Posts Tagged 'cyborg'

Gunman

Couverture de la BD GunmanOn ne sait trop où, ni quand. Au milieu d’un désert radioactif ponctué de petites villes gangrénées par la violence et le crime, une secte assiste à la naissance de son dieu issu du toxium, une drogue extraite de cactées locales. Plus loin, une tribu de pimpooz erre en quête d’une oasis, alors qu’un savant fou appelé Ducky cherche de quoi fabriquer l’ultime cyborg de combat. Dans ce cirque post-apocalyptique, le mutant Bug et le chasseur de primes Hunter verront leurs pas se croiser quelques temps. Mais pas plus…

Ce qui plaît dans Gunman saute aux yeux dès les premières images : cette BD rend un hommage évident à ses productions compatriotes des années 70 et en particulier celles publiées dans les pages du hélas défunt magazine Métal Hurlant (1975-1987). On le constate à travers le style graphique, qui rappelle beaucoup celui de Jean « Mœbius » Giraud bien qu’on y reconnait aussi une influence, d’ailleurs clairement revendiquée au détour d’une case, de Katsuhiro Ôtomo. Mais on discerne également cette révérence au récit lui-même, sombre, violent et désabusé, ainsi qu’à l’univers qu’il dépeint, décadent, rouillé et à l’agonie. Gunman fonctionne comme une machine à voyager dans le temps qui nous ramène dans le passé l’espace de quelques dizaines de pages pour nous démontrer qu’antan n’est pas mort et qu’au contraire il continue à vivre à travers ceux qu’il a marqué…

Planche intérieure de la BD GunmanEt ce qui déplaît dans Gunman, c’est précisément la même chose. Car en dehors du talent évident des auteurs, et quels que soient leurs efforts réels pour tenter de dépoussiérer les thèmes comme les images, il ne reste rien qu’on n’ait déjà vu quelque part. Toute la différence avec ce qu’on a connu jadis tient dans ce que tout ce qu’on voit ici souffre de 25 ans de retard à peu de chose près. Bien sûr, certains aspects se montrent un tantinet plus modernes, un peu plus dans l’air du temps, mais ils n’osent rien de plus que ce qui nous avait conquis il y a bien longtemps. L’image est comme figée, son esprit en quelque sorte disparu : la subversion s’abîme ici dans la contemplation d’un passé cliniquement mort, et qui réclame à grands cris qu’on le débranche ; on regrette que les auteurs n’aient pas entendu ces hurlements pourtant bien nets…

Si on apprécie l’intention de Gabriel Delmas et Yacine Elghorri, dont les capacités respectives ne font par ailleurs aucun doute, on regrette que leurs actes, ici, ne puissent se montrer à la hauteur. Il reste néanmoins un récit somme toute agréable, pimenté d’humour noir et de quelques courtes scènes d’action qui le rendent sympathique, mais dont la portée ne saura satisfaire ceux d’entre nous habitués à des choses plus contemporaines…

Vignettes de la BD Gunman

Gunman, Gabriel Delmas & Yacine Elghorri
Carabas, collection Révolution, septembre 2006
78 pages, env. 15 €, ISBN: 978-2-351-00144-8

– le site officiel de Gabriel Delmas
– d’autres avis : Ventilo, Actua BD, Evene, Scifi-Universe, PlanèteBD

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Les Gardiens d’Aleph-Deux

Couverture de l'édition de poche du roman Les Gardiens d'Aleph-DeuxÀ côté de l’espace normal, le mathématicien Hendricks a découvert un espace parallèle, l’Aleph-un. S’y aventurer permet enfin aux hommes de naviguer entre les étoiles sans plus tenir compte de la barrière imposée par la vitesse de la lumière.

Mais le passage dans l’Aleph-un est dangereux. Des vaisseaux y disparaissent. Certains pilotes en reviennent fous.

Et voilà qu’Howard, après une disparition de quatorze ans dans l’Aleph-un, réapparaît avec son vaisseau sur l’orbite de Mars.

Il a fait mieux que revenir. Il a atteint l’Aleph-deux.

Et il n’est plus tout à fait humain.

