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Lady Oscar

Jaquette DVD de l'édition intégrale collector de la série TV Lady OscarDans cette France de 1755, le colonel de Jarjeyes attend son sixième enfant : père de cinq filles, il espère que le petit dernier sera un garçon qui pourra prendre sa succession afin de perpétuer l’illustre tradition militaire de la famille. Le destin, toujours farceur, lui donne une autre fille. De dépit, le colonel décide de l’élever comme un homme et la prénomme Oscar François… Quatorze ans plus tard, Oscar est devenue un soldat accompli : bretteur émérite, elle ne manie pas moins bien pistolets et fusils.

Les relations de son père auprès du Roi Louis XV lui permettent, grâce à son passé illustre de soldat fermement dévoué à la Couronne de France, de faire entrer Oscar dans la Garde Royale avec le grade de Capitaine. Oscar se retrouve ainsi « garde du corps » de la jeune princesse tout juste arrivée d’Autriche pour épouser le futur Louis XVI afin de sceller enfin la paix entre deux nations qui se sont trop longtemps fait la guerre aux dépends de leur population respective.

Entre Oscar et Marie-Antoinette naîtra une amitié indéfectible qu’on verra peu à peu ternie par les complots de la noblesse et à laquelle l’Histoire mettra un point final de la manière qu’on sait…

Si l’auteur du manga original, Riyoko Ikeda, reste un monument du genre, cette histoire-là s’affirme comme une pièce maîtresse de son œuvre. Après avoir été un énorme succès de l’édition, La Rose de Versailles (Versailles no Bara ; 1972-1973) connut une adaptation au théâtre en 1974 par la troupe exclusivement féminine Takarazuka pour plus de 600 représentations ; puis en série télé à la fin des années 70 qui se vit par la suite réédité en long-métrage. Le réalisateur français Jacques Demy (1931-1990) en fit un film lui aussi, mais c’est une autre histoire… Diffusée en France dans le défunt Récré A2, cet anime trouva assez de succès auprès du jeune public pour qu’on puisse avoir droit à la série complète en DVD chez IDP – ce qui est une très bonne chose.

Shôjo, mais aussi drame et roman historique, Lady Oscar explore une époque charnière de l’histoire de France sans fioritures ni concessions et tout le monde y en prend pour son grade. Si au début les choses se présentent comme on s’y attend – méchants nobles profitant des faveurs du Roi qui opprime le pauvre peuple sans défense –, les événements prennent peu à peu une apparence plus mitigée, moins manichéenne et au final tout aussi instructive que passionnante. Par exemple, on y voit tels quels les véritables félons du moment, Robespierre (1758-1794) en tête, qui profitèrent d’une conjoncture particulière pour mener leur coup d’état ; mais on y découvre aussi leurs victimes, dont la famille royale qui écopa à un âge bien trop jeune d’une couronne ruinée sans qu’on lui demande plus son avis qu’à n’importe quels autres monarques et alors même que le systéme sclérosé de l’Ancien Régime ne lui laissait en fin de compte qu’assez peu de marge de manœuvre pour redresser la barre.

Mais surtout, le spectateur découvrira une cour royale faite de complots en tous genres, tous plus mesquins les uns que les autres, où l’honneur de la noblesse ne sert plus que de prétexte pour de viles joutes de prestige et d’apparat afin de tirer tout le jus de cette vache à lait que représente le pays affamé. Les choses ne se présentent pas franchement mieux du côté du peuple où les basses classes sociales font tout pour se rapprocher de cette Cour des Damnés afin d’en récolter le plus de fruits possibles avec un total mépris pour leur prochain, famille comprise. Dans ce décor affligeant de connerie humaine, se croiseront des personnages historiques et d’autres fictifs pour le plus grand bonheur de ceux qui aiment les relations psychologiques et sentimentales tortueuses…

