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Les Compagnons du crépuscule, tome 3e

Couverture de la dernière édition du troisième tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

De rencontres fortuites en hasards de la route, les Compagnons gagnent la ville de Montroy sise sur une montagne de pierres rougies, parait-il, par le sang des sacrifiés à d’anciens dieux païens. Mais à présent on y trouve plus que des chrétiens et quelques juifs, sans pour autant que ce lieu en soit devenu plus accueillant. Les trois forces primordiales, en effet, se disputent le lieu, et leur rage les aveugle…

C’est du moins le point de vue des hommes : celui des dieux, comme il se doit, diffère beaucoup…

Et la quête, en s’achevant, met un terme au voyage. Reste à savoir si celui-ci a bien mené les voyageurs à leur destination, ou en tous cas celui d’entre eux qui a prêté serment d’aller jusqu’au bout de cette mission à laquelle il a voué sa vie. Je crois pouvoir dire que c’est le cas, mais comme toujours quand les anciens dieux s’invitent dans un récit il s’avère difficile de trancher avec certitude : ces divinités-là ne récompensent pas leurs serviteurs après tout, elles se contentent de les utiliser pour mener à bien leurs propres desseins – toujours obscurs – en laissant le lecteur assez incertain quant à ce qui est vraiment arrivé.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeLe fait que, à la différence des deux tomes précédents, l’histoire se déroule dans la réalité et non dans l’« Autre Monde » dont seuls les songes peuvent ouvrir les portes joue bien sûr un rôle essentiel dans cette incertitude. C’est toute la différence entre le « Pays de la Promesse » et le nôtre : chez nous, la magie ne peut se montrer au grand jour et utilise donc des moyens détournés, dont l’apparence ne reflète en rien, ou si peu, la nature profonde. Ainsi seulement elle conserve cette discrétion qui reste son meilleur gage de réussite – car si on la reconnait pour ce qu’elle est, les accusations de sorcellerie la réduisent à néant. Et puis, il faut bien que le mystère reste entier…

Bourgeon se montre ici au sommet de son art, tant sur le plan narratif que sur les aspects artistiques. Avec ce dernier tome de la série Les Compagnons du crépuscule, qui à lui seul prend plus de pages que les deux autres réunis, l’auteur imbrique les personnages et les situations en un kaléidoscope d’images et de textes dont la signification réelle se situe toujours au-delà de leur aspect premier – qu’il s’agisse des œuvres de la magie comme de celles de la politique, voire même des sentiments ou des mœurs. Bourgeon, en fait, ne se contente pas de nous conter un récit, il nous fait rentrer de plein pied dans le Moyen Âge.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeMais si la reconstitution historique atteint presque le degré de la perfection, elle n’en devient pas élitiste pour autant, ce qui mérite de se voir précisé pour ne pas décourager le lecteur : le niveau de métaphore et de non-dit des dialogues, par exemple, une fois dépassée la complexité apparente de l’ancien français, s’avère tout à fait compréhensible à la première lecture, et d’une façon que je qualifierais presque de subliminale – sauf, et à une fréquence très sporadique, quand il s’agit de démêler les fils les mieux noués de l’intrigue, ce qui du reste est souvent le cas même dans des œuvres bien plus modestes quant à leurs aspirations culturelles.

De sorte que, comme c’était déjà le cas dans la série précédente de l’auteur, Les Passagers du vent (1979-1984), ce troisième et dernier tome sert aussi à mesurer quel abîme nous sépare de l’époque décrite – ce qui représente un enseignement bien assez inestimable et qu’on retrouve bien trop peu, hélas, dans l’ensemble des productions qui se réclament du médiéval-fantastique mais qui n’en retiennent que les aspects les plus racoleurs…

Avec Le Dernier Chant des Malaterre, cette série déjà exceptionnelle dès son premier volume s’achève sur une symphonie tout simplement brillante qu’aucun lecteur friand d’excellents récits ne saurait rater.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
3. Le Dernier Chant des Malaterre (le présent billet)

Les Compagnons du crépuscule, t.3 : Le Dernier Chant des Malaterre
François Bourgeon, 1989
Éditions 12 bis, février 2009
142 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-356-48062-0

