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1945

Couverture de l'édition française du manga 1945Automne 1939, à Offendorf, une ville d’Allemagne. La jeune Elen, issue d’un milieu bourgeois, rencontre Alex, un orphelin qui ne trouva rien d’autre pour s’en sortir que d’intégrer les Jeunesses hitlériennes. Avec la Seconde Guerre mondiale sur le point d’éclater, cette histoire a priori banale prend soudain une tournure tragique alors que chacun des deux tente de trouver le plus juste chemin à suivre quand tout devient flou, y compris la notion d’humanité qui comme toujours est la première victime des balles et des bombes…

Que faire contre l’horreur ? Comment dire quand elle dépasse les mots ? Pourquoi juger alors que tous ceux qui survivent pour témoigner y ont pris part, d’une manière ou d’une autre ?

Voilà quelques-uns des questionnements que suggère Keiko Ichiguchi dans 1945. Loin de tenter d’expliquer, de rationaliser ou d’éduquer, elle se contente de raconter. À partir de deux destins dont rien ne laissait présager la rencontre, plus ceux qui gravitent autour de ceux-là, elle déroule peu à peu le fil d’une trame inattendue dans sa portée, poignante dans sa lucidité, terrible dans son humanité. Car ici point de monstres mais juste des gens comme vous et moi perdus dans une tourmente qui les dépasse…

Ce qu’on apprécie surtout, c’est la mesure du récit où tout s’enchaîne avec logique, presque une certaine froideur même. L’auteur trouve ici une retenue d’autant plus difficile à assurer que le sujet se veut bien sûr prétexte à tous les excès. Sans colère ni hargne, pourtant, elle peint un tableau qui glisse peu à peu vers l’horreur la plus folle et où chacun de nous pourra trouver une partie au moins de son portrait.

Se concluant l’année qui lui donne son titre, 1945 nous rappelle la précieuse leçon qu’une guerre ne laisse ni gagnants ni perdants mais juste des survivants : à ceux-là, après coup, de trouver la force de continuer avec le poids de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils n’ont pas fait, de ce qu’ils auraient pu faire d’autre…

1945, Keiko Ichiguchi, 1997
Kana, collection Made In…, septembre 2005
128 pages, env. 10 €, ISBN : 978-2-871-29864-9

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Les Duellistes

Affiche française du film Les DuellistesStrasbourg, 1800. Pour avoir blessé en duel le neveu du maire, le lieutenant Gabriel Féraud se voit signifier sa mise aux arrêts par un autre lieutenant, Armand d’Hubert. Mais Féraud prend l’ordre d’arrêt pour un affront et provoque Hubert en un duel au sabre pour obtenir réparation. Si Hubert l’emporte cette fois, il sait néanmoins qu’il devra à l’avenir compter avec la rancune tenace de Féraud. Pourtant, aucun des deux ne sait encore que cette dispute s’étalera sur bien des années avant de trouver sa conclusion…

Plus que l’emprise de la folie d’un homme sur son adversaire, Les Duellistes nous montre surtout comment cette aliénation de l’un en vient peu à peu à contaminer l’autre. De sorte que, à force d’articuler toujours plus sa vie autour du prochain affrontement contre sa némésis, celui-ci ne se voit même plus basculer à son tour dans la spirale du délire et passer ainsi peu à peu du statut de victime à celui de bourreau. Ici, donc, point de salut, sauf à travers un dernier sursaut dont je vous laisse bien sûr la surprise…

Mais ce film se veut aussi le portrait de la folie d’un temps, impérialiste et donc militariste, qui laisse ses éléments les plus brillants se décimer pour d’infectes raisons d’honneur et de prestige appelées hélas à connaître à l’époque encore bien des jours prospères malgré l’interdiction de la pratique du duel. Pour cette raison, Ridley Scott joue ici avec une certaine habileté sur le romanesque pour dépeindre l’historique, les délires de ses personnages servant ainsi de reflets dans un miroir pour la société dont ils sont issus.

Enfin, ce film s’affirme aussi comme une réussite artistique incontestable, par son travail sur la lumière comme sur la mise en scène – notamment à travers ses nombreux plans fixes inspirés de tableaux – mais aussi par sa photographie et son rythme narratif qui rappellent à plusieurs reprises le Barry Lindon (1975) de Stanley Kubrick (1928-1999) – œuvre dont le récit, justement, se situe à une époque voisine. Rien que pour son ambiance sans pareille, déjà, Les Duellistes vaut bien le détour.