On affirme avec plus ou moins de régularité depuis maintenant près d’un demi-siècle que la science-fiction est un genre mort et enterré, dans le sens où elle n’offre plus rien de neuf, où ses auteurs s’enlisent en quelque sorte dans la redite. On stigmatise, dans certains cercles, les auteurs classiques d’une époque sous prétexte que leurs œuvres, à présent dépassées depuis environ trois générations, sont réactionnaires et nimbées d’autoritarisme, en plus de se montrer bien trop simples sur des plans littéraires et humains que les détracteurs de ces écrivains, pourtant, semblent avoir assez de mal à cerner avec précision eux-mêmes. Bref, on se lamente, faute d’un meilleur terme, et au final on agace…

Colin Marchika nous prouve ici que non seulement cette science-fiction d’antan reste bien loin de la mort mais aussi qu’un auteur talentueux peut lui injecter une force nouvelle insoupçonnée. Car il ne faut pas s’y tromper une seule seconde : Les Gardiens d’Aleph-Deux ne montre strictement rien de nouveau, mais il parvient néanmoins à présenter des éléments tout ce qu’il y a de plus classiques d’une manière tout aussi originale que personnelle, et qui parent ainsi cette lecture des charmes d’une époque peut-être révolue mais néanmoins bien vivace – et peu importe si le constat paraît paradoxal. On peut certainement y voir un rapport avec les vieilles marmites et les meilleures soupes…

De sorte que si Les Gardiens… revient aux fondamentaux du genre, il les brode malgré tout d’un certain modernisme. Entre les thèmes classiques du genre – conquête de l’espace lointain, hyperespace, cyborgs, intelligence artificielle, histoire du futur décrite à travers de courts textes indépendants qui dépeignent une trame globale, etc. –, le lecteur averti reconnaîtra des références pour le moins évidentes à divers éléments de cette science-fiction dite populaire, que ce soit à l’aide de jeux de mots – les Hicks Men – ou d’hommages purs et simples – un des personnages mérite bien son surnom d’Akira –, en permettant ainsi un dépoussiérage assez radical de ces sujets pourtant parfois plus de demi-centenaires.

Pour autant, il ne faut pas croire que la cure de jouvence reste due à ces simples effets cosmétiques, ou assimilés, car vous trouverez aussi dans ce livre des éléments tout à fait contemporains tels que l’implication de multinationales – thème cher aux cyberpunks – ou bien la présence d’une agence gouvernementale pour le moins obscure et dont les moyens ainsi que les buts restent tout autant pernicieux – clin d’œil plus qu’évident à la série TV X-Files : Aux frontières du réel (Chris Carter ; 1993-2002). Quant à la folie qui guette les voyageurs s’aventurant dans l’un ou l’autre des Aleph, elle rappelle bien sûr le roman La Grande Porte (Frederik Pohl ; 1977), bien qu’elle s’articule ici autour d’une mécanique narrative assez différente.

Bref, Les Gardiens… est un livre à lire. Non parce qu’il vous laissera voir des choses nouvelles, mais parce qu’il vous rappellera des choses peut-être oubliées alors qu’elles ne le méritaient pas. Car à tous les thèmes du genre ici évoqués, ce roman en ajoute un dernier, peut-être le plus important : le voyage dans le temps vers cette époque unique dans une vie de lecteur où on découvre pour la première fois la saveur de la véritable science-fiction.

Les Gardiens d’Aleph-Deux, Colin Marchika, 2004
Livre de Poche, collection SF n° 7284, avril 2006
416 pages, env. 8 €, ISBN : 2-253-11548-7

– la page de Colin Marchika sur le site des éditions Mnémos
– d’autres avis : nooSFère, Culture-SF, KWS, Fantastinet, Yet, SF-Mag, P. Curval

Geno Cyber

Couverture de l'édition française du manga Geno CyberDans ce futur proche, les multinationales supplantent les gouvernements et font régner la loi du plus fort en réduisant peu à peu l’homme en esclavage à son insu. Le n°1 de l’armement, Tron Dynamics, s’intéresse de très prés aux recherches d’un savant en bio-ingénierie sur les interfaces homme-machine : il utilise le lien psychique qui unit ses deux filles pour mener à bien des expérimentations au potentiel révolutionnaire. Après qu’un test ait mal tourné, il veut stopper ses travaux mais Tron Dynamics le contraint à poursuivre…

