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Code 46

Jaquette DVD de l'édition française du film Code 46Dans un avenir proche, où le clonage fait partie du quotidien, le monde est divisé entre des grandes villes modernes où la population vit dans des appartements aseptisés, et de vastes zones désertiques où sont relégué les exclus, les sans-papiers. Enquêteur privé, William est envoyé à Shanghai pour interroger les employés de la société Sphynx sur un trafic de papiers. Il soupçonne Maria Gonzales et pourtant, il va se laisser entraîner dans une relation qui va menacer leur liberté…

Peut-être en raison de son focus sur les techno-sciences, éléments cartésiens par essence et donc souvent taxés d’une certaine froideur, la science-fiction évoque assez peu l’amour dans ses récits. À vrai dire, et précisément depuis le roman Les Amants étrangers (The Lovers ; 1961) de Philip José Farmer, elle parle plus volontiers de sexe (1), bien qu’avec une certaine réticence selon certains (2). L’amour, lui, par contre, reste proscrit, faute d’un meilleur terme, et pour des raisons d’ailleurs assez difficiles à cerner ; peut-être parce-que ce thème aux apparences frivoles manque du sérieux dont se réclament les auteurs du genre qui lui préfèrent en général l’exploration des mystères de l’univers – au sens large du terme.

Voilà pourquoi on ne s’étonne pas qu’un réalisateur jusqu’ici peu familier avec la science-fiction, Michael Winterbottom,  accouche de Code 46. Car en dépit des apparences, ce film n’a de ce « mauvais genre » que l’apparence. Bien sûr, on y reconnaît des emprunts évidents à plusieurs des ténors du domaine, comme Blade Runner (Ridley Scott ; 1982), pour le futur à l’agonie où les divers dialectes de la planète se télescopent en un seul, et Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol ; 1997), pour le spectre du monde soumis à un eugénisme qui décide du destin entier de chacun dès la naissance ; mais on peut aussi y voir l’influence de productions plus confidentielles, telle que Sleep Dealer (Alex Rivera ; 2008) et son futur aux frontières hermétiques à l’immigration…

S’il n’ajoute rien sur ces thèmes battus et rebattus jusqu’à la nausée depuis bientôt un demi-siècle, au mieux, et qui nous promettent des lendemains toujours plus sombres, Code 46 leur superpose néanmoins une touche unique. Winterbottom, en effet, ose parler d’amour, et non seulement dans un film qui se réclame d’un genre où celui-ci n’y a jamais vraiment eu sa place mais aussi dans un avenir qui se meurt – comme si l’amour y constituait notre seule planche de salut, notre unique motivation à transgresser les interdits inhumains qui nous frappent d’autant plus fort qu’on ne les a pas choisis… Et pourtant, on connaît bien la chanson : les histoires d’amour finissent mal, en général ; celle-ci ne fera pas exception, comme il se doit.

Mais auparavant, malgré tout, le charme opérera, et à sa façon toute inimitable dans ce cas précis. Comme jadis Roméo et Juliette, ici William et Maria vivront leur amour jusqu’au bout, sans concession ou baratin ni justification, avec cette arrogance des amants auxquels tout est dû – même le pire. Pour cette raison, parce-que de toutes manières le premier tiers du film dit tout sur ce futur qui au fond ne se différencie en rien des autres avenirs de cauchemar de la science-fiction, le spectateur se verra bien inspiré de ne pas y chercher un message, ou du moins une réflexion, voire un discours inédit. Après tout, on sait bien, et depuis belle lurette, qu’il ne faut rien attendre de demain. Pourquoi, dès lors, s’appesantir ?

Le temps d’une aventure, néanmoins, l’espace de quelques jours ou de quelques semaines, pas plus, ça suffit bien, nos tourtereaux transgresseront l’ultime interdit. Ils arracheront à pleines mains leur liberté de se consumer sans jamais vraiment tenter de braver ce système qui se montre toujours plus fort. Ils s’abîmeront dans cette illusion de la liberté qu’on retrouve pour mieux la perdre, mais sans jamais y penser, comme un détail qu’on oublie, une formalité qu’on ignore jusqu’à ce qu’elle se rappelle à nous – de préférence quand et comment on s’y attend le moins, sinon ce n’est pas drôle. Jusqu’à arriver au bout de ce chemin où l’éblouissement laissera place à la banalité, à la routine, à l’ennui. Du moins pour le plus chanceux des deux…

Merveilleusement servi par une bande originale magistrale, dont beaucoup disent qu’elle fait tout le film ou presque, et ils ont peut-être raison, réalisé dans ces lieux d’aujourd’hui où se bâtit le monde de demain pour mieux lier le présent au futur et ainsi souligner peut-être l’éternité des sentiments, Code 46 compte parmi ces bijoux sans pareil qui nous cueillent comme un enchantement.

(1) Jacques Goimard, préface à Histoires de sexe-fiction (Le Livre de Poche, coll. La Grande anthologie de la science-fiction n° 3821, mai 1985, ISBN : 2-253-03676-5).

(2) Peter Nicholls, The Science Fiction Encyclopaedia (Doublday, New York, 1979), p.539.

