’écran de télévision, après tout, sert de rétine à l’œil de l’esprit, au point d’ailleurs de devenir la seule véritable réalité…

C’est en quelque sorte la complainte de « l’homme programmé » : de même que Max Renn se fait conditionner par l’insertion d’une cassette vidéo dans son abdomen par les concepteurs de Vidéodrome, le spectateur des chaînes de télévision racoleuses se voit lui aussi endoctriné, faute d’un meilleur terme, par la morale douteuse de ces émissions bas de gamme. On peut d’ailleurs voir dans de tels choix de programmes télévisés une des raisons de la résurgence des conservatismes et des extrémismes dans les opinions publiques : miroir d’une réalité fabriquée de toutes pièces et où l’homme n’est plus qu’un loup pour l’homme, la télévision devient ainsi le prétexte pour des gens pourtant bien sous tous rapport de se laisser aller à leurs pulsions les plus extrêmes.

Sous bien des aspects, en fait, Vidéodrome devance de nombreuses préoccupations actuelles sur la place de cet hypermédia qu’est internet et autour duquel gravitent des portions toujours plus importantes de notre vie, tant en quantité qu’en portée. Là aussi nous utilisons des identités factices, que nous espérons conçues sur mesure mais qui finissent toujours par nous échapper tant notre définition de nous-mêmes dépend toujours de la perception des autres. D’ailleurs, cette « hyper-identité » flirte sans honte aucune avec la notion de transhumanisme : l’« homo média » de Vidéodrome se confond ainsi avec l’être virtuel des forums, des chats et des blogs – doué d’ubiquité, il tend à se noyer dans cette multiplication de lui-même.

Mais comme il se doit, cette avancée technologique ne sert que de base pour une évolution de la société dont les véritables tenants et aboutissants – positifs ou nocifs – restent encore à déterminer. Quant à Vidéodrome, il demeure encore à ce jour une des productions les plus abouties sur le rôle de la technologie des médias dans notre quotidien.

Récompenses :

Meilleur film de science-fiction au Festival international du film fantastique de Bruxelles en 1984
Best Cinematography in a Theatrical Feature aux CSC (Canadian Society of Cinematographers) Awards pour Mark Irwin
– quatrième au classement du documentaire en deux parties 30 Even Scarier Movie Moments de la chaîne Bravo en 2007
– sélectionné pour figurer parmi les 23 Weirdest Films of All Time par Total Film
– nommé le 89e film le plus essentiel de l’histoire du cinéma au Festival international du film de Toronto

Notes :

Alors enfant, Cronenberg regardait souvent des chaînes pirates américaines une fois que les programmes canadiens étaient terminés, et il s’inquiétait parfois d’y trouver des choses dérangeantes. Cette expérience personnelle forma la base du synopsis de Vidéodrome.

Le philosophe, sociologue, théoricien de la communication et professeur de littérature anglaise Marshall McLuhan (1911-1980), dont Cronenberg suivit les cours à l’université, influença nombre des idées présentes dans ce film.

Vidéodrome expérimenta la technologie d’élimination des clignotements pour la prise de vue d’images d’écrans de télévision ; auparavant, les images étaient surimposées sur des écrans de TV éteints.

En raison de leur taille, des cassettes vidéo Betamax furent utilisées au lieu des VHS qui ne pouvaient entrer dans l’ouverture abdominale de Max.

La vidéo pornographique Samurai Dreams, dont de courtes séquences sont visibles dans le film, fut réalisée exprès pour Vidéodrome.

Universal annonça en 2009 un projet de remake, scénarisé par Ehren Kruger, dont on reste sans nouvelles depuis…

Vidéodrome est aussi connu sous les titres de Network of Blood et de Zonekiller.

Vidéodrome, David Cronenberg, 1983
MEP vidéo, 2009
84 minutes, env. 10 €

– l’analyse sur Cinétudes (archive partielle)
– d’autres avis : ÉcranLarge, Les Ingoruptibles, Film de Culte, DevilDead
– sur la blogosphère : Les Lectures de Cachou

La Comtesse

Jaquette DVD de l'édition française du film La ComtesseÀ la mort de son mari, la comtesse Erzsébet Báthory se trouve à la tête d’une immense fortune et étend peu à peu son influence jusqu’à devenir la femme la plus puissante de Hongrie. C’est alors qu’elle s’éprend éperdument d’un séduisant jeune homme. Après une idylle aussi brève que passionnée, la comtesse est abandonnée. Certaine d’avoir été délaissée pour une rivale plus jeune et plus belle, Erzsébet sombre petit à petit dans la folie et se persuade que le sang de jeunes vierges lui procurera jeunesse et beauté.