Je préfère vous prévenir tout de suite, le plus frustrant dans Geno Cyber, c’est sa fausse « fin » car tout porte à croire que cette série ne fut jamais terminée par son créateur – ce que corrobore d’ailleurs l’édition américaine puisqu’elle aussi s’achève sur le même cliffhanger. Et cette frustration s’avère d’autant plus intense que le récit qui la précède présente des qualités certaines. Si l’univers de Geno Cyber en lui-même ne propose rien de bien nouveau – on y retrouve la plupart des truismes cyberpunks et surtout ceux de la culture manga sur ce thème, avec en tête de liste Bubblegum Crisis (1987-1991), l’œuvre-culte d’Artmic (1) –, son histoire tout comme son atmosphère, en revanche, ne manquent pas de charme.

Planche intérieure du manga Geno CyberSi le niveau problématique reste assez convenu – on y retrouve les habituelles mises en garde à propos d’une science devenue folle –, ce manga brille néanmoins par son ambiance qui se place bien loin des futurs cybernétiques aseptisés auxquels les productions actuelles nous ont habitués depuis maintenant assez longtemps (2) : noir et ultra-violent – de nos jours on dit « seinen » –, Geno Cyber nous propose un futur glauque et sombre, d’où toute notion d’espoir semble disparue, où l’homme est redevenu un loup pour l’homme et où l’enfer quotidien des masses laborieuses n’émeut plus les élites dirigeantes depuis belle lurette.

Bref, c’est un futur qui a besoin d’un héros. Et c’est là que Geno Cyber présente sa caractéristique la plus brillante, en nous proposant un cocktail somme toute bien assez adroit où les clichés cyberpunks croisent ceux du sentaï – ce qui convient plutôt bien avec l’aspect postmoderne du thème cyberpunk (3). Car Geno Cyber est bien le (super) héros enfanté par ce monde de passions anthropophages pour mieux le détruire afin qu’un autre puisse le remplacer – concept pour le moins original à l’époque et qui préfigure sous certains aspects le très recommandable manga court Abara (2005-2006) de Tsutomu Nihei, mais dans un registre graphique bien plus commun.

Planche intérieure du manga Geno CyberGraphismes qui, soit dit en passant, reflètent malgré tout l’admiration que porte Tony Takezaki au style résolument réaliste de Katsuhiro Otomo : le souci du détail joue ici un rôle majeur dans la retranscription des visions de l’auteur sur cet avenir tenu en otage par les zaïbatsus, de même que les chara designs tout autant palpables traduisent leurs passions et leurs folies avec une exactitude admirable. Enfin, on ne peut clore cette partie sans évoquer les divers mecha designs de très bonne facture, à défaut de se montrer vraiment originaux, qui rappellent bien sûr les travaux du studio Artmic à bien des égards – un gage certain de qualité…

Voilà pourquoi cette conclusion qui n’en est pas vraiment une frustre profondément, parce que tout ce qui la précède nous fait désirer une fin véritable, un récit à proprement parler – mais celui-ci n’existe pas en réalité, sauf peut-être dans la tête du lecteur si celui-ci a vraiment de l’imagination : ce n’est pas si rare après tout.

Reste une production aux accents d’expérimentation, qui permet d’apprendre à regretter que Takezaki n’ait pas produit davantage de titres tant son inspiration en fait un auteur à part entière…

Planche intérieure du manga Geno Cyber

(1) je rappelle que le même auteur illustra aussi le manga AD Police: Dead End City (1989-1990), cette préquelle d’AD Police Files, l’OVA de trois épisodes qui tient lieu de spin off à Bubblegum Crisis.

(2) il semble que les artistes, scénaristes et réalisateurs japonais aient été à ce point traumatisés par le Ghost in the Shell (1995) de Mamoru Oshii qu’ils en ont oublié que le cyberpunk ne s’arrête pas à des questionnements sur l’identité – au reste une problématique d’ordre philosophique assez ancienne qui ne présente que très peu de lien avec le postmodernisme cyberpunk…

(3) je rappelle à toute fin utile que le postmodernisme se caractérise par la réduction de l’ensemble des valeurs culturelles et artistiques établies au cours de l’Histoire au rang de simples produits au sommaire d’une liste dans laquelle il suffit de se servir : il se caractérise donc par un mélange des genres.

