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Les Caprices d’un fleuve

Jaquette DVD du film Les Caprices d'un fleuveDans cette France de 1786, Jean-François de la Plaine se voit condamné à l’exil pour avoir tué en duel un ami du roi ; officiellement, il est nommé gouverneur de Cap Saint-Louis, un comptoir d’Afrique insignifiant sur la carte du monde. Aristocrate mais libre-penseur, il fera sa propre révolution en marge de l’Histoire alors qu’il découvre les différentes facettes du Premier Continent à travers esclavage, préjugés, racisme,… mais aussi la richesse de la différence, et surtout l’affection de sa fille adoptive Amélie à la peau noire.

Les Caprices d’un fleuve conte avant tout une histoire d’amour. Entre un homme et une femme bien sûr, voire plusieurs femmes même, mais surtout entre cet homme et un continent – le plus ancien de tous, celui qui entra le premier dans l’Histoire au contraire de ce qu’affirment certains incultes. C’est un lieu bien commun mais tout autant vrai, du moins pour ce que j’ai eu l’occasion d’en voir : une fois qu’on a connu l’Afrique, on n’est plus tout à fait le même. Peut-être parce que dans cette Mère de toutes les Patries on se sent comme dans un ancien chez soi qu’on a eu bien tort de quitter et qu’on regrette profondément…

Mais si Jean-François de la Plaine s’y sent aussi peu à l’aise à son arrivée, c’est parce qu’il arrive avec ses propres regrets, et surtout celui d’avoir dû laisser en France cette femme qui habite son cœur. Les lettres qu’il échangera avec elle pendant un temps seront récitées en voix off, pour mieux correspondre à cette tradition orale du continent africain qui ne s’est jamais vraiment encombré de lettres – d’où sa prédisposition pour les rythmes, qu’ils soient chantés ou joués. Ces chants et ces mélopées, peu à peu, auront raison des réticences et de la rancœur de l’aristocrate en exil : c’est bien sa faiblesse d’esthète musicien après tout…

Il fait sa révolution, tout simplement, celle d’où sortira un homme nouveau. Bernard Giraudeau (1947-2010) campe ici un personnage aussi complexe qu’attachant en dépit de sa froideur apparente, et qui se révèlera à lui-même sans tapage – au rythme de cette Afrique si ancienne que le temps lui importe peu. Quant à Richard Bohringer, il est tout dans les nuances de voix et les regards, à travers une retenue de façade qui peut se briser en un instant – pour mieux renouer, l’espace d’une brève explosion, avec la tradition orale de l’Afrique. Et la jeune Aissatou Sow, enfin, devient le pivot central du récit avec une douceur étonnante, magnétique.

La réalisation, de son côté, fait la part belle à la musique et aux chants : Les Caprices d’un fleuve s’écoute autant que ce qu’il se regarde. Mais à aucun moment il se précipite vraiment, sauf peut-être le temps d’un acte aussi rapide que nécessaire, et surtout pas dans sa conclusion – comme une mélopée lancinante, comme ce continent africain qu’il illustre à la perfection, il se montre aussi doux et hypnotique qu’un envoutement…

Plus qu’un engagement, une dénonciation ou un pamphlet, même s’il lui arrive de l’être l’espace de quelques instants fugaces, Les Caprices d’un fleuve se veut surtout une déclaration d’amour pour un continent entier, mais doublée d’une invitation à un voyage presque sans retour – et il réussit délicieusement bien sur ces deux tableaux.

Les Caprices d’un fleuve, Bernard Giraudeau, 1996
Éditions Montparnasse, 2003
109 minutes, env. 15 €

– la page du film sur Senegalaisement, avec photos et extraits musicaux
– la bande annonce sur le site des Éditions Montparnasse
– d’autres avis : Flach Film, Paris Match, Les Visionnages de Hattori Hanzo

Les Compagnons du crépuscule, tome 3e

Couverture de la dernière édition du troisième tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

De rencontres fortuites en hasards de la route, les Compagnons gagnent la ville de Montroy sise sur une montagne de pierres rougies, parait-il, par le sang des sacrifiés à d’anciens dieux païens. Mais à présent on y trouve plus que des chrétiens et quelques juifs, sans pour autant que ce lieu en soit devenu plus accueillant. Les trois forces primordiales, en effet, se disputent le lieu, et leur rage les aveugle…