Récompense :

Outre plusieurs nominations, à la Mostra de Venise, aux British Independent Film Awards, au Prix du cinéma européen et aux Satellite Awards, ce film reçut le Grand Prix du film fantastique européen, meilleur scénario et meilleure bande originale de film, lors du Festival international du film de Catalogne en 2004.

Notes :

Dans la scène du karaoké, on peut voir Mick Jones du groupe punk The Clash interpréter leur célèbre chanson Should I Stay or Should I Go? (1981) mais en en écorchant quelque peu les paroles… Un peu plus tôt dans la même scène, on peut voir une femme au piano chanter un morceau appartenant au registre du fado de Coimbra intitulé Coimbra Menina e Moça.

Plusieurs éléments font référence au mythe d’Œdipe, comme la relation mère-fils incestueuse et involontaire mais aussi le Sphinx. On peut également citer l’exil de Maria et la perte d’empathie de William qui équivaut ici à la cécité d’Œdipe.

Le tournage s’est déroulé du 2 janvier au 5 mars 2003, et dans des lieux aussi divers que Londres, Dubaï, Shanghai, Jaipur, Jodphur et Hong Kong.

Constitué de 23 paires, l’ADN humain totalise donc 46 chromosomes.

Code 46, Michael Winterbottom, 2003
Swift Productions, 2011
89 minutes, env. 15 €

– le site officiel du film
– d’autres avis : Blog Cinéma, Critictoo Cinéma

Rollerball

Affiche américaine originale du film RollerballUn futur terriblement proche. Bien après la chute des états-nations et les guerres corporatistes. Le monde appartient désormais aux corporations qui s’en partagent le règne et fournissent à chacun tout le bien-être matériel nécessaire en contrepartie d’une soumission totale. Mais si les guerres n’existent plus, il y a malgré tout le Rollerball, un sport à grand spectacle ultra-violent et tout entier basé sur le travail d’équipe, qui sert de par cet aspect même à démontrer à chaque nouveau match la futilité de l’effort individuel.

Jonathan E., à ce jour le plus grand champion de toute l’histoire du Rollerball, se trouve au faîte de la gloire quand on le prie soudain de renoncer à sa carrière. S’il ne comprend pas ce revirement brutal de la part de ses supérieurs, il se souvient très bien en revanche qu’il leur doit le départ de sa femme, Ella, confiée à un exécutif de la compagnie.

Et cette fois, il n’a pas l’intention de se laisser faire…

Rollerball nous dépeint avec un certain brio ce que des théoriciens économistes partisans d’un ultra-libéralisme total considèrent comme le monde idéal : la disparition des états-nations a laissé le champ libre aux multinationales qui peuvent ainsi modeler le monde à leur guise, c’est-à-dire le réduire à un immense marché dont elles tirent toujours plus de jus à travers l’exploitation des masses gardées dociles par des divertissements perpétuels, fussent-ils ultra-violents. Toute ressemblance avec notre présent, où les agences de notation à la solde des banques, et donc du capital, dictent au moins indirectement leur politique économique aux états pourtant supposés encore souverains, n’est pas une coïncidence. Loin de là.

D’ailleurs, de nos jours comme dans cet avenir pas si hypothétique que ça, les masses préfèrent s’abrutir dans toujours plus de divertissements plutôt que de se prendre par la main pour accomplir quelque chose de personnel à défaut de notable. La seule particularité de ce futur tient dans ce que l’assistanat, ici, est le fait des corporations au lieu des États-providence. En réalité, il n’y a que très peu de différences avec aujourd’hui : le pouvoir a juste changé de mains. Par contre, ceux qui le déteignent ne le partagent pas, même pas par la voie démocratique. Et d’autant plus que cette néo-féodalité reste acceptée par tous de toutes manières. Après tout, tant qu’on a du pain et des jeux, pourquoi risquer de tout perdre en se rebellant ?

Bien sûr, il saute aux yeux que ce monde est en réalité à l’agonie. Car en éliminant leur dernier grand rival, l’État, les corporations ont dû évidemment en venir à se mettre d’accord entre elles pour conserver leur part du gâteau à travers une sorte de statu quo – de la même façon que, de nos jours, les grands groupes rivaux sur un marché pratiquent des tarifs équivalents pour ne pas se nuire mutuellement : je pense en particulier à la téléphonie mobile, aux banques ou encore aux FAI. Se faisant, elles ont en fait détruit ces notions de compétition et de concurrence sur lesquelles elles reposaient pourtant, et en sont vite venues à s’avachir dans ce petit confort que nul ne peut menacer, et pas même leur rival puisque celui-ci a tacitement déclaré forfait.

Pour cette raison, les exécutifs des corporations sont les plus grands fans de Rollerball : il n’y a plus que là qu’ils trouvent la compétition dont leur nature prédatrice reste boulimique en dépit de leurs faux dehors de civilisation. Quant aux citoyens lambda, pressurés par des techniques de management qu’on devine sans peine, ils se gorgent de ces matchs sanglants pour oublier le temps d’une rencontre cette vie d’exploitation par une corporation qui, de toutes façons, ne parviendra jamais à prendre le dessus sur sa concurrente : devant l’absurdité d’une telle existence, après tout, mieux vaut s’abîmer dans ce spectacle où la sauvagerie le dispute au non-sens. Sous bien des aspects, et c’est bien là le pire, c’est encore ce qu’il y a de plus raisonnable.

