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Lexik des cités

Couverture du dictionnaire Lexik des cités illustré« J’suis en pit », « Lui, c’est un 100 % roro », « J’ai invité mes sauces au barbecue », « Laisse tomber, il a toyé tout le monde ! », « Aujourd’hui je rince un grec », « Je suis yomb de toi »…

Vous avez tout compris ? Non ?
C
‘est exactement pour cette raison qu’un groupe de jeunes originaires d’Evry a imaginé ce Lexik des cités illustré, bien différent des dictionnaires classiques. Pour que tous les durons autour d’eux puissent enfin comprendre leurs expressions et mieux les interpréter ! Voici la peinture d’une banlieue qui déchire, drôle et optimiste, où le langage est coloré et va du verlan à la métaphore, en passant aussi bien par l’arabe, l’africain, l’argot, le gitan que par… l’ancien français !

Nul n’ignore plus que les « quartiers », les « cités », les « banlieues » souffrent d’une réputation calamiteuse. Trop souvent présentés comme des zones de non-droits où ne règnent que la violence et les trafics en tous genre, en général par des médias en quête de ce sensationnalisme qui garantit une certaine audience, ces districts développent en fait leur culture propre depuis un certain temps. Une identité forgée à partir de toutes ces civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Europe de l’Est et d’ailleurs qui trouvèrent là un creuset où couler cet alliage dont on n’a pas encore pleinement mesuré la richesse. Et pour cause : à force de les taxer de ghettos, on finit par oublier qu’ils sont habités par des gens comme les autres.

Car c’est surtout l’intégration qui caractérise cet ouvrage. La juxtaposition de sensibilités, d’inspirations, de cultures, d’idées,… venues des quatre coins du monde et qui trouvèrent vite dans leur isolation forcée les conditions idéales pour se mélanger loin du conformisme ambiant si peu porteur d’inventions. Voilà pourquoi les différents termes et expressions présentés dans ce lexique montrent en fait une diversité tant culturelle que linguistique pour le moins étonnante ; loin des caricatures de certains films et autres spectacles, tous à vocation plus ou moins humoristique mais surtout mal inspirés, on découvre en fait ici les facettes inattendues de gens pleins de couleurs et de musiques – le langage, après tout, reflète la personnalité.

En témoignent d’ailleurs les nombreuses illustrations qui parsèment ce dictionnaire et qui prennent à chaque fois le parti de la joie, de l’humour, de la dérision. Bien loin des clichés sur ces ghettos hantés par le chômage et la haine, victimes de l’oubli et de la loi de la jungle, les « quartiers » tels que présentés ici résonnent en fait de rires et de chansons.

Certains diront que c’est pour exorciser une réalité pas toujours belle à voir, et ils auront peut-être raison. Les autres préféreront se laisser entraîner par ces échos des tam-tams de l’Afrique, et ils n’en auront pas plus tort…

Lexik des cités illustré
Fleuve Noir, septembre 2007
365 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-265-08415-5

– le site officiel de l’association Permis de vivre la ville
quelques exemples de définitions sur L’Internaute
une présentation sur le site de L’Express
– d’autres avis : Les Belles noires, Afrik

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Les Caprices d’un fleuve

Jaquette DVD du film Les Caprices d'un fleuveDans cette France de 1786, Jean-François de la Plaine se voit condamné à l’exil pour avoir tué en duel un ami du roi ; officiellement, il est nommé gouverneur de Cap Saint-Louis, un comptoir d’Afrique insignifiant sur la carte du monde. Aristocrate mais libre-penseur, il fera sa propre révolution en marge de l’Histoire alors qu’il découvre les différentes facettes du Premier Continent à travers esclavage, préjugés, racisme,… mais aussi la richesse de la différence, et surtout l’affection de sa fille adoptive Amélie à la peau noire.

Les Caprices d’un fleuve conte avant tout une histoire d’amour. Entre un homme et une femme bien sûr, voire plusieurs femmes même, mais surtout entre cet homme et un continent – le plus ancien de tous, celui qui entra le premier dans l’Histoire au contraire de ce qu’affirment certains incultes. C’est un lieu bien commun mais tout autant vrai, du moins pour ce que j’ai eu l’occasion d’en voir : une fois qu’on a connu l’Afrique, on n’est plus tout à fait le même. Peut-être parce que dans cette Mère de toutes les Patries on se sent comme dans un ancien chez soi qu’on a eu bien tort de quitter et qu’on regrette profondément…

Mais si Jean-François de la Plaine s’y sent aussi peu à l’aise à son arrivée, c’est parce qu’il arrive avec ses propres regrets, et surtout celui d’avoir dû laisser en France cette femme qui habite son cœur. Les lettres qu’il échangera avec elle pendant un temps seront récitées en voix off, pour mieux correspondre à cette tradition orale du continent africain qui ne s’est jamais vraiment encombré de lettres – d’où sa prédisposition pour les rythmes, qu’ils soient chantés ou joués. Ces chants et ces mélopées, peu à peu, auront raison des réticences et de la rancœur de l’aristocrate en exil : c’est bien sa faiblesse d’esthète musicien après tout…

Il fait sa révolution, tout simplement, celle d’où sortira un homme nouveau. Bernard Giraudeau (1947-2010) campe ici un personnage aussi complexe qu’attachant en dépit de sa froideur apparente, et qui se révèlera à lui-même sans tapage – au rythme de cette Afrique si ancienne que le temps lui importe peu. Quant à Richard Bohringer, il est tout dans les nuances de voix et les regards, à travers une retenue de façade qui peut se briser en un instant – pour mieux renouer, l’espace d’une brève explosion, avec la tradition orale de l’Afrique. Et la jeune Aissatou Sow, enfin, devient le pivot central du récit avec une douceur étonnante, magnétique.

La réalisation, de son côté, fait la part belle à la musique et aux chants : Les Caprices d’un fleuve s’écoute autant que ce qu’il se regarde. Mais à aucun moment il se précipite vraiment, sauf peut-être le temps d’un acte aussi rapide que nécessaire, et surtout pas dans sa conclusion – comme une mélopée lancinante, comme ce continent africain qu’il illustre à la perfection, il se montre aussi doux et hypnotique qu’un envoutement…

Plus qu’un engagement, une dénonciation ou un pamphlet, même s’il lui arrive de l’être l’espace de quelques instants fugaces, Les Caprices d’un fleuve se veut surtout une déclaration d’amour pour un continent entier, mais doublée d’une invitation à un voyage presque sans retour – et il réussit délicieusement bien sur ses deux tableaux.

Les Caprices d’un fleuve, Bernard Giraudeau, 1996
Éditions Montparnasse, 2003
109 minutes, env. 15 €

– la page du film sur Senegalaisement, avec photos et extraits musicaux
– la bande annonce sur le site des Éditions Montparnasse
– d’autres avis : Flach Film, Paris Match, Les Visionnages de Hattori Hanzo


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