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#On Vaut Mieux Que Ça

Couverture de l'édition française de l'essai #On Vaut Mieux que Ça« Nous rêvons d’un pays qui place ses citoyens au-dessus des critères d’équilibre budgétaire. Nous rêvons d’un pays qui garantisse à tous un environnement sain et durable. Nous rêvons d’un pays construit sur le bon sens, où la valeur des gens passe avant la valeur des choses. Nous rêvons d’un pays qui nous encourage à donner le meilleur de nous-mêmes. »

Dans un système dénué de sens, l’initiative #OnVautMieuxQueÇa parle à tous. Le 24 février 2016, un groupe de youtubers diffusait sur le Web une vidéo pour dénoncer le projet de loi Travail de Myriam El Khomri, qui fragilise encore un peu plus la jeunesse en France. Leur slogan est, depuis, devenu un cri de protestation pour toute une génération, pour tous ceux qui, confrontés aux galères du quotidien et à la précarité, veulent dire non à des solutions humiliantes, culpabilisantes et inefficaces.

Ce livre brise les chaînes du silence et de l’impuissance. Parce qu’il est temps d’exiger des vies dignes. Parce que, vraiment, on vaut mieux que ça.

Je me souviens de l’époque où le communisme a fini de s’effondrer. D’environ la vingtaine, je sortais du lycée avec mon bac dans la poche, tout soucieux de bien faire, et je croyais encore qu’il suffisait de travailler pour réussir. Son ennemi presque cinquantenaire enfin abattu, le capitalisme m’offrait toutes ses plus belles promesses. Et comme à peu près tous ceux de mon âge, je croyais en lui, pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait plus rien d’autre en quoi croire. Puis la réalité a peu à peu repris le dessus et le rêve américain, ou plutôt ce qu’il en restait a fini par me montrer son véritable visage. La désillusion prit son temps pour s’installer, avec son cortège de culpabilisations et de dévalorisations de soi, avant que je découvre divers auteurs contemporains qui partageaient les mêmes conclusions, avant que la crise des subprimes, enfin, dévoile la supercherie au grand jour pour tous ceux qui n’avaient pas encore saisi…

Notre système ne fonctionne pas. Parce qu’il ne sert qu’à engraisser les plus gros. Parce qu’il se nourrit de l’exploitation des plus faibles. Parce qu’il ne peut exister sans cette propagande destinée à nous conditionner à penser qu’il n’y a pas d’alternative. Parce qu’il repose sur le mensonge qui consiste à nous faire croire qu’il suffit de travailler pour réussir, quitte à y dédier nos vies. Parce qu’il fait de nous ses rouages avant de nous jeter quand il a fini de nous user, et parfois même sans nous avoir utilisé. Parce qu’il corrompt les dirigeants qui, après avoir goûté au pouvoir de l’argent, ne pensent plus au bien du peuple. Parce qu’il ne respecte que le court terme au détriment de ceux qu’il doit servir. Parce qu’il ne subsiste que par la soumission et la destruction. Parce qu’il détruit notre monde sans se soucier de demain. Parce qu’il nous détruit, nous. Parce qu’il est autophage.

J’aurais voulu que ceux de mon âge, cette génération appelée X, se révoltent en leur temps comme l’avaient fait leurs parents à leur époque, au tournant des années 60 et 70, même si beaucoup continuent à penser que ça n’a servi à rien alors que ces deux décennies-là comptent parmi les plus prolifiques de l’histoire et ce, sur tous les plans : je suis heureux d’avoir été élevé par des gens qui y ont participé, qui m’en ont transmis les valeurs, même s’il m’a fallu pas mal de temps pour en saisir le sens. Mais au lieu de nous révolter, nous somme restés inertes, passifs, nous avons subi parce qu’on croyait sincèrement que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire, parce qu’on nous avait enfoncé dans nos têtes qu’on était que des petits cons qui n’avaient rien compris à rien et qu’il fallait faire comme on nous disait, qu’on comprendrait plus tard. On nous a fait lâcher le flambeau.

Vous avez compris que cette chronique, ou critique, ou quoi que ce soit d’autre de cet acabit, n’en est pas une. Ce billet est un cri de cœur, ou un coup de gueule, ou je ne sais quoi parmi toutes ces choses qui viennent du fond des tripes où elles fermentent parfois trop longtemps. Je veux dire aux jeunes de France que je suis fier d’eux. Fier de les voir rassembler. Fier de les voir marcher dans la rue. Fier de les voir produire ces vidéos où ils disent ce qu’ils pensent sur l’actu, sur des sujets de société, sur le vaste vaudeville qu’est devenue la politique, et toutes ces autres choses que j’oublie ou bien que je n’ai pas encore pu trouver le temps de regarder en détail. Et tant pis s’ils n’ont pas toujours raison, la représentation qu’on se fait du monde ne peut pas être tout à fait juste, l’important est de ne pas la garder silencieuse, même si elle est banale : on ne peut pas bâtir ce qui n’existe que pour soi.

J’ai longtemps cru à un renversement de situation par la politique, par l’éveil des dirigeants ou du moins l’arrivée au pouvoir de gens dont les processus de pensée sortaient du moule. Mais depuis des années maintenant, je ne me fais plus d’illusions sur ce point car je sais que le changement ne viendra pas d’eux, ni aujourd’hui ni plus tard. Il viendra de là où il est toujours venu. De nous. On n’a pas besoin de leur autorisation pour se venir en aide les uns les autres, pour partager, pour créer, pour faire. D’ailleurs, il suffit de regarder autour de soi pour voir que ça a déjà commencé…

Quant à ceux qui trouvent que je me montre trop dur envers moi-même, qu’ils se rassurent : j’ai bien remarqué que beaucoup parmi les contestataires que j’évoque ici ont largement mon âge, et parfois même bien plus. Après tout, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

#On Vaut Mieux Que Ça, Collectif
Flammarion, 27 avril 2016
44 pages, env. 3 €, ISBN : 978-2-081-39279-3

Le Capitalisme : Un Génocide structurel

Couverture de l'édition française du livre Le Capitalisme : Un Génocide structurel« Au fur et à mesure que les gens s’opposent à ce système meurtrier, ils trouveront dans Le Capitalisme : Un génocide structurel un guide indispensable. »
Joel Kovel, auteur de The Ennemy of Nature

« Il faut absolument lire ce livre… »
William I. Robinson, auteur de Latin America and Global Capitalism

« En s’appuyant sur des preuves convaincantes, Leech expose les effets destructeurs du capitalisme et montre qu’il n’y a qu’une seule alternative plausible… »
Samir Amin, auteur de Sur la Crise

Avec la précision d’un procureur aguerri et la force morale d’un prophète de l’Ancien Testament, Garry Leech révèle que la puissance qui gouverne le monde à notre insu est responsable de dizaines de millions de morts chaque année. Ses actes sont froidement calculés ; ses crimes, prémédités ; les preuves, indiscutables. Mais le monstre n’a pas de visage, ou plutôt il en a mille. Mu par une avidité sans limites, il contrôle tout, avale tout, détruit tout. Son nom : la mondialisation néolibérale ; son géniteur : le capitalisme.

Puisant dans l’histoire bouleversante des paysans dépossédés de leurs terres au Mexique et en Inde, dans celle des Africains qui meurent par millions chaque année faute de soins, Garry Leech démonte méthodiquement les mécanismes meurtriers de la mondialisation néolibérale et livre un réquisitoire implacable sur la nature génocidaire du capitalisme.

