Posts Tagged 'cinéma'



Another Earth

Jaquette DVD de l'édition française du film Another EarthRhoda Williams, 17 ans et passionnée d’astrophysique, rentre d’une soirée la nuit même où on annonce la découverte d’une planète jumelle à la Terre. À force d’observer le ciel tout en conduisant, elle percute la voiture de John Burroughs, compositeur à succès, dont elle tue sur le coup la femme et le fils. Cinq ans après, à sa sortie de prison, Rhoda abandonne son rêve de devenir scientifique et prend un job de femme de ménage. Dans ce nouveau quotidien rongé par le remord, elle finit par croiser la route de John…

C’est un des privilèges de la science-fiction : à ses thèmes spécifiques, ceux qui explorent les modèles de société possibles qu’offrent les techno-sciences, elle peut conjuguer les divers sujets propres aux autres genres, des plus classiques – tel que sentimental ou historique – aux moins reconnus par les instances intellectuelles – comme le roman policier par exemple. Pour faire bref, disons que la science-fiction peut tout à fait se nourrir de l’existant pour mieux nourrir les inexistants qu’elle propose (1), et tout aussi paradoxal que ça puisse paraître.

Dans Another Earth, les différents thèmes appartiennent bien sûr au registre du drame. À travers la déchirure du deuil et les douleurs de la culpabilité, pour citer les objets les plus évidents, Mike Cahill nous conte une tragédie à la force rare où la rédemption pour chacun des deux principaux protagonistes du film prendra lors de la conclusion un aspect pour le moins inattendu – un que seule la science-fiction permet d’envisager…

Pour cette raison, Another Earth se veut exigeant. Dans la lignée du cinéma d’auteur, qu’il ne parvient pas forcément à égaler, ce film hors norme compte bien parmi ces productions à découvrir en comité réduit et dans l’ambiance adéquate. C’est le prix qu’exigent les bijoux sans pareil.

(1) certains commentateurs, peut-être un peu catégoriques, ont vu là une supériorité de la science-fiction sur les autres genres : puisqu’elle peut les englober tout en les dépassant à travers le traitement de sujets qu’elle seule peut aborder, comme celui de l’avenir notamment, alors elle les surpasse. Je laisse néanmoins à ces personnes la responsabilité de leurs observations.

Récompenses :

Prix spécial du jury et Prix Alfred P. Sloan au Festival du film de Sundance en 2011.

Notes :

L’idée de départ du film vient de réflexions communes à Mike Cahill et Brit Marling, quand ils se demandèrent comment se passerait la rencontre de quelqu’un avec lui-même : afin d’explorer cette possibilité à une grande échelle, ils développèrent le concept d’un double de la Terre. La représentation visuelle de ce double a été faite de manière à ressembler à la Lune.

Another Earth, Mike Cahill, 2011
20th Century Fox, 2012
88 minutes, env. 10 €

– le site officiel du film
– d’autres avis : Cinéblog, My Screens, Vol au-dessus du 7e Art, La Presse, Critikat

L’Histoire sans fin

Jaquette Blu-Ray de l'édition française du film L'Histoire sans finDepuis la mort de sa mère, Bastien, dix ans, s’est replié sur lui-même et s’est bâti un monde imaginaire nourri des romans d’aventure qu’il dévore. Un jour, il découvre dans la librairie du vieil excentrique M. Koreander un livre richement relié et intitulé « L’Histoire sans Fin », qu’il dérobe. Après s’être enfermé dans le grenier de l’école, il en commence la lecture. Dès les premières pages, Bastien se sent entraîné dans l’univers de pure magie du Pays Fantastique…

À une époque où le genre de l’heroic fantasy connaît une popularité sans précédent, il ne paraît pas incongru de rappeler qu’il n’entretient avec les légendes traditionnelles qu’un rapport en fin de compte assez lointain. Sous bien des aspects, d’ailleurs, le lien entre ces deux espèces littéraires reste d’ordre cosmétique, faute d’un meilleur terme, car leur fond respectif demeure tout à fait incomparable. Par exemple, si dans la fantasy la magie se veut souvent tapageuse et pour ainsi dire vite lassante, dans les contes d’antan elle conserve un rôle en apparence mineur mais en réalité fondamental au récit ; en fait, elle en constitue d’autant plus l’essence qu’elle reste discrète – voire même sous-jacente, soit aussi invisible que présente.

Or, cette magie trouve sa source non dans l’imagination de l’auteur du récit, mais dans celle du lecteur ; elle puise sa force dans les capacités de rêve de son public au lieu des capacités de démonstration de l’écrivain – ou si peu. Ainsi, L’Histoire sans fin nous décrit-il un récit initiatique où le héros en quête du moyen de sauver l’impératrice du Pays Fantastique se confond littéralement avec le petit Bastien, celui-là même qui lit précisément l’aventure du guerrier. Précisons au passage que ce dernier n’a du combattant que le nom ainsi que les qualités de courage, de noblesse et d’abnégation de soi caractéristiques de cet archétype puisque de combat, ici, on ne trouve point – sauf le temps d’une coupure de plan, soit une fraction de seconde au plus.