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Les Compagnons du crépuscule, tome 2nd

Couverture de la dernière édition du second tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

En mettant la terre à feu et à sang, les soldats nourrissent la soif de vengeance qui fait tomber la fatalité sur les innocents. Ainsi Mariotte se retrouve-t-elle isolée des deux autres, en compagnie d’une vieille folle et de sa bien étrange petite-fille : toutes deux connaissent des contes très anciens qui, il y a encore peu, étaient tout à fait réels. Reste à savoir quel côté de l’échiquier sert le sujet de ces fables…

À travers les landes et les marécages, les cavernes et les songes, les Compagnons devront se frayer un chemin jusqu’à la Ville Glauque pour conjurer un mauvais sort jeté bien des siècles auparavant.

Après le voyage, voici la quête – ce qui somme toute convient bien assez à un récit qui se réclame du médiéval-fantastique. Sauf que la mode n’était pas vraiment à ce genre-là à l’époque ou Bourgeon dessina cet album, et par-dessus le marché il n’est pas auteur à s’aligner sur les autres pour commencer : ici, il cède moins aux sirènes d’une espèce littéraire quelconque qu’à celles d’une région qu’il habitait depuis peu et dont on dit que les fées ne l’ont jamais vraiment quittée… Encore une fois, son récit prend racine dans les mythes et légendes du folklore celte de Bretagne au lieu du grand-guignolesque des jeux de rôle de bas étage et du cinéma fantastique bon marché.

Planche tirée du second tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeAprès la forêt, voici la mer – siège de la vie mais aussi des songes et de l’imagination, c’est-à-dire de la création sous toutes ses formes. C’est aussi un symbole féminin et il apparaît donc assez logique que ce récit introduise un personnage supplémentaire sous la forme d’une femme – même si c’est surtout une très jeune fille, encore que tout dépend de l’époque qu’on considère. Car ici, les siècles se télescopent, se juxtaposent, se superposent, et ce qui se produit à une date s’avère bien souvent l’écho d’une situation semblable antérieure – à moins qu’il s’agisse des premières résonances d’actes encore à venir… L’auteur s’amuse beaucoup, en fait, à nous présenter les pièces de son puzzle à travers un scénario et un découpage des planches assez peu communs, qui reflètent à merveille le cheminement bien souvent tortueux des légendes au fil du temps.

Après la promesse, voici la confirmation – celle de l’immense talent d’un auteur capable comme bien peu d’autres de jongler d’un genre à l’autre avec une maestria rare. À l’Histoire, Bourgeon mêle ici la Poésie, pour faire l’apologie d’une culture éradiquée par des envahisseurs successifs et dont il ne nous reste que ce qui alimente nos songes : des légendes…

Planche tirée du second tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque (le présent billet)
3. Le Dernier Chant des Malaterre

Les Compagnons du crépuscule, t.2 : Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
François Bourgeon, 1985
Éditions 12 bis, février 2009
51 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-356-48061-3

Les Compagnons du crépuscule, tome 1er

Couverture de la dernière édition du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

Un chevalier solitaire, sans plus de visage et à l’âme aussi sombre que son passé, prend comme compagnie les deux survivants d’un village pillé par des soldats. Sans bonté d’âme aucune car il se lasse juste de la solitude. Mais alors que tous trois traversent le pays, un bois se dresse sur leur chemin : une forêt aux brumes épaisses dont les habitants ne présentent rien de commun avec les êtres humains…

Les trois voyageurs arpentent-ils toujours la terre des hommes, ou bien celle de l’« Autre Monde » ?

C’est le voyage qui caractérise ce récit, le voyage sur un sol peuplé de mythes et de légendes issues du temps où la terre, les ondes et le vent ne faisaient qu’un avec l’homme. Un sol où les rêves se confondent avec l’éveil et où la folie – pas toujours douce – reste seule norme. C’est un voyage en terre de Féérie, où règnent les gens du « petit peuple » et celui qui s’y aventure aurait bien tort de ne fut-ce qu’essayer de leur tenir tête car leur magie est puissante. Hélas pour les héros de ce récit, ou heureusement pour eux selon le point de vue, l’offense qu’ils feront à ces être de magie ne sera pas volontaire ; il y aura néanmoins un prix à payer, et ce sera ainsi l’occasion pour l’un d’entre eux d’entrouvrir une porte qu’il cherchait depuis longtemps.