Ouvrage essentiel et révélateur, Le Capitalisme : Un génocide structurel ne se contente pas de dresser l’acte d’accusation du capitalisme et de remettre en cause la mondialisation néolibérale, il montre aussi comment les révolutions d’Amérique Latine peuvent établir les fondations d’une alternative mondiale viable, plus égalitaire, plus démocratique.

Dans le sillage de la crise financière globale et des coupes sombres budgétaires appliquées par les gouvernements dans le monde entier, tous les « Indignés » de la Terre, qu’ils participent au Printemps arabe, au mouvement Occupy Wall Street, aux révolutions d’Amérique Latine ou aux manifestations contre l’austérité en Europe, trouveront sans nul doute dans ce livre un guide pour continuer le combat.

Un terme en particulier ressort de la lecture du titre de cet ouvrage, celui de génocide, et au point qu’il occulte presque entièrement celui, plus obscur dans ce cas précis, de l’adjectif qui le suit – structurel. Cette notion de génocide structurel, pour le moins inhabituelle, prend une place importante dans les premiers chapitres du livre, car il s’agit bel et bien de l’argumentaire principal de l’auteur : non un génocide au sens qu’on lui attribue le plus souvent en référence aux exterminations nazies ou aux horreurs soviétiques, pour citer les plus connues, mais celui, plus insidieux, de génocide inhérent à l’organisation d’un système dont la vocation première ne consiste pas à détruire le plus possible de vies bien que le dit système donne pour résultat cette destruction, du moins une fois considéré à grande échelle. De ce point de vue, cet essai rappelle assez certaines des thèses de Frédéric Lordon dont une partie du travail, justement, tente de démontrer que les principaux problèmes actuels restent plus liés aux structures du système qu’aux actes individuels pris séparément.

Pour autant, Garry Leech n’essaie pas ici de dédouaner qui que ce soit et certainement pas les instances dirigeantes ni même les masses qui les suivent. Au contraire, il démontre avec la plus grande pugnacité non seulement l’inhumanité du capitalisme mais aussi la complicité de ceux qui vivent pour lui comme celle de ceux qui vivent par lui. Sur ce point, sa démarche s’avère salutaire, et en particulier quand il rappelle des éléments historiques, éloignés de plusieurs siècles ou de quelques années à peine, voire tout simplement actuels, car sans une telle mise en contexte, son ouvrage ne se différencierait guère des divers autres brûlots sur le même thème qui fleurissent depuis la crise financière.

Ainsi nous rappelle-t-il que le capitalisme s’est avant tout bâti sur la déportation de 12 millions d’africains vers les plantations de coton d’Amérique du Nord, et dont au moins un million et demi moururent durant la traversée, avant de soumettre les monarchies européennes pour s’en approprier les communs en forçant ainsi les populations rurales à s’entasser dans les villes où leur masse produisit un tel chômage que les ouvriers ne trouvèrent vite pas d’autre choix que d’accepter les conditions des grands patrons d’alors. Ceux-ci trouvèrent dans la révolution industrielle, orchestrée à partir du pillage systématique ainsi que du massacre des populations d’Afrique et d’Asie – car on oublie souvent que les fondations de notre modernité reposent sur des millions de morts –, un moyen d’accroitre encore plus leur domination sur ces paysans dépouillés de leurs terres avec pour corolaire de cette pauvreté accrue la délinquance, la prostitution et les trafics divers qui ainsi participèrent d’autant plus à miner la société de l’époque. Dans cette misère prirent racine les luttes sociales qui contribuèrent pour beaucoup à l’éclatement des deux guerres mondiales et leur cortège d’atrocités. Quant à la période d’après-guerre à aujourd’hui, elle se caractérise par une guerre froide qui se résume dans les grandes lignes par une série d’affrontements au moins indirects entre le capitalisme et le communisme puis, après la chute de ce dernier, à une prise de contrôle totale du monde que se partagent donc depuis plus de 20 ans les grandes corporations et autres transnationales à travers ce qui constitue la définition même du marché : croître et s’étendre, sans limite et encore plus sans morale.

Car il s’agit bien là de ce qui constitue le marché : un ensemble de règles plus ou moins tacites, plus ou moins scientifiquement établies – dans le sens où elles découlent de l’examen et du traitement de chiffres – dont les aspects humains restent exclus, de sorte que toute tentative de moraliser le secteur s’avère par définition vouée à l’échec. Le marché, en effet, ne peut subsister que par la soumission du plus faible qui, lui, ne peut exister qu’en devenant producteur de valeur, et ce tant qu’il reste soumis.

À ce stade de la démonstration, on entend souvent dire que « le capitalisme, ce n’est pas ça » avec pour principaux arguments que la bourgeoisie du XIXe siècle reste le premier artisan de la chute de l’Ancien Régime d’une part, et surtout que ce système pensé au départ pour permettre aux plus pauvres de s’enrichir, du moins si on en croit Adam Smith (1723-1790), demeure préférable au communisme et à ces millions de morts d’autre part. On pourrait recevoir cet argumentaire si on pouvait oublier que les marxistes dirent la même chose à l’époque où on dénonça les crimes de Staline (1878-1953), comme quoi on joue sur les mots quel que soit le côté de la barrière où on se place : en fait, l’autoritarisme centralisé du communisme de type soviétique et assimilés déboucha sur les excès qu’on connaît parce qu’il ne pouvait donner aucun autre résultat, de la même manière que le capitalisme aboutit toujours à l’exploitation des plus petits au profit des plus gros comme l’histoire le démontre à chaque fois depuis cinq siècles – au reste, on s’étonne toujours de voir des gens intelligents défendre un système décrit comme si idéal qu’il en sent bon l’utopie, celle-là même dont on sait très bien qu’elle se trouve condamnée à produire des horreurs. Ensuite, pour la libération des peuples du joug de la féodalité, il faudrait encore parvenir à écarter le fait historique que les bourgeois du XVIIIe siècle encouragèrent les révolutions en Europe avant tout parce que les monarchies restaient les principaux obstacles à l’extension du marché d’alors : formulé autrement, les révolutions populaires de l’époque constituent avant tout des coups d’état où des despotes laissèrent place à des tyrans avec l’aval d’un peuple manipulé – ce qui au fond définit une révolution…

Quant au dernier argument, souvent considéré comme le plus important, on l’avance vite en oubliant ou en feignant d’ignorer que le capitalisme tua lui aussi en quantités innombrables. Outre le million et demi d’africains morts en déportation évoqué plus haut, on peut citer le rôle des grandes compagnies de chemin de fer américaines qui incitèrent les gouvernants des États-Unis à se lancer dans la conquête de l’Ouest après la guerre de sécession avec pour résultat la mort de quatre millions d’indiens, mais aussi l’influence dans l’éclatement de la première guerre mondiale des lobbys de l’armement comme celle des inégalités sociales induites par le libéralisme sauvage de l’époque puisque l’assassinat de François-Ferdinand d’Autriche (1863-1914) ne constitua en fin de compte qu’un prétexte, sans oublier la seconde qui reste en grande partie imputable à la Grande Dépression due, elle, à la plus grande crise financière – c’est-à-dire capitaliste – de l’histoire. Hélas, la liste ne s’arrête pas là : cet ouvrage vous donnera l’occasion de voir comme elle peut continuer à s’étendre au moment même où j’écris ces lignes – j’y reviens juste après le prochain paragraphe.