De son côté, Oscar fait de son mieux pour rester un officier intègre et irréprochable. Mais ce n’est pas simple de devoir jouer au bonhomme quand on est une fille, et dans ces temps troublés où le prestige de la noblesse s’étiole toujours plus à chaque jour, elle a un sacré boulot. Entre les complots de Madame Du Barry – maîtresse de Louis XV et par conséquent « Reine » de France de facto – ou ceux du Duc D’Orléans – cousin du Roi et donc héritier potentiel de la Couronne au cas où il arriverait malheur à l’Héritier – elle comprend vite qu’il y a quelque chose de pourri dans le Royaume de France : cette initiation douloureuse aux mœurs abâtardis de la Cour fera peu à peu pencher son cœur vers le peuple d’où vient son fidèle ami d’enfance André, servant de la famille de Jarjeyes. Inutile de préciser de quel côté elle se trouvera pendant le climax final, vous avez compris ; la manière, par contre, apportera son lot de surprises et c’est là qu’on verra un dénouement très attendu mais malgré tout surprenant de la longue disposition des pièces sur l’échiquier durant les 40 épisodes de la série.

Mais il n’y a pas que les luttes de pouvoir car les sentiments tiennent une place prépondérante dans ce récit, shôjo oblige : que ce soit l’amour déçu d’Oscar pour le Comte Fesner de Suède dont l’affection, pourtant interdite, va à Marie-Antoinette qui n’a pas le droit de la lui rendre, ou bien les sentiments tout autant proscrits d’André pour la fille de son maître, ce thème-clé de l’histoire se voit ici mis en scène avec brio et tout aussi bien orchestré sans pour autant tomber dans le larmoyant soporifique de certaines séries US bon marché. Les événements prennent ainsi une dimension tragique inattendue dans ce genre de contexte historique, et qui finira mal – très mal…

Brillante adaptation d’un manga qui représente un sommet du shôjo d’une époque, Lady Oscar reste encore aujourd’hui une production tout aussi passionnante qu’éclairante, dans tous les sens du terme. Mais c’est aussi l’occasion d’examiner en détail le travail d’un réalisateur de tout premier plan de l’industrie de l’animation japonaise, qui a récemment disparu mais nous a laissé là un incontournable.

Note :

Cet anime est tiré du manga La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda, disponible en trois tomes aux éditions Kana.

Lady Oscar, Osamu Dezaki, 1979
IDP, 2006
41 épisodes, env. 30 € l’édition intégrale collector

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

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Viva Zapata !

Affiche américiane d'époque du film Viva Zapata !1909. Depuis 34 ans, le président Porfirio Díaz règne d’une poigne de fer sur le Mexique : son régime depuis longtemps corrompu laisse les riches exploitants agricoles écraser les paysans, qui n’osent se révolter. Un jour, une de leur délégation vient réclamer justice au tyran mais celui-ci refuse d’intervenir en les prenant de haut ; parmi eux, Emiliano Zapata ne se laisse pas faire et voit bientôt sa tête mise à prix : réfugié dans les montagnes, il s’allie avec le révolutionnaire Pancho Villa pour mener la révolte contre l’oppresseur.

À l’heure où plusieurs nations s’ouvrent enfin à la démocratie, il peut être bon de se rappeler que le combat qu’elles viennent de remporter est aussi vieux que le monde. Ainsi le Mexique, en son temps, mena une lutte âpre pour se débarrasser de la tyrannie. Mais ce genre de bataille ne s’arrête pas au moment où l’oppresseur tombe de son trône : à vrai dire, elle commence vraiment à ce moment-là. Ainsi, ce que nous montre surtout Viva Zapata !, une fois passé le grand spectacle pyrotechnique de l’insurrection, c’est la corruption qu’implique le pouvoir, qu’il soit politique ou militaire, et quelle fascination il peut exercer sur ceux qui s’en réclament.

Emiliano Zapata (1879-1919) s’en rendit compte et, d’une manière pas si paradoxale que ça en fait, c’est bien ce qui le perdit. Disons, pour simplifier, que ses convictions personnelles l’empêchaient de devenir le monstre qu’il combattait mais que ceux qui luttaient à ses côtés s’embarrassaient moins de bons sentiments ; en d’autres termes, sa révolution ne pouvait s’encombrer de Robin des Bois. Ce qui, à y regarder d’un peu plus près, est le lot de toutes les révolutions : la machine une fois lancée finit par se retourner contre ceux qui l’ont faite démarrer – inutile de citer des exemples…

À partir de cette réflexion sur le pouvoir au sens large, John Steinbeck (1902-1968), qui signe ici le scénario en se basant sur un livre d’Edgcomb Pinchon, nous rappelle qu’au fond les démocraties ne valent pas mieux que le peuple qu’elles gouvernent. En d’autres termes, il s’agit de souligner que liberté rime bien moins avec « fais ce qu’il te plaît » qu’avec « prends tes responsabilités » : une leçon certes fondamentale mais qui semble hélas assez oubliée de nos jours.

