Posts Tagged 'Enki Bilal'

La Croisière des oubliés

Couverture de la dernière édition de la BD La Croisière des oubliés

Milieu des 70s. Dans un hôtel particulier de Paris, des huiles du renseignement français discutent du cas d’un fauteur de trouble anonyme. Mais, l’un après l’autre, les hommes disparaissent dans les souterrains de l’immeuble. Peu après, dans les Landes, le hameau de Liternos devient victime d’un étrange phénomène : arrachées du sol par une force mystérieuse que chacun attribue vite aux expériences d’une base militaire proche, les maisons se mettent à flotter dans les airs et dérivent vers l’océan.

Ainsi commence une croisière unique en son genre, celle des oubliés…

À une époque pas si lointaine, l’armée et l’autorité en général constituaient les Grands Satans des penseurs et des artistes du moment. Car dans ces années post-68 où la tentative de révolution sociale aux nets accents libertaires, pour ne pas dire anarchistes s’était vue menée par une génération élevée à la baguette dans les années d’après-guerre, militaires et gouvernements restaient mal vus pour ce qu’on ne peut pas qualifier de mauvaises raisons. Responsables des guerres en général et d’une décolonisation catastrophique en particulier, ils ne méritaient non seulement aucune clémence mais de plus ils ne semblaient pas non plus regretter leurs erreurs passées. Fautifs de tout et exempts de remords, ils faisaient donc une cible de choix pour tous les bien-pensants de l’époque.

Planche intérieure de la BD La Croisière des oubliésOr, en ce temps-là, la narration graphique occidentale cherchait à s’éloigner du modèle paternel des productions destinées à la jeunesse. Pour ce faire, elle tenta notamment de s’orienter vers des discours politiques peut-être pas tout à fait d’actualité mais du moins dans la mouvance des jours. Poursuivre un des combats de la dernière révolution sociale en date à avoir durablement marqué les esprits, même si on ne s’en rendrait compte que bien plus tard, permettait donc de se lancer dans un sujet de choix bien que somme toute assez attendu. Avec les dégâts du capitalisme et de la mondialisation encore à venir, peu d’autres options s’offraient aux auteurs (1). À l’inverse, le combat écologique semblait plus proche, plus palpable, plus réel, et non sans raison.

Voilà pourquoi des paysans isolés dans leur bourgade de province et non des anonymes perdus dans une foule urbaine servent de héros à ce récit. Bien que perdus eux aussi, ou du moins isolés, ce qui au fond revient au même, ces protagonistes pour le moins inhabituels nous charment d’emblée par leur simplicité et par leur attachement à cette terre dont ils dépendent – comme les autres d’ailleurs, sauf que ceux-là l’ont oublié. Loin des grands discours politiciens d’idéologues qui n’ont jamais mis les mains dans le cambouis ni même touché ou seulement senti du fumier, leurs préoccupations vont à leurs besoins quotidiens soudain menacés par des militaires non sans scrupules mais inconscients, ce qui là aussi revient à peu près au même.

Planche intérieure de la BD La Croisière des oubliésL’humain se trouve donc au centre de ce récit-là, et en particulier l’humain authentique. Pas authentique au sens péjoratif du terme, celui dont on dit qu’il sent bon le terroir, mais celui qui représente des valeurs éternelles car fondatrices de la civilisation et sans lesquelles celle-ci ne peut espérer perdurer. Un humain qu’on oubliait déjà en ce temps-là, tant les phantasmes de technicité voilaient la face en faisant perdre de vue que l’Homme ne maîtrise rien et que la plus petite tentative d’aller contre l’ordre des choses – ici la mise au point d’une arme défiant la gravité – peut avoir les répercussions les plus graves. Un discours souvent ringardisé jusqu’au mépris dans les décennies suivantes mais auquel on a fini par revenir. Reste à espérer qu’il n’est pas trop tard. Pas tout à fait du moins…

Sur le plan artistique, on trouve un Enki Bilal qui ne débute plus mais sur lequel on sent encore l’influence de ses aînés, et en particulier celle de Philippe Druillet, surtout au niveau des cadrages des visages et peut-être même pour une certaine gestion de la lumière qui fait la part belle à des clair-obscurs très réussis dans nombre de vignettes. Je vous laisse le soin de découvrir les monstres. Les encrages ajoutent aux environnements cette patte depuis devenue caractéristique de l’artiste, qui donne aux décors cette authenticité des constructions d’antan et depuis ternies par les générations, voire les siècles. Enfin, les couleurs complimentent les traits à la perfection.