Bien sûr, il peut paraître exagéré d’imputer ces monstruosités au capitalisme, du moins directement. Voilà pourquoi l’auteur parle de génocide structurel, soit de génocide découlant de la structure d’un système : si aucun capitaliste ne souhaita jamais ces dizaines de millions de morts, à la différence d’un Hitler (1889-1945) ou d’un Staline, il n’en reste pas moins que le système capitaliste provoqua ces abominations – de par sa fonction primordiale même, qui consiste à croître et à s’étendre, le capitalisme, en confisquant les richesses des plus faibles au profit des plus forts, produit des victimes en masse.

Sur ce point, l’auteur donne de nombreux exemples actuels. Il cite notamment celui des paysans du Mexique qui connurent à la fin des années 90 un sort semblable à celui des paysans européens au XIXe siècle quand l’accord ALENA entra en vigueur ; celui-ci stipulait que les nations concernées, États-Unis, Canada et Mexique, s’ouvraient au libre-échange mutuel en permettant ainsi aux denrées produites par les uns de circuler librement chez les autres, ce qui peut paraître un accord profitable à tous sauf qu’en tant que nation endettée le dernier cité de ces pays subit des restrictions budgétaires importantes imposées par le FMI et la Banque Mondiale, et à un point tel quel qu’il ne peut rivaliser avec les deux autres : ainsi, le Mexique se voit obligé de réduire les aides accordées à ses agriculteurs de sorte que ceux-ci se trouvent contraints de fermer leur exploitation et vont ainsi grossir le nombre des chômeurs dans les centres urbains, là où fleurissent précarité et exclusion avec tout leur lot de violence urbaine – criminalité, escadrons de la mort, etc. À présent, remplacez l’ALENA par ce TAFTA dont on nous parle depuis quelques années, et le Mexique par la Grèce : vous voyez ce qui attend l’Europe…

Encore plus fort : le marché de la santé en Afrique subsaharienne, là où pullulent toutes sortes de maladies pas toujours mortelles, du moins si on les soigne à temps ou bien avec les médicaments appropriés. À nouveau, les restrictions budgétaires, toujours imposées par les mêmes organismes internationaux qui sont en fait à la botte des pays industrialisés, empêchent les populations de ces pays de profiter de soins – devenus chez nous basiques – de par le coût même de ces traitements ; en d’autres termes, on possède les moyens de sauver ces gens mais on les laisse mourir parce que les soigner reviendrait pour les compagnies pharmaceutiques à se montrer philanthropes, et alors même qu’elles brassent des dizaines de milliards de dollars chaque année – au lieu de ça, elles préfèrent produire du Viagra pour des gens qui, eux, ont les moyens de payer quelque chose d’en fin de compte assez futile, du moins comparé à un traitement destiné à sauver une vie. Quant aux diverses aides pour le développement que reçoivent ces nations, on oublie souvent de préciser qu’elles les obligent avant tout à commander les quelques médicaments qu’elles importent aux pays du Nord en les faisant passer par des compagnies maritimes de ces mêmes pays : formulé autrement, tout l’argent qu’on leur donne revient dans nos poches de sorte qu’il ne leur laisse plus rien pour leur propre développement – ainsi restent-ils soumis au capitalisme, sans autre choix que de nous servir de main-d’œuvre, ce qui revient à dire que la mondialisation néolibérale n’est au fond que la poursuite de la colonisation par d’autres moyens. Maintenant, et sachant que les températures élevées de cette région du monde reste la principale raison derrière le fourmillement de ces maladies, qui trouvent dans la chaleur locale le parfait environnement pour se multiplier, vous imaginez sans peine ce qui résultera du réchauffement climatique, pour eux comme pour nous, quand nos températures avoisineront les leurs, et d’autant plus qu’on ne sait plus quoi faire pour saper la sécurité sociale…

Devant une telle démonstration de la nature génocidaire du capitalisme, il devient difficile, pour ne pas dire impossible, de défendre un tel système. Pourtant celui-ci perdure, et son existence repose sur deux piliers principaux : l’éducation et la coercition. La première s’effectue à travers ce qu’il convient d’appeler le « dressage » de la population. D’abord via un système éducatif qui place les enfants en concurrence les uns avec les autres en encourageant de la sorte leur instinct de domination mais aussi qui récompense les meilleurs en leur promettant la réussite sociale – toute relative quand on sait que les diplômes n’empêchent pas de devenir chômeur – ou bien tout simplement les conditionne à croire que rien ne vaut mieux que le capitalisme – quiconque a déjà essayé de faire entendre raison sur ce point à un élève sorti d’une école de commerce ou d’une faculté d’économie sait de quoi je parle – et qui relègue les plus malchanceux aux cursus les moins valorisés – là où le bagage culturel qu’ils s’approprieront ne leur permettra pas de développer les processus de pensée leur donnant la possibilité de questionner le système, ce qui au fond revient à une autre forme de conditionnement. Ensuite, via des médias toujours plus privatisés et qui en raison de leur possession, au sens strict du terme, par les grands groupes financiers ne peuvent se permettre de dévoiler les véritables faits à la population sous peine de voir leurs subsides coupées : au lieu de ça, ce système médiatique nous abreuve d’informations sans importance ou bien présentées de manière à en voiler les aspects cruciaux – il vaut ici d’insister sur le fait qu’il n’y a là aucun complot mais plutôt un ensemble d’intérêts individuels qui convergent tous vers le même résultat : en s’empêchant ainsi de révéler des nouvelles qui nuisent à leurs propriétaires, les médias participent en fait à la désinformation du public ; pour en savoir plus sur ce point, le lecteur se penchera sur le très recommandable documentaire de Gilles Balbastre intitulé Les Nouveaux Chiens de garde (2012) et en partie visible ici. Mais la manipulation la plus insidieuse tient encore dans les promesses de bonheur qu’offre le capitalisme : après tout, qui voudrait troquer le train de vie en apparence bien confortable d’un habitant du Nord contre celui bien plus précaire d’un pauvre du Sud ?

Enfin, la coercition prend plusieurs formes, telles que les sanctions économiques contre les pays qui n’entrent pas dans le rang, comme on put le voir il y a peu avec la Grèce d’Alexis Tsipras, ou bien carrément les diverses interventions, armées ou non, des nations du Nord contre les quelques pays du Sud qui leur posent problème à un moment ou à un autre ou bien qui possèdent des ressources convoitées. Parmi d’autres exemples, on peut citer l’Iran de Mohammed Mossadegh (1882-1967), le Guatemala de Jacobo Arbenz (1913-1971) ou l’Haïti de Jean-Bertrand Aristide ; mieux restée dans les mémoires car plus médiatisée, l’invasion de l’Irak par les États-Unis reste le parfait exemple de l’appropriation par un pays des ressources vitales d’une autre nation, dans ce cas précis le pétrole, d’ailleurs symbole du capitalisme par excellence : on peut ici rappeler que sans la destitution de Saddam Hussein (1937-2006), l’état islamique Daech ne poserait pas les problèmes qu’on connaît aujourd’hui. Il vaut aussi de souligner que de tels événements permettent d’ailleurs d’alimenter la machine médiatique qui peut ainsi détourner l’attention de la population des problèmes véritables, soit le besoin pour le capitalisme de s’étendre à tous prix, quitte à provoquer des guerres contre des peuples innocents qu’on va néanmoins taxer de terroristes pour justifier une intervention, celle-ci créant de nouveaux problèmes qui demandent une nouvelle intervention et ainsi de suite. Enfin, ces guerres incessantes permettent de justifier un budget militaire élevé qui, lui, va directement depuis les poches des contribuables dans celles des fabricants d’armes – on connaît le refrain : « la guerre, c’est la paix » mais chez nous, pas chez ceux qui reçoivent les bombes…

Voilà comment on en vient à se demander de quelle manière certains peuvent qualifier de naturel et d’inéluctable un système qui n’existe que depuis un demi-millénaire au mieux et qui par-dessus le marché s’est toujours imposé par la coercition, la violence, la manipulation, le chantage et la corruption : si le capitalisme méritait bien les qualités qu’on lui attribue, il existerait depuis toujours et non depuis à peine 0,5% du temps que l’humanité arpente la surface du monde, et surtout il se serait installé sans aucune des tragédies qu’il a produites.