Ainsi, et malgré une certaine simplicité du personnage, Jonathan E. incarne-t-il notre capacité à nous rebeller, même s’il semble le seul à ne pas l’avoir oublié – et de champion du stade, il devient champion tout court. Pour autant, en dépit de cet aspect hélas assez naïf de son récit, Rollerball reste malgré tout une grande réussite du film d’anticipation, car le futur de cauchemar dont il dresse le portrait semble dangereusement près de se réaliser…

Notes :

Ce film adapte plus ou moins la nouvelle Rollerball Murder de William Harrison, qui signe ici le scénario, publiée en 1973 dans le magazine Esquire et présente au sommaire du recueil de nouvelles Rollerball paru aux éditions Presses de la Cité en 1975.

Rollerball connut un remake, sous le même titre, réalisé par John McTierman et sorti en 2002, qui fut non seulement un flop commercial mais qui se fit aussi descendre par la critique.

Le sport de balle ultra-violent Motorball dans le manga Gunnm (Yukito Kishiro ; 1991-1995) s’inspire ouvertement de Rollerball.

Rollerball, Norman Jewison, 1975
MGM, 2000
129 minutes, env. 10 €

– le site officiel du film chez MGM
– sur la blogosphère : Le Film était presque parfait, Stekhouse,
– d’autres avis : TV Classik, Horreur.comLe Littéraire, SF Mag, Films Fantastiques

The Super Dimension Cavalry Southern Cross

Jaquette DVD de l'édition américaine complète de la série TV The Super Dimension Cavalry Southern CrossAu début du XXIIe siècle, l’Humanité se vit obligée de coloniser d’autres planètes suite à la destruction de la Terre dans une guerre mondiale de plus. Sur le monde de Gloire, les colons mènent une vie harmonieuse jusqu’au jour où surviennent les Zors, une race inconnue qui habita jadis cette planète autrefois dévastée par une autre guerre globale : sans sommation, ceux-là réclament leur monde en attaquant la base lunaire Aluce dont les habitants sont lobotomisés pour servir contre leur gré dans l’armée extraterrestre.

Sur Gloire, c’est le branle-bas de combat et pour l’équipe de la 15e escadre blindée de l’Armée de la Croix du Sud c’est la première épreuve du feu… Alors que les envahisseurs semblent invulnérables, un des soldats gloiriens capturés par les envahisseurs lors de l’attaque sur Aluce est soudain « rendu » aux siens : intégré à la 15éme escadre par ses supérieurs, celui-ci deviendra vite un élément-clé dans ce conflit apocalyptique aux allures fratricides…

Rarement ailleurs que dans cet anime se sera exprimée aussi fort la fascination du peuple nippon à l’égard des cultures européennes en général et la française en particulier. En témoignent les noms de nombreux personnages, celui de Jeanne Françaix en tête de liste, comme de nombreux costumes, décors et styles architecturaux, y compris à travers les intérieurs des vaisseaux extraterrestres qui ne vont pas sans rappeler l’Italie de la Renaissance. Mais les altérations sont subtiles et se mêlent avec adresse pour proposer un style qu’on pourrait presque qualifier d’unique, ainsi The Super Dimension Cavalry Southern Cross se place d’emblée assez à part, au moins sur les divers plans visuels.

La narration quant à elle, bien que proposant son lot d’originalité, reste plus commune : on apprécie néanmoins la caractérisation des personnages principaux qui, s’ils ne sont pas exempts de clichés, montrent toutefois une forte présence tout au long de l’histoire. Ainsi, le début du premier épisode s’affirme assez original puisque le personnage féminin principal s’y trouve en prison, ce qui en dit long sur sa personnalité… Quant à son supérieur immédiat, il est aussi enfermé, pour avoir batifolé de trop prés avec la fille d’un plus gradé. Mais que cette présentation succincte ne trompe pas car Southern Cross n’est pas une histoire de personnages à proprement parler : on y reconnait juste cette caractéristique des productions japonaises à vouloir s’éloigner des lieux communs, notamment en proposant une femme comme protagoniste principal – un choix encore assez peu courant à l’époque.

Impossible de parler de cette série sans évoquer les divers designs des armures et des mechas dont le style, au moins pour les premiers, se place dans le registre de l’unique. Les seconds, quant à eux, se veulent plus communs mais proposent toutefois une personnalité assez forte pour qu’on ne l’oublie pas de sitôt, en particulier chez les envahisseurs de l’histoire. À cela on peut rajouter une certaine sophistication des cadrages, une utilisation assez intensive du clair-obscur de l’école hollandaise et une bande sonore qui ne manque pas de subtilité. Ainsi se dégage une ambiance à forte personnalité qui pallie avec adresse aux quelques faiblesses – heureusement peu nombreuses – de l’histoire : celle-ci restant assez téléphonée dans son ensemble, il semble peu nécessaire de s’y attarder…

Beaucoup moins « simpliste » que ce que sa réputation peut le laisser penser, Southern Cross reste plus de 25 ans après un spectacle très efficace sur le plan de la distraction pure, mais qui laissera hélas sur leur faim ceux d’entre vous friands de relations psychologiques élaborées et complexes. On a vu certainement mieux mais on a aussi vu bien pire.