Plus qu’un portrait de la comtesse Báthory (1560-1614), à ce jour encore un des pires tueurs en série de l’Histoire, Julie Delpy nous brosse surtout ici une représentation de la femme, au sens large du terme. D’ailleurs, le scénario s’éloigne vite de la réalité historique, et pour autant qu’on puisse saisir celle-ci dans son intégralité quant à ce personnage qui a certes existé mais dont la légende lui prête des actes et ainsi une réputation assez difficile à séparer de la vérité. Tout au plus peut-on affirmer qu’elle ne se baigna jamais dans du sang humain mais se contenta de s’en laver le visage et les mains – et pour de simples raisons d’ordre « technique » : un corps humain, en effet, ne contient pas assez de sang pour remplir une baignoire…

Car en cette Hongrie de la toute fin du XVIe siècle où elle vécut, d’une part magies et sortilèges constituaient des faits indiscutables avec lesquels on frayait bien plus que ce qu’on l’admettait, surtout dans les sphères les plus élevées de la hiérarchie sociale ; mais d’autre part féodalité et servage mettaient paysans et domestiques à l’entière disposition de leur seigneur, celui-ci exerçant sur eux droit de vie et de mort avec pour seules limites celles du bon sens et des rapports humains normaux, soient les deux traits de caractère dont la comtesse Báthory se trouvait hélas dépourvue dès lors qu’il s’agissait de sa beauté. D’où l’étendue des supplices et sévices qu’elle infligea à ses gens et qui atteignent des sommets de l’horreur (1).

Extrémités qui somme toute étonnent assez peu. Née au plus haut niveau de la société en un temps de guerres et de violences où on s’embarrassait peu de sentiments, elle n’avait pas coutume de prendre des gants avec des personnes considérées comme à peine plus évoluées que des animaux. Aucun autre noble ne le faisait d’ailleurs. Une réalité historique retranscrite dès les premières minutes du film : la comtesse Báthory y est ainsi présentée comme un pur produit de son temps mais aussi de la dureté et de la froideur de l’éducation que lui prodigua sa mère. On retrouve donc assez facilement dans le jeune noble Istvan l’image de son amour de jeunesse, un simple paysan exécuté pour l’avoir mise enceinte à l’âge de 15 ans à peine.

C’est donc avant tout le portrait d’une femme meurtrie par les pratiques et les coutumes d’une époque sombre que dresse Julie Delpy dans ce film : celui d’une dame qui tente de rattraper une jeunesse enfuie, ou plutôt saccagée par la tyrannie des convenances et de l’étiquette, et notamment celles qui dictent leurs conditions aux femmes. Voilà pourquoi le pouvoir dont dispose la comtesse Báthory à la mort de son mari finit par devenir insupportable à certains puissants du royaume : que son mari était en mesure de tenir tête au roi passait encore, c’était un homme, mais elle seule certainement pas… Ainsi, sa folie se voit-elle ici présentée comme la conséquence aussi involontaire que tragique d’une banale intrigue de cour destinée à lui ravir ses richesses (2).

Mais si ce féminisme du discours étonne lui aussi assez peu, au point d’ailleurs qu’il agace presque, il se double néanmoins d’une réflexion sur le pouvoir : de par son statut dans la hiérarchie sociale, en effet, la comtesse Báthory se trouve capable d’infliger à ses victimes – toutes des femmes d’ailleurs, soient autant d’images de la mère haïe – ce que ses contemporaines ne pouvaient faire subir à d’autres. En fait, Julie Delpy nous présente ici une dame qui peut agir comme un homme – du moins un particulièrement mauvais – car elle en a les moyens, en balayant ainsi et du même coup l’image traditionnelle et pour le moins naïve de la « douce femme » : son autorité sur ses serviteurs lui sert ici de force de contrainte qui remplace la force physique masculine.

Bien sûr, il n’aura échappé à personne que la folie de la comtesse reste sa principale différence avec les autres femmes, celles de son temps comme celles d’autres époques. Sa préoccupation pour la jeunesse et la beauté, par contre, demeure caractéristique de la gent féminine, mais c’est en la poussant dans ses dernières extrémités, ici par maladie d’amour, qu’elle dépasse le stade de la normalité pour entrer de plein pied dans celui de la folie meurtrière.