C’est du moins le point de vue des hommes : celui des dieux, comme il se doit, diffère beaucoup…

Et la quête, en s’achevant, met un terme au voyage. Reste à savoir si celui-ci a bien mené les voyageurs à leur destination, ou en tous cas celui d’entre eux qui a prêté serment d’aller jusqu’au bout de cette mission à laquelle il a voué sa vie. Je crois pouvoir dire que c’est le cas, mais comme toujours quand les anciens dieux s’invitent dans un récit il s’avère difficile de trancher avec certitude : ces divinités-là ne récompensent pas leurs serviteurs après tout, elles se contentent de les utiliser pour mener à bien leurs propres desseins – toujours obscurs – en laissant le lecteur assez incertain quant à ce qui est vraiment arrivé.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeLe fait que, à la différence des deux tomes précédents, l’histoire se déroule dans la réalité et non dans l’« Autre Monde » dont seuls les songes peuvent ouvrir les portes joue bien sûr un rôle essentiel dans cette incertitude. C’est toute la différence entre le « Pays de la Promesse » et le nôtre : chez nous, la magie ne peut se montrer au grand jour et utilise donc des moyens détournés, dont l’apparence ne reflète en rien, ou si peu, la nature profonde. Ainsi seulement elle conserve cette discrétion qui reste son meilleur gage de réussite – car si on la reconnait pour ce qu’elle est, les accusations de sorcellerie la réduisent à néant. Et puis, il faut bien que le mystère reste entier…

Bourgeon se montre ici au sommet de son art, tant sur le plan narratif que sur les aspects artistiques. Avec ce dernier tome de la série Les Compagnons du crépuscule, qui à lui seul prend plus de pages que les deux autres réunis, l’auteur imbrique les personnages et les situations en un kaléidoscope d’images et de textes dont la signification réelle se situe toujours au-delà de leur aspect premier – qu’il s’agisse des œuvres de la magie comme de celles de la politique, voire même des sentiments ou des mœurs. Bourgeon, en fait, ne se contente pas de nous conter un récit, il nous fait rentrer de plein pied dans le Moyen Âge.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeMais si la reconstitution historique atteint presque le degré de la perfection, elle n’en devient pas élitiste pour autant, ce qui mérite de se voir précisé pour ne pas décourager le lecteur : le niveau de métaphore et de non-dit des dialogues, par exemple, une fois dépassée la complexité apparente de l’ancien français, s’avère tout à fait compréhensible à la première lecture, et d’une façon que je qualifierais presque de subliminale – sauf, et à une fréquence très sporadique, quand il s’agit de démêler les fils les mieux noués de l’intrigue, ce qui du reste est souvent le cas même dans des œuvres bien plus modestes quant à leurs aspirations culturelles.

De sorte que, comme c’était déjà le cas dans la série précédente de l’auteur, Les Passagers du vent (1979-1984), ce troisième et dernier tome sert aussi à mesurer quel abîme nous sépare de l’époque décrite – ce qui représente un enseignement bien assez inestimable et qu’on retrouve bien trop peu, hélas, dans l’ensemble des productions qui se réclament du médiéval-fantastique mais qui n’en retiennent que les aspects les plus racoleurs…

Avec Le Dernier Chant des Malaterre, cette série déjà exceptionnelle dès son premier volume s’achève sur une symphonie tout simplement brillante qu’aucun lecteur friand d’excellents récits ne saurait rater.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
3. Le Dernier Chant des Malaterre (le présent billet)

Les Compagnons du crépuscule, t.3 : Le Dernier Chant des Malaterre
François Bourgeon, 1989
Éditions 12 bis, février 2009
142 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-356-48062-0

Les Compagnons du crépuscule, tome 2nd

Couverture de la dernière édition du second tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

En mettant la terre à feu et à sang, les soldats nourrissent la soif de vengeance qui fait tomber la fatalité sur les innocents. Ainsi Mariotte se retrouve-t-elle isolée des deux autres, en compagnie d’une vieille folle et de sa bien étrange petite-fille : toutes deux connaissent des contes très anciens qui, il y a encore peu, étaient tout à fait réels. Reste à savoir quel côté de l’échiquier sert le sujet de ces fables…

À travers les landes et les marécages, les cavernes et les songes, les Compagnons devront se frayer un chemin jusqu’à la Ville Glauque pour conjurer un mauvais sort jeté bien des siècles auparavant.