Comme je l’évoquais plus haut, la magie de L’Histoire… ne tient pas dans l’action. Ni même dans les images à proprement parler d’ailleurs, et qu’il s’agisse de l’ambiance qu’elles convoient comme des différentes créatures fantastiques qu’elles présentent – même si celles-ci savent souvent sortir des clichés. La magie tient dans le lien que le récit tisse entre lui-même et son lecteur, comme entre ses idées et son époque. Car on trouve bel et bien ici des idées – autre différence de taille avec cette fantasy tapageuse déjà évoquée. Et je parle bien d’idées intéressantes, non de pseudo-idées comme les fanboys peuvent en trouver sur tout et surtout n’importe quoi, en croyant ainsi attribuer un intérêt objectif à ce qui n’en présente pourtant aucun.

Ici, en effet, le Pays Fantastique se meurt de lui-même, et non sous les coups de boutoir de l’invasion d’un ennemi à la solde d’un « Mal » aux motifs absurdes. De sorte que L’Histoire… se veut une ode au Rêve au lieu de la pure distraction : à une époque où l’avenir paraissait sombre, situation qui a assez peu changé au fond, ce récit rappelait l’importance fondamentale de commencer par croire en des lendemains plus beaux pour mieux faire front aux épreuves et ainsi mieux trouver la force de les surmonter. Ce qui, au fond, reste la force principale des légendes d’hier : ces épopées fantastiques lues une fois jeunes nous donnent une partie de nos inspirations, et pour peu que nous les laissions nous habiter encore une fois grands…

Tous les enfants qui se sentent aujourd’hui abandonnés par leurs parents alors que ceux-ci s’épuisent en fait à ramener quatre sous dans leur foyer, qui ne croient plus dans les vertus de l’éducation à force de voir les diplômés aller grossir les rangs des chômeurs, et qui se laissent ainsi conditionner par la propagande des publicités et leurs promesses en carton d’une vie meilleure dans la consommation aveugle, tous ceux-là gagneraient à tenter l’expérience de L’Histoire…, au moins pour se rappeler que ne restent fermées que les portes qu’on refuse d’ouvrir, qu’il ne peut y avoir de mieux sans le rêve initial d’améliorer les choses, et que demain ne sera que ce que nous en ferons. Bref, que nous seuls sommes responsables de notre destin.

Pour son message aussi éternel que salvateur, L’Histoire… s’affirme donc comme un classique incontournable, mais surtout le digne héritier de ces contes traditionnels sans lesquels la culture d’aujourd’hui ne serait pas ce qu’elle est. Le rôle fondamental de ce type d’œuvre n’est plus à démontrer depuis longtemps. Et pour les petits comme pour les grands.

Notes :

Ce film est une adaptation de la première moitié du roman éponyme de Michael Ende (1929-1995) publié en 1979 et actuellement disponible en français chez Le Livre de poche (collection Fantasy n° 6014, ISBN : 978-2-253-03598-5). Mécontent de cette adaptation, Lende refusa que son nom apparaisse dans le générique de début ; on peut néanmoins le voir dans celui de fin.

Séquelles :

L’Histoire… lance une franchise qui se poursuit à travers deux films : L’Histoire sans fin 2 : Un nouveau chapitre (1991) de George Trumbull Miller, et L’Histoire sans fin 3 : Retour à Fantasia (1995) de Peter MacDonald. Ceux-ci sont suivis par une série TV d’animation en 26 épisodes, intitulée L’Histoire sans fin et réalisée par Mike Fallows en 1996, qui fut diffusée dans plusieurs pays, dont la France.

Autre adaptation :

Les Contes de l’histoire sans fin, aussi appelée L’Histoire sans fin, est une série TV germano-canadienne en 13 épisodes réalisée par Giles Walker et Adam Weissman, avec Mark Rendall et Tyler Hynes, qui fut diffusée en 2001. Sans aucun lien avec les trois films et la série d’animation cités précédemment, cette production ne s’inspire qu’en partie du roman original de Michael Lende.

L’Histoire sans fin (The NeverEnding Story), Wolfgang Petersen, 1984
Warner Bros, 2001
91 minutes, env. 10 €

Gall Force: Eternal Story

Jaquette DVD de l'édition américaine du film Gall Force: Eternal StoryDepuis des siècles, une guerre interstellaire sans merci oppose la race de femmes des Solnoïds à la civilisation biomécanique des Paranoïds. Alors qu’une bataille sanglante s’achève, les troupes solnoïds évacuent le théâtre des opérations en urgence pour se replier vers Chaos, une planète isolée et inhabitée. Mais quand il sort de l’hyperespace, l’équipage du Star Leaf découvre qu’il est seul, bien en avance sur le reste de la flotte et à la merci de ses ennemis – pourtant, le pire pourrait bien venir de son propre camp…

On ignore qui a fait le coup mais les anciens grecs, avec la légende des femmes-guerrières Amazones, semblent en bonne position. Qu’un tel mythe trouve ses racines dans une civilisation aussi bien connue pour son machisme, d’ailleurs, étonne assez peu : ce penchant se trouverait en quelque sorte atténué à travers le portrait de femmes aussi fortes, si ce n’est plus, que les hommes et qui ne s’en laissent donc pas conter par ces derniers. À moins, plus simplement, qu’il faille voir là l’expression d’une phobie des hommes envers les femmes qui entretiendrait ainsi le machisme en question, voire une résurgence de ces temps jadis où, dit-on, les femmes régnaient sur la cité en général et donc sur leurs compagnons.