Quant à Julie Delpy, et si on admet qu’une des marques d’un grand auteur est de bien cerner les différences entre les hommes et les femmes, alors nous nous trouvons là en présence d’une réalisatrice de tout premier plan.

(1) le lecteur curieux de s’instruire sur ce sujet se penchera sur l’essai de la poétesse Valentine Penrose intitulé La Comtesse sanglante (Gallimard, collection L’Imaginaire, avril 2004, ISBN : 978-2-070-70121-6) publié pour la première fois en 1962 ; si plusieurs autres ouvrages de différents auteurs suivirent celui-ci, il n’en demeure pas moins une référence encore de nos jours.

(2) si je me souviens bien de certaines lectures, il me semble que Julie Delpy se rapproche sur ce point de thèses historiques récentes à propos du personnage de la comtesse Báthory.

Notes :

Le casting connut plusieurs chamboulements avant le tournage. Ainsi, Ethan Hawke devait en faire partie mais n’y figure pas au final. Quant à Radha Mitchell et Vincent Gallo, qui jouent les personnages de Anna Darvulia et Dominic Vizakna, ils devaient au départ tenir les rôles-phare du film.

La Comtesse (The Countess), Julie Delpy, 2009
Aventi, 2010
96 minutes, env. 12 €

Phantom of the Paradise

Jaquette DVD de la dernière édition française du film Phantom of the ParadiseSwan est le plus grand nom du rock et il lui a bâti un temple : le Paradise. Winslow Leach est un jeune compositeur dont Swan veut les partitions, mais sans lui donner le crédit qu’il mérite. Phœnix a pour seul souhait de chanter et Leach a composé un opéra pour elle, mais Swan ne veut pas d’elle pour l’ouverture du Paradise. Mutilé et trahi, Leach se réfugie au tréfonds du Paradise pour le saborder de l’intérieur, jusqu’à ce que Swan lui prenne son âme en échange de la promesse de faire chanter Phœnix…

Très librement inspiré du roman Le Fantôme de l’Opéra (1910) de Gaston Leroux (1868-1927), mais aussi empreint d’autres influences littéraires telles que Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde (1854-1900) et Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818) de Mary Shelley (1797-1851), Phantom of the Paradise présente comme particularité d’être une comédie musicale et en particulier, comme ce genre de chose arrivait à une certaine époque, une comédie musicale rock. Voilà pourquoi tant d’inspirations diverses le parsèment et le portent au lieu de le cerner : il devançait cette époque d’intégration et de mélange des genres qu’on appelle postmodernisme et qui devait marquer toutes les années 80 – et au-delà…

Pour les mêmes raisons, Phantom… s’affirme aussi comme une critique violente du show-bizness en général et celui de la musique moderne en particulier : bien que ces années 70 où ce film se vit réalisé connurent un développement sans précédent de la culture, sous toutes ses formes, elles s’accompagnèrent hélas aussi d’une industrialisation progressive du secteur musical, continuité logique des sommes colossales qui se mirent à y transiter suite aux succès phénoménaux de certains grands noms de l’époque – c’est bien connu : l’argent appelle l’argent et celui-ci s’accompagne bien peu souvent de qualité artistique. Ainsi le personnage de Swan se voit-il souvent interprété comme une caricature du producteur Phil Spector

Sous bien des aspects, en fait, Phantom… remet de nombreuses pendules à l’heure. Car à une époque où le rejet des valeurs d’antan par les jeunes générations atteignait les sommets qu’on sait, la production de soupe commerciale s’affirmait aussi comme l’autre facette de cette révolution culturelle : c’est le genre de choses qui arrivent quand des jeunes gens se trouvent soudain livrés à eux-mêmes alors que les valeurs morales et sociétales connaissent une crise grave – voilà ce qui accompagne les morts de civilisations, surtout quand elles se suicident à travers une Grande Guerre. De sorte que De Palma, ici, se montre doublement lucide, à la fois sur l’industrie du show-bizness mais aussi sur ses contemporains…

Devenue une œuvre culte au fil du temps pour son audace et sa richesse tant visuelles que scénaristiques ou thématiques, Phantom… reste encore à ce jour un témoin à la lucidité exemplaire d’une époque dont nombre de rejetons, hélas, ont persisté jusqu’à aujourd’hui. Et voilà comment ce film atteint le statut d’œuvre éternelle, ce qu’on appelle un classique.

Récompense :

Grand Prix du Festival international du film fantastique d’Avoriaz en 1975.

Phantom of the Paradise, Brian de Palma, 1974
Aventi, 2009
91 minutes, env. 10 €


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