Candidat idéal pour une soirée en comité réduit, voire même pour un moment de solitude où le besoin de voyage se fait sentir, cette première œuvre d’un réalisateur amené à compter beaucoup sait faire preuve d’une force d’esprit peu banale comme d’un charme à nul autre pareil.

Récompense :

Festival de Cannes : Prix de la première œuvre en 1977.

Notes :

Ce film est une adaptation de la nouvelle Le Duel de Joseph Conrad (1857-1924) publiée en 1908 et qui s’inspire de faits réels : les nombreux duels auxquels participa François Fournier-Sarlovèze (1773-1827), général d’Empire français, notamment contre Pierre Dupont de l’Étang (1765-1840), lui aussi général de la Révolution et de l’Empire, qu’il affronta une vingtaine de fois sur près de 20 ans avec toutes sortes d’armes.

Les lieux de tournage comprennent la commune de Sarlat-la-Canéda, d’où est précisément originaire François Fournier-Sarlovèze, et ses alentours, dont le château de Commarque.

Le groupe Iron Maiden s’est inspiré de ce film pour le morceau The Duellists de son album Powerslave (1984).

Les Duellistes (The Duellists), Ridley Scott, 1977
Paramount, 2006
96 minutes, env. 20 € l’édition Best Of Classics

La Comtesse

Jaquette DVD de l'édition française du film La ComtesseÀ la mort de son mari, la comtesse Erzsébet Báthory se trouve à la tête d’une immense fortune et étend peu à peu son influence jusqu’à devenir la femme la plus puissante de Hongrie. C’est alors qu’elle s’éprend éperdument d’un séduisant jeune homme. Après une idylle aussi brève que passionnée, la comtesse est abandonnée. Certaine d’avoir été délaissée pour une rivale plus jeune et plus belle, Erzsébet sombre petit à petit dans la folie et se persuade que le sang de jeunes vierges lui procurera jeunesse et beauté.

Plus qu’un portrait de la comtesse Báthory (1560-1614), à ce jour encore un des pires tueurs en série de l’Histoire, Julie Delpy nous brosse surtout ici une représentation de la femme, au sens large du terme. D’ailleurs, le scénario s’éloigne vite de la réalité historique, et pour autant qu’on puisse saisir celle-ci dans son intégralité quant à ce personnage qui a certes existé mais dont la légende lui prête des actes et ainsi une réputation assez difficile à séparer de la vérité. Tout au plus peut-on affirmer qu’elle ne se baigna jamais dans du sang humain mais se contenta de s’en laver le visage et les mains – et pour de simples raisons d’ordre « technique » : un corps humain, en effet, ne contient pas assez de sang pour remplir une baignoire…

Car en cette Hongrie de la toute fin du XVIe siècle où elle vécut, d’une part magies et sortilèges constituaient des faits indiscutables avec lesquels on frayait bien plus que ce qu’on l’admettait, surtout dans les sphères les plus élevées de la hiérarchie sociale ; mais d’autre part féodalité et servage mettaient paysans et domestiques à l’entière disposition de leur seigneur, celui-ci exerçant sur eux droit de vie et de mort avec pour seules limites celles du bon sens et des rapports humains normaux, soient les deux traits de caractère dont la comtesse Báthory se trouvait hélas dépourvue dès lors qu’il s’agissait de sa beauté. D’où l’étendue des supplices et sévices qu’elle infligea à ses gens et qui atteignent des sommets de l’horreur (1).

Extrémités qui somme toute étonnent assez peu. Née au plus haut niveau de la société en un temps de guerres et de violences où on s’embarrassait peu de sentiments, elle n’avait pas coutume de prendre des gants avec des personnes considérées comme à peine plus évoluées que des animaux. Aucun autre noble ne le faisait d’ailleurs. Une réalité historique retranscrite dès les premières minutes du film : la comtesse Báthory y est ainsi présentée comme un pur produit de son temps mais aussi de la dureté et de la froideur de l’éducation que lui prodigua sa mère. On retrouve donc assez facilement dans le jeune noble Istvan l’image de son amour de jeunesse, un simple paysan exécuté pour l’avoir mise enceinte à l’âge de 15 ans à peine.