Planche tirée du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeCe premier volume de la série Les Compagnons du crépuscule sert bien sûr à François Bourgeon d’introduction, à la fois pour les personnages à travers lesquels il va narrer son récit, mais aussi pour l’époque troublée dans laquelle ils évolueront, et surtout sur quel ton cette aventure sera servie. Et comme on vient de le voir dans le paragraphe précédent, l’atmosphère ici laisse la plus grande place à la magie. Mais une magie discrète. Soit à l’inverse de cette pseudo-magie hollywoodienne et tapageuse qui en met plein la vue sans rien faire d’autre. Il s’agit ici de magie au sens traditionnel du terme, qui se confond avec les songes et l’illusion, abolit le temps et l’espace, plonge au tréfonds des terreurs comme des désirs, et surtout nous invite au voyage.

Les seuls véritables monstres que vous y trouverez arborent un visage tout à fait humain, et les seuls fracas que vous entendrez proviennent de leurs guerres. Tout le reste se situe dans les limites de l’invisible et du silence, voire du non-dit. Entre ces frontières pas toujours nettes, Bourgeon nous balade, nous surprend souvent, nous effraie parfois, mais surtout nous émerveille. Comme ces fables d’antan dont l’auteur s’est inspiré, Le Sortilège du Bois des Brumes réussit son pari de nous emmener dans cet « Autre Monde » sans même qu’on s’en rende compte.

C’est le privilège des récits bien racontés après tout…

Planche tirée du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes (le présent billet)
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
3. Le Dernier Chant des Malaterre

Les Compagnons du crépuscule, t.1 : Le Sortilège du Bois des Brumes
François Bourgeon, 1983
Éditions 12 bis, février 2009
48 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-356-48060-6

Arrietty, le petit monde des chapardeurs

Affiche du film d'animation Arrietty, le petit monde des chapardeursÀ peine arrivé dans la maison familiale pour mieux se reposer en vue d’une lourde opération, le jeune Sho aperçoit une personne minuscule dans un buisson du jardin, qui s’enfuit sans qu’il puisse la retenir. Elle appartient au « petit peuple » des Chapardeurs, des lutins qui partagent le monde avec les êtres humains depuis l’aube des temps et leur empruntent des bricoles pour améliorer leur ordinaire. Leur seule obligation : la plus totale discrétion, car ils savant comme les humains peuvent se montrer cruels.

Or, justement, Sho a bel et bien aperçu l’une d’entre eux…

Ce qui fascine le plus dans Arrietty, le petit monde des chapardeurs, c’est de voir comment les artistes du Studio Ghibli parviennent à parler du Japon contemporain à travers une iconographie pourtant typique de l’occident. Car il n’y a nul besoin d’y regarder de bien près pour comprendre que ces « Chapardeurs » représentent les temps jadis, ou à tout le moins cette magie d’antan que le matérialisme du monde moderne étouffe sous les industries fumantes et les paradis virtuels : tout comme les légendes d’autrefois, en effet, les Chapardeurs sont ici présentés comme un peuple menacé d’extinction…

Le parallèle avec le Japon actuel se fait de lui-même : bien trop souvent présenté comme situé « entre traditions et modernité » alors qu’il est tout simplement écartelé par une forme bien pernicieuse de schizophrénie de masse, l’archipel souffre encore de s’être trouvé en quelque sorte forcé de passer du traditionalisme de la féodalité au modernisme de la civilisation industrielle en à peine quelques années quand deux siècles n’ont pas permis à l’occident de s’épargner des cicatrices bien profondes en suivant le même processus. Dans un tel maelstrom de technicité et d’inhumanité, les fables de jadis disparaissent les premières, leurs douces mélodies couvertes par les grondements assourdissants des machines dont le seul but est de produire toujours plus pour mieux satisfaire les actionnaires.

