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Mordre au travers

Couverture de la dernière édition de poche du recueil de nouvelles Mordre au travers« Nue devant la glace elle regardait ce gros corps, cette montagne de graisse. Il ne ressemblait à rien. Même pas une femme, rien qu’un gros sac. A mi-voix elle se répétait : “Sale grosse truie, putain de sale grosse truie, grosse vache.” Les yeux pleins de larmes parce qu’il s’agissait bien d’elle »…

Évocations tranchantes d’un quotidien noir, de drames intimes ou de rêves inquiétants… Ces nouvelles disent violemment la Femme dans son désir ou son refus du désir, dans ses colères, ses hontes inavouées, ses excès d’amour ou sa folie meurtrière… La Femme blessée, humiliée ou bien vengeresse et autodestructrice.

La Femme humaine… Trop humaine ?

Onze textes et onze portraits de femmes, à travers des thèmes aussi divers, et parfois inattendus sur un tel sujet, que le meurtre, la prostitution, l’obésité, la misère, le suicide, la grossesse, la soumission, la perte, la tentation, la haine ou même la mutation – et ce dernier texte sera bien le seul à flirter avec l’imaginaire, ici à nette tendance SF d’ailleurs. Pourtant, et à dire vrai, il s’agit bien moins de féminisme post-80s que de déclarations d’amour à la femme en général – ce qui, à y regarder de près, ressemble assez à une certaine forme de féminisme contemporain, voire peut-être même pro-sexe.

C’est là qu’on doit se rappeler de l’orientation sexuelle de l’auteur, car Virginie Despentes aime bel et bien les femmes et ne s’en cache pas ; mieux, elle considère cet amour-là comme une libération vis-à-vis de la phallocratie – ce qui permet de rejoindre à nouveau une forme de féminisme radical, pour dire le moins. Or, la libération reste bien le leitmotiv de fond pour chacun de ces textes, ou presque, mais sans pour autant qu’elle se veuille salvatrice… Pour cette raison, la violence tant physique que morale reste au cœur de chaque récit : c’est bien le prix de la liberté après tout.

Si vous souhaitez mieux connaître les inspirations de Virginie Despentes avant de plonger plus profond dans son œuvre, Mordre au travers s’affirme comme une lecture indispensable. Et pour ceux d’entre vous désireux de découvrir un point de vue aussi acéré que dérangeant sur un présent encore bien tenace, ce recueil reste tout à fait recommandable : près de quinze ans après, les tendances qu’il illustrait à l’époque de sa publication n’ont fait après tout que se radicaliser.

Mordre au travers, Virginie Despentes, 1994-1999
J’AI LU, collection Librio n° 308, septembre 2008
122 pages, env. 2 €, ISBN : 978-2-290-01154-6

– des articles, critiques et entretiens avec l’auteur
– d’autres avis : Domino, Froggy’s Delight, Contes défaits, Les Gridouillis,

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Thelma et Louise

Jaquette DVD du film Thelma & LouiseThelma, femme au foyer, s’ennuie ferme alors que son mari autoritaire et macho vend des tapis, même le week-end. Louise, serveuse dans un café, cache son passé même à Louise, pourtant sa meilleure amie. Elles quittent toutes les deux leur petite ville pour trois jours de pêche dans un chalet de montagne. Mais avant d’arriver à destination, elles rencontrent un ivrogne qui tente de violer Louise.  Et leur petite escapade tranquille entre amies devient soudain une cavale effrénée à travers tout le pays…

À une époque où la condition de la femme – hélas toujours notoirement inférieure à celle de l’homme – prend autant de place dans les journaux, il peut s’avérer utile de se rappeler l’existence d’un film comme Thelma et Louise car, dans les grandes lignes, il cristallise avec 20 ans d’avance les préoccupations actuelles. Encore qu’il semble plus juste de considérer ces dernières comme persistantes depuis trop longtemps puisque le discours qui sous-tend ce film résonne, et avec raison, depuis un demi-siècle au bas mot : en fait, Thelma et Louise soulignait surtout en son temps l’échec que connut le féminisme pour se faire entendre de l’audience masculine – ou du moins d’une part de celle-ci.

Si certains n’hésitent pas à dire que la faute de cet échec revient à une méthode de protestation qui s’est affirmée bien trop bruyante pour ne pas lasser, il semble néanmoins assez juste de dire aussi que les choses ne changent pas du jour au lendemain et que les mentalités évoluent moins vite que les lois. Toutes mes excuses pour enfoncer ainsi une porte aussi grande ouverte mais le rappel me semblait pertinent. Ce qui n’empêche nullement Thelma et Louise de s’afficher en bonne place dans la liste des films culte, en particulier pour l’ode qu’il fait à la liberté et à l’accomplissement de soi – deux thèmes qui, soit dit en passant, restent assez sous-jacents de celui du féminisme déjà mentionné.

Mais on y trouve aussi un voyage à travers les plaines de l’Ouest américain, de toute évidence encore un peu sauvages, qui prend assez vite des allures de « chevauchée fantastique » et croise au moins un autre mauvais genre, le polar, tout en flirtant avec la comédie pour mieux faire avaler la pilule du drame ici joué. Et puis c’est surtout l’histoire d’une amitié entre deux femmes dont on ne sait plus laquelle joue le rôle de Bonnie et laquelle celui de Clyde : peut-être se le partagent-t-elles après tout…

Si Thelma et Louise s’affirme encore et toujours comme un film tout à fait actuel, il reste aussi un récit admirablement orchestré où, dans le très court instant qu’il suffit à une balle pour jaillir du canon d’un revolver, le quotidien le plus banal bascule soudain dans une odyssée dont on ne revient pas entier.

Récompenses :

Oscar du cinéma : Meilleur scénario original (Callie Khouri)
Golden Globes : Meilleur scénario (Callie Khouri)
David di Donatello : Meilleure actrice étrangère (Geena Davis) & Meilleure actrice étrangère (Susan Sarandon)

Thelma et Louise, Ridley Scott, 1991
MGM / United Artists, 2003
129 minutes, env. 9 €

– d’autres avis : Ciné-Club de Caen, Libération, La Pellicule brûle, CinéCritiques
– l’article de Marc-Benoît Créancier sur Il était une fois le cinéma


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