Adaptation :

En une OVA de cinq épisodes, sous le titre de Genocyber, réalisée par Koichi Ohata en 1994 et dont le scénario s’inspire très librement du manga original de Takezaki mais sans pour autant proposer une narration alternative vraiment plus satisfaisante ; ce titre présente la particularité d’être la première OVA sortie aux États-Unis avant de l’être au Japon.

Geno Cyber, Tony Takezaki, 1993
Samouraï Éditions / L’Écho des Savanes, mai 1996
200 pages, env. 8 € (occasions seulement), ISBN : 2-226-08627-7

Grey, tome 2nd

Couverture de l'édition américaine du second tome du manga GreyÀ nouveau l’unique survivant de son équipe, Grey finit par rencontrer Robert J. Dimitri, un halfling – un cyborg. Avec l’aide de son nouveau compagnon, il rejoint la cité de Nagoshi, quartier général de la résistance contre Big Mama, où il rencontre la très mystérieuse Lara mais aussi un vieil ami – qui a bien changé. Dans le fracas des machines qui s’écroulent, Grey découvrira bien sûr la véritable nature de cette méritocratie sanglante jadis instaurée par Big Mama, mais il trouvera aussi la rédemption…

Si le scénario de ce volume tient en quelques lignes à peine c’est parce qu’à défaut de scénario à proprement parler il y a surtout un personnage. Ici, Grey lui-même est un récit, un conte : à l’image des chevaliers des temps anciens, il se situe au-delà du héros et acquiert le statut de symbole ; en libérant le monde du joug de Big Mama, il devient celui qui révèle la vérité – celle-là même dont le prix, toujours bien trop élevé, la rend d’autant plus difficile à accepter qu’elle était pourtant évidente…

Planche intérieure du second tome du manga GreyJusqu’ici l’anti-héros par excellence, Grey témoigne néanmoins dans ce volume d’une évolution indiscutable. À sa décharge, il faut bien avouer que les révélations progressives et les péripéties musclées du tome précédent avaient bien de quoi faire basculer la raison de n’importe qui… Alors, Grey est-il devenu encore plus fou qu’il l’était déjà, ou bien a-t-il recouvré un semblant d’équilibre mental ? À moins, c’est une troisième possibilité, qu’il soit tout simplement redevenu… humain.

Mais la question demeure secondaire pour lui de toutes façons, voire négligeable – c’est d’ailleurs ce qui permet de penser que c’est la bonne – car à ce stade du récit, le mystère a fait place au dénouement, et celui-ci s’orchestre de fureur et de sang mais aussi d’héroïsmes et de sacrifices, comme il se doit. C’est dans cette abolition de la raison pure, car bien trop mécanique pour rester humaine, c’est-à-dire supportable, que Grey trouvera enfin l’unique porte de sortie qui lui demeurait accessible.

Planche intérieure du second volume du manga GreyPorte de sortie que, du reste, la divinité mécanique locale n’avait pas vu s’ouvrir. Il faut dire aussi qu’elle s’entourait de gens qui lui ressemblaient beaucoup trop pour pouvoir tirer de ceux-là quelque réflexion pertinente que ce soit ; on reconnait bien là le problème des puissants : à force de prendre conseil auprès de ceux qui pensent comme eux, ils s’enferment dans une sorte de monologue d’où rien de constructif ne peut sortir – toute ressemblance avec les animaux qui nous gouvernent n’a rien de fortuit.

Pour reprendre la thématique abordée assez brièvement dans la chronique du premier volume, on peut peut-être voir ici une réflexion, pas si sommaire que ça, sur les limites de cette jungle corporatiste et de cet ultra-libéralisme qui caractérisent le Japon d’après-guerre : en plein essor dès les années 60, ils ont atteint leur apogée 20 ans plus tard – c’est-à-dire précisément l’époque où Tagami a créé ce manga – avant de s’effondrer en 1989 (1), selon un schéma similaire à celui que nous avons pu voir à l’automne 2008.