Notes :

Southern Cross fut diffusée en occident pour la première fois aux États-Unis sous la forme du segment Robotech Masters de la série TV Robotech (Robert Barron ; 1985), soit son tiers central. Des trois productions impliquées dans la création de Robotech, Southern Cross reste la plus altérée, sur le plan narratif (outre l’invention de l’extraterrestre Zor à partir de l’humain S. Weiße du récit original, le premier épisode de Robotech Masters fut fabriqué de toutes pièces pour faire le lien avec la Macross Saga qui précède à l’aide de séquences de The Super Dimension Fortress Macross) comme sur le plan artistique (la planète de Gloire possède deux lunes dans la série originale alors que Robotech Masters se déroule sur Terre : une des deux lunes a donc dû être effacée des séquences où elle apparaissait, ce qui à l’époque exigeait des moyens techniques coûteux).

Plusieurs séquences de Southern Cross se virent réutilisées dans au moins deux autres projets d’Harmony Gold, la compagnie qui commanda la création de Robotech : le premier de ces projets est le film Robotech: The Untold Story (Carl Macek ; 1986), bien que la matière première principale de celui-ci soit tirée de l’OVA Megazone 23 (Noboru Ishiguro ; 1985), et le second le film Robotech II: The Sentinels (Carl Macek ; 1992), une création presque entièrement originale à l’exception des quelques séquences tirées de Macross et de Southern Cross.

The Super Dimension Cavalry Southern Cross, Yasuo Hasegawa, 1984
ADV Films, 2003
23 épisodes, pas d’édition française à ce jour

– le site officiel de Tatsunoko Production (jp)
– l’avis de Gemini sur Le Chapelier fou

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

Gangrène

Couverture de la dernière édition française de la BD GangrèneDans la décharge des déchets toxiques qui couvre tout le pays, ceux « des hauteurs » regardent avec condescendance les gens de l’underzone croupir dans la fange comme des rats. Pourtant, les deux groupes connaissent ces vieilles photos qui montrent qu’on vivait mieux il y a des siècles, au sein de cités aussi modernes que propres. Mais tous pensent que cette époque est révolue, ou bien que ce ne sont que des légendes… L’arrivée d’un homme littéralement tombé du ciel les mettra soudain sur la voie de la mémoire.

Une voie longue et pour le moins douloureuse…

Planche intérieure de la BD GangrèneC’est avec ce titre que Juan Giménez signe son grand retour sur la scène française des parutions BD, cette fois en tandem avec Carlos Trillo au lieu de Ricardo Barreiro comme ç’avait été le cas sur L’Étoile noire en 1981. Entretemps, en effet, seul son recueil de récits courts Mutante, s’était vu publié chez nous, en 1985, montrant l’assez vaste étendue de ses inspirations et de ses styles sur le plan graphique, certes, mais restant aussi bien plus timide sur le plan de la narration puisque toutes ces nouvelles ou presque se bornaient à un effet de chute le plus souvent humoristique. Avec Gangrène, toutefois, son retour à une narration plus longue et plus fouillée se double aussi d’une thématique plus sombre que celle de L’Étoile noire.

Couverture de la première édition française de la BD GangrèneSi le récit se montre dans un premier temps plutôt obscur, on comprend malgré tout assez vite que le monde ici décrit se trouve à l’agonie après une guerre de trop. Compte tenu de la situation géopolitique de la planète à l’époque de la parution de ce one shot, on suppose ce conflit mondial et de préférence nucléaire ; mais certains phylactères donneront aussi l’occasion d’en apprendre un peu plus sur ce qui est arrivé après, et bien que ça présente au final assez peu d’intérêt en soi. Entre les lignes, on peut éventuellement distinguer une sorte de métaphore du sort du Tiers Monde face à l’indifférence des grandes puissances qui préfèrent s’avachir dans leur petit confort plutôt que de le partager.

Planche intérieure de la BD GangrèneMalgré tout, on apprécie de voir une narration où les divers camps en présence savent sortir des clichés, du moins les plus éculés, sans pour autant montrer une franche sophistication à proprement parler ; disons que les choses n’y sont pas aussi simples que dans une certaine BD de l’époque qui se montrait plus facilement binaire. Pour le reste, il s’agit tout de même d’un récit assez linéaire où les divers événements servent de remplissage bien plus qu’à convoyer des idées alors qu’il y en avait à développer, ou bien à étoffer le propos alors qu’il l’aurait mérité… On peut néanmoins souligner les qualités visuelles de cette histoire qui mêle le post-apocalyptique à l’hypertechnologie avec un certain bonheur.