Et pourtant, l’usage du droit de vote reste bien le seul moyen d’empêcher la démocratie de sombrer dans le chaos, une autre chose que l’Emiliano Zapata dépeint par Elia Kazan (1909-2003) avait bien compris, et l’intransigeance qu’il montra devint une des multiples raisons derrière sa chute – c’est une autre caractéristique des révolutions : les plus purs de ses soldats n’y survivent pas, de sorte que seuls les plus vils restent…

Or, la démocratie est un peu une sorte de révolution permanente. La différence principale avec celle dépeinte ici tient dans ce que la démocratie se révolutionne elle-même, et pacifiquement à défaut de facilement : si elle implique des déçus, ceux-là ne peuvent néanmoins que s’incliner devant la décision du plus grand nombre.

Peut-être des déceptions répétitives sont-elles à l’origine de cette désaffection de nombreux peuples pour un tel système qui, pourtant, ne peut exister sans lui – la désaffection, alors, ne participe qu’à accentuer le problème, en un cercle tout ce qu’il y a de plus vicieux…

Ce qui reste de la littérature : si on sait depuis longtemps que nos civilisations sont mortelles, on oublie souvent de préciser que leur agonie peuvent prendre toutes les formes, y compris les plus insidieuses.

Quoi de pire, en effet, qu’un système qui s’effondre par le renoncement de ses citoyens ?

Récompenses :

Oscar du meilleur second rôle pour Anthony Quin.
Prix d’interprétation masculine pour Marlon Brando au Festival de Cannes.

Viva Zapata !, Elia Kazan, 1952
20th Century Fox, 2003
113 minutes, env. 10 €

Mémoires d’une geisha

Jaquette DVD du film Mémoires d'une geishaLe Japon des années 30. Alors que leur mère se meurt, Chiyo et sa sœur Satsu sont vendues à une maison de geishas. Vite séparée de son aînée, Chiyo endure toute la rudesse de l’apprentissage qui doit faire d’elle une maîtresse de cet art majeur du Japon féodal ; mais les brimades et les privations restent des épreuves bien moins pires que les jalousies et les rivalités qui agitent la maison. Alors que tous ses espoirs semblent envolés, Chiyo rencontre un homme qui lui donne la force d’aller jusqu’au bout de son apprentissage.

Et pourtant, l’amour reste la seule chose interdite aux geishas…

Mémoires d’une geisha présente les défauts de ses qualités. Si on ne peut considérer ce film comme un documentaire, puisque l’intention assez évidente de son réalisateur ne se trouve pas là, c’est néanmoins cet aspect de la production qui étonne le plus. Car la fable qui se dissimule sous ces paillettes reste hélas bien assez classique pour paraître plutôt convenue, voire même téléphonée. Certains, d’ailleurs, y virent une démarcation à peine enrobée sur le célèbre conte de Cendrillon et je ne leur donne pas tort – pas tout à fait en tous cas… Au reste, le récit ne commence à faiblir que dans son dernier tiers et il faudra encore attendre la toute fin pour le voir friser une certaine mièvrerie.

Mais s’en tenir là serait oublier un peu vite que le cinéma reste fait d’images et de sons avant tout, et que ceux-ci une fois juxtaposés de la meilleure manière produisent une magie à nulle autre pareille. Pour cette raison, Mémoires… se hisse au niveau des plus grands enchantements, et notamment grâce à un dosage tout à la fois subtil et adroit de finesse et de brutalité – ce qui, en plus de ne pas appartenir au registre du facile, et à y regarder d’assez près, correspond à une parfaite définition de ce Japon féodal où, justement, l’intrigue de ce récit se déroule.