Pourtant, il y a malgré tout un malaise chez les capitalistes, celui induit par une donnée assez récente dans l’inconscient collectif bien qu’on la sait assez ancienne : le réchauffement climatique qui, lui, pose au moins indirectement un autre problème, celui de la raréfaction des ressources, celles-là même sans lesquelles le capitalisme ne peut plus croître et s’étendre. Voilà une vérité scientifiquement établie, pour ne pas dire une évidence qui dérange tous ceux qui croient encore dans le système : il n’y a qu’une seule planète et elle arrive à ses limites. Preuve en est de ce malaise tous les efforts de désinformation, qu’on appelle pudiquement climatoscepticisme, pour tenter de faire croire à la population qu’il s’agit d’un mensonge. Il n’en est rien.

Alors, que faire ? Puisque l’auteur condamne le capitalisme sans appel, il paraît assez évident qu’il envisage la direction opposée comme solution et c’est précisément ce qu’il fait. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel socialisme : afin d’éviter les erreurs des tentatives du XXe siècle, il estime que le socialisme du XXIe doit reposer sur au moins un axe majeur, la décentralisation de l’autorité – soit l’élément que les communismes qu’on connaît n’envisagèrent même pas – avec l’État devant se contenter de répartir les richesses au mieux. Sur ce dernier point, on peut mentionner que l’auteur rejoint les préconisations de l’économiste Thomas Piketty telles que celui-ci les formule dans son ouvrage Le Capital au XXIe siècle (2013) qui fit grand bruit à sa sortie, et en particulier aux États-Unis, pour sa démonstration de l’accentuation dramatique des inégalités au cours des trente dernières années dans l’ensemble du monde, y compris au sein des pays du Nord – parmi d’autres aspects de ce livre dont on ne peut que recommander la lecture. Au reste, on sait depuis au moins la fin des années 70 qu’il y a bien assez de ressources pour tous dans le monde mais qu’elles se trouvent juste mal réparties.

Garry Leech propose une décentralisation de l’autorité dans un système de type socialiste, car il s’agit selon lui de la principale raison de l’échec de ce modèle socio-économique dans le passé : son incapacité de s’adapter aux réalités quotidiennes du peuple ainsi administré de par l’impossibilité pour celui-ci de porter ses revendications à la classe dirigeante – le système se trouve de la sorte condamné à évoluer dans le mauvais sens, ce qu’il fit d’ailleurs à chaque fois. Afin d’étayer sa thèse, l’auteur détaille un exemple actuel qui montre des avancées sociales tout à fait remarquables, du moins si on considère dans quel état ce pays se trouvait quand il adopta ce modèle : le Venezuela.

Quand Hugo Chavez (1954-2013) arriva au pouvoir, le Venezuela souffrait des réformes néolibérales imposées par le FMI et la Banque Mondiale dans les années 80 et 90 : les changements qu’introduisit le nouveau leader portèrent pour l’essentiel sur une nouvelle et surtout plus juste répartition des richesses, bien sûr jusqu’ici concentrées entre les mains des plus aisés, afin de non seulement améliorer la vie mais aussi les chances de succès de chacun ; comme il se doit, cette nouvelle distribution apporta son cortège de mécontents qui, sans surprise aucune non plus, se trouvaient parmi les plus riches et donc ceux qui se présentèrent comme dépouillés par le régime en place dans les médias qu’ils contrôlaient. Sur ce point de la répartition forcée des richesses, qui s’oppose donc à la théorie du « ruissellement » comme quoi l’augmentation des gains des plus riches se montre toujours bonne pour chacun puisque ces bénéfices se répercuteront forcément sur les plus pauvres, on peut préciser que la politique de Chavez devance de loin un récent rapport du FMI qui conteste cette vision néolibérale en démontrant que les inégalités portent préjudice à la croissance au lieu de la stimuler – plus de détails dans l’article de Claire Guélaud paru sur le site du journal Le Monde le 15 juin 2015 et intitulé Les inégalités de revenus nuisent à la croissance, mais aussi celui de Christian Chavagneux publié sur le site AlterEcoPlus le 10 décembre 2015 sous le titre FMI : La Mondialisation financière nourrit les inégalités.

Mais cette nouvelle distribution des moyens ne représentait qu’une facette de la politique de Chavez, et pas forcément la plus intéressante, car elle ne pouvait donner tout son jus que par la liberté d’usage accordée à chacun. Pour en permettre une utilisation vraiment constructive, l’État encouragea les initiatives des communautés locales par la démocratie participative : outre la cogestion ouvrière des industries d’État, 100 000 coopératives et 16 000 conseils communautaires se créèrent pour coordonner le savoir-faire de chacun au niveau local et venir en aide aux plus démunis. En quelques années à peine, le nombre de pauvres diminua de moitié alors que l’accès gratuit et égal pour tous à des soins médicaux et à l’éducation relevait le niveau de vie de l’ensemble de la population comme jamais le néolibéralisme ne parvint à le faire, bien au contraire.

À ce stade, on peut souligner que ce socialisme-là se différencie assez peu, au fond, de la social-démocratie, du moins dans le sens où des entreprises privées existent toujours au Venezuela et que l’État semble se contenter de redistribuer les richesses. Toute la différence avec les réformes sociales-démocrates du monde occidental à l’ère keynésienne tient dans cette démocratie participative qui parvient à éviter l’écueil de la centralisation autoritaire et déverrouille donc les forces vives du pays à l’échelle la plus modeste, c’est-à-dire les individus en premier lieux concernés par ces changements : en leur donnant ainsi constamment voix au chapitre, ce socialisme véritablement populaire s’assure de la satisfaction de leurs besoins premiers.

Et le chavisme ne s’arrête pas là. Pour mieux rendre la région indépendante vis-à-vis des institutions financières internationales comme le FMI et la Banque Mondiale qui jusque-là ne parvinrent qu’à des résultats mitigés, pour dire le moins, il fonda avec l’Argentine, le Brésil, la Bolivie, l’Équateur, le Paraguay et l’Uruguay la Banque du Sud, un organisme financier destiné à accorder aux gouvernements d’Amérique du Sud des prêts sans condition pour le développement. De plus, le Venezuela se trouve engagé avec l’ensemble de ses pays voisins dans une politique étrangère et un système d’échange basés sur l’entraide et la coopération au lieu de la concurrence meurtrière et le profit à tous prix ; on peut d’ailleurs ici noter que cet aspect du chavisme se place dans la continuité de conclusions scientifiques récentes sur la nature profonde de l’être humain, décrit par les chercheurs comme social et doué d’empathie, c’est-à-dire capable non seulement de percevoir la détresse de ses congénères mais aussi de souhaiter y mettre fin : pour plus d’informations, le lecteur curieux se penchera sur l’essai de Frans de Waal intitulé L’Âge de l’empathie (2010).