Et à travers ce parallèle, le propos d’Arrietty… atteint l’universalisme, puisque le Japon contemporain a depuis longtemps acquis le statut de vitrine du monde : en se jetant avec tant d’ardeur dans la domestication du « Système technicien », il est devenu le reflet de cet occident qui avait déjà commencé, et depuis longtemps, à se perdre dans les méandres de ces rouages dont on n’arrête pas le progrès et qui sont donc devenus incontrôlables. Ainsi Arrietty… dépasse-t-il vite le cadre de l’archipel pour devenir un instantané de notre époque dans sa globalité, un temps où les parents accablés de travail dans un monde devenu fou de productivité n’ont plus le temps d’accompagner leur enfant alors qu’il se prépare pour le plus grand défi de sa vie.

Quant à la petite Arrietty et ses parents, par leur isolation dans la cave d’une maison bien trop grande pour eux, et sans cesse menacés à la fois par les habitants de cette demeure comme par les animaux des alentours qui constituent pour eux des prédateurs dangereux, bref par la précarité permanente de leur situation, ils rappellent bien sûr les premiers hommes perdus dans un monde dont ils ne pouvaient percevoir les dimensions véritables. Mais, tout comme ces gens d’antan, s’ils vivent dans la menace constante d’une extinction aussi brutale qu’injuste, ils savent malgré tout profiter d’un train de vie d’autant plus doux qu’il reste épargné par les fracas d’un monde moderne ivre de profits…

Et encore mieux, ils vivent de ce modernisme sans rien en gaspiller. Car ce qu’ils chapardent ne présente qu’un intérêt mineur, voire symbolique, pour les propriétaires légitimes qui la plupart du temps ne se rendent compte d’aucun larcin ; de plus, les Chapardeurs « recyclent » ce que jettent les humains et s’en servent pour améliorer leur confort quotidien : loin d’agir en parasites, ils contribuent à limiter la pollution et le gaspillage, en correspondant ainsi tout à fait à l’image traditionnelle du « petit peuple » des contes d’autrefois qui, par ses actions et sa magie, contribuait bien plus que les humains à l’équilibre du monde – et dans la plus totale discrétion eux aussi.

C’est le second aspect fascinant d’Arrietty… : cette manière dont les artistes du Studio Ghibli sont parvenus à se réapproprier nos propres mythes et légendes pour les transformer à leur image tout en en conservant l’essence primordiale, avant de nous les raconter à nouveau. Car leur interprétation à elle seule occulte les productions occidentales les plus récentes sur le même thème (1), et certainement parce que les créateurs de ces dernières n’y voyaient qu’un moyen de faire de l’argent en amusant un public simple et peu enclin à réfléchir aux véritables problèmes de notre temps.

Et même si l’attitude du Studio Ghibli ne se différencie pas fondamentalement de celle de ces autres créateurs puisque eux aussi gagnent leur vie à travers des productions pour la jeunesse. Toute la différence tient dans ce que les gens de Ghibli, eux, savent émerveiller même à travers les clichés les plus éculés…

(1) je pense en particulier à Arthur et les Minimoys (Luc Besson ; 2006), entre autres âneries du même acabit.

Note :

Ce film est une très libre adaptation du premier volume de la série romanesque de fantasy pour la jeunesse écrite par Mary Norton (1903-1992) et intitulée Les Chapardeurs (1952-1982).

Arrietty, le petit monde des chapardeurs (Karigurashi no Arrietty)
Hiromasa Yonebayashi
Studio Ghibli, 2010
94 minutes, tous publics

– le site officiel du film (ja)
entretien avec Cécile Corbel, compositrice de la BO
– d’autres avis : L’Antre de la Fangirl, aVoir-aLire, Zipanatura, Cinemovies

Le Labyrinthe de Pan

Jaquette DVD de l'édition française du film Le Labyrinthe de PanEspagne, 1944. Ofélia s’installe avec sa mère dans une garnison dirigée par Vidal, son beau-père, capitaine de l’armée franquiste. À proximité de la grande maison familiale, la jeune fille découvre un étrange labyrinthe gardé par une créature nommé Pan. Le monstre lui révèle qu’elle n’est autre que la princesse disparue d’un royaume enchanté. Afin de découvrir la vérité, Ofélia devra se soumettre à trois épreuves que rien ne l’a préparée à affronter…

Certains auteurs ont des œuvres qui ne prédisposent pas vraiment à penser qu’ils sont capables du meilleur. Guillermo del Toro, avec à son palmarès des films tels que Blade 2 ou Hellboy, ne risquait pas de me faire me déplacer jusqu’à un cinéma pour y payer ma place plein pot… J’aurais dû mieux me renseigner pourtant, car j’aurais ainsi découvert Le Labyrinthe de Pan sur grand écran au lieu du petit.