Après le voyage, voici la quête – ce qui somme toute convient bien assez à un récit qui se réclame du médiéval-fantastique. Sauf que la mode n’était pas vraiment à ce genre-là à l’époque ou Bourgeon dessina cet album, et par-dessus le marché il n’est pas auteur à s’aligner sur les autres pour commencer : ici, il cède moins aux sirènes d’une espèce littéraire quelconque qu’à celles d’une région qu’il habitait depuis peu et dont on dit que les fées ne l’ont jamais vraiment quittée… Encore une fois, son récit prend racine dans les mythes et légendes du folklore celte de Bretagne au lieu du grand-guignolesque des jeux de rôle de bas étage et du cinéma fantastique bon marché.

Planche tirée du second tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeAprès la forêt, voici la mer – siège de la vie mais aussi des songes et de l’imagination, c’est-à-dire de la création sous toutes ses formes. C’est aussi un symbole féminin et il apparaît donc assez logique que ce récit introduise un personnage supplémentaire sous la forme d’une femme – même si c’est surtout une très jeune fille, encore que tout dépend de l’époque qu’on considère. Car ici, les siècles se télescopent, se juxtaposent, se superposent, et ce qui se produit à une date s’avère bien souvent l’écho d’une situation semblable antérieure – à moins qu’il s’agisse des premières résonances d’actes encore à venir… L’auteur s’amuse beaucoup, en fait, à nous présenter les pièces de son puzzle à travers un scénario et un découpage des planches assez peu communs, qui reflètent à merveille le cheminement bien souvent tortueux des légendes au fil du temps.

Après la promesse, voici la confirmation – celle de l’immense talent d’un auteur capable comme bien peu d’autres de jongler d’un genre à l’autre avec une maestria rare. À l’Histoire, Bourgeon mêle ici la Poésie, pour faire l’apologie d’une culture éradiquée par des envahisseurs successifs et dont il ne nous reste que ce qui alimente nos songes : des légendes…

Planche tirée du second tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque (le présent billet)
3. Le Dernier Chant des Malaterre

Les Compagnons du crépuscule, t.2 : Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
François Bourgeon, 1985
Éditions 12 bis, février 2009
51 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-356-48061-3

Les Compagnons du crépuscule, tome 1er

Couverture de la dernière édition du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

Un chevalier solitaire, sans plus de visage et à l’âme aussi sombre que son passé, prend comme compagnie les deux survivants d’un village pillé par des soldats. Sans bonté d’âme aucune car il se lasse juste de la solitude. Mais alors que tous trois traversent le pays, un bois se dresse sur leur chemin : une forêt aux brumes épaisses dont les habitants ne présentent rien de commun avec les êtres humains…

Les trois voyageurs arpentent-ils toujours la terre des hommes, ou bien celle de l’« Autre Monde » ?

C’est le voyage qui caractérise ce récit, le voyage sur un sol peuplé de mythes et de légendes issues du temps où la terre, les ondes et le vent ne faisaient qu’un avec l’homme. Un sol où les rêves se confondent avec l’éveil et où la folie – pas toujours douce – reste seule norme. C’est un voyage en terre de Féérie, où règnent les gens du « petit peuple » et celui qui s’y aventure aurait bien tort de ne fut-ce qu’essayer de leur tenir tête car leur magie est puissante. Hélas pour les héros de ce récit, ou heureusement pour eux selon le point de vue, l’offense qu’ils feront à ces être de magie ne sera pas volontaire ; il y aura néanmoins un prix à payer, et ce sera ainsi l’occasion pour l’un d’entre eux d’entrouvrir une porte qu’il cherchait depuis longtemps.