C’est donc avant tout le portrait d’une femme meurtrie par les pratiques et les coutumes d’une époque sombre que dresse Julie Delpy dans ce film : celui d’une dame qui tente de rattraper une jeunesse enfuie, ou plutôt saccagée par la tyrannie des convenances et de l’étiquette, et notamment celles qui dictent leurs conditions aux femmes. Voilà pourquoi le pouvoir dont dispose la comtesse Báthory à la mort de son mari finit par devenir insupportable à certains puissants du royaume : que son mari était en mesure de tenir tête au roi passait encore, c’était un homme, mais elle seule certainement pas… Ainsi, sa folie se voit-elle ici présentée comme la conséquence aussi involontaire que tragique d’une banale intrigue de cour destinée à lui ravir ses richesses (2).

Mais si ce féminisme du discours étonne lui aussi assez peu, au point d’ailleurs qu’il agace presque, il se double néanmoins d’une réflexion sur le pouvoir : de par son statut dans la hiérarchie sociale, en effet, la comtesse Báthory se trouve capable d’infliger à ses victimes – toutes des femmes d’ailleurs, soient autant d’images de la mère haïe – ce que ses contemporaines ne pouvaient faire subir à d’autres. En fait, Julie Delpy nous présente ici une dame qui peut agir comme un homme – du moins un particulièrement mauvais – car elle en a les moyens, en balayant ainsi et du même coup l’image traditionnelle et pour le moins naïve de la « douce femme » : son autorité sur ses serviteurs lui sert ici de force de contrainte qui remplace la force physique masculine.

Bien sûr, il n’aura échappé à personne que la folie de la comtesse reste sa principale différence avec les autres femmes, celles de son temps comme celles d’autres époques. Sa préoccupation pour la jeunesse et la beauté, par contre, demeure caractéristique de la gent féminine, mais c’est en la poussant dans ses dernières extrémités, ici par maladie d’amour, qu’elle dépasse le stade de la normalité pour entrer de plein pied dans celui de la folie meurtrière.

Quant à Julie Delpy, et si on admet qu’une des marques d’un grand auteur est de bien cerner les différences entre les hommes et les femmes, alors nous nous trouvons là en présence d’une réalisatrice de tout premier plan.

(1) le lecteur curieux de s’instruire sur ce sujet se penchera sur l’essai de la poétesse Valentine Penrose intitulé La Comtesse sanglante (Gallimard, collection L’Imaginaire, avril 2004, ISBN : 978-2-070-70121-6) publié pour la première fois en 1962 ; si plusieurs autres ouvrages de différents auteurs suivirent celui-ci, il n’en demeure pas moins une référence encore de nos jours.

(2) si je me souviens bien de certaines lectures, il me semble que Julie Delpy se rapproche sur ce point de thèses historiques récentes à propos du personnage de la comtesse Báthory.

Notes :

Le casting connut plusieurs chamboulements avant le tournage. Ainsi, Ethan Hawke devait en faire partie mais n’y figure pas au final. Quant à Radha Mitchell et Vincent Gallo, qui jouent les personnages de Anna Darvulia et Dominic Vizakna, ils devaient au départ tenir les rôles-phare du film.

La Comtesse (The Countess), Julie Delpy, 2009
Aventi, 2010
96 minutes, env. 12 €

Rébellion

Jaquette DVD du film RébellionAu 18e siècle, Sasahara, samouraï d’un fief vassal du shogun va bientôt prendre sa retraite et confier le rôle de chef de famille à son fils aîné. Féru d’arts martiaux, il a eu deux grandes frustrations dans sa vie : c’est un guerrier dans l’âme, mais il a vécu dans un monde en paix ; c’est un homme, mais il a été dominé par une femme à poigne qui lui a toujours reproché son manque d’ambition.

Alors qu’il s’apprête à ranger définitivement son sabre, sa famille va être mêlée aux intrigues de la cour avant d’être injustement sacrifiée aux intérêts du fief. Sûr de son bon droit, le vieux guerrier sans gloire va choisir la révolte et faire trembler le clan tout entier…

Ce qui saute aux yeux dans Rébellion, du moins dans un premier temps, c’est quel genre de chosification pouvait subir la femme dans le Japon traditionnel. Car les intrigues de cour auxquelles Sasahara va se trouver mêlé concernent une épouse du shogun que celui-ci a répudié pour des raisons qui resteront obscures un certain temps ; le suzerain veut confier sa femme rejetée au fils aîné de Sasahara sans se préoccuper de ce qu’en pense qui que ce soit et surtout pas la première concernée. De même, il ne se souciera des sentiments de personne quand il rappellera celle-ci à ses côtés, des années plus tard et alors qu’une famille a été fondée, pour faire acte de présence auprès de son fils quand ce dernier deviendra le dauphin à la mort de son frère aîné.