Cette itération du genre fantastique a pour particularité de restreindre les effets spéciaux au strict minimum pour servir au mieux l’ambiance et l’émotion, c’est-à-dire ce qui fait les œuvres d’art. Vous ne trouverez ici aucune image racoleuse à l’attention des fans de films d’action – au demeurant un genre tout à fait respectable mais dont les répétitions permanentes finissent vite par lasser – ou bien les aficionados de frissons faciles – de films d’horreur, donc, un autre genre lui aussi tout à fait respectable mais hélas assez limité.

Ce qui fait toute la force du Labyrinthe…, c’est son utilisation heureuse des truismes du fantastique et des mythes et légendes traditionnels pour nous raconter une histoire digne des contes de fée de notre enfance – dont est très friande la jeune Ofélia dans ce film, ce qui n’est bien évidemment pas un hasard. Il ne faut pas pour autant y voir un récit simpliste – pour ne pas dire disneyien, ou encore burtonien pour rester poli – car si ici l’histoire finit « bien » elle reste néanmoins douloureuse : en effet, se situant après la victoire du franquisme, elle ne pouvait pas vraiment fournir un contexte « heureux » pour commencer.

Je me suis longtemps interrogé sur le choix du réalisateur de placer son récit pendant cette horreur bien précise de l’Histoire. Son éventuelle ascendance hispanique ne me semblait pas une raison suffisante, et son jeune âge me laissait penser qu’il ne devrait pas se sentir concerné – pas trop du moins – même si des membres de sa famille avaient subi directement le joug de cette dictature… Et puis une idée m’est venue, qui combine à la fois les racines du réalisateur et les besoins de ce récit en particulier.

Car ici, tous les événements qui se produisent dans le monde « réel » ne sont en réalité qu’une suite de destructions progressives des liens qui rattachent Ofélia à notre monde, de ces chaînes qui l’empêchent de rejoindre ce royaume enchanté dont elle vient. Il ne s’agit pas de deux histoires narrées en parallèle et qui s’entrecroisent au hasard, mais bel et bien d’une seule convergeant inéluctablement vers sa seule conclusion possible, à travers une trame tissée par des forces qui dépassent l’entendement humain…

C’est là que le terme de « magie » prend tout son sens. Loin d’être dans cette production le prétexte à des effets spéciaux dont le but consiste en général à appâter le chaland à travers des visuels aussi périssables que dépourvus de sens, les puissances de « l’Autre Monde » s’affirment ici comme le véritable moteur derrière les actes des humains. Comme les rides à la surface de l’eau sont le produit de mouvements situés en réalité bien plus profondément. Hors, on sait bien, et depuis longtemps, comme les fées peuvent s’avérer cruelles.

En fait, il y a presque quelque chose de platonicien dans ce film, dans le sens où la réalité n’est pas celle qu’on croit et que nos agissements n’y ont pas seulement les buts qu’on leur attribue. C’est sur la base d’un tel postulat qu’ici del Toro nous propose en fin de compte une modernisation de cette traversée du miroir qui constitue l’essence même des contes de fée, mais sans pour autant tomber dans le piège de l’infantilisme simpliste ou de l’horreur gratuite comme beaucoup d’autres productions nous y ont hélas habitué.

Avec son thème classique mais un récit aux idées originales, et sa réalisation sans faille – tant sur les plans artistiques que techniques – Le Labyrinthe de Pan s’affirme comme une réussite indiscutable, voire un chef-d’œuvre du cinéma fantastique… et peut-être même un chef-d’œuvre du cinéma tout court.