Si Giménez nous a depuis habitué à une exécution et des techniques de rendu bien plus sophistiquées et plus abouties, son travail sur Gangrène n’en reste pas moins tout à fait digne d’intérêt et participe beaucoup à donner à ce court récit une dimension plutôt hors norme. Les inconditionnels de l’artiste ne voudront pas rater cet album, les autres pourront passer à côté…

Gangrène, Juan Giménez & Carlos Trillo, 1987
Comics USA, collection Spécial USA, mai 1993
52 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-876-95027-6

– le site officiel de Juan Giménez
– d’autres avis : Culture SF, Bedetheque, BDtheque

Septième Ange

Couverture de l'édition française du manhwa Septième Ange« Dans une mégapole futuriste en déshérence, Gabriel Stern, tueur, camé, hanté par ses cauchemars, se lance sur les traces de sa dernière cible… »

En ce début du siècle prochain, Gabriel compte parmi ces fonctionnaires en charge du linge sale de l’état. Son boulot consiste à laver plus blanc que blanc et il s’en acquitte avec un zèle qui fait l’admiration de ses supérieurs. Mais en fait, Gabriel cherche surtout à fuir un passé qui peut le hanter pendant des nuits infinies…

Un passé qui le rend accro à la « Blue » : cette drogue aussi puissante qu’onéreuse décuple ses sens et ses performances. Mais elle lui permet aussi d’oublier, le temps d’une dose, d’un fix, ces images si lointaines et pourtant si proches. Celles d’un bloc opératoire rempli d’enfants qui hurlent de terreur sous les scalpels des chirurgiens.

Jusqu’à ce qu’un jour, la « Blue » ne lui suffise plus…

Planche intérieure du manhwa Septième AngeLa science-fiction ne compte plus ses futurs sombres où l’individu se dissout dans les intérêts du groupe. Thème pour le moins privilégié du genre, on l’appelle souvent « dystopie » – ou contre-utopie, en un néologisme bien plus explicite que le précédent – et on dénombre parmi ses plus célèbres itérations des classiques comme Le Meilleur des Mondes (Aldous Huxley ; 1931) ou 1984 (George Orwell ; 1949). Mais on peut aussi y ajouter des ouvrages moins connus tels que Nous autres (Evgueni Ivanovitch Zamiatine ; 1924) ou Les Monades urbaines (Robert Silverberg ; 1971), ou encore Humanité et demie (T.J. Bass ; même année). Parmi beaucoup d’autres.

Septième Ange s’inscrit dans un registre proche et bâtit son originalité sur la « profession » de son protagoniste principal : de par son activité de tueur à la solde de l’état, celui-ci fait pencher le récit dans la direction du roman Le Travail du furet à l’intérieur du poulailler (Jean-Pierre Andrevon ; 1983) – gage de qualité. Mais puisque près d’une génération a passé entre la publication de ces deux récits, le plus récent des deux se colore bien sûr d’un aspect high-tech plutôt absent de son prédécesseur. À vrai dire, d’ailleurs, c’est bien son seul réel avantage : trop court pour aller vraiment au fond des choses, Septième Ange se contente donc d’effleurer son sujet.

Planche intérieure du manhwa Septième AngeLà où ce one shot brille, par contre, c’est dans ses graphismes. Kenjo Aoki nous fait ici une brillante démonstration de son talent pour le moins inhabituel. Car ses dessins, ici au moins, présentent comme particularité de ne pas s’attarder sur les détails et au contraire frôlent le croquis, frisent le rough, voire même flirtent avec le concept art. Dans le domaine de la narration graphique, le seul exemple qui me vienne à l’esprit d’une œuvre réalisée toute entière à l’aide d’une telle technique est le premier et à ce jour unique tome de la série La Porte écarlate d’Olivier Ledroit (1) – un autre gage de qualité. À moins que vous préfériez la comparaison avec les impressionnistes

Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit au final : d’images dont seule la toute première impression qu’elles dégagent compte, le reste ne présentant au final qu’assez peu d’importance. Pour cette raison, je veux dire puisque le lecteur ne peut se perdre dans les détails vu qu’ils se montrent trop flous, l’auteur doit mettre l’accent sur les couleurs – c’est-à-dire sur la lumière, seule à même de rendre les formes compréhensibles (2). Et sur ce point, Aoki démontre une maîtrise rare, tant sur les contrastes classiques que les clairs-obscurs ou les tons sur tons ; en fait, il se situe à l’opposé d’un Geof Darrow dont le souci du détail quasi schizophrénique nuit souvent à la lisibilité de ses dessins.

Mais au-delà de ces considérations somme toute assez techniques, Septième Ange est aussi le récit poignant d’une victime à la recherche de la rédemption. Si Gabriel trouvera cette libération, il vous reste encore à découvrir comment, et surtout de quelle délivrance il s’agit…

Couverture de verso du manhwa Septième Ange

(1) mais je n’exclue pas que ce soit une conséquence de mon ignorance : si tel est le cas, n’hésitez pas à m’éclairer.

(2) pour plus de détails sur ce point, j’invite le lecteur à consulter mon tutorial sur les techniques d’éclairage en level design.