À travers cette jeune femme, qui n’a rien demandé à personne et certainement pas d’épouser un chef de guerre dont l’humanité ne constitue pas le point fort, Masaki Kobayashi (1916-1996) dresse un portrait du Japon féodal qui cadre assez mal avec les représentations les plus courantes qu’on en trouvait jusque-là : celles-ci en général glorifiées par une apologie de ce bushido, qui n’existât pourtant que dans les écrits assez fantasmés de Miyamoto Musashi (1584-1645) et de certains de ses contemporains (1), présentaient le plus souvent cette période du Japon sous un jour qui, en réalité, ne lui ressemblait guère ; on vit bien sûr des embellissements semblables en occident aussi, qui tentèrent de montrer à leur avantage des faits qui en avaient bien moins (2)

Cette attitude iconoclaste de la part du réalisateur, en fin de compte, n’étonne pas puisque le réalisateur avait déjà fait une dénonciation semblable dans son film Hara-Kiri de 1962. Au reste, remettre les pendules à l’heure ainsi se trouvait dans l’air du temps, au Japon comme ailleurs dans le monde, puisque l’époque dans son ensemble se caractérisait par un certain rejet des valeurs d’antan, jugées dépassées par les nouvelles générations et auxquelles beaucoup d’artistes attribuaient peu de mérite en raison du conservatisme que ces traditions reflétaient. Le Japon d’alors, en fait, exorcisait simplement ses démons (3), et ceux-ci se trouvaient bien sûr à la hauteur de ses ignominies du passé.

Quand à la suite du film, elle ajoute à la critique acerbe une satire aux accents assez drôles en montrant à quel point une société aussi patriarcale et machiste que celle du Japon féodal pouvait condamner l’existence d’un clan tout entier et même l’équilibre de la paix dans une région entière pour une seule et unique femme. Comme quoi, le genre féminin ainsi chosifié n’en demeurait pas moins central, et la véritable portée de son statut social effectif restait quoi qu’il en soit une simple question d’appréciation personnelle – en l’occurrence celle de son second mari et du père de ce dernier, un bretteur émérite avec lequel il vaut mieux savoir où s’arrêter, même pour un shogun…

Dénonciation du pouvoir dans ce qu’il présente de plus inhumain mais aussi de l’absurdité de traditions où l’individu se noie dans le groupe, Rébellion reste à ce jour une des grandes réussites de ce cinéma japonais qui dit ce qu’il pense. Rien que pour ça, il mérite largement deux heures de votre temps.

(1) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4), p.71.

(2) on peut citer par exemple, pour rester dans le domaine de la chevalerie, l’exemple de la légende du Roi Arthur montée de toutes pièces ou presque pour donner à la dynastie de Henri II Plantagenêt (1133-1189) une dimension mythique qui, en fait, ne lui appartenait pas ; voir l’ouvrage de Jean Markale, Nouveau Dictionnaire de mythologie celtique (Pygmalion, 1999, ISBN : 978-2-857-04582-3), p. 26 et 29.

(3) Jean-Marie Bouissou, « Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service » (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

Récompense :

Prix FIPRESCI à la Mostra de Venise en 1967.

Rébellion (Jôi-uchi: Hairyô tsuma shimatsu), Masaki Kobayashi, 1967
Wild Side Video, 2006
128 minutes, env. 15 €

Le Nom de la Rose

Jaquette DVD de l'édition simple du film Le Nom de la Rose1327. Le moine franciscain Guillaume de Baskerville se rend à une abbaye bénédictine du nord de l’Italie accompagné de son novice Adso de Melk. Il doit participer à un débat entre des représentants de son ordre et une délégation papale afin de trancher le schisme qui sépare ces deux courants chrétiens. Mais sitôt arrivé des rumeurs de meurtre lui reviennent aux oreilles de la bouche même de l’abbé : connaissant les qualités d’enquêteur de Guillaume, celui-ci lui demande de tirer au clair ce mystère…

Souvent considéré comme le premier film policier médiéval, Le Nom de la Rose brille surtout par le portrait qu’il brosse de chacun des protagonistes de ce récit, qu’ils soient principaux ou mineurs. Car cette abbaye abrite des moines dont le travail consiste à préserver le savoir de l’Antiquité à travers la traduction et la copie des manuscrits qui sont parvenus à traverser les siècles jusque-là : ce sont donc des érudits ; et comme leur travail de reproduction se complète d’illustrations très détaillées, ils sont aussi artistes. Bref, à la fois savants et créatifs, ces gens s’affirment surtout comme des sensibles, faute d’un meilleur terme, soient des profils souvent victimes de certains travers psychologiques.