Notes :

Le nombre de nominations et de récompenses obtenu par ce film étant proprement phénoménal, il est inutile de les citer ici. De plus, Le Labyrinthe de Pan présente la particularité d’avoir connu un succès tant public que critique – ce qui est assez rare pour être mentionné…

Le Labyrinthe de Pan (El laberinto del fauno), Guillermo del Toro, 2006
Wild Side Video, juillet 2007
119 minutes, env. 10 €

Cycle de Pendragon, tome 1er : Taliesin

Couveture de Taliesin, premier tome du cycle de Pendragon« Je ne pleurerai plus les disparus, endormis dans leur tombe marine. Leurs voix s’élèvent : « Conte notre histoire, disent-elles. Elle mérite de rester dans les mémoires. » Je prends donc la plume… »

Ainsi commence la tragédie de l’Atlantide engloutie, à jamais disparue dans de terribles convulsions. Fuyant le cataclysme, trois navires désemparés emportent le roi Avallach et sa fille vers Ynys Prydein, une île noyée dans les brumes.

Dans ce nouveau monde, où les guerriers celtes luttent pour leur survie dans les derniers soubresauts d’un Empire romain agonisant, ils essaient tant bien que mal de refaire leur vie. De la rencontre de ces deux civilisations, et de l’union de la jeune princesse atlante avec le barde Taliesin, naîtra celui que chacun connaît désormais sous le nom de Merlin…

Mon enfance a longtemps été habitée de ces ouvrages qui parlaient des gens de Féérie et des imprudents qui osaient s’y aventurer : au fil des week-ends pluvieux, je découvrais dans ces pages la « vraie » nature des fées et des korrigans, des elfes et des lutins, et d’innombrables autres merveilles faites de magie, de terreur, de quêtes et d’aventures. Mais surtout je lisais avec grande avidité les légendes chevaleresques des héros de jadis, ceux qui avaient appris des gens de l’« Autre Monde » (1) les techniques de combat imparables, ceux dont le visage brillait de la lumière divine lorsqu’ils allaient accomplir une prouesse surhumaine, ceux dont le corps se déformait sous le spasme de fureur quand la « Mère des Dieux » (2) leur procurait son pouvoir au milieu des batailles désespérées… Et parmi tous ces épiques haut-faits, il y avait bien sûr la Quête du Graal.

C’est ce que j’ai redécouvert à la lecture de ce roman.

Ceci étant dit, Lawhead n’a pas vraiment choisi la facilité en commençant avec l’histoire de Taliesin (3) car celui-ci n’est autre que l’époux de la Dame Du Lac (4) et le père de Merlin l’Immortel Enchanteur – en tous cas dans ce récit puisque les vies de ces personnages varient considérablement selon les auteurs. Ce qu’il y a de captivant dans la narration de Lawhead c’est la manière qu’il a su retrouver de faire surgir la magie d’un simple détour du chemin : vous ne trouverez pas de trucages faciles ici, ceux du cinéma ou des jeux de rôle – traditionnels ou informatiques – qui présentent des magiciens niveau 25 lançant des éclairs à travers les yeux ou des monstres sphéroïdes flottant dans les airs avec un énorme œil rouge, des milliers de tentacules crachant des jets d’acide, une gueule gigantesque avec quatre rangées de crocs acérés et qui souffle du feu.

Non, ici le merveilleux est souvent une interprétation des spectateurs dont la culture primitive leur empêche de trouver une explication « rationnelle » aux événements – comme dans le cas des survivants du cataclysme de l’Atlandide qui construisent sur leur nouvelle terre d’accueil des châteaux à l’architecture fabuleuse dont les autochtones croient qu’ils sont le produit des sortilèges de Féérie – ou alors la magie est dans la plus pure tradition d’antan – lorsque les druides lisent l’avenir dans la pierre magique du Lia Fail (5) ou les chutes de météorites, ou bien se rendent dans l’Autre Monde pour consulter les esprits à travers la transe produite par l’ingestion de mixtures de leur crû, ou encore lorsque les dieux eux-mêmes choisissent de parler aux bardes dans les sidhs, ces lieux qui rendent la frontière avec le Pays de la Promesse floue et imprécise… Bref, c’est cet ensemble de référence aux éléments traditionnels des mythes originaux qui font tout l’intérêt de ce livre si vous êtes fondu de contes et légendes d’antan.