Bref, au moins sur le plan inconscient, la notion de matriarcat nous habite depuis longtemps et c’est peut-être la raison pour laquelle les anthropologues ne s’étonnèrent pas d’en trouver des exemples en Asie comme en Afrique, ces continents où le mépris pour les femmes atteint des sommets et où se trouvent donc réunies les meilleures conditions pour l’éclosion du mouvement inverse par simple effet de réciprocité. On peut d’ailleurs rappeler que les celtes, dont les ancêtres vinrent jadis des plaines asiatiques, réservaient une place d’importance à leurs compagnes, et dans tous les secteurs de la société – peut-être, d’ailleurs, quittèrent-ils l’Asie pour cette raison, car il y étaient trop en décalage avec leur temps…

On s’étonne d’autant moins de voir qu’un tel thème prenne tant de place dans les productions de l’esprit quand on sait combien les créatifs en général et les artistes en particulier entretiennent souvent une relation privilégiée avec leur mère, ou encore combien ils laissent la part féminine de leur personnalité s’exprimer à travers le développement de ces idées originales ou en tous cas inhabituelles qui leur servent d’inspiration première et qui sont souvent l’apanage des femmes. Sans oublier que créer reste bien souvent un acte de révolte contre l’autorité et le conformisme, soient des éléments typiquement masculins. De sorte qu’évoquer le règne des femmes tiendrait presque de l’apologie de l’acte créatif.

Ainsi, Gall Force: Eternal Story s’articule-t-il autour d’un tel thème, au moins indirectement. Car d’hommes, ici, on ne voit point ; ce qui, au fond, n’est jamais qu’un moyen de souligner le matriarcat : elles s’en seraient purement et simplement débarrassées… Premier opus de la seconde série à succès du mythique mais hélas défunt studio Artmic, peu après Megazone 23 et juste avant Bubblegum Crisis, ce film choisit donc un angle d’attaque assez original. Car même s’il rappelle bien sûr Macross (Noboru Ishiguro ; 1983) pour sa thématique de départ, on y distingue aussi l’influence évidente de la première trilogie Star Wars (George Lucas ; 1977) ainsi que du film Alien, le huitième passager (Ridley Scott ; 1979) – soit un cocktail plutôt rare…

Certains diront que c’est là le seul intérêt de cette production, qu’elle reprend avec efficacité cette technique du patchwork et de la juxtaposition d’inspirations très différentes en un tout paradoxalement cohérent, et qu’il ne faut pas aller chercher plus loin ce qui ne s’y trouve pas. D’autres diront que Gall Force: Eternal Story possède sa propre âme et que celle-ci prend racine dans une alchimie aussi improbable que réussie d’éléments visuels et musicaux articulés autour d’un scénario somme toute bien assez surprenant ; ils rappelleront aussi que si ses personnages ne présentent aucune réelle profondeur, leur design seul suffit pour le spectateur à se les approprier – en d’autres termes, ils sont charmants et parfois il ne faut rien de plus.

La gloire en revient ici à Kenichi Sonoda qui connaîtra son succès personnel un peu plus tard à travers ses mangas Riding Bean (1988) et Gunsmith Cats (1990) dont les adaptations en anime sauront trouver un public nombreux des deux côtés du Pacifique. Car pour un coup d’essai, c’est un coup de maître, et si le splendide travail des animateurs leur donne vie, ce sont malgré tout les chara designs qu’il développe pour ce film qui font la force principale de cette production. On s’y attache car ils sont attachants à défaut d’être originaux ou sophistiqués – et pour autant qu’on puisse encore créer des personnages méritant de tels qualificatifs après 4000 ans de littérature – et en fin de compte, ce facteur à lui seul peut suffire.

Bien sûr, les splendides qualités d’animation, les mecha designs somptueux et les scènes de batailles stellaires aux proportions dantesques jouent aussi un rôle central ; de même que l’intrigue et son mystère où le suspense et les retournements de situation le disputent à l’action pure et aux révélations. Mais il n’y a nul besoin d’y regarder de bien près pour voir que Gall Force… n’invente rien sur ces plans-là – ou si peu – alors qu’il révèle quelque chose en exposant le talent de Sonoda au grand jour. Pour autant, il ne s’agit pas de dire que ce film lui doit tout puisqu’il s’agit avant tout d’une œuvre collective, comme toutes les animations, mais il arrive que le travail d’un seul porte celui de tous les autres jusqu’où il n’aurait su aller par lui-même.

Classique oublié, à défaut de chef-d’œuvre, d’une époque révolue et d’un genre, le space opera, bien assez galvaudé depuis trop longtemps, Gall Force… figure parmi ces productions uniques en leur genre à ne manquer sous aucun prétexte, non pour ses idées en fin de compte toutes déjà vues quelque part mais pour son aura à nulle autre pareille.