Au contraire de ce qu’affirment les chantres du néolibéralisme qui tentent bien sûr de protéger leurs intérêts, il existe donc une alternative au capitalisme débridé et celle-ci fonctionne bel et bien. Alors que les contestations vis-à-vis du système fleurissent partout, il paraît bon de se rappeler d’une part qu’elles trouvent leur justification dans la nature génocidaire du capitalisme, et d’autre part que penser une révolution n’appartient pas au registre de l’utopie. Je conclurais donc comme l’auteur de ce livre par le texte suivant :

Les gens prêts à mettre leur vie en jeu pour protester contre l’injustice capitaliste émergent partout, des États-Unis à l’Inde, la Chine et le Japon, de l’Amérique Latine à l’Afrique, du Moyen-Orient aux Europes de l’Ouest et de l’Est. Ils sont dissemblables et parlent différentes langues, mais leur nombre n’est pas aussi réduit qu’il le paraît – et la plus grande peur des dirigeants est que leur voix commence à résonner et à se renforcer mutuellement, en solidarité. Conscients que les courants actuels nous attirent vers la catastrophe, ces acteurs sont prêts à agir contre vents et marées. Déçus par le communisme du XXe siècle, ils sont prêts à « commencer à partir du commencement », qu’ils réinventent sur une base nouvelle. Dénoncés par l’ennemi comme de dangereux utopistes, ils sont les seuls à s’être vraiment éveillés des rêves utopiques qui tiennent la plupart d’entre nous sous leur joug. Ce sont eux (…) qui représentent notre unique espoir.

Slavoj Žižek
Après la tragédie, la farce !

Le Capitalisme : Un Génocide structurel – les mécanismes meurtriers de la mondialisation néolibérale (Capitalism: A Structural Genocide), Garry Leech, 2011
Le Retour aux sources, 5 octobre 2012
274 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-355-12046-6

le site de l’auteur
l’avis de L’Analyseur
– des extraits : Novopress, Lectures au peuple de France, Scriptoblog

Wired for War

Couverture de l'édition américaine du livre Wired for WarDans Wired for War, P. W. Singer examine la plus grande révolution en matière militaire depuis la bombe atomique – l’émergence de la guerre robotique. Nous sommes au tournant d’un changement majeur en technologies de guerre qui pourrait rendre réelles les prédictions de I, Robot ou de Terminator. Plus de douze mille systèmes robots sont à présent déployés en Irak. Des pilotes assis dans le Nevada tuent à distance des terroristes en Afghanistan. Et de nombreux auteurs de science-fiction travaillent comme consultants pour le Pentagone sur la nouvelle génération de robots tueurs. En se basant sur des démonstrations historiques comme sur des entretiens avec de très nombreux spécialistes, Singer montre combien la technologie change non seulement les stratégies militaires mais aussi les politiques, l’économie, les lois et l’éthique qui entourent la guerre elle-même. Bien que son analyse déconcerte, on ressent malgré tout un irrésistible attrait pour les innovations que dévoile l’auteur. À travers son regard, la guerre devient aussi fascinante qu’effrayante. (1)

Une idée bien précise sous-tend l’ensemble de faits et de réflexions qui constituent cet ouvrage. La notion somme toute assez neuve que demain ne sera pas la même chose qu’aujourd’hui, de la même manière qu’aujourd’hui n’est déjà plus la même chose qu’hier. Mais aussi qu’à travers la technologie, les rêves ainsi que les cauchemars d’antan prendront un jour forme. Un concept assez récent puisqu’il apparut avec la révolution industrielle il y a à peine un peu plus de deux siècles à présent et qu’aucune civilisation n’a encore complétement assimilé – d’où la résistance plus ou moins consciente de chacun à la marche du progrès (2).

Sous bien des aspects, d’ailleurs, et c’est bien ce qui nous intéresse ici, cette idée sous-jacente à l’ensemble de ce livre, comme quoi le progrès technique modifie peu à peu notre vie de tous les jours, constitue presque une définition de la science-fiction (3). Formulé autrement, il s’agit d’affirmer qu’au moins certaines des rêveries de la science-fiction, ou du moins ces extrapolations techno-scientifiques taxées de fantasmes par des gens souvent mal inspirés, débouchent parfois sur des choses bien concrètes. Il s’agit bien sûr d’une vieille lune mais que tout lecteur de Jules Verne ne pourra réfuter qu’avec une grande difficulté…

La nouveauté que présente Wired for War tient dans ce que cet essai – tout à fait passionnant par ailleurs – a été rédigé par un universitaire, P. W. Singer, et surtout un spécialiste mondialement reconnu de la guerre au XXIe siècle – soit un domaine dont on ne peut pas dire qu’il rassemble des élucubrations destinées aux adolescents plus ou moins attardés, bien au contraire. Or, la guerre se veut souvent une accélération de l’Histoire, dont les rejetons technologiques finissent le plus souvent par entrer de plein pied dans la vie de chacun : ainsi en est-il allé de l’aviation, de l’énergie atomique, de l’ordinateur, des réseaux, du GPS, etc.

Bref, de bien des façons, Wired for War légitime à lui tout seul près de deux siècles de littérature de science-fiction bien plus qu’ont pu le faire les meilleures œuvres du genre. En font la démonstration les citations en toutes lettres au fil des pages de ce livre de nombreux auteurs du domaine, des grands anciens comme Robert A. Heinlein (1907-1988), Isaac Asimov (1920-1992) et Arthur C. Clarke (1917-2008) aux plus actuels Greg Bear, Orson Scott Card ou William Gibson, comme des idées et concepts développés dans bien des ouvrages du secteur, mais aussi d’autres productions plus populaires comme les films, les bande dessinées ou même les jeux vidéo.

Pour cette raison au moins, tous ceux qui doutent encore de la pertinence de la science-fiction, quelle que soit la prétention de ses diverses incarnations sur les différents médias, se verront bien inspirés de reconsidérer leur jugement. Mais gare, car il se peut qu’ils se voient quelque peu bousculés par des concepts aussi novateurs que dérangeants, comme le transhumanisme ou la singularité technologique, que l’auteur traite ici avec le plus grand sérieux : c’est bel et bien le prix à payer pour un gain de sapience épistémologique – ce qui, du reste, représente bien une autre définition possible de la science-fiction…

Quant aux autres lecteurs, ceux déjà convaincus du bien fondé de la science-fiction, ils trouveront là des réflexions de fond sur la nature du progrès technique ainsi que sur son impact sur la civilisation à l’aune de ce qui reste encore à ce jour l’ultime incarnation de la barbarie mais à travers laquelle, pourtant, l’humanité accomplit des avancées qui comptent parmi les plus majeures.

(1) la traduction de ce quatrième de couverture est de votre serviteur.

(2) Jacques Ellul, Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

(3) Isaac Asimov, introduction à l’Encyclopédie de la science-fiction (Compagnie Internationale du Livre, coll. Beaux livres, 1er trimestre 1980, ISBN : 2-7318-0001-1).

Note :

Nombre des questionnements exposés par l’auteur dans cet ouvrage ont pris ces derniers jours une tournure publique inattendue : le lecteur curieux pourra en apprendre plus sur Le Monde, WikiStrike, France 24, CitizenPost et Rue89, entre autres adresses.

En dépit de tout son intérêt, cet ouvrage reste à ce jour indisponible en français : il vaut néanmoins de mentionner que l’ensemble reste écrit dans un anglais aussi simple que lisible.