Note :

Le prénom du protagoniste principal, Gabriel, est le même que celui d’un des archanges de la Bible, justement au nombre de sept. Mais le récit n’indique à aucun moment quel est le lien entre ces deux personnages, ni même s’il y en a un en dehors de leur simple homonymie.

Septième Ange, Stéphane Miquel, Nicolas Tackian & Kenjo Aoki
Soleil Productions, collection Fusions, mars 2007
48 pages, env. 3 €, ISBN : 978-2-849-46772-5

Bienvenue à Gattaca

Jaquette DVD du film Bienvenue à GattacaVincent Freeman rêve d’aller dans l’espace. Mais dans cet avenir si proche, la sélection génétique devenue triviale permet aux parents d’engendrer des enfants retenant leurs meilleurs traits héréditaires ; or Vincent, issu d’une fécondation naturelle, est un « in-valid », que son ADN imparfait condamne aux plus basses tâches sans aucun espoir de mettre un jour les pieds dans une fusée… Son seul moyen d’accomplir son rêve consiste à faire croire que son ADN est impeccable en usurpant l’identité d’un « valid ».

Une fraude très grave dans un système voué à la perfection. Un jeu terriblement dangereux quand le moindre bout d’ongle ou de cheveu peut vous trahir. Mais aussi une quête de soi d’où ressurgira un passé que Vincent eut bien du mal à effacer…

Le désir de transformer l’Homme vers un modèle parfait reste un des plus anciens thèmes de la science-fiction ; pour autant que je sache, il apparut dans le roman L’Île du docteur Moreau (1896) d’Herbert George Wells. Celui du surhomme, qui trouve ses racines dans les demi-dieux des mythologies, lui est voisin mais pas identique ; au reste, il suggère l’intervention d’un élément extérieur qui va changer la nature de l’humain, ce qui s’avère assez différent de la sélection génétique sur laquelle se fonde Bienvenue à Gattaca. Pour cette raison, on peut dire que ce film appartient au courant biopunk – qu’on peut définir comme une sorte de croisement entre biotechnologie et cyberpunk.

En fait, Bienvenue à Gattaca se place dans la lignée directe du darwinisme – qui inspira peut-être Wells pour son roman déjà évoqué – et notamment cette branche particulière depuis devenue une doctrine à part entière, qu’on appelle eugénisme et dont on oublie souvent que les nazis n’en furent pas les premiers, ni même les derniers représentants. L’univers de ce film, en effet, s’inscrit dans la lignée du roman Le Meilleur des mondes (Brave New World ; 1932) d’Aldous Huxley puisqu’ici l’ADN n’est pas modifié par une manipulation quelconque mais en fait sélectionné à partir d’une liste de candidats encore à l’état d’embryons ; seuls sont amenés à la naissance, les meilleurs d’entre eux, soient les plus exempts de tares – il reste donc à définir ce qu’on considère comme une « tare » : les problèmes commencent là.

Car si ce film nous décrit au final une dystopie, c’est bien en suivant le schéma classique de l’utopie devenue cauchemar à force d’imposer à tous la vision des choses somme toute bien relative de certains. Voilà ce qui différencie Bienvenue à Gattaca d’autres dystopies auxquelles il se trouve souvent comparé, telles que celles du roman 1984 (George Orwell ; 1948) ou du film Soleil vert (Soylent Green ; Richard Fleischer, 1973) : dans Gattaca, l’abomination est survenue non seulement au su et à la vue de tous, mais aussi du fait de leur désir. En d’autres termes, l’horreur ici est issue de la volonté somme toute bien légitime des parents d’avoir des enfants les mieux armés possibles pour lutter contre les écueils de la vie – on a laissé aux géniteurs cette liberté-là…

Ou plutôt on a légèrement influencé leurs souhaits. Par exemple en les effrayant dès la naissance de leur progéniture à travers la mesure de l’espérance de vie du nourrisson et de ses risques de développer des maladies, mortelles ou non ; mais les règlements intérieurs des crèches, garderies et écoles jouent eux aussi leur rôle, notamment en refusant les enfants « à risques » car conçus de manière naturelle – au contraire des autres. Bref, la démocratie se trouve à l’œuvre ici, qui a peu à peu modifié le visage de la société à travers une innovation technologique : d’abord conçue pour permettre aux couples stériles d’avoir des enfants, celle-ci dériva progressivement vers une sélection des embryons les plus aptes qui a fini par s’imposer comme une norme.

C’est donc le débat bioéthique du perfectionnement de la fécondation in vitro qui se voit posé dans ce film. Débat qui, d’ailleurs, s’affirme comme tranché pour certains parents actuels dans certaines nations « avancées » qui souhaitent pouvoir recourir aux services d’instituts spécialisés pour obtenir un enfant du sexe désiré, ou encore avec la couleur d’yeux ou de cheveux voulue ; ce qui n’est jamais qu’un premier pas dans la direction de l’eugénisme. Il y a en fait un certain temps que la réalité a rejoint cette (science-)fiction-là, ce qui fait donc de Bienvenue à Gattaca un film d’une redoutable et troublante actualité : les moyens techniques à présent en notre possession, cette horreur semble belle et bien inévitable – en fait presque logique à vrai dire.