Séquelles et spin-offs :

Comme évoqué plus haut, Gall Force: Eternal Story lance une franchise à succès qui se décompose en différents arcs narratifs de plusieurs épisodes chacun et situés à diverses époques. Tous sauf un furent réalisés par Katsuhito Akiyama.

Gall Force 2: Destruction (1987) et Gall Force 3: Stardust War (1988) se situent juste après Gall Force: Eternal Story et ajoutent quelques précisions sur le sort de certains personnages ainsi que sur le déroulement de la guerre entre les solnoïds et les paranoïds. Bien que plaisantes, ces deux productions s’avèrent assez anecdotiques et dispensables.

Rhea Gall Force (1989) et Gall Force: Earth Chapter (même année) se déroulent plusieurs milliers d’années plus tard et montre l’humanité en guerre contre des machines pensantes construites par les terriens à partir d’artefacts paranoïds retrouvés sur la Lune. Surprenant, le revirement se montre très réussi.

Gall Force: New Era (1991) a lieu deux siècles après le chapitre de la Terre et narre le retour de GORN, l’intelligence artificielle responsable de l’insurrection des machines contre leurs créateurs. Sans réel scénario ni conclusion, ce chapitre reste le plus faible de la série.

Enfin, Gall Force: The Revolution (Hiroshi Fukishima ; 1996) est une réinterprétation de l’original où il n’y a aucun paranoïd et au lieu de ça une guerre civile déchire la faction solnoïd.

Adaptation :

Sous la forme de jeux vidéo : d’abord une paire de shoot’em up, intitulés Gall Force et Gall Force: Defense of Chaos, développés en 1986 par HAL Laboratory, Inc. pour Famicom Disk System et MSX, respectivement ; puis un jeu d’aventure, Gall Force: Eternal Story, sorti en 1987 sur MSX2.

Note :

Gall Force a pour origine et précurseur un roman photo à base de maquettes : paru en 1985 dans le magazine Model Graphix sous le titre de Gall Force: Star Front, il établit les bases des versions animées. Peu connue en dehors du Japon, et en raison des différences avec les productions audiovisuelles en terme de costumes, de véhicules et d’armes, cette toute première itération est souvent considérée par les fans comme non-canon ou bien faisant partie d’une continuité alternative.

Gall Force: Eternal Story, Katsuhito Akiyama, 1986
Central Park Media, 2003
86 minutes, pas d’édition française à ce jour

– la page officielle de Gall Force sur le site de AIC
– l’univers de Gall force chez Gearsonline.net

Code 46

Jaquette DVD de l'édition française du film Code 46Dans un avenir proche, où le clonage fait partie du quotidien, le monde est divisé entre des grandes villes modernes où la population vit dans des appartements aseptisés, et de vastes zones désertiques où sont relégué les exclus, les sans-papiers. Enquêteur privé, William est envoyé à Shanghai pour interroger les employés de la société Sphynx sur un trafic de papiers. Il soupçonne Maria Gonzales et pourtant, il va se laisser entraîner dans une relation qui va menacer leur liberté…

Peut-être en raison de son focus sur les techno-sciences, éléments cartésiens par essence et donc souvent taxés d’une certaine froideur, la science-fiction évoque assez peu l’amour dans ses récits. À vrai dire, et précisément depuis le roman Les Amants étrangers (The Lovers ; 1961) de Philip José Farmer, elle parle plus volontiers de sexe (1), bien qu’avec une certaine réticence selon certains (2). L’amour, lui, par contre, reste proscrit, faute d’un meilleur terme, et pour des raisons d’ailleurs assez difficiles à cerner ; peut-être parce-que ce thème aux apparences frivoles manque du sérieux dont se réclament les auteurs du genre qui lui préfèrent en général l’exploration des mystères de l’univers – au sens large du terme.

Voilà pourquoi on ne s’étonne pas qu’un réalisateur jusqu’ici peu familier avec la science-fiction, Michael Winterbottom,  accouche de Code 46. Car en dépit des apparences, ce film n’a de ce « mauvais genre » que l’apparence. Bien sûr, on y reconnaît des emprunts évidents à plusieurs des ténors du domaine, comme Blade Runner (Ridley Scott ; 1982), pour le futur à l’agonie où les divers dialectes de la planète se télescopent en un seul, et Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol ; 1997), pour le spectre du monde soumis à un eugénisme qui décide du destin entier de chacun dès la naissance ; mais on peut aussi y voir l’influence de productions plus confidentielles, telle que Sleep Dealer (Alex Rivera ; 2008) et son futur aux frontières hermétiques à l’immigration…

S’il n’ajoute rien sur ces thèmes battus et rebattus jusqu’à la nausée depuis bientôt un demi-siècle, au mieux, et qui nous promettent des lendemains toujours plus sombres, Code 46 leur superpose néanmoins une touche unique. Winterbottom, en effet, ose parler d’amour, et non seulement dans un film qui se réclame d’un genre où celui-ci n’y a jamais vraiment eu sa place mais aussi dans un avenir qui se meurt – comme si l’amour y constituait notre seule planche de salut, notre unique motivation à transgresser les interdits inhumains qui nous frappent d’autant plus fort qu’on ne les a pas choisis… Et pourtant, on connaît bien la chanson : les histoires d’amour finissent mal, en général ; celle-ci ne fera pas exception, comme il se doit.