Que le lecteur ne se méprenne pas, toutefois, car en dépit de la description ici faite de ses thèmes et de sa facture, il y a bel et bien de l’espoir dans cette œuvre, comme en témoigne le ton résolument comique du récit qui le rapproche plus de la satire que de la tragédie. Après tout, ces oubliés sont appelés à devenir des légendes, et des légendes d’aujourd’hui.

Planche intérieure de la BD La Croisière des oubliés

(1) concernant la critique des dérives du capitalisme, et en particulier les constantes tentatives de prise du pouvoir des intérêts privés sur la démocratie, mieux vaut, pour cette époque du moins, se pencher sur les auteurs de science-fiction dans sa forme littéraire : on peut citer notamment Frank Herbert (1920-1986) et Philip K. Dick (1928-1982), voire John Brunner (1934-1995) dans une certaine mesure.

Notes :

La série des Légendes d’aujourd’hui comprend à ce jour trois volumes, par les mêmes auteurs : La Croisière des oubliés (1975), Le Vaisseau de pierre (1976) et La Ville qui n’existait pas (1977). Si chacun peut se lire indépendamment des deux autres, une intégrale est néanmoins disponible, publiée en 2002 puis rééditée en 2007.

La Croisière des oubliés, Philippe Christin & Enki Bilal, 1975
Casterman, coll. Bilal, 10 novembre 2006
54 pages, env. 16 €, ISBN : 978-2-203-35339-8

Publicités

Exterminateur 17

Couverture de la dernière édition de la version originale de la BD Exterminateur 17« Libérez les androïdes ! »

Dans ce futur où l’Humanité a colonisé l’espace lointain, le Consortium utilise des armées d’exterminateurs androïdes pour reprendre la main sur les mondes dissidents. Mais parfois, les planètes rebelles rentrent dans les rangs avant même qu’un seul coup de feu soit tiré, alors les forces d’intervention sont désactivées puis abandonnées sur le champ de bataille où on les laisse pourrir.

Lors d’une de ces interruptions, le « maître », qui créa jadis les androïdes, est pris d’un malaise en apprenant que les troupes envoyées sur Novack sont détruites par le Consortium. Parmi elles se trouvaient un 17, tout premier modèle opérationnel que le « maître » fabriqua à partir de ses propres cellules.

Peu de temps après, le vieil homme meurt alors que sur Novack l’exterminateur 17 revient à la vie…

Planche intérieure de la BD Exterminateur 17Les profanes comme les initiés connaissent bien sûr le thème de la révolte des robots. Sous une forme ou une autre, il apparaît avec régularité dans les diverses productions populaires de la science-fiction, le plus souvent dans des épisodes de séries TV ou bien des jeux vidéo, et avec plus ou moins d’originalité selon l’imagination des auteurs. Sous certains aspects, ce sujet correspond tout à fait à une certaine définition du genre. D’ailleurs, de nombreux spécialistes, tels que les écrivains Brian Aldiss ou Isaac Asimov (1920-1992), le considèrent souvent comme le plus ancien de la science-fiction, qui trouva sa toute première incarnation dans le roman Frankenstein ou le Prométhée moderne (1), paru en 1818, de Mary Shelley (1797-1851).