Quant à Grey, c’est parce qu’il a pu dépasser le stade du cadavre ambulant égaré dans un labyrinthe opaque et peuplé de simulacres animés qu’il évite cette déshumanisation où beaucoup trop se sont déjà perdus. Il n’est pas héros parce qu’il triomphe des créations esclavagistes de l’Homme, mais parce qu’il survit à cet effondrement systématique – pour ne pas dire systémique – où les machines s’autodétruisent. Après tout, on ne peut survivre sans cœur, dans tous les sens du terme – y compris, et surtout, le plus humain…

(1) j’ai déjà eu, du reste, plusieurs occasions de m’exprimer sur le rôle que peut jouer la sensibilité des artistes dans le dévoilement – même partiel – des choses à venir.

Grey Perfect Collection Vol. 2, Yoshihisa Tagami, 1989
Viz Media, collection Viz Graphic Novel, juin 1997
2
96 pages, pas d’édition française à ce jour

chronique du tome précédent

Grey, tome 1er

Couverture de l'édition américaine du premier tome du manga GreyDans ce futur, l’ordinateur fou Big Mama règne sur une Terre dévastée où ne subsistent plus que quelques villes. Les habitants y sont classés du rang F au rang A : atteint par à peine une personne sur 10 000, ce dernier donne la citoyenneté et ainsi l’accès à la mythique Cité ; mais on ne grimpe ces échelons qu’en affrontant les équipes des villes rivales à travers de sanglants jeux de guerre. Son amie Lips victime de ces combats, Grey veut accomplir ce rêve pour elle, et il se fait vite un nom : souvent l’unique survivant de son équipe, on l’appelle « Grey Death »…

Le thème de l’Humanité toute entière – ou du moins ce qu’il en reste – sous le joug d’un dirigeant artificiel est pour le moins ancien : dans la continuité du Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, il prit bien des aspects et se trouva tant de fois dit et redit qu’il en devint un truisme de la science-fiction – et même l’un des plus connus, voire des plus caricaturaux. J’ai, du reste, déjà eu l’occasion d’examiner les tenants et les aboutissants d’un tel sujet narratif dans un précédent article sur une autre production japonaise qui n’est en aucun cas liée à celle-ci à ma connaissance.

Planche intérieure du premier tome du manga GreyPourtant, le premier véritable robot de la culture manga d’après-guerre – je parle bien sûr d’Astro Boy (Osamu Tezuka, 1952) – ne représentait en aucun cas une menace pour le genre humain, bien au contraire. Mais cette conception de la « machine » évolua au fil du temps et à partir des années 80 on put voir de nombreuses productions aborder ce thème sous un angle plus sombre : parmi les plus connues en occident, on peut citer Guyver (Yoshiki Takaya, 1985), Bubblegum Crisis (studio Artmic, 1988), Gunnm (Yukito Kishiro, 1990), Detonator Orgun (Masami Obari, 1991) ou encore Geno Cyber (Tony Takezaki, 1993), et bien d’autres.

Il n’aura pas échappé au connaisseur que la majorité de ces exemples concernent plus le thème de la fusion homme-machine que celui des robots à proprement parler, mais ça reste un sujet connexe : dans les deux cas, l’artificiel vient bouleverser la vie des humains – parfois même pour toujours. Mais si une telle conception des choses est bien sûr effrayante pour l’occidental, elle l’est doublement au Japon en raison de croyances confucéennes qui exigent qu’on meure avec le corps en une seule pièce, et d’idées shintoïstes qui placent la pureté physique au-dessus de tout (1) ; or la propagation de la machine dans la vie de tous les jours – que ce soit à travers l’industrie, la domotique ou bien la médecine – est bien sûr une expression de son intrusion dans le corps social.