Wired for War: The Robotics Revolution and Conflict in the 21st Century
Peter Warren Singer, Penguin Books, décembre 2009
512 pages, env. 13 €, ISBN : 978-0-143-11684-4

– le site officiel de P. W. Singer (en)
– la page consacrée au livre sur le site de l’auteur (en)
– d’autres avis : DSI Presse, Foreign Affairs (en), Cato Institute (en)

Inventing Iron Man

Couverture de l'édition originale américaine de l'essai Inventing Iron Man: The Possibility of a Human MachineTony Stark combat les vilains et protège les innocents depuis qu’il a revêtu son armure mécanisée aux débuts d’Iron Man chez Marvel Comics en 1963. Au fil du temps, l’armure de Stark lui a permis de traverser les murs, devenir un jet humain, contrôler un immense réseau d’armes par la pensée seule, et réaliser d’innombrables autres exploits. Celui qui nous a expliqué comment devenir Batman tente maintenant de déterminer si la science – et l’humanité – peut dès à présent créer un véritable Iron Man.

E. Paul Zehr déconstruit physiquement Iron Man pour savoir comment les technologies actuelles permettraient de créer une armure semblable à celle de Stark. Avec son expertise scientifique et une immense créativité, Zehr examine comment l’armure d’Iron Man permet à Stark de devenir un super-héros. Il discute les prouesses ahurissantes que réalisa Iron Man pour vaincre des vilains tels que Crimson Dynamo, Iron Monger ou Whiplash, et comment de tels exploits pourraient advenir dans le monde réel. Ainsi, l’auteur découvre que la science approche du point où il sera possible de construire une armure comme celle d’Iron Man. Mais un super-héros ne se résume pas à une technologie. Zehr se penche aussi sur nos propres limitations physiques pour déterminer si une personne avec un entraînement de haut niveau pourrait devenir un super-héros en utilisant l’armure d’Iron Man.

En posant un regard scientifique sur les interfaces cerveau-machine et les extrêmes limites de la frontière entre les neurosciences et la plasticité neurale, Inventing Iron Man se place à mi-chemin des comic books de science-fiction et de la science moderne. Si vous pensez avoir ce qu’il faut pour devenir l’ultime héros cybernétique, alors ce livre s’adresse à vous. (1)

Comme tous les super-héros, le personnage d’Iron Man illustre entre autres ce désir éternel d’améliorer les capacités physiques de l’homme, voire même ces qualités intellectuelles dans une certaine mesure. Bref, de le modifier (2). Si le concept de scaphandre mécanisé servant à amplifier les facultés corporelles de son porteur apparut en 1937 dans les premiers épisodes du cycle des Fulgurs (Lensman ; 1934-1950) de E. E. « Doc » Smith (1890-1965), c’est néanmoins le roman Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers ; 1959) de Robert A. Heinlein (1907-1988) qui popularisa le thème en plus d’en inventer le pendant militaire – c’est-à-dire doté de blindage et d’armes ainsi que d’autres dispositifs pour transformer ainsi le soldat en un véritable tank à l’extrême mobilité. Ce modèle du concept devint vite le standard, au point qu’il apparut ensuite dans nombre d’œuvres dont certaines comptent parmi les plus marquantes de la science-fiction littéraire, comme La Guerre éternelle (Joe Haldeman ; 1975) ou Hypérion (Dan Simmons ; 1989), et encore jusqu’à aujourd’hui, par exemple dans Les Légions immortelles (Scott Westerfeld ; 2003).

Il s’agit donc d’un thème ancien du genre, qui apparut plutôt tardivement dans les comics puisque les premières aventures d’Iron Man datent de 1963, mais qui au fond  relève de la même volonté de transformer l’homme évoquée plus haut, et ceci afin d’augmenter ses possibilités. Sous bien des aspects, à vrai dire, il s’inscrit tout à fait dans la lignée de ces figures mythologiques tels que les guerriers Persée et Cúchulain qui utilisaient, respectivement, un casque magique pouvant rendre son porteur invisible ou bien la lance fabuleuse Gae bolga ; mais on peut aussi évoquer, dans un registre peut-être un peu plus cartésien, d’un certain point de vue, les ailes artificielles d’Icare et de son père Dédale. Bref, la science-fiction, comme bien souvent, se contente ici de rationaliser des fantasmes ancestraux à travers les techno-sciences, ce qui au fond reste l’unique moyen de moderniser ces désirs et ce, à travers une maturation de ceux-ci (3).

E. Paul Zehr s’inscrit dans une démarche somme toute assez comparable sous bien des aspects : spécialiste reconnu des neurosciences et de la kinésiologie, ses travaux portent sur le contrôle neural dans la locomotion humaine, et en particulier dans l’interaction des bras et des jambes au cours de la marche, ainsi que sur la plasticité du réseau de neurones qui compose le cerveau, notamment dans une optique médicale. Avec un tel parcours, Zehr est très bien placé pour évaluer la faisabilité d’un dispositif semblable à celui de l’armure d’Iron Man ; hélas pour les aficionados du genre super-héros, le résultat final qu’il entraperçoit reste assez éloigné de ce qu’on peut voir dans les comics, et non seulement pour certaines raisons d’ordre technique mais surtout parce qu’un être humain se trouve dans l’armure.

Si la première partie de l’ouvrage se concentre sur la faisabilité technique du concept de scaphandre mécanisé, en se basant sur les plus récentes applications dans différents domaines, telles que le système HAL – pour Hybrid Assistive Limb – de la société japonaise Cyberdine Inc., que Zehr propose de coupler aux dernières avancées en matière d’interface neuronale directe, ses recherches s’orientent vite sur les aspects humains du problème qui, au fond, restent la limite inaltérable d’un tel projet. Et sur ce point, Inventing Iron Man… se montre assez vite bien moins optimiste que les diverses itérations du concept dans les productions de fiction, qu’elles soient littéraires ou artistiques, pour la simple et bonne raison que l’homme dans le scaphandre reste bien plus fragile que le métal qui le recouvre…

En fait, et même une fois laissée de côté toute la conception de l’objet, qui exige déjà un temps et une énergie considérables, il faut encore au porteur de l’armure toute une discipline journalière aussi rigoureuse que possible pour conserver une parfaite maîtrise du corps à travers lequel il contrôle son scaphandre : ceci comprend entre autre un entraînement permanent pour, par exemple, pallier à la déficience musculaire qu’implique l’utilisation d’un système capable de remplacer l’ensemble de la musculature du corps qui, si elle cesse d’être sollicitée, s’atrophie d’une manière comparable à celle des astronautes qui passent plusieurs semaines en apesanteur. Mais le système de contrôle par interface neuronale devient vite un problème lui aussi, d’abord parce qu’en tant que corps étranger le dispositif tend à être rejeté par l’organisme ce qui implique un traitement antirejet permanent et donc assez lourd – un tel traitement réduit la vigueur du système immunitaire qui protège l’organisme des infections et des intrusions virales – mais aussi parce que l’insertion de corps étrangers dans le cerveau fragilise considérablement celui-ci, au point que tout choc au crâne devient vite prohibé – un problème certain pour un super-héros qui se trouve sans cesse malmené par ses adversaires…

Pour autant, et parce que Zehr ne perd pas de vue qu’on apprend toujours mieux en s’amusant, il sait faire preuve de beaucoup d’humour dans ses diverses explications et autres exposés. Voilà pourquoi, au final, Inventing Iron Man… s’affirme aussi comme un passionnant ouvrage de vulgarisation scientifique, sur tous les éléments évoqués ici mais aussi bien d’autres que j’ai omis à escient afin de ne pas vous gâcher la surprise et qui joueront peut-être bien tous un rôle ou un autre dans le quotidien de chacun d’ici plus ou moins longtemps. À dire le vrai, il s’agit peut-être même du véritable intérêt de cet ouvrage.