Car en fin de compte, c’est bien dans cette dictature de l’apparence que prend racine le pouvoir des geishas, dans cette austérité zen que s’exprime une notion fondamentale de l’esthétique au sein de la culture japonaise traditionnelle. Si on sait depuis longtemps que la beauté s’obtient à travers souffrances et sacrifices, il ne faut pas non plus perdre de vue que beauté rime avec pouvoir : dès lors, la mentalité nipponne ne peut qu’élever cette beauté au rang d’art.

Et un art auquel on sacrifie toute sa vie, autrement c’est qu’on en n’est pas digne. En tous cas du point de vue de ce Japon féodal dont l’extrémisme échappe souvent aux occidentaux. En fait, Mémoires… exprime à merveille toute la dureté du Japon traditionnel sans présenter un seul samouraï et au lieu de ça se focalise sur l’élément inverse du guerrier pour finalement aboutir aux mêmes conclusions qu’un cinéma plus classique.

Au final, Mémoires… reste un film fascinant. Non pour son intrigue somme toute aussi simple que convenue, ni pour ses paillettes pourtant orchestrées de main de maître, mais bel et bien pour sa parfaite adéquation entre son fond et sa forme où les apparences reflètent – au lieu de les dissimuler – des passions à la violence rare.

Récompenses :

Oscars : Meilleure direction artistique, Meilleure photographie & Meilleure création de costumes.
British Academy of Film and Television Arts : Meilleure musique de film, Meilleure photographie & Meilleurs costumes.
Golden Globes : Meilleure bande originale de film.

Notes :

La présence au casting de comédiennes de nationalités chinoise et malaisienne pour interpréter les personnages principaux, pourtant japonais, déclencha une polémique en Asie : alors que des japonais s’estimèrent offensés de ne pas voir certaines de leurs compatriotes dans ces rôles-clés, des Chinois exprimèrent de vifs regrets de voir des comédiennes de premier plan dans l’industrie chinoise du cinéma tenir le rôle de personnages japonais.

Cette polémique se vit exacerbée par des interprétations du terme « geigi » au sens proche de « geisha » dans certaines régions du Japon mais qui peut se traduire par « prostituée » en chinois. De plus, l’époque du récit, au cours de la guerre du Pacifique, raviva les nationalismes locaux en raison des crimes de guerre du Japon. Au final, Mémoires d’une geisha se vit interdit en Chine.

Bien que décrivant une intrigue située au Japon, le tournage de ce film se déroula en fait dans divers lieux et studios des États-Unis, essentiellement en Californie, et à l’exception de certaines scènes qui furent réalisées à Kyoto en fin de production.

Ce film est une adaptation du roman américain Geisha (1997) d’Arthur Golden. L’ouvrage est disponible au Livre de Poche, collection Littérature & Documents, mai 2006, ISBN : 978-2-253-11795-7.

Mémoires d’une geisha (Memoirs of a Geisha), Rob Marshall, 2005
StudioCanal, 2006
145 minutes, env. 10 €

Les Caprices d’un fleuve

Jaquette DVD du film Les Caprices d'un fleuveDans cette France de 1786, Jean-François de la Plaine se voit condamné à l’exil pour avoir tué en duel un ami du roi ; officiellement, il est nommé gouverneur de Cap Saint-Louis, un comptoir d’Afrique insignifiant sur la carte du monde. Aristocrate mais libre-penseur, il fera sa propre révolution en marge de l’Histoire alors qu’il découvre les différentes facettes du Premier Continent à travers esclavage, préjugés, racisme,… mais aussi la richesse de la différence, et surtout l’affection de sa fille adoptive Amélie à la peau noire.

Les Caprices d’un fleuve conte avant tout une histoire d’amour. Entre un homme et une femme bien sûr, voire plusieurs femmes même, mais surtout entre cet homme et un continent – le plus ancien de tous, celui qui entra le premier dans l’Histoire au contraire de ce qu’affirment certains incultes. C’est un lieu bien commun mais tout autant vrai, du moins pour ce que j’ai eu l’occasion d’en voir : une fois qu’on a connu l’Afrique, on n’est plus tout à fait le même. Peut-être parce que dans cette Mère de toutes les Patries on se sent comme dans un ancien chez soi qu’on a eu bien tort de quitter et qu’on regrette profondément…