Planche intérieure du premier tome du manga GreyC’est donc un sujet narratif pour le moins délicat dans le Japon contemporain, et a fortiori à l’époque où ce manga fut publié il y a 25 ans. De sorte que quand il se double, comme c’est le cas ici, d’un environnement post-apocalyptique induit par l’intervention d’une machine, et qui plus est quand celle-ci est devenue l’autorité suprême dans ce monde qu’elle a anéantit elle-même, le symbolisme qui en découle dépasse de beaucoup ce que l’occident produit en général à partir de thèmes semblables : en dépit des apparences, on reste bien loin de Terminator (James Cameron, 1984) et de ses clichés sur « La Révolte des Robots » – et sans pour autant renier les autres qualités de ce film au demeurant tout à fait appréciable à bien des égards…

Le cauchemar atteint de nouveaux sommets quand la « machine folle » contraint les humains sous son contrôle à une guerre perpétuelle. Parqués dans des cités aux allures de bidonvilles, leur unique moyen d’échapper à cette vie de rats consiste à gravir les échelons de la hiérarchie sociale en combattant les soldats d’une autre ville afin d’obtenir les crédits nécessaires pour « acheter » leur progression. La guerre, sujet déjà largement dénoncé par la génération de mangakas des années 60 (2), est à ce stade rendue d’autant plus intolérable qu’elle est fratricide alors que l’ennemi commun reste bien intelligemment hors de portée – et il ne faut pas regarder bien loin pour comprendre que c’est là un excellent moyen de contrôle pour l’ordinateur mégalomane : « Diviser pour mieux régner » comme on dit…

Planche intérieure du premier tome du manga GreySous bien des aspects, d’ailleurs, ce conflit perpétuel – sans raison ni but, du moins pour les combattants – ne va pas sans rappeler la jungle corporatiste de ce Japon qui « a perdu la guerre mais gagné la paix », pour reprendre l’expression chère aux historiens. Dépourvu d’armée au lendemain de la guerre du Pacifique, le Japon s’est lancé à corps perdu dans le développement économique et industriel, avec pour conséquence directe la constitution d’une lutte des classes d’autant plus féroce que la tradition féodale du pays – déjà bien brutale – n’était pas loin (3) : de façon consciente ou non, l’auteur fait ici une retranscription fidèle – même si très métaphorique – de cet élan national qui à sa manière fit bien des victimes et se poursuit d’ailleurs encore à ce jour.

Ainsi comprend-on mieux pourquoi Grey, le personnage principal de ce récit, est aussi amoral, cynique et sans scrupules, comment il a pu atteindre si vite un tel degré de perfectionnement dans « L’Art de la guerre » : il n’avait pas vraiment le choix pour commencer, même si ses motifs de départ ne manquaient pas d’un certain romantisme qui le rend quelque peu humain et lui attire ainsi une certaine sympathie de la part du lecteur – le reste de l’histoire montrera qu’il n’est pas non plus dépourvu de tous sentiments, et notamment d’une forme de fidélité envers ses camarades qui servira d’ailleurs de moteur principal pour lancer le récit proprement dit.

Planche intérieure du premier tome du manga GreySi un examen superficiel ne permet pas vraiment de distinguer Grey de n’importe quel récit de survie saupoudré de scènes d’action gratuites, il combine néanmoins avec talent des ficelles narratives peut-être éculées mais qui forment malgré tout un propos pertinent sur comment une société belliciste – dans tous les sens du terme (4) – peut manipuler ses citoyens, doublé d’une dénonciation virulente du principe même de hiérarchie sociale qui pousse les individus à s’entredéchirer pour obtenir une place au soleil.

(1) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4) p. 93.

(2) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(3) à ce sujet, il vaut de rappeler que le Japon ne connut de véritable Révolution Industrielle que sous l’occupation américaine, soit à peine un peu moins de 30 ans avant la création de ce manga.

(4) rappelons que beaucoup ont vu dans le « miracle économique » du Japon d’après-guerre une autre expression de l’esprit martial de ce peuple qui, dit-on, a élevé la guerre au rang d’Art…

Note :

Une adaptation en anime de ce manga fut réalisée par Satoshi Dezaki en 1986 sous le titre de Grey – Digital Target et se trouva un temps disponible en édition française chez Kaze ; cependant, cette adaptation ne reprend qu’une partie de l’histoire du manga original.