Cette ancienneté explique à elle seule pourquoi ce thème ne peut que difficilement proposer quoi que ce soit de neuf : vu, revu et corrigé depuis bientôt deux siècle, il va de soi qu’il s’avère à présent usé jusqu’à la corde et son potentiel narratif réduit d’autant. Publié dans les pages du mythique magazine Métal hurlant il y a maintenant 35 ans, Exterminateur 17 parvient néanmoins à présenter ce thème sous un angle au moins original à défaut de vraiment novateur. Car ici, l’androïde n’est pas vraiment un robot, ou du moins il ne l’est que dans sa « chair » puisqu’on comprend assez vite que son esprit est en fait bien humain, et qu’il s’agit précisément de celui du « maître » qui créa jadis les androïdes pour le Consortium.

Planche intérieure de la BD Exterminateur 17Or, la « résurrection » de ce 17 sur un champ de bataille où il fit long feu pose un problème assez inédit car jusqu’ici aucun androïde désactivé n’avait jamais retrouvé la vie, et si une telle nouvelle s’ébruitait… En fait, dans Exterminateur 17, la révolte des robots ne se voit pas présentée comme sujet principal mais plutôt comme thème sous-jacent du récit : elle n’a pas vraiment lieu mais risque à tous moments d’embraser la galaxie si on ne règle pas la situation au plus vite. C’est à ce moment qu’entre en jeu une faction, les Néo-Manichéens, aux mœurs pour le moins inhabituelles : adorateurs de la pensée pure, ils répugnent à tous contacts avec les planètes, sièges de cette matière qu’ils exècrent, et au lieu de ça vivent dans l’espace.

L’introduction de cette secte, faute d’un meilleur terme, combinée au style graphique très organique de Bilal, ainsi bien sûr que la dimension space opera de l’univers du récit, donne à cette œuvre une coloration qui évoque assez Dune (Frank Herbert ; 1965). Si l’artiste avait à l’époque déjà abordé à de nombreuses reprises la science-fiction spatiale dans ses récits courts, elle atteint néanmoins une profondeur assez inédite dans son œuvre sous la direction de Jean-Pierre Dionnet qui ajoute aux visions de Bilal un aspect littéraire et aux nets accents poétiques – à défaut d’une dimension véritablement philosophique – qui leur confère ainsi une puissance alors jamais aperçue jusque-là dans les planches du dessinateur.

L’inverse fonctionne aussi, d’ailleurs, et on se demande lequel des deux, de l’artiste ou du conteur, a le plus influencé l’autre. Du moins, pour ceux d’entre nous qui aiment ce genre de débat. Les autres trouveront là une excellente opportunité d’examiner le fruit d’une collaboration qui reste encore à ce jour un grand classique de la science-fiction dans le domaine de la BD française.

Planche intérieure de la BD Exterminateur 17

(1) on peut d’ailleurs préciser qu’Aldiss, justement, lui consacra une œuvre entière à travers son roman Frankenstein délivré (1973), alors qu’Asimov prit le complet contrepied du roman de Shelley dans son célèbre Cycle des Robots.

Notes :

Jean-Pierre Dionnet choisit de poursuivre ce récit en 2003 par La Trilogie d’Ellis avec au dessin Igor Baranko ; cette série reste encore à ce jour en cours de publication.

Exterminateur 17, Jean-Pierre Dionnet & Enki Bilal, 1976-1977
Les Humanoïdes Associés, collection Pied Jaloux, novembre 1989
59 pages, env. 10 € (occasions seulement), ISBN : 2-7316-0722-X

L’Ange du Bizarre, le blog de Jean-Pierre Dionnet
– le site officiel d’Enki Bilal
– d’autres avis : Scifi-Universe, Les Mondes étranges, Les Lectures d’Efelle

Immortel Ad Vitam

Jaquette DVD de l'édition collector du film Immortel Ad VitamNew York, 2095, en pleine campagne électorale. Dans la ville peuplée de mutants, d’extraterrestres et d’humains réels ou synthétiques, trois noms : Horus, Nikopol et Jill… trois êtres aux destins convergents dans un monde où tout est truqué : les voix, les corps, les souvenirs. Tout sauf l’amour, qui surgit comme une délivrance…

On ne présente plus Enki Bilal dont l’œuvre abonde dans les librairies depuis la fin des années 70 et dont le style se caractérise par un graphisme pour le moins unique, identifiable au premier coup d’œil mais qui a su pourtant évoluer tout au long de la carrière de son auteur – ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’autres. Si cette touche toute personnelle a été ici brillamment transposée, le réalisateur n’en a pas pour autant délaissé les fantastiques possibilités qu’offrent les outils contemporains du cinéma ; il en résulte une évolution du « style Bilal » particulièrement frappante, où les technologies d’images de synthèse et de compositing lui confèrent un aspect qu’il n’avait jamais ne fut-ce qu’effleuré auparavant.