Quant aux fans de super-héros, ils y trouveront malgré tout quelques belles occasions d’alimenter leurs rêves : c’est bien là au fond une marque propre aux ouvrages qui valent qu’on les lise.

(1) la traduction de ce quatrième de couverture est de votre serviteur.

(2) Bounthavy Suvilay, Robot géant : de l’instrumentalisation à la fusion (Belphegor, Dalhousie University, vol. 3, no 2, Terreurs de la science-fiction et du fantastique, 2004).

(3) Jacques Goimard, Du Surnaturel au supranormal, préface à Histoires de pouvoirs (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3770, 1975, ISBN : 2-253-00739-0).

Note :

En dépit de tout son intérêt, cet ouvrage reste à ce jour indisponible en français : il vaut néanmoins de mentionner que l’ensemble reste écrit dans un anglais aussi simple que lisible, et abondamment illustré.

Inventing Iron Man: The Possibility of a Human Machine, E. Paul Zehr
Johns Hopkins University Press, octobre 2011
224 pages, env. 20 €, ISBN : 978-1-421-40226-0

– le site officiel de l’ouvrage (en)
– d’autres avis (en) : Robert Frost, Books at the Beach, Examiner

Tao du Jeet Kune Do

Couverture de la dernière édition française du livre Tao du Jeet Kune Do« Pour obtenir l’illumination par l’art martial, acharne-toi à balayer tout ce qui pourrait affaiblir la lumière de la connaissance de la vérité, de la “Vraie Vie”. Cela implique une évolution constante et sans limite… » Voici les premières phrases de cet ouvrage magistral. Elles donnent le ton de ce que vous pourrez y trouver : une recherche acharnée de la vérité brossée à grands traits rapides, une fièvre de connaissance jetée sur le papier, une obsession de savoir et une richesse de points de vue extraordinaire. En 1970, Bruce Lee se blesse gravement. Touché au dos, il doit, pour retrouver l’usage de son corps, rester couché plusieurs mois, immobile. Cet homme ne sait pas rester inactif et son inlassable énergie, son goût forcené du travail le pousse alors à faire cette sorte de « tour d’horizon » de son art, à faire sur le papier un constat de ses connaissances, des axes principaux de sa recherche, à exprimer pour lui-même autant que pour les autres les principes qui fondent sa pratique, à explorer, enfin, à la lumière de son expérience et de son réalisme, diverses disciplines martiales de son temps. Le résultat est à la hauteur de tout ce que Bruce Lee a entrepris : hors du commun. Avec une intelligence vive et profonde, avec une culture étonnante dans tous les domaines du corps, avec surtout ce talent pour déceler ce qui est bon et juste dans les arts martiaux, il édifie en quelques mois, non seulement le livre-monument de la discipline mais aussi une œuvre passionnante pour tous ceux que la réalisation de soi intéresse.

Si on connaît bien Bruce Lee (1940-1973) pour sa carrière d’acteur de films d’action, on ignore beaucoup plus souvent qu’il s’agissait aussi d’un grand maître en arts martiaux. En fait, il consacra la plus grande partie de sa vie à ce domaine pris dans sa globalité, allant jusqu’à en étudier de nombreuses itérations tant asiatiques qu’occidentales. De sorte que lorsqu’il commença à échafauder le jeet kune do, dans des circonstances plus complexes que ce que le quatrième de couverture de l’ouvrage chroniqué ici et reproduite ci-dessus peut le laisser penser, il intégra assez naturellement nombre de techniques extérieures au kung-fu dans son propre style. Voilà pourquoi des éléments de l’escrime, de l’auto-défense ou de la boxe anglaise y côtoient les techniques du kali arnis eskrima philippin comme des wing chun et tai-chi-chuan chinois, parmi d’autres styles et écoles.

Cette volonté de synthèse, d’enrichissement de son art personnel par les apports d’autres, plus ou moins lointains, traduit une forme de pensée assez peu commune de la part d’un représentant d’une culture en général plutôt conservatrice – on peut évoquer ici que l’Asie resta longtemps réfractaire à ce progrès technique qui permit à l’occident de la coloniser – et assez repliée sur elle-même – au point, d’ailleurs, que Lee connut paraît-il des difficultés de la part des autres maîtres en arts martiaux de la région d’Oakland qui refusaient de le voir enseigner le kung-fu à des occidentaux, du moins si on en croit les dires de sa veuve Linda. Malgré tout, et à l’instar de n’importe quel autre art martial, ce que tous les pratiquants assidus de l’un ou l’autre de ces styles pourront vous confirmer, le jeet kune do reste avant tout un « art de vivre » – et un art de vivre avec les autres comme un art de vivre avec soi-même.

Bien sûr, il faut moins voir dans ce jeet kune do un reflet des origines américaines de Bruce Lee – c’est-à-dire des racines occidentales, et donc qui expliquent peut-être en partie cette ouverture d’esprit de l’auteur vis-à-vis de disciplines de combat non asiatiques – qu’une volonté de tendre à un universalisme où la technique, encore une fois, ne sert que de chemin vers l’éveil de l’esprit. Rien de nouveau sous le soleil. Pour cette raison, mieux vaut prendre les premières pages de cet ouvrage comme une somme de déclarations d’ordre métaphoriques plutôt que des réflexions philosophiques à proprement parler ; en effet, je le rappelle à toutes fins utiles, les divers langages asiatiques étant constitués de logogrammes, ils favorisent le développement d’une pensée qui s’exprime avant tout par l’image : ceci amène nombre d’occidentaux à trouver dans la culture asiatique une forme de poésie qui ne s’y trouve en fait pas, ou en tous cas bien moins que ce qu’on le croit souvent…

Pour finir, il faut souligner que ce pont jeté par Lee entre l’orient et l’occident avec la création du jeet kune do, de par la synthèse des techniques de combat de ces deux cultures qu’il représente, trouve un écho évident dans sa carrière d’acteur. Les connaisseurs repéreront en effet dans les chorégraphies de nombre de scènes de combat de ses films divers principes de son école, et en particulier en montrant l’adaptation progressive du héros du récit au style de son adversaire pour, après s’être fait longtemps dominer par lui, parvenir à s’imposer jusqu’à s’assurer la victoire. Sur un plan plus concret, on peut aussi évoquer cette volonté de simplifier les mouvements propre au jeet kune do, qui rappelle bien sûr cette attitude moderne d’aller directement à l’essentiel et qu’on retrouve dans le design industriel ou l’architecture d’après-guerre, parmi bien d’autres domaines aussi éminemment contemporains qu’occidentaux.

Ouvrage indispensable pour connaître la pensée de Bruce Lee et tenter de se former à son style de combat, Tao du Jeet Kune Do dépasse vite les frontières des purs arts martiaux pour aborder de front celui de la recherche du chemin de vie. Ce qui, au fond, reste caractéristique de nombreux sports : l’expression bien connue « une tête bien faite dans un corps bien fait » vient tout de suite à l’esprit. Voilà pourquoi la lecture de cet ouvrage ne saurait être trop conseillée, aux aspirants athlètes comme aux autres.