Mais auparavant, malgré tout, le charme opérera, et à sa façon toute inimitable dans ce cas précis. Comme jadis Roméo et Juliette, ici William et Maria vivront leur amour jusqu’au bout, sans concession ou baratin ni justification, avec cette arrogance des amants auxquels tout est dû – même le pire. Pour cette raison, parce-que de toutes manières le premier tiers du film dit tout sur ce futur qui au fond ne se différencie en rien des autres avenirs de cauchemar de la science-fiction, le spectateur se verra bien inspiré de ne pas y chercher un message, ou du moins une réflexion, voire un discours inédit. Après tout, on sait bien, et depuis belle lurette, qu’il ne faut rien attendre de demain. Pourquoi, dès lors, s’appesantir ?

Le temps d’une aventure, néanmoins, l’espace de quelques jours ou de quelques semaines, pas plus, ça suffit bien, nos tourtereaux transgresseront l’ultime interdit. Ils arracheront à pleines mains leur liberté de se consumer sans jamais vraiment tenter de braver ce système qui se montre toujours plus fort. Ils s’abîmeront dans cette illusion de la liberté qu’on retrouve pour mieux la perdre, mais sans jamais y penser, comme un détail qu’on oublie, une formalité qu’on ignore jusqu’à ce qu’elle se rappelle à nous – de préférence quand et comment on s’y attend le moins, sinon ce n’est pas drôle. Jusqu’à arriver au bout de ce chemin où l’éblouissement laissera place à la banalité, à la routine, à l’ennui. Du moins pour le plus chanceux des deux…

Merveilleusement servi par une bande originale magistrale, dont beaucoup disent qu’elle fait tout le film ou presque, et ils ont peut-être raison, réalisé dans ces lieux d’aujourd’hui où se bâtit le monde de demain pour mieux lier le présent au futur et ainsi souligner peut-être l’éternité des sentiments, Code 46 compte parmi ces bijoux sans pareil qui nous cueillent comme un enchantement.

(1) Jacques Goimard, préface à Histoires de sexe-fiction (Le Livre de Poche, coll. La Grande anthologie de la science-fiction n° 3821, mai 1985, ISBN : 2-253-03676-5).

(2) Peter Nicholls, The Science Fiction Encyclopaedia (Doublday, New York, 1979), p.539.

Récompense :

Outre plusieurs nominations, à la Mostra de Venise, aux British Independent Film Awards, au Prix du cinéma européen et aux Satellite Awards, ce film reçut le Grand Prix du film fantastique européen, meilleur scénario et meilleure bande originale de film, lors du Festival international du film de Catalogne en 2004.

Notes :

Dans la scène du karaoké, on peut voir Mick Jones du groupe punk The Clash interpréter leur célèbre chanson Should I Stay or Should I Go? (1981) mais en en écorchant quelque peu les paroles… Un peu plus tôt dans la même scène, on peut voir une femme au piano chanter un morceau appartenant au registre du fado de Coimbra intitulé Coimbra Menina e Moça.

Plusieurs éléments font référence au mythe d’Œdipe, comme la relation mère-fils incestueuse et involontaire mais aussi le Sphinx. On peut également citer l’exil de Maria et la perte d’empathie de William qui équivaut ici à la cécité d’Œdipe.

Le tournage s’est déroulé du 2 janvier au 5 mars 2003, et dans des lieux aussi divers que Londres, Dubaï, Shanghai, Jaipur, Jodphur et Hong Kong.

Constitué de 23 paires, l’ADN humain totalise donc 46 chromosomes.

Code 46, Michael Winterbottom, 2003
Swift Productions, 2011
89 minutes, env. 15 €

– le site officiel du film
– d’autres avis : Blog Cinéma, Critictoo Cinéma

Macross: Do You Remember Love?

Jaquette DVD de l'édition japonaise originale du film Macross: Do You Remember Love?AD 2009 : depuis six mois maintenant le SDF-1 erre dans l’espace. Lors d’une attaque des zentrans, le jeune pilote de chasse Hikaru se retrouve enfermé dans un compartiment du navire avec la chanteuse débutante Minnmay. Secourus quelques jours plus tard, ils ont eu le temps d’apprendre à se connaître ; aussi se retrouvent-ils peu après, mais cette fois leur escapade provoquera le tout premier contact entre les humains et leurs ennemis, et celui-ci changera pour toujours l’histoire des deux races…

Quiconque connaît un peu l’animation japonaise sait combien les films adaptant une série au grand écran s’avèrent le plus souvent décevants, au mieux, pour ne pas dire un total massacre, au pire. En effet, condenser une production représentant deux douzaines d’épisodes d’une vingtaine de minutes chacun en un seul métrage d’une paire d’heures environ à peine ne peut que relever de la pure volonté de saccage. Et d’autant plus que les éléments supplémentaires tenant lieu de valeur ajoutée se cantonnent la plupart du temps à de l’anecdotique, voire du superflu ; de sorte qu’on en vient à admirer – ou non – ces gens du marketing qui parviennent à vendre à des pigeons ce que ceux-ci possèdent pourtant déjà…

Mais dans le cas présent on a affaire à du Shoji Kawamori – ici néanmoins épaulé par un vieux briscard du genre, Noboru Ishiguro (1938-2012) – et l’inspiration exceptionnelle de cet auteur suffit à transformer le simple exercice mercantile en une œuvre d’envergure. Car si dans les grandes lignes Do You Remember Love? reste dans les rails de Super Dimensional Fortress Macross (N. Ishiguro ; 1982), au moins sur le plan des idées et des symboles, il lui apporte malgré tout un élément supplémentaire de première importance : les zentradis, divisés en deux camps avec d’une part les zentrans, de sexe masculin, et d’autre part les meltlans, de sexe féminin, se livrent ici une guerre sans merci depuis des millénaires.