Des travers que beaucoup de gens de nos jours encore voient d’un mauvais œil, pour dire de quelle manière ils se trouvaient considérés à cette époque qui ne brillait pas par son ouverture d’esprit – ce qui explique d’ailleurs peut-être pourquoi certains cherchaient refuge dans des établissements comme celui où se déroule ce récit… On aime l’adéquation que démontre le scénario entre la réalité historique et les besoins du thème : les intrigues policières, en effet, mettent souvent en scène des personnalités torturées, pour ne pas dire psychotiques, voire même franchement psychopathes – la seconde partie de l’histoire, d’ailleurs, quand entre en scène la Sainte Inquisition, permettra d’en apercevoir quelques autres qui appartiennent à cette dernière catégorie…

Mais on y trouve aussi des gens de raison, et capables de marier celle-ci à l’érudition et à la sensibilité, comme du reste c’est le cas de tous les lieux et de toutes les époques. De Baskerville compte bien sûr parmi ceux-là, et sous l’égide d’un tel maître, son apprenti Adso suivra on l’espère un chemin semblable. Comme des îlots de lumière dans ce puits de ténèbres qu’est le Moyen Âge (1), des gens tels qu’eux participèrent bien plus que les autres à ordonner le chaos – et même si cette tâche reste encore de nos jours loin d’être achevée… Malgré tout, ils restent anonymes, au contraire de quelques autres dont les travaux leur ont permis d’entrer dans l’Histoire sous des noms devenus plus ou moins célèbres.

C’est là que ce film trouve une partie non négligeable de sa force, surtout à une époque comme la nôtre où chacun veut son quart d’heure de gloire : en nous rappelant que le feu des projecteurs n’éclaire qu’une fraction de ceux qui ont vraiment compté, il nous rend à nouveau confiant dans l’idée que notre vie n’est pas inutile pour peu que nos actes restent justes.

Ce qui, pour le coup, est une morale bien chrétienne, comme quoi ce film se montre fidèle à lui-même jusqu’au bout…

(1) la phrase accentue volontairement la métaphore : le Moyen Âge n’était pas une période si obscure que ça en réalité ; selon la médiéviste Claude Gauvard, elle nous a légué « quantité de témoignages lumineux dans la pierre, les livres, les textes… » (Sciences et Avenir n°772, juin 2011, p.51).

Récompenses :

César du cinéma : Meilleur film étranger.
Prix David di Donatello : Meilleure direction artistique, Meilleurs costumes et Meilleure photographie.
Prix du Film allemand : Meilleur acteur (Sean Connery) et Meilleure direction artistique.
Ruban d’argent : Meilleure photographie, Meilleurs costumes et Meilleure direction artistique.
BAFTA Awards : Meilleur acteur (Sean Connery) et Meilleur maquillage.

Note :

Ce film est une adaptation du roman éponyme d’Umberto Eco publié en 1980 et récompensé par le prix Médicis étranger en 1982.

Le Nom de la Rose (Der Name der Rose), Jean-Jacques Annaud, 1986
Warner Bros., 2004
131 minutes, env. 10 €

– le site officiel de Jean-Jacques Annaud
– l’avis de Cinekritik

Un long dimanche de fiançailles

Jaquette DVD de l'édition simple du film Un long dimanche de fiançailles1919. La Grande Guerre a laissé la France victorieuse mais exsangue. Parmi les innombrables cicatrices, celle de Mathilde dont le fiancé n’est jamais revenu du front où il a disparu dans des circonstances assez obscures. Alors, peu importe ce que disent les papiers officiels, elle décide de mener sa propre enquête : à travers une reconstitution des événements, elle s’enfonce dans l’horreur des tranchées et de leurs condamnés pour mutilation volontaire, mais aussi dans une France qui s’apprête à découvrir les Années Folles.