Après tout, dans un monde qui a élevé la compétition permanente au rang d’art de vivre, comment résister aux sirènes de la sélection génétique pour assurer la réussite sociale de son enfant ? Reste encore à savoir ce que vaut une vie en quelque sorte « programmée » pour la réussite : que devient la valeur de cette réussite quand celle-ci s’avère inévitable ? C’est là qu’entre en scène Vincent Freeman : convaincu, après un défi remporté contre son frère à l’ADN parfait, que l’esprit reste supérieur à la matière, et encouragé par son rêve de caresser les étoiles, il va se tailler dans la vie un chemin tout à fait unique, en donnant ainsi à cette réussite d’autant plus admirable que hors du commun la saveur ineffable du succès véritable, car inattendu.

Mais le véritable enseignement de Bienvenue à Gattaca se trouve ailleurs que dans cette morale somme toute assez prévisible. Tout comme il ne se trouve pas dans la dénonciation de la généralisation à venir de moyens techniques, puisque la liberté de consommer finit toujours par avoir force de loi, ni même dans le rappel que le prix de la liberté est une éternelle vigilance, même si cette leçon semble un peu oubliée de nos jours.

En fait, Bienvenue à Gattaca nous affirme avec force que l’entente et la coopération restent encore nos meilleurs remparts contre la barbarie, et surtout la plus technicienne : en fin de compte, on ne veut se changer que par peur des autres…

Récompenses :

London Film Critics Circle : Meilleur scénariste (Andrew Niccol).
Festival international du film de Catalogne : Meilleur film et Meilleure B.O.
Festival international du film fantastique de Gérardmer : Prix spécial du jury

Notes :

Le titre original du film, Gattaca, fait une référence évidente à la séquence éponyme de nucléotides de l’ADN : guanine, cytosine, adénine et thymine sont en effet les éléments de base du génome humain ; d’autre part, les lettres G, C, A et T sont les premières à apparaître dans les génériques de début comme de fin, à nouveau en référence aux quatre nucléotides déjà évoqués. Enfin, l’escalier en colimaçon de l’appartement de Jérôme et Vincent évoque la structure en hélice de l’ADN. On peut aussi évoquer une des dernières images du film qui montre côte à côte un Blanc, un Asiatique et un Noir afin de souligner la pluralité de l’espèce humaine et de son patrimoine génétique.

Le nom de famille de Jérôme Morrow signifie « demain » en anglais, alors que celui de Vincent Freeman veut dire « homme libre ». Le second prénom de Jérôme est Eugène dont la consonance évoque les gènes et la génétique mais aussi l’eugénisme, cette doctrine visant à modifier le patrimoine génétique de la race humaine afin de la faire tendre vers un idéal déterminé – tel que celui que représente Jérôme Morrow. Phonétiquement, Morrow rappelle aussi le roman L’Île du docteur Moreau déjà évoqué au début de cette chronique, mais la ressemblance s’arrête là car cet ouvrage décrit des expériences chirurgicales et non génétiques.

L’ambiance futuriste du film est soulignée par de nombreux éléments. Les modèles de voitures utilisés – Citroën DS19, Studebaker Avanti et Rover P6 – sont restés célèbres pour leur originalité et leur avant-gardisme à l’époque de leur commercialisation ; de plus, les bruitages qui les accompagnent illustrent bien leur propulsion électrique. Quant aux décors, on peut citer le fameux Centre municipal du comté de Marin réalisé par l’architecte Frank Lloyd Wright en 1957, mais aussi le CLA Building du campus de l’Université de Californie conçu par Antoine Predock, ainsi que le Collège Otis d’Art et de Design de Los Angeles.

Sorti aux États-Unis le 24 octobre 1997, Bienvenue à Gattaca eut à concurrencer des films tels que Souviens-toi… l’été dernier (I Know What You Did Last Summer ; Jim Gillespie), L’Associé du diable (The Devil’s Advocate ; Taylor Hackford), Le Collectionneur (Kiss the Girls ; Gary Fleder) et Sept Ans au Tibet (Seven Years in Tibet ; Jean-Jacques Annaud) : s’il rapporta un peu plus de quatre millions de dollars lors de son premier week-end d’exploitation, les bénéfices totaux qu’il engendra sur le sol américain dépassèrent à peine les 12 millions alors que sa production en avait coûté trois fois plus…

Le 30 octobre 2009, le journal Variety rapporta que Sony Pictures Entertainment travaillait sur une adaptation de Bienvenue à Gattaca en un téléfilm policier futuriste d’une durée d’environ une heure. Le scénario de cette production sera signé Gil Grant qui a écrit pour des séries aussi célèbres que 24 Heures chrono (Joel Surnow et Robert Cochran ; 2001) ou NCIS : Enquêtes spéciales (Donald P. Bellisario ; 2003). Aucune autre nouvelle n’ayant filtré de ce projet, personne ne peut dire où en est sa production ni même si elle est toujours à l’ordre du jour…