Si cette séparation des sexes chez les zentradis apparaissait déjà dans la série TV originale, elle prend dans cette version une tournure assez inattendue. Car cette « guerre des sexes » souligne surtout l’infantilisme des civilisations zentradis : la mentalité « les filles contre les garçons », après tout, reste typique de l’école primaire, cet âge d’une férocité à toute épreuve décuplée par l’absence totale de morale et entravée seulement par la présence des adultes, surveillants ou parents qui veillent au respect de ces limites sociales que les enfants comprennent aussi mal qu’ils les discernent ; dans le film de Macross, les zentradis ainsi livrés à eux-mêmes, c’est-à-dire dépouillés de leurs parents bienveillants, sont comme des enfants perdus (1).

En témoigne en particulier une scène entre le commandant Britai et son conseiller Exsedol quand le premier, vers la conclusion du film, fait une plaisanterie que le second ne comprend pas puisqu’elle reposait sur un mensonge, chose qui n’existe pas chez les zentradis – non parce-qu’ils sont guerriers, une espèce connue pour la franchise de ses rapports, mais parce-que, on connaît bien le dicton, la vérité sort toujours de la bouche des enfants, et tant pis si elle blesse… Voilà pourquoi, dans cette interprétation de Macross, les zentradis n’ont aucun savoir ou connaissance et encore moins d’art et de littérature ni rien de ce qui permet une pensée libre – pourquoi, en bref, ils n’ont aucune culture. Parce-qu’ils sont orphelins.

Bien que le discours reste assez fidèle au Macross original, celui du film se veut plus affiné, plus subtil. Les zentradis, ici, ne sont pas victimes d’un embrigadement subi mais au contraire d’une dictature qu’ils s’infligent à eux-mêmes en raison de vieilles disputes aux origines oubliées depuis longtemps mais qui persistent depuis tant de millénaires qu’ils ne parviennent plus à s’en défaire. Ainsi, l’affrontement final entre Boddole Zer, chef des zentrans, et Moruk Laplamiz, leader des meltlans, rappelle-t-il ces couples en instance de divorce qui se déchirent sans même plus savoir pourquoi, et sans non plus prendre garde aux dégâts que provoque ce conflit sur leurs enfants – ici les zentrans et les meltlans, au moins sur le plan métaphorique.

Le discours antimilitariste propre à Macross, et qui lui sert de clé de voute, se trouve donc ici renforcé à travers ce portrait des guerriers décrits comme des enfants paumés qui, au fond, pèchent surtout par manque de considération, d’attention, d’affection – bref, qui manquent d‘amour, ce dont ils doivent apprendre à se souvenir si on en croit le titre du film. Voilà pourquoi on pardonne somme toute assez vite à cette réinterprétation de la série TV originale son script aux ficelles parfois un peu grosses, pour ne pas dire assez expédiées : comme pour la plupart des récits qui comptent, la juxtaposition des éléments narratifs qui le composent, ce qu’on appelle le scénario, importe en fin de compte bien moins que les idées qu’il convoie, soit ce qu’il veut dire.

Et sans non plus oublier qu’en dépit de quelques faiblesses somme toute assez ponctuelles, Do You Remember Love? reste encore, presque 30 ans après sa sortie, une des productions les plus abouties en matière d’animation traditionnelle – ce qui prouve encore une fois qu’on peut très bien combiner des visuels époustouflants avec des idées fondamentales.

(1) et Wiliam Golding, dans son roman classique Sa Majesté des mouches (Lord of the Flies ; 1954), a très bien démontré ce qui peut advenir dans un tel cas de figure…

Notes :

Macross: Do you Remember Love? ne doit pas être confondu avec Do you Remember Love?, un film fictif évoqué dans la série d’animation Macross 7 (Tetsuro Amino ; 1994) qui sert de production historique commémorative sur la guerre humains-zentrans et sorti en 2031 dans l’univers de Macross – de la même manière que certains films de guerre retranscrivent, par exemple, l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en 1941.

Shoji Kawamori a déclaré dans une interview retranscrite dans le magazine Animerica que le véritable Macross se trouve entre la série TV originale et sa réinterprétation sous forme de film. En d’autres termes, présenté sous la forme d’une série TV, Macross prend l’allure de Super Dimensional Fortress Macross, alors que présenté sous la forme d’un film il prend l’allure de Macross: Do You Remember Love?