Mais si Jean-François de la Plaine s’y sent aussi peu à l’aise à son arrivée, c’est parce qu’il arrive avec ses propres regrets, et surtout celui d’avoir dû laisser en France cette femme qui habite son cœur. Les lettres qu’il échangera avec elle pendant un temps seront récitées en voix off, pour mieux correspondre à cette tradition orale du continent africain qui ne s’est jamais vraiment encombré de lettres – d’où sa prédisposition pour les rythmes, qu’ils soient chantés ou joués. Ces chants et ces mélopées, peu à peu, auront raison des réticences et de la rancœur de l’aristocrate en exil : c’est bien sa faiblesse d’esthète musicien après tout…

Il fait sa révolution, tout simplement, celle d’où sortira un homme nouveau. Bernard Giraudeau (1947-2010) campe ici un personnage aussi complexe qu’attachant en dépit de sa froideur apparente, et qui se révèlera à lui-même sans tapage – au rythme de cette Afrique si ancienne que le temps lui importe peu. Quant à Richard Bohringer, il est tout dans les nuances de voix et les regards, à travers une retenue de façade qui peut se briser en un instant – pour mieux renouer, l’espace d’une brève explosion, avec la tradition orale de l’Afrique. Et la jeune Aissatou Sow, enfin, devient le pivot central du récit avec une douceur étonnante, magnétique.

La réalisation, de son côté, fait la part belle à la musique et aux chants : Les Caprices d’un fleuve s’écoute autant que ce qu’il se regarde. Mais à aucun moment il se précipite vraiment, sauf peut-être le temps d’un acte aussi rapide que nécessaire, et surtout pas dans sa conclusion – comme une mélopée lancinante, comme ce continent africain qu’il illustre à la perfection, il se montre aussi doux et hypnotique qu’un envoutement…

Plus qu’un engagement, une dénonciation ou un pamphlet, même s’il lui arrive de l’être l’espace de quelques instants fugaces, Les Caprices d’un fleuve se veut surtout une déclaration d’amour pour un continent entier, mais doublée d’une invitation à un voyage presque sans retour – et il réussit délicieusement bien sur ses deux tableaux.

Les Caprices d’un fleuve, Bernard Giraudeau, 1996
Éditions Montparnasse, 2003
109 minutes, env. 15 €

– la page du film sur Senegalaisement, avec photos et extraits musicaux
– la bande annonce sur le site des Éditions Montparnasse
– d’autres avis : Flach Film, Paris Match, Les Visionnages de Hattori Hanzo

Les Compagnons du crépuscule, tome 3e

Couverture de la dernière édition du troisième tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

De rencontres fortuites en hasards de la route, les Compagnons gagnent la ville de Montroy sise sur une montagne de pierres rougies, parait-il, par le sang des sacrifiés à d’anciens dieux païens. Mais à présent on y trouve plus que des chrétiens et quelques juifs, sans pour autant que ce lieu en soit devenu plus accueillant. Les trois forces primordiales, en effet, se disputent le lieu, et leur rage les aveugle…

C’est du moins le point de vue des hommes : celui des dieux, comme il se doit, diffère beaucoup…

Et la quête, en s’achevant, met un terme au voyage. Reste à savoir si celui-ci a bien mené les voyageurs à leur destination, ou en tous cas celui d’entre eux qui a prêté serment d’aller jusqu’au bout de cette mission à laquelle il a voué sa vie. Je crois pouvoir dire que c’est le cas, mais comme toujours quand les anciens dieux s’invitent dans un récit il s’avère difficile de trancher avec certitude : ces divinités-là ne récompensent pas leurs serviteurs après tout, elles se contentent de les utiliser pour mener à bien leurs propres desseins – toujours obscurs – en laissant le lecteur assez incertain quant à ce qui est vraiment arrivé.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeLe fait que, à la différence des deux tomes précédents, l’histoire se déroule dans la réalité et non dans l’« Autre Monde » dont seuls les songes peuvent ouvrir les portes joue bien sûr un rôle essentiel dans cette incertitude. C’est toute la différence entre le « Pays de la Promesse » et le nôtre : chez nous, la magie ne peut se montrer au grand jour et utilise donc des moyens détournés, dont l’apparence ne reflète en rien, ou si peu, la nature profonde. Ainsi seulement elle conserve cette discrétion qui reste son meilleur gage de réussite – car si on la reconnait pour ce qu’elle est, les accusations de sorcellerie la réduisent à néant. Et puis, il faut bien que le mystère reste entier…