Tao du Jeet Kune Do (Tao of Jeet Kune Do), Bruce Lee, 1970
Budostore, collection Nouvelle, janvier 2002
220 pages, env. 35 €, ISBN : 978-2-846-17026-0

Lexik des cités

Couverture du dictionnaire Lexik des cités illustré« J’suis en pit », « Lui, c’est un 100 % roro », « J’ai invité mes sauces au barbecue », « Laisse tomber, il a toyé tout le monde ! », « Aujourd’hui je rince un grec », « Je suis yomb de toi »…

Vous avez tout compris ? Non ?
C
‘est exactement pour cette raison qu’un groupe de jeunes originaires d’Evry a imaginé ce Lexik des cités illustré, bien différent des dictionnaires classiques. Pour que tous les durons autour d’eux puissent enfin comprendre leurs expressions et mieux les interpréter ! Voici la peinture d’une banlieue qui déchire, drôle et optimiste, où le langage est coloré et va du verlan à la métaphore, en passant aussi bien par l’arabe, l’africain, l’argot, le gitan que par… l’ancien français !

Nul n’ignore plus que les « quartiers », les « cités », les « banlieues » souffrent d’une réputation calamiteuse. Trop souvent présentés comme des zones de non-droits où ne règnent que la violence et les trafics en tous genre, en général par des médias en quête de ce sensationnalisme qui garantit une certaine audience, ces districts développent en fait leur culture propre depuis un certain temps. Une identité forgée à partir de toutes ces civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Europe de l’Est et d’ailleurs qui trouvèrent là un creuset où couler cet alliage dont on n’a pas encore pleinement mesuré la richesse. Et pour cause : à force de les taxer de ghettos, on finit par oublier qu’ils sont habités par des gens comme les autres.

Car c’est surtout l’intégration qui caractérise cet ouvrage. La juxtaposition de sensibilités, d’inspirations, de cultures, d’idées,… venues des quatre coins du monde et qui trouvèrent vite dans leur isolation forcée les conditions idéales pour se mélanger loin du conformisme ambiant si peu porteur d’inventions. Voilà pourquoi les différents termes et expressions présentés dans ce lexique montrent en fait une diversité tant culturelle que linguistique pour le moins étonnante ; loin des caricatures de certains films et autres spectacles, tous à vocation plus ou moins humoristique mais surtout mal inspirés, on découvre en fait ici les facettes inattendues de gens pleins de couleurs et de musiques – le langage, après tout, reflète la personnalité.

En témoignent d’ailleurs les nombreuses illustrations qui parsèment ce dictionnaire et qui prennent à chaque fois le parti de la joie, de l’humour, de la dérision. Bien loin des clichés sur ces ghettos hantés par le chômage et la haine, victimes de l’oubli et de la loi de la jungle, les « quartiers » tels que présentés ici résonnent en fait de rires et de chansons.

Certains diront que c’est pour exorciser une réalité pas toujours belle à voir, et ils auront peut-être raison. Les autres préféreront se laisser entraîner par ces échos des tam-tams de l’Afrique, et ils n’en auront pas plus tort…

Lexik des cités illustré
Fleuve Noir, septembre 2007
365 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-265-08415-5

– le site officiel de l’association Permis de vivre la ville
quelques exemples de définitions sur L’Internaute
une présentation sur le site de L’Express
– d’autres avis : Les Belles noires, Afrik

Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés

Couverture de l'édition française de l'essai Pourquoi les Japonais ont les yeux bridésLe Japon est un pays riche en contradictions. Jusqu’à aujourd’hui, il fallait, pour le connaître, en passer par les récits de voyages d’Occidentaux perplexes, ou par les traductions d’anciens et grandiloquents ouvrages nippons. Cela dit, ces deux accès à la culture coïncident tellement peu qu’on en vient à imaginer l’existence de deux pays totalement différents. Keiko Ichiguchi nous raconte ici les traditions japonaises les plus bizarres. Installée depuis une dizaine d’années en Italie, elle nous dévoile des curiosités, des légendes urbaines, des traditions, des activités de la vie quotidienne, des festivités, et bien plus encore. Tout cela à travers un journal autobiographique et le regard malicieux d’une vraie Japonaise, qui retourne régulièrement là-bas, mais qui sait aussi prendre le recul nécessaire. Un précieux vade-mecum pour ceux qui ne connaissent pas encore le Japon, pour ceux qui croient le connaître, et pour ceux qui y voient leur « terre promise ».

C’est à travers les 35 chapitres de ce court recueil de miscellanées que Keiko Ichiguchi esquisse un portrait du Japon pour le moins inattendu : tour à tour drôle, poétique et charmant, mais aussi austère, superstitieux et conservateur, l’archipel montre ici des facettes aussi diverses que contradictoires qui illustrent à merveille l’expression bien connue servant à décrire ce pays encore « entre tradition et modernité » – en fait, une terre de contrastes qui persiste à trouver des difficultés à s’inscrire dans l’esprit de ce modernisme imposé par l’occupant américain après la guerre du Pacifique. Chacun de ces très courts chapitres explore l’un des nombreux aspects de cette nation mais en faisant néanmoins un assez net focus sur l’industrie du manga et de l’animation, ce qui n’étonne pas compte tenu de la profession de l’auteur.

Ainsi y trouverez-vous l’occasion d’en apprendre quelques-unes sur la provenance réelle du terme « otaku » et sur la manière dont les japonais l’utilisent vraiment ; sur les foires aux mangas et la façon dont cette culture se vit pointée du doigt par les médias en raison de certains faits divers tragiques auxquels elle fut associée ; sur le marché des mangas amateur et leurs créateurs dont l’ego n’a souvent rien à envier à celui des auteurs professionnels ; sur la troupe de théâtre qu’est la Revue Takarazuka et sur l’effet qu’elle produit chez nombre de jeunes japonaises ; sur l’évolution de la censure au cinéma en raison des doléances d’auteurs étrangers qui refusaient de voir leur œuvre massacrée, ainsi que – surtout – pourquoi les japonais ont les yeux bridés… Et puis bien d’autres choses.

Keiko Ichiguchi fait ici preuve à la fois d’humour et de recul alors qu’elle nous présente son pays, certes merveilleux comme tous les autres mais dont les qualités se voient souvent enjolivées par de nombreux fans d’animes et de mangas parfois trop enthousiastes ou bien qui prennent trop au pied de la lettre certaines choses aperçues dans leurs œuvres favorites. Pourtant, il s’agit bien d’une invitation à la découverte que nous propose ici l’auteur, et non d’une quelconque remise à l’heure des pendules : Ichiguchi n’a pas quitté le Japon car elle ne l’aime pas mais bien parce qu’elle s’y sentait à l’étroit comme mangaka, de sorte que son affection pour son pays transpire à chaque phrase. Et comme elle a appris à raconter, de par sa profession même, on tombe très vite sous le charme…

Ouvrage aussi court que ce que les sujets qu’il aborde sont divers, Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés s’est vite affirmé comme une référence dans la multitude de livres qui permettent de se faire une idée du Japon contemporain, mais sans la froideur intellectuelle qui caractérise souvent ce type de productions. À noter d’ailleurs que cette édition française est enrichie d’une dizaine de courtes bandes humoristiques en fin d’ouvrage, en plus de celles qui se trouvent entre plusieurs chapitres et qui contribuent beaucoup à rendre la lecture très agréable.

Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés, Keiko Ichiguchi, 2005
Kana, collection Kiko, janvier 2007
173 pages, env. 8 €, ISBN : 978-2-505-00038-9


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