Un doublage en français, appelé Super Space Fortress Macross et à la traduction déplorable, fut disponible au début des années 90. Le doublage américain le plus connu, Clash of the Bionoïds, reste très critiqué en raison de coupes drastiques qui enlèvent près de 30 minutes de pellicule. Les disputes juridiques qui entourent ce film rendent très improbable une possibilité de réédition dans l’avenir…

De nombreux designs furent reconsidérés, parfois même en profondeur, pour le film ; on peut mentionner en particulier les vaisseaux spatiaux meltlans qui se distinguent totalement de ceux des zentrans, ou bien le SDF-1 dont les « bras » sont ici équipés de transporteurs ARMD. Ces designs devinrent ensuite les références officielles pour les productions Macross suivantes.

Ce film présente pour la première fois un langage parlé propre aux zentradis et sous-tiré en japonais dans la version originale du film : de la même manière que la franchise Star Trek a développé un langage klingon officiel, la licence Macross propose le zentradi ; on retrouve ce langage fictif dans nombre des productions suivantes de l’univers Macross.

Le film donne une origine différente pour le SDF-1 qui, au lieu d’un destroyer de l’Armée de Supervision, est ici un destroyer meltlan. Voilà pourquoi les zentrans attaquèrent la Terre dans le film : ils croyaient la planète aux mains de leurs ennemies. Les capacités de transformation du SDF-1, par contre, restent un ajout des humains.

L’adaptation en jeu vidéo sur Playstation, sortie en 1998, propose un générique de début original ainsi que plusieurs séquences animées entièrement nouvelles. Tous les seiyûs du film y participèrent, à l’exception de Arihiro Hase, décédé deux ans plus tôt, qui interprétait le rôle de Hikaru Ichijo.

Les leaders zentrans et meltlans, respectivement Boddole Zer et Moruk Laplamiz, ont dans le film des apparences très différentes de celles de la série TV originale : ils apparaissent ici comme fusionnés de manière symbiotique à leur forteresse spatiale mobile, et d’une taille colossale même pour des zentradis.

Les trois espions zentrans de la série originale font eux aussi une brève apparition dans le film, où ils portent les noms de Rori, Konda et Warera. On peut aussi voir Kamjin lors d’un combat pour le moins mémorable contre Roy Focker

Carl Macek (1951-2010) souhaitait au départ utiliser ce film comme base pour Robotech: The Untold Story, mais Tatsunoko Production l’en dissuada et il utilisa finalement Megazone 23 (N. Ishiguro ; 1985).

Macross: Do You Remember Love? fut projeté dans 252 cinémas à sa sortie : avec 857 582 spectateurs, il rapporta plusieurs fois les 200 020 000 yens que coûta sa production.

Une scène de concert devait illustrer le générique de fin mais ne fut jamais animée.

Macross: Do You Remember Love?, Shōji Kawamori & Noboru Ishiguro, 1984
Bandai Visual, 1998
115 minutes, pas d’édition française à ce jour

Macross Compendium (en), le wiki officiel
MacrossWorld (en), premier site de fans international
Macross France Fan-Club, premier site de fans francophones
Macross Mecha Manual (en), site sur les divers mechas de Macross
– le dictionnaire zentran-japonais-anglais (en-jp-zn)
– d’autres avis : Jevanni, Le Donjon des androïdes

Technotise: Edit & I

Jaquette DVD de l'édition internationale du film Technotise: Edit & IBelgrade, 2074. Edit, étudiante en psychologie, participe à la thérapie d’un autiste qui aurait écrit une équation permettant de décrire l’univers entier – un algorithme si complexe que tous les ordinateurs sur lesquels on l’a lancé ont planté après avoir développé rien de moins qu’une conscience propre. À coté de ça, Edit se fait implanter une puce pour tricher à un examen et alors que les hallucinations se mêlent à des prouesses physiques surhumaines, elle réalise peu à peu que son corps ne lui appartient plus.

Comme si elle le partageait avec une autre entité : une personne dont elle ne sait rien… et surtout pas les intentions.

Si l’ensemble paraît d’abord familier et évoque une production assez orientée vers un public adolescent, le récit s’oriente vite vers un propos plus que mûr dans la description de cette vie de jeunes gens préoccupés par leurs études et leurs loisirs – des plus simples aux plus extrêmes, voire même franchement dangereux – comme par leurs amitiés et leurs amours – sexe compris – et dont les relations avec leurs aînés s’avèrent souvent difficiles – même si le récit évite avec soin de s’appesantir sur la guerre civile serbo-croate. Mais on y trouve aussi sur le long terme des considérations que ne renierait pas un Mamoru Oshii, voire peut-être même un David Cronenberg, hélas sans une réelle profondeur du propos, ou alors seulement en filigrane…

Il s’agit néanmoins d’une production clairement orientée action et thriller où le suspense joue un rôle prépondérant et où on ne s’ennuie pas une seule seconde : aux épreuves qui tombent sur Edith s’ajoutent l’intervention de sbires d’une organisation qu’on suppose gouvernementale mais aux mobiles néanmoins obscurs – les aficionados d’X-Files : Aux Frontières du réel (Chris Carter ; 1993) apprécieront. Par-dessus le marché, l’auteur fait ici preuve d’un humour certain qui contribue beaucoup à rendre le film sympathique.