Planche tirée du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeCe premier volume de la série Les Compagnons du crépuscule sert bien sûr à François Bourgeon d’introduction, à la fois pour les personnages à travers lesquels il va narrer son récit, mais aussi pour l’époque troublée dans laquelle ils évolueront, et surtout sur quel ton cette aventure sera servie. Et comme on vient de le voir dans le paragraphe précédent, l’atmosphère ici laisse la plus grande place à la magie. Mais une magie discrète. Soit à l’inverse de cette pseudo-magie hollywoodienne et tapageuse qui en met plein la vue sans rien faire d’autre. Il s’agit ici de magie au sens traditionnel du terme, qui se confond avec les songes et l’illusion, abolit le temps et l’espace, plonge au tréfonds des terreurs comme des désirs, et surtout nous invite au voyage.

Les seuls véritables monstres que vous y trouverez arborent un visage tout à fait humain, et les seuls fracas que vous entendrez proviennent de leurs guerres. Tout le reste se situe dans les limites de l’invisible et du silence, voire du non-dit. Entre ces frontières pas toujours nettes, Bourgeon nous balade, nous surprend souvent, nous effraie parfois, mais surtout nous émerveille. Comme ces fables d’antan dont l’auteur s’est inspiré, Le Sortilège du Bois des Brumes réussit son pari de nous emmener dans cet « Autre Monde » sans même qu’on s’en rende compte.

C’est le privilège des récits bien racontés après tout…

Planche tirée du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes (le présent billet)
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
3. Le Dernier Chant des Malaterre

Les Compagnons du crépuscule, t.1 : Le Sortilège du Bois des Brumes
François Bourgeon, 1983
Éditions 12 bis, février 2009
48 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-356-48060-6

The Duchess

Jaquette DVD du film The DuchessL’Angleterre de 1774. Georgiana Cavendish Spencer épouse le Duc de Devonshire alors qu’elle n’a pas encore 17 ans. Elle croit en l’amour, lui veut un héritier. Alors que son mari l’ignore en-dehors des exigences de l’étiquette et des devoirs conjugaux, Georgiana brille en société, entre autres par son goût immodéré du jeu et ses extravagances vestimentaires. Devant ses échecs répétés pour donner un héritier à son mari, elle finit par accepter les infidélités de ce dernier. Puis elle rencontre Charles Grey, appelé à devenir Premier Ministre…

Sous les airs féministes qui servirent à sa promotion lors de sa sortie au cinéma, The Duchess se veut en fait assez modéré dans sa représentation du statut des femmes de la noblesse dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle : ce qu’on voit dans ce film, avant tout, c’est une jeune demoiselle qui apprend – douleurs après douleurs – la réalité de la haute aristocratie anglaise, par opposition avec celle qu’elle découvrit probablement dans ces contes qui tiennent lieu de lectures aux enfants bien élevés de l’époque. Bref, en fin de compte, elle est bien moins symbole du féminisme que victime d’une certaine naïveté infantile – ce qui du reste fut aussi le cas de beaucoup d’autres non seulement avant elle mais aussi après…

Pour cette raison, le spectateur se verra bien inspiré de considérer la romance passagère entre cette jeune Georgiana Cavendish et Charles Grey comme une simple brève éclaircie avant la plongée définitive de la dame dans la gueule de l’enfer. Ainsi vont les choses dans la réalité, au contraire de ces spectacles télévisées grand public dont on abreuve les imbéciles – et au point d’ailleurs qu’ils finissent par croire ces idioties. Réalité qui, justement, prendra une tournure assez inattendue lors d’une scène entre Georgiana et son mari dont l’humanité se révélera d’une manière d’autant plus soudaine qu’on en croyait cet homme dépourvu… La phrase avec laquelle il conclue sa tirade laisse d’ailleurs bien peu de place à l’interprétation.

En fait, The Duchess fait plus le procès de la haute société d’une époque toute entière engoncée dans les exigences de l’étiquette et des apparences que de la place des femmes dans cette aristocratie (1). Voilà pourquoi ce film se montre en fin de compte assez modéré dans son portrait du féminisme : ce n’est pas son propos de fond pour commencer, mais juste un des aspects de ce récit. L’autre aspect se trouve personnifié par le Duc, qui représente tout le poids que fait peser l’héritage – forcément non souhaité – de l’aristocratie chez les hommes à travers des exigences permanentes de froideur et de détachement, soit une forme d’inhumanité, qui leur sied forcément mal puisque eux aussi restent humains malgré tout.