Grey Perfect Collection Vol. 1, Yoshihisa Tagami, 1985
Viz Media, collection Viz Graphic Novel, juin 1997
296 pages, pas d’édition française à ce jour

chronique du tome suivant

WE3

Couverture de l'édition française de la BD WE3Bandit est un chien toujours soucieux du bien-être de ses maîtres humains ; Minette est une chatte aimée en dépit de son sale caractère ; Pirate est un lapin doux. Tous trois sont ravis à leurs propriétaires et se retrouvent dans un laboratoire militaire où on les équipe du dernier cri de l’armement pour en faire les prototypes d’une nouvelle forme de soldat : un guerrier implacable et inhumain, dans tous les sens du terme, qui doit mener des guerres « propres » dont plus aucun être humain sera victime.

Mais une fois les tests concluants, les responsables du projet veulent mettre les cobayes au rebut. Pour Roseanne, l’instructrice qui a appris à les aimer, cette décision est inacceptable. Alors elle leur donne une chance de retrouver leur liberté. Poursuivis par l’armée, les trois animaux se retrouvent dans un monde où leur apparence fait d’eux des monstres, un monde où leur instinct et leur entraînement les rendent aussi dangereux que leurs poursuivants… mais un monde où quelque part existe cette chose qui s’appelle « maison ».

Planche intérieure du comics WE3Après des centaines de livres, de BD et de films se réclamant de la science-fiction, on a du mal à s’étonner devant de nouvelles découvertes. On devient blasé en quelque sorte. Puis on tombe sur WE3 et on se dit que c’était une bonne idée de se laisser tenter par cette couverture inhabituelle, parce que c’est le genre de voyage dont on ne revient pas entier…

Ce n’est pas tant que ce récit propose quelque chose de nouveau dans le thème mais plutôt dans la facture. Si le sujet des expérimentations militaires sur des « gens » innocents est pour le moins banal et bien assez convenu, il prend ici une tournure inattendue et d’autant plus bienvenue qu’elle est menée avec un immense talent, à la fois sur le plan narratif et sur le plan graphique.

Planche intérieure du comics WE3Dès les premières planches, on comprend que les trois animaux sont les personnages principaux de l’histoire, car des humains on ne voit pas le visage – un procédé graphique ici d’une habileté rare. L’impression se confirme par la suite, quand on suit leurs tribulations à travers ce monde qu’ils ont bien connu mais où ils se retrouvent étrangers et en fin de compte paumés. Quant à leur humanisation, elle passe tout simplement par la parole, car ici les chercheurs ont donné aux animaux la seule chose qui leur manque pour en faire des êtres humains – l’expression est bien connue…

C’est donc, et malgré tout le paradoxe que porte le sujet de départ, une histoire humaine, c’est-à-dire profondément émotionnelle – car basée sur des ressentis au lieu d’idées – et effectivement Planche intérieure du comics WE3émouvante – car le pari des auteurs est gagné – en dépit d’une intrigue qui repose abondamment sur l’action – à travers des graphismes tout à fait étonnants – mais entrecoupée de passages où l’aspect « humain » des personnages principaux prend toujours le pas – ce qui est bien la marque des grands récits. Rappelons au lecteur incrédule que la littérature classique n’est pas exempte d’un tel sujet : le Croc-Blanc, de Jack London, entre autres, vient immédiatement à l’esprit.

Il ne faut pas pour autant s’égarer à faire dire aux auteurs de WE3 ce qu’ils ne disent pas, à savoir que la frontière entre les humains et les animaux est plus mince qu’on le croit souvent – comme l’ont bien démontré du reste les conclusions récentes de recherches scientifiques – car tous les événements présentés dans cette histoire ne sont que les conséquences logiques de la dégénération aussi brutale qu’inattendue d’une situation pour le moins explosive au départ. Mais une dégénération qui reste néanmoins le fruit d’une intervention humaine.

Mené tambour battant par un tandem d’auteurs qui s’est affirmé depuis longtemps comme un nouveau maître de la narration graphique, WE3 est une de ces perles crève-cœur à découvrir de toute urgence.

WE3, Grant Morrison & Frank Quitely, 2004-2005
Panini Editions, collection Vertigo Graphic Novel, janvier 2007
104 pages, env. 17 €, ISBN : 978-2-84538879-6


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