Bourgeon se montre ici au sommet de son art, tant sur le plan narratif que sur les aspects artistiques. Avec ce dernier tome de la série Les Compagnons du crépuscule, qui à lui seul prend plus de pages que les deux autres réunis, l’auteur imbrique les personnages et les situations en un kaléidoscope d’images et de textes dont la signification réelle se situe toujours au-delà de leur aspect premier – qu’il s’agisse des œuvres de la magie comme de celles de la politique, voire même des sentiments ou des mœurs. Bourgeon, en fait, ne se contente pas de nous conter un récit, il nous fait rentrer de plein pied dans le Moyen Âge.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeMais si la reconstitution historique atteint presque le degré de la perfection, elle n’en devient pas élitiste pour autant, ce qui mérite de se voir précisé pour ne pas décourager le lecteur : le niveau de métaphore et de non-dit des dialogues, par exemple, une fois dépassée la complexité apparente de l’ancien français, s’avère tout à fait compréhensible à la première lecture, et d’une façon que je qualifierais presque de subliminale – sauf, et à une fréquence très sporadique, quand il s’agit de démêler les fils les mieux noués de l’intrigue, ce qui du reste est souvent le cas même dans des œuvres bien plus modestes quant à leurs aspirations culturelles.

De sorte que, comme c’était déjà le cas dans la série précédente de l’auteur, Les Passagers du vent (1979-1984), ce troisième et dernier tome sert aussi à mesurer quel abîme nous sépare de l’époque décrite – ce qui représente un enseignement bien assez inestimable et qu’on retrouve bien trop peu, hélas, dans l’ensemble des productions qui se réclament du médiéval-fantastique mais qui n’en retiennent que les aspects les plus racoleurs…

Avec Le Dernier Chant des Malaterre, cette série déjà exceptionnelle dès son premier volume s’achève sur une symphonie tout simplement brillante qu’aucun lecteur friand d’excellents récits ne saurait rater.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
3. Le Dernier Chant des Malaterre (le présent billet)

Les Compagnons du crépuscule, t.3 : Le Dernier Chant des Malaterre
François Bourgeon, 1989
Éditions 12 bis, février 2009
142 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-356-48062-0

Les Compagnons du crépuscule, tome 2nd

Couverture de la dernière édition du second tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

En mettant la terre à feu et à sang, les soldats nourrissent la soif de vengeance qui fait tomber la fatalité sur les innocents. Ainsi Mariotte se retrouve-t-elle isolée des deux autres, en compagnie d’une vieille folle et de sa bien étrange petite-fille : toutes deux connaissent des contes très anciens qui, il y a encore peu, étaient tout à fait réels. Reste à savoir quel côté de l’échiquier sert le sujet de ces fables…

À travers les landes et les marécages, les cavernes et les songes, les Compagnons devront se frayer un chemin jusqu’à la Ville Glauque pour conjurer un mauvais sort jeté bien des siècles auparavant.

Après le voyage, voici la quête – ce qui somme toute convient bien assez à un récit qui se réclame du médiéval-fantastique. Sauf que la mode n’était pas vraiment à ce genre-là à l’époque ou Bourgeon dessina cet album, et par-dessus le marché il n’est pas auteur à s’aligner sur les autres pour commencer : ici, il cède moins aux sirènes d’une espèce littéraire quelconque qu’à celles d’une région qu’il habitait depuis peu et dont on dit que les fées ne l’ont jamais vraiment quittée… Encore une fois, son récit prend racine dans les mythes et légendes du folklore celte de Bretagne au lieu du grand-guignolesque des jeux de rôle de bas étage et du cinéma fantastique bon marché.