C’est à travers ce double jeu de représentation que The Duchess s’impose : comme un effet de miroir, chaque reflet renvoie son image à l’autre en une spirale sans fin soulignant ainsi d’autant plus l’absurdité de la situation de tous dans ce siècle des Lumières qui, décidément, avait bien besoin d’être éclairé…

(1) et d’autant plus qu’elles ne se trouvaient pas vraiment mieux loties chez les roturiers…

Récompenses :

Pris des Meilleurs costumes aux Oscars, BAFTA Awards et Satellite Awards en 2009.

Notes :

Moi aussi, la présence de Lady Di dans cette bande-annonce m’a surpris compte tenu du scénario du film, mais il vaut de mentionner que Georgiana Cavendish compte parmi ses ancêtres et que toutes deux se virent impliquées dans un mariage à trois bien malgré elles… Au reste, les stratégies marketing actuelles ne devraient plus étonner personne depuis longtemps.

The Duchess, Saul Dibb, 2008
Pathé, 2009
105 minutes, env. 10 €

Call of Duty

Jaquette française du jeu vidéo Call of Duty1944. Le monde est à feu et à sang. Alors que les États-Unis envoient leurs meilleurs éléments en Normandie, l’Angleterre mène des opérations de sabotage, et la Russie enrôle de force les civils pour repousser les allemands hors de ses frontières. Partout il n’y a plus que désolation, râles de mourants et charniers puants… C’est la seconde grande guerre : celle qui marquera le monde à jamais. Ce qui ne vous concerne pas encore : dans la campagne, la neige et les ruines, votre seul but est de survivre.

Le plus drôle dans Call of Duty c’est la manière dont les développeurs de chez Infinity Ward ont pris leur rôle au sérieux pour faire croire aux joueurs qu’ils tentaient de dénoncer quoi que ce soit. Comme s’il s’agissait du rôle d’un jeu – quel qu’il soit, vidéo ou non – de dénoncer. Ou plutôt comme si l’Histoire ne pouvait pas s’en charger alors que c’est bien là son but pour autant que je sache – entre autres qualités de cette matière. Faut-il y voir une autre preuve de cette modestie si caractéristique des développeurs de jeux vidéo qu’ils estiment pouvoir remplacer un champ d’étude qui les précède pourtant depuis toujours ? Ça ne m’étonnerait pas…

Sont témoins de cette vaste farce les innombrables citations de généraux et autres chefs de guerre, la plupart morts depuis si longtemps qu’on en avait oublié qu’ils avaient pu exister, qui parsèment les écrans de chargement du titre entre deux niveaux – comme si le joueur se souciait de réfléchir sur quoi que ce soit pendant ces moments-là – et qui donnent l’assez nette impression, par leur fond d’idées communes, de vouloir nous apprendre que la guerre est une horreur infinie – comme si on ne le savait pas déjà : il suffit d’allumer la télé pour s’en rendre compte en regardant à peu près n’importe quel journal d’information…

Le bouquet final apparaît dans le générique de fin du titre, quand les gens d’Infinity Ward se permettent de « remercier » les soldats qui ont combattu l’horreur de l’Axe. Les relents nationalistes, ou assimilés, qui exsudent de cette dédicace me font penser que si les États-Unis basculaient aujourd’hui dans le fascisme, ces développeurs – pourtant des artistes, soient des gens qui se caractérisent en général par un tempérament doux et pacifique – seraient les premiers à défiler dans la rue habillés tout en noir : après tout, ce sont bien des allemands aux tournures de pensée semblables qui ont fait Hitler chancelier.