En dépit des lacunes de sa réalisation sur le plan de l’animation pure, défaut largement compensé par des graphismes et des designs très réussis, Technotise: Edit & I s’affirme comme une œuvre à découvrir pour son originalité comme pour sa personnalité, et qui laisse augurer du meilleur de la part d’un réalisateur assez atypique.

Maintenant, si les éditeurs français voulaient bien faire l’effort de se pencher sur les productions qui le méritent…

Note :

Ce film est tirée de la BD Technotise de Aleksa Gajić, dessinateur de la série Le Fléau des dieux qui adapte là sa propre œuvre. Il en signe le scénario mais aussi l’animation de nombreuses séquences ainsi que les principaux designs, parmi d’autres éléments.

Le film fut réalisé avec une équipe de 10 à 15 personnes, hors les doubleurs, dans un petit appartement de Belgrade. Il leur fallut plus de cinq ans pour en arriver à bout, pour un budget total d’environ 900 000 $.

Selon le réalisateur, le personnage d’Edit fut étudié pour ressembler à Jessica Alba et à la comédienne, chanteuse et mannequin serbe Nataša Bekvalac.

Technotise: Edit & I (Technotise – Edit i ja)
Aleksa Gajić, 2009
100 minutes

– le site officiel de Technotise: Edit & I (serbe)
– d’autres avis : Twitch (en), Japan Cinema (en), Cyberpunk Review (en)

Dragon, l’Histoire de Bruce Lee

Jaquette DVD du film Dragon, l'histoire de Bruce LeeMalgré son entraînement rigoureux aux arts martiaux, le jeune Lee Jun Fan s’attire bien trop d’ennuis pour rester à Hong-Kong. Encouragé par son père, il quitte la Chine pour les États-Unis sous le nom de Bruce Lee et, après de petits boulots ingrats, il commence des études de littérature avant de réaliser enfin son rêve : ouvrir sa propre école de kung- fu pour faire découvrir la beauté de la culture chinoise à l’occident. Repéré par un producteur, il se lance dans la télévision qui lui ouvre ensuite les portes du cinéma – une légende est née.

Ce qui étonne dans ce biopic, c’est l’humanité du personnage qui se cache derrière la légende. Car si Dragon, l’Histoire de Bruce Lee se montre bien sûr coupable de quelques écarts vis-à-vis de la réalité, comme tous les films biographiques, il n’en parvient pas moins à capturer l’essence d’une destinée hors du commun, celles d’un émigrant parmi des millions d’autres, parti pour conquérir l’Amérique et qui y parvint sous bien des aspects. À cette époque, en effet, le terme de « Rêve américain » avait encore un sens, même si les réalités sociales et économiques n’ont jamais été aussi idéales que ce que cette expression le laisse penser, et des gens comme Bruce Lee parvinrent à lui donner forme.

Pourtant, ce n’est pas l’image du professeur qui transparaît le plus ici, ni celle de la star de films d’action d’ailleurs et d’autant plus qu’elle reste discrète dans celui-ci, pas plus que ne domine celle du penseur des arts martiaux qui fonda sa propre école – chose rare – ni même, peut-être plus banale, le mari ou le père. Ce qu’on distingue avant tout, c’est l’homme qui sut jeter un pont entre l’orient et l’occident, qui permit à deux cultures pour le moins éloignées, dans tous les sens du terme, de mieux se comprendre et de partager ce qu’elles ont de plus précieux pour s’enrichir l’une l’autre en dépit de toutes les rancunes et autres mauvaises habitudes à la vie dure. Bruce Lee, aussi surprenant que ça puisse paraître, était surtout un humaniste.

En témoignent ses innombrables émules qui, captivés par ses films, s’adonnèrent à un moment ou à un autre aux arts martiaux. Je figure dans le nombre. En s’ouvrant ainsi à la culture chinoise, à l’Asie, ces gens-là devancèrent d’une certaine manière ceux qui, aujourd’hui, découvrent à leur tour ce continent via ses productions populaires – telles que BD ou animations, par exemple. Pour cette raison, parce-qu’il s’inscrit dans une mouvance qui s’est tout sauf tarie au fil du temps, Bruce Lee est en quelque sorte éternel, faute d’un meilleur terme : plus qu’un athlète de haut niveau, il représente avant tout cette qualité fondamentale chez tout homme qui consiste à transmettre sa culture aux autres dans le but d’améliorer la vie de tous.

Ce qui, d’ailleurs, et au moins dans les grandes lignes, ressemble assez au confucianisme. On ne s’en étonnera pas compte tenu des origines du personnage. Comme quoi, en fin de compte, notre temps tout empreint d’ordinateurs et de réseaux peut encore grandir à l’aune d’enseignements bien plus anciens…

Adaptation :

Sous forme d’un jeu vidéo de combat sorti en 1993 sous le même titre et développé par Avalon Interactive pour les consoles Megadrive, Super Nintendo, Jaguar, Game Gear et Master System.

Dragon, l’Histoire de Bruce Lee (Dragon: The Bruce Lee Story), Rob Cohen, 1993
Universal Pictures, 2007
114 minutes, env. 7€


Entrer votre e-mail :