En dehors du portrait tout à fait poignant de l’horreur sans fin de cette guerre qui n’eut de « grande » que le nom, ce qui frappe le plus dans Un long dimanche de fiançailles c’est l’hommage que rend cette réalisation assez hors norme à la France d’antan. Un thème qui caractérise d’ailleurs plusieurs productions de Jean-Pierre Jeunet, comme le savent ses admirateurs de longue date, et qu’on pouvait déjà apercevoir dans son premier long-métrage, Delicatessen (1991), qu’il coréalisa avec son vieux complice Marc Caro. L’auteur se trouve donc dans le cas d’Un long dimanche de fiançailles en terrain pour le moins connu, voire même privilégié.

Il faut dire aussi que la période historique où se situe ce film présente de la matière. À l’époque le plus long conflit moderne de l’Histoire, cette guerre de 14, en s’achevant, ouvrit l’Europe en général et la France en particulier à cette période des « Années Folles » qui se caractérisent, comme leur nom l’indique plus ou moins, par l’éclosion d’une vigueur nouvelle sur tous les plans – et notamment les sociaux et artistiques. Comme à son habitude, Jeunet concentre ici son récit sur les gens, les gueules, les personnages : c’est donc l’occasion pour le spectateur de plonger tête la première dans une page d’Histoire au charme pour le moins unique en son genre…

Pour cette raison, vous auriez tort de passer à côté. Au-delà d’une histoire d’amour somme toute assez peu convenue et d’une réalisation typique d’un auteur qui n’a pas pour habitude de faire comme les autres, Un long dimanche… s’affirme surtout comme un voyage dans le temps vers une période certes encore hantée par les fantômes d’une guerre particulièrement atroce mais aussi, et surtout, sans pareille aucune.

Récompenses :

César du cinéma : Meilleure actrice dans un second rôle (Marion Cotillard), Meilleur espoir masculin (Gaspard Ulliel), Meilleure photographie (Bruno Delbonnel), Meilleurs costumes (Madeline Fontaine) et Meilleur décor (Aline Bonetto).
Dallas-Fort Worth Film Critics Association : Meilleur film en langue étrangère.
Florida Film Critics Circle : Meilleur film étranger.
Chicago Film Critics Association : Meilleur film en langue étrangère.
Festival International du Making-Of : Grand prix du Jury.

Note :

En raison de sa production très largement fournie par la firme américaine Warner Bros, et bien que son réalisateur et l’écrasante majorité de son casting soient français, Un long dimanche de fiançailles reste considéré comme un film américain par le Conseil d’État. Ainsi, il ne put bénéficier d’une subvention de huit millions d’euros de la part du CNC.

Ce film est une adaptation du roman éponyme de Sébastien Japrisot paru en 1991 chez Denoël et lauréat du Prix Interallié la même année.

Un long dimanche de fiançailles, Jean-Pierre Jeunet, 2004
Warner Bros., 2005
128 minutes, env. 10 €

Excalibur

Jaquette DVD et affiche française du film ExcaliburLes Âges Sombres. La terre sans roi étouffe sous les batailles de petits seigneurs locaux qui se disputent le pouvoir suprême. Devant ce désastre qui perdure depuis des siècles, le mage Merlin décide d’intervenir en faisant du seigneur Uther Pendragon celui qui brandira Excalibur, l’Épée de la Puissance dont hérite les rois. Mais Uther s’avère bien trop impétueux et se montre incapable de régner. Alors Merlin reporte ses espoirs sur le fils d’Uther, un enfant né d’une félonie, un bâtard du nom d’Arthur…

Un élément fondamental différencie Excalibur de la plupart des autres adaptations de la légende arthurienne, quels que soient leur média d’expression : l’emphase que fait ici John Boorman sur la réalité historique. Non l’Histoire au sens factuel du terme, mais bel et bien au sens métaphorique. Car ce récit s’articule en fait bien moins autour des exploits des « Chevaliers de la Table ronde » et de la quête du Graal que des bouleversements sociaux et culturels qui caractérisèrent l’Angleterre quand celle-ci abandonna peu à peu les croyances païennes pour s’ouvrir au monothéisme de la chrétienté. Pour cette raison, Excalibur s’inscrit au registre de l’heroic fantasy sensible, celle qui consacre moins de temps à l’action et aux effets spéciaux qu’à ce qui fait le sel de tous les contes : la magie.