Bien entendu, il n’y a pas que des bons cotés. Ce qui saute aux yeux dés les premières pages c’est une certaine lourdeur du style, avec des phrases un poil trop longues et ampoulées qui sont parfois difficiles à lire (la traduction y est peut-être pour quelque chose aussi…) et une certaine propension à faire long quand il pourrait être fait court. On sent bien que Lawhead appartient à cette génération qui a appris à écrire au cinéma ou devant la télé  quand on voit la facture des dialogues qui peuvent devenir pénibles à lire même si on laisse de côté les tournures de phrases pré-médiévales à rallonge. Alors que les personnages sont le plus souvent respectueux de la tradition folklorique des celtes, certaines situations frisent hélas une certaine mièvrerie : disons pour simplifier que les gentils sont vraiment gentils, et peut-être un peu trop par moments. Mais bien qu’il s’agisse d’une nouvelle narration de légendes bien connues, on ne peut pas vraiment parler de clichés non plus puisqu’il y a tout de même un minimum de respect à avoir pour le mythe original : au final, l’auteur nous propose un compromis intéressant qui ne tombe pas dans le manichéisme flagrant en proposant une évolution de certains personnages ainsi que quelques rebondissements pour faire passer les plus de 650 pages de l’ouvrage…

La partie de l’histoire narrant la chute de l’Atlantide est la moins documentée, pour des raisons évidentes, et se détache bien de l’ensemble dans l’atmosphère retranscrite : vu les noms des lieux et de certaines créatures mythologiques, on constate que l’auteur a pris le parti de donner aux atlantes des racines communes avec la culture grecque antique – ce qui est assez commun – ainsi que d’autres plus ou moins imaginaires dans un mélange assez plaisant mais qui aurait bénéficié de plus de descriptions. La narration des événements est néanmoins efficace et pas exempte de surprises, d’ailleurs dans l’ensemble plutôt bienvenues…

C’est au final un premier tome convaincant, qui donne envie de se lancer dans la suite pour redécouvrir l’histoire de la dynastie Pendragon à travers une itération qui ne manque pas d’originalité et encore moins de magie, dans tous les sens du terme.

(1) l’univers invisible où vivent les dieux, les héros et les défunts, domaine des Tuatha Dé Danann localisé dans les grands tertres mégalithiques et dans les îles souvent imaginaires mais toujours merveilleuses et paradisiaques.

(2) le plus souvent appelée Dana, elle est mère des dieux, les fameux Tuatha Dé Danann qui sont les avant-derniers envahisseurs de l’Irlande et qui constituent ceux que l’on appelle les grands dieux du panthéon irlandais.

(3) barde du VIème siècle devenu symbole de la science bardique, une sorte de dernière incarnation du druidisme à une époque où celui-ci ne subsistait plus qu’à l’état de souvenir dans la tradition populaire.

(4) c’est-à-dire Viviane, celle qui donna au roi Arthur sa fameuse épée Excalibur ; à la fois déesse-mère et  fée des eaux, elle est dans la tradition originale dépositaire des forces et des secrets de l’Autre Monde.

(5) aussi appelée « Pierre de Fâl » ou « pierre du destin », elle se dressait sur le tertre de Tara – centre symbolique, politique et sacré de l’Irlande pré-chrétienne – et criait lorsqu’un futur roi la touchait…

Notes :

Traduit en plus de vingt langues, ce cycle qui compte au total cinq volumes a été récompensé par de nombreux prix.

Le lecteur curieux mais néanmoins soucieux de véracité historique quant à l’épopée des celtes se penchera avec bonheur sur l’ensemble de l’œuvre de Jean Markale, spécialiste de premier plan sur le sujet, et notamment ses ouvrages Les Celtes et la civilisation celtique (Payot, 1969, ISBN : 2-228-88498-7) et Nouveau Dictionnaire de mythologie celtique (Pygmalion, 1999, ISBN : 2-857-04582-4).

Taliesin (Taliesin, 1987), Stephen Lawhead
Livre de Poche, collection Fantasy n° 15218, septembre 2007
672 pages, env. 7 € 50, ISBN : 978-2-253-15218-7

– d’autres avis : Fantastinet, La Bulle à Sylla
la page du cycle sur nooSFère (avec accès aux fiches de chaque volume)


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