Car ce qui différencie Immortel… de la plupart des autres films à effets spéciaux qui misent tout sur les images au détriment d’un réel propos de fond – outre le budget de cette production, évidemment incomparable avec celui des blockbusters américains – c’est qu’ici l’hyperréalisme n’est pas un but mais un moyen. Un moyen de donner à la création originale de Bilal dont ce film est une adaptation un second souffle tout à fait inattendu. En transposant ainsi la patte graphique de l’artiste à travers l’hyperréalisme, celle-ci acquiert bien sûr la proximité, la réalité à laquelle les images de synthèse nous ont habitué, mais elle atteint aussi un autre niveau de plasticité, de rendu, d’effets de matière, de facture… bref, un niveau artistique radicalement nouveau, au moins dans la lignée du reste de la production de Bilal – niveau d’ailleurs pas forcément supérieur mais qui reste en tous cas une évolution certaine par rapport à celui dont il s’inspire.

À la différence des autres films à effets spéciaux qui ne proposent rien d’autre que des images impossibles à distinguer du réel – avec tout ce que ça implique de limitations sur les plans artistiques et créatifs – et qui se résument la plupart du temps à des performances techniques, ou technologiques, Immortel… se place dans le registre de l’expérimentation, dans la tentative pour un auteur qui n’a plus rien à prouver depuis longtemps d’exprimer son immense maîtrise artistique dans un registre si différent qu’il amène forcément des innovations drastiques dans la facture, et donc dans l’émotion que procure le résultat final – hors c’est bien cette faculté de permettre au spectateur d’éprouver une émotion qui caractérise l’Art.

Reste le propos de fond, qui aurait peut-être mérité plus d’approfondissements mais qui a au moins la qualité de sortir des sentiers battus du cinéma de science-fiction grand public basé sur des scènes d’action soporifiques et des sentiments niais, et dont Hollywood nous abreuve jusqu’à la nausée : avec une parfaite transposition, tout aussi originale qu’inattendue, de l’univers de décadence rouillée et de corruption moisie si caractéristique du travail de Bilal, Immortel… nous offre un portrait tout à fait reconnaissable de notre présent où les choses ne sont jamais ce qu’elles ont l’air, et surtout quand il s’agit des plus familières d’entre elles – un subterfuge narratif du reste éventé depuis longtemps et qui ici n’atteint pas de niveau supérieur de réflexion…

Il en résulte néanmoins une œuvre tout à fait unique dans ses images, qui charmera forcément tous ceux d’entre vous qui aiment les productions inhabituelles, les expériences inattendues, et bien sûr l’œuvre toujours aussi originale et personnelle de Bilal, ici très brillamment renouvelée.

Notes :

Ce film est une libre adaptation de la BD La Foire aux immortels et sa suite La Femme piège, toutes deux d’Enki Bilal, sur un scénario de lui-même et de Serge Lehman, célèbre auteur et anthologiste de science-fiction.

Ce film a été nominé aux César 2005 dans la catégorie Meilleurs Décors, et aux Prix du Cinéma Européen en 2004 dans les catégories Meilleure Actrice (Charlotte Rampling) et Meilleur Acteur (Thomas Kretschmann).

Immortel Ad Vitam, Enki Bilal, 2004
TF1 Vidéo, 2004
102 minutes, env. 10 €

le site officiel d’Enki Bilal.
– d’autres avis : Le Hiboo, Krinein Magazine, Écran Large.


Entrer votre e-mail :