Planche tirée du second tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeAprès la forêt, voici la mer – siège de la vie mais aussi des songes et de l’imagination, c’est-à-dire de la création sous toutes ses formes. C’est aussi un symbole féminin et il apparaît donc assez logique que ce récit introduise un personnage supplémentaire sous la forme d’une femme – même si c’est surtout une très jeune fille, encore que tout dépend de l’époque qu’on considère. Car ici, les siècles se télescopent, se juxtaposent, se superposent, et ce qui se produit à une date s’avère bien souvent l’écho d’une situation semblable antérieure – à moins qu’il s’agisse des premières résonances d’actes encore à venir… L’auteur s’amuse beaucoup, en fait, à nous présenter les pièces de son puzzle à travers un scénario et un découpage des planches assez peu communs, qui reflètent à merveille le cheminement bien souvent tortueux des légendes au fil du temps.

Après la promesse, voici la confirmation – celle de l’immense talent d’un auteur capable comme bien peu d’autres de jongler d’un genre à l’autre avec une maestria rare. À l’Histoire, Bourgeon mêle ici la Poésie, pour faire l’apologie d’une culture éradiquée par des envahisseurs successifs et dont il ne nous reste que ce qui alimente nos songes : des légendes…

Planche tirée du second tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque (le présent billet)
3. Le Dernier Chant des Malaterre

Les Compagnons du crépuscule, t.2 : Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
François Bourgeon, 1985
Éditions 12 bis, février 2009
51 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-356-48061-3

Les Compagnons du crépuscule, tome 1er

Couverture de la dernière édition du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

Un chevalier solitaire, sans plus de visage et à l’âme aussi sombre que son passé, prend comme compagnie les deux survivants d’un village pillé par des soldats. Sans bonté d’âme aucune car il se lasse juste de la solitude. Mais alors que tous trois traversent le pays, un bois se dresse sur leur chemin : une forêt aux brumes épaisses dont les habitants ne présentent rien de commun avec les êtres humains…

Les trois voyageurs arpentent-ils toujours la terre des hommes, ou bien celle de l’« Autre Monde » ?

C’est le voyage qui caractérise ce récit, le voyage sur un sol peuplé de mythes et de légendes issues du temps où la terre, les ondes et le vent ne faisaient qu’un avec l’homme. Un sol où les rêves se confondent avec l’éveil et où la folie – pas toujours douce – reste seule norme. C’est un voyage en terre de Féérie, où règnent les gens du « petit peuple » et celui qui s’y aventure aurait bien tort de ne fut-ce qu’essayer de leur tenir tête car leur magie est puissante. Hélas pour les héros de ce récit, ou heureusement pour eux selon le point de vue, l’offense qu’ils feront à ces être de magie ne sera pas volontaire ; il y aura néanmoins un prix à payer, et ce sera ainsi l’occasion pour l’un d’entre eux d’entrouvrir une porte qu’il cherchait depuis longtemps.

Planche tirée du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeCe premier volume de la série Les Compagnons du crépuscule sert bien sûr à François Bourgeon d’introduction, à la fois pour les personnages à travers lesquels il va narrer son récit, mais aussi pour l’époque troublée dans laquelle ils évolueront, et surtout sur quel ton cette aventure sera servie. Et comme on vient de le voir dans le paragraphe précédent, l’atmosphère ici laisse la plus grande place à la magie. Mais une magie discrète. Soit à l’inverse de cette pseudo-magie hollywoodienne et tapageuse qui en met plein la vue sans rien faire d’autre. Il s’agit ici de magie au sens traditionnel du terme, qui se confond avec les songes et l’illusion, abolit le temps et l’espace, plonge au tréfonds des terreurs comme des désirs, et surtout nous invite au voyage.

Les seuls véritables monstres que vous y trouverez arborent un visage tout à fait humain, et les seuls fracas que vous entendrez proviennent de leurs guerres. Tout le reste se situe dans les limites de l’invisible et du silence, voire du non-dit. Entre ces frontières pas toujours nettes, Bourgeon nous balade, nous surprend souvent, nous effraie parfois, mais surtout nous émerveille. Comme ces fables d’antan dont l’auteur s’est inspiré, Le Sortilège du Bois des Brumes réussit son pari de nous emmener dans cet « Autre Monde » sans même qu’on s’en rende compte.

C’est le privilège des récits bien racontés après tout…

Planche tirée du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes (le présent billet)
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
3. Le Dernier Chant des Malaterre

Les Compagnons du crépuscule, t.1 : Le Sortilège du Bois des Brumes
François Bourgeon, 1983
Éditions 12 bis, février 2009
48 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-356-48060-6


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