Une magie d’autant plus fascinante qu’elle se montre aussi discrète que puissante, et d’autant plus belle qu’on la sait éphémère. Souvenez-vous : ce récit raconte comment la magie d’antan disparaît pour céder place à l’ordre du dieu unique, ce « Dieu Bon » qui par ailleurs s’encombre peu de fantaisie et dont l’esprit rigoriste se montre le plus souvent assez triste – c’est d’ailleurs un trait caractéristique des figures masculines… Avec sa venue, disparaissent aussi les rondes des fées dans les bois, ainsi que les chants des lutins et les merveilles forgées par les nains, mais aussi toutes ces choses dont on ne se souvient plus qu’à travers ces légendes qu’on se transmet de générations en générations – comme celle de ces épées magiques que brandissent les héros dans leur quête, justement…

Pourtant, l’abandon du paganisme et du polythéisme qui le caractérise, à travers l’essor du monothéisme, demeure une maturation difficile à contester de la religion, c’est-à-dire d’une certaine représentation du monde. Nul besoin d’y regarder de bien près, en effet, pour s’apercevoir qu’adorer une divinité parmi d’autres revient à idolâtrer une seule partie d’un tout bien plus vaste, soit une fraction qui doit bien venir de quelque part. La différence fondamentale entre le polythéisme et le monothéisme vient de que ce dernier préfère se consacrer au principe initial qui a engendré tous les autres plutôt qu’à un de ces descendants, en suivant le raisonnement somme toute assez logique comme quoi le « père » de ces divinités est plus grand que chacune d’elle puisqu’il les a créées.

Bref, les monothéismes préfèrent s’adresser au Bon Dieu plutôt qu’à ses saints – on a vu des réflexions plus simples que celle-là… Et, n’en déplaise à certains intégristes de l’anticléricalisme, la religion a elle aussi participé à faire du monde ce qu’il est aujourd’hui, en dépit de ses excès bien réels et tout autant regrettables. Par exemple par la préservation du savoir de l’Antiquité à travers le travail de traduction et de copies des moines, ou plus simplement par l’invention des hôpitaux. Mais aussi par des influences moins évidentes. Ainsi, le philosophe américain Alfred N. Whitehead (1861-1947) avança que l’idée médiévale d’un Dieu unique et tout puissant était capitale pour la science car elle supposait la notion d’ordre de la nature…

Mais le propos d’Excalibur n’est pas celui-là car l’intention du réalisateur se bornait à retranscrire le plus fidèlement possible le cycle arthurien. Bien que le scénario de ce film se basait au départ sur une première interprétation, celle de Thomas Mallory (1405-1471) et de son roman Le Morte d’Arthur, il dut subir des coupes importantes pour devenir un projet viable sur le plan financier ; celles-ci impliquèrent en particulier certains raccourcis chronologiques et les fusions de plusieurs personnages ou situations.

Les connaisseurs n’auront aucun mal à distinguer les bifurcations que prend cette version par rapport au conte original. Mais eux comme les autres y trouveront ce qui fait la substance de ces récits éternels qu’on appelle des légendes.

Récompenses :

Festival de Cannes : Prix de la contribution artistique (John Boorman)
Saturn Awards : Meilleurs costumes (Bob Ringwood)

Notes :

Composée par Trevor Jones, la bande originale inclut des morceaux célèbres de musiques classiques, tels que la Carmina Burana de Carl Orf (1895-1982) ou bien les compositions de Richard Wagner (1813-1883) pour ses opéras Le Crépuscule des Dieux, Tristan et Isolde ou encore Parsifal – les connaisseurs auront remarqué que ces opéras adaptent les équivalents, dans les mythologies germaniques, des épisodes de la légende arthurienne, à peu de choses près.

En raison de la longueur réduite de cette adaptation, qui compte à peine un peu plus de deux heures, les comédiens ne furent pas choisis pour leur talent ou leur personnalité mais pour leur proximité avec le personnage qu’ils devaient incarner afin d’en faire ressortir les traits principaux au plus vite. La plupart étaient d’ailleurs de parfaits inconnus…

Le tournage s’étendit sur 20 semaines et se déroula en intégralité en Irlande où il contribua beaucoup à créer des emplois en raison de la volonté de Boorman d’engager exclusivement de la main-d’œuvre locale.

Le réalisateur Bryan Singer travaille actuellement à un remake de ce film.

Excalibur, John Boorman, 1981
Warner Home Vidéo, 2004
135 minutes, env. 8 €


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