Bienvenue à Gattaca (Gattaca), Andrew Niccol, 1997
Sony Pictures Entertainment, 2008
102 minutes, env. 10 €

– le site officiel du film
– le scénario original (en) d’Andrew Niccol
Genetic Determinism in Gattaca (en) chez Science Fiction Studies
– d’autres avis : Film de Culte, Devildead, SF Story, Lumière !
– sur la blogosphère : Traqueur Stellaire, Silver Screen, Dioscures

Equilibrium

Jaquette DVD de l'édition française du film EquilibriumLe XXIe siècle commença avec une autre Guerre mondiale et les survivants firent vœu de ne plus jamais laisser pareille horreur se produire. À n’importe quel prix… Dans cette civilisation reconstruite sur les décombres, les émotions – sources de tous conflits – sont bannies avec un médicament, et les œuvres d’art – sources des émotions – interdites : qui en possède est exécuté sans procès. Soldat d’élite de ce nouvel équilibre, John Preston brise un jour sa fiole de drogue et voit peu à peu sa foi en ce système s’écrouler…

Si les premières scènes rappellent irrésistiblement Fahrenheit 451 (Ray Bradbury ; 1953), la suite du récit en vient assez vite à se réclamer de 1984 (George Orwell ; 1948) comme du moins célèbre Un bonheur insoutenable (Ira Levin ; 1970), ici agrémentés d’un soupçon du Meilleur des mondes (Aldous Huxley ; 1932) ; pourtant, c’est bien le THX 1138 (1971) de George Lucas qui servit d’inspiration première à Kurt Wimmer pour écrire le scénario de cette production atypique et hélas encore assez mal connue en dehors de certains cercles spécialisés… Bref, Equilibrium évoque une sorte d’anthologie de la dystopie (1), ce qui valut d’ailleurs à son réalisateur quelques critiques assez malvenues.

Bien que son intrigue montre très peu de divergences avec la plupart des poncifs du genre, ce film brille néanmoins par la juxtaposition d’idées éternelles – au moins dans le domaine de la littérature – et d’une plastique rarement exploitée avec autant de talent – même si on l’a déjà vue quelque part… En fait, Equilibrium représente un quasi parfait équilibre entre le fond et la forme, les idées et les effets spéciaux, les émotions et les scènes d’action. Même si loin du chef-d’œuvre, ce film compte néanmoins parmi les itérations les plus abouties d’un genre toujours difficile à maîtriser pleinement compte tenu de sa propension à basculer trop vite dans le ridicule ou bien le larmoyant.

Outre la plastique déjà évoquée, et qui présente bien des qualités en dépit de ses emprunts évidents à au moins un ténor du film d’action (2), cette réussite doit beaucoup au jeu d’acteur très bien maîtrisé d’un Christian Bale qui prouve ici son aisance dans les scènes d’action comme dans celles de composition, ce qui n’est pas banal – et même si ces dernières manquent peut-être un peu de cette subtilité qu’on trouverait certainement chez un comédien plus expérimenté : à la décharge de l’artiste, on peut néanmoins admettre qu’un personnage qui découvre les émotions pour la première fois à l’âge de trente ans passés en serait très probablement bouleversé…

Pour le reste, et en dépit d’un montage parfois bancal – qui réjouira tous ceux d’entre vous friands d’incohérences narratives – ainsi que d’un final un peu précipité, cette réalisation reste dans l’ensemble très bien maîtrisée et à aucun moment ne parvient à faire oublier les questionnements – jamais triviaux – derrière l’action pure – et très peu gratuite. On apprécie de même que le propos se voit ici illustré par des œuvres visuelles et auditives qui cadrent beaucoup mieux avec le support cinématographique que celles des productions écrites citées en début de billet et dans lesquelles l’évocation de créations artistiques rend hélas assez mal.

Avec son récit tout à fait émouvant d’un homme qui apprend à redécouvrir le sel de la vie, mais aussi son tableau d’un avenir rendu toujours plus possible par les avancées scientifiques, ainsi que son thème central pour le moins dérangeant, Equilibrium fait partie de ces petits bijoux que vous ne regretterez pas d’avoir vu.

(1) sur le point précis où le roman d’Huxley se trouve discernable, on pourrait citer aussi Les Humanoïdes (Jack Williamson ; 1948) sauf que ce dernier ouvrage n’appartient pas vraiment au genre de la dystopie.

(2) je parle de Matrix (Andy et Larry Wachowski ; 1999), une inspiration artistique que Kurt Wimmer n’a jamais caché.

Note :

En dépit de son budget très faible d’environ 20 millions de dollars, Equilibrium ne parvint à rembourser qu’à peine un quart de son coût, avec un bénéfice évalué à 5,3 millions – exploitation internationale incluse. Pourtant, ce film demeure une œuvre-culte auprès de nombreux cinéphiles pour sa plastique de grande qualité et ses thèmes sensibles ainsi que ses chorégraphies de combat d’excellente facture.

Equilibrium, Kurt Wimmer, 2002
TF1 Vidéo, 2004
107 minutes, env. 10 €


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