Car en dépit de la fidélité de sa reconstitution, Infinity Ward a « un peu » oublié les nombreux civils qui prirent part à ces combats. Je parle bien sûr de ceux appartenant à la Résistance française, qui jouèrent un rôle tout autant décisif que celui des américains, des anglais et des russes, mais qu’on ne voit point dans ce jeu… Je subodore, vu le niveau de limitation intellectuelle supposée des développeurs, que le discours alors encore assez récent de M. de Villepin à l’ONU lors des débats concernant l’invasion de l’Irak a peut-être joué un rôle dans la décision d’occulter les actions de la France libre et de ses colonies dans cette guerre…

À moins que les éditeurs aient vu là une occasion de redorer le blason de l’industrie du jeu vidéo en doublant l’objet de divertissement de vertus pédagogiques, c’est-à-dire en joignant l’utile à l’agréable ? Dans ce cas, il aurait été bienvenu de permettre au joueur d’incarner un soldat allemand ou italien, histoire de rappeler à tous que ces camps-là eux aussi vécurent l’horreur. Sans oublier que, le plus simplement du monde, il n’y a rien de tout à fait noir ni de tout à fait blanc dans une guerre – ou bien, encore plus simplement, qu’il n’y a ni perdants ni gagnants mais juste des survivants…

Mais je gage qu’aucune de ces questions ne leur ait venu à l’esprit, pas plus qu’elles n’ont effleuré les joueurs. Après tout, il est bien moins amusant de réfléchir un tant soit peu que de jouer aux petits soldats en tentant de s’approprier une partie de la gloire de ceux qui ont effectivement risqué leur vie – et de plus à travers une production dont les vertus n’atteignent pourtant même pas celles d’une simulation mais à peine les qualités d’un jeu honorable dont l’ambiance tapageuse empêche de réfléchir aux véritables questions.

Et pour les développeurs, il est bien plus gratifiant de recevoir l’admiration aveugle de ces moutons obnubilés par un réalisme technique sans faille (1) au détriment de ce qui constitue pourtant la seule véritable réalité de cette guerre : comme quoi, ces jeux qualifiés de « réalistes » ne font au final qu’effleurer leur sujet…

(1) ou presque sans faille, car on peut distinguer plusieurs approximations dans ce soi-disant « réalisme » ; par exemple, devoir recharger ses armes est un pas dans la bonne direction mais si les balles restantes dans le chargeur remplacé restent à disposition du joueur sans que celui-ci les récupère une par une, ça commence à plomber le principe : si j’ai conscience que les développeurs n’ont pas voulu rendre le jeu trop pénible pour le joueur à travers la réalisation de toutes sortes d’actions en apparence triviales, je ne peux m’empêcher de constater qu’il faut néanmoins savoir ce que l’on veut – en d’autres termes, le réalisme se paye au prix de cette banalité qui engendre l’ennui à force de répétitions, et qui ne peut donc donner de bons jeux au final, précisément de par son réalisme même. Je pourrais donner d’autres exemples du même acabit. Bref, le « réalisme » de ces jeux n’est jamais qu’un pseudo-réalisme de bazar dont on ne retient que ce qui donne des apparences de réalité… comme dans n’importe quel autre jeu, prétendument réaliste ou non.

Note :

Call of Duty est le premier titre de la série éponyme dont les derniers opus ont battu tous les records de vente de l’industrie du jeu vidéo : je me demande si cette dernière peut vraiment s’en énorgueillir…

Call of Duty
Infinity Ward, 2003
Windows & Mac OS, env. 15 €

Gen d’Hiroshima

Jaquette DVD de l'édition française du film Gen d'HiroshimaLa vie quotidienne d’une famille de survivants dans les ruines d’Hiroshima au lendemain de la bombe…

Si vous avez aimé Le Tombeau des Lucioles, il y a de bonnes chances que vous aimiez aussi Gen d’Hiroshima : ces deux productions décrivent l’horreur du Japon d’après-guerre d’une manière que les mots peuvent difficilement décrire mais qui a le mérite d’être vraie et authentique – « tirée d’une histoire vraie » pour reprendre l’expression utilisée par les « marketeux » pour nous refiler des productions qui ne parviennent toutefois pas à la cheville de celle-ci, pour des raisons évidentes…

La comparaison s’arrête hélas là car l’animation et les designs de Gen… restent très inférieurs à ceux du Tombeau…, presque « bon enfant » au final, ce qui a parfois tendance à en rebuter plus d’un et est souvent l’occasion pour des profanes frustrés de cracher leur bile sur un genre qu’ils connaissent mal. Le thème y est infiniment plus fort cependant, plus horrible dans son extrémité qui nous rappelle des aspects de la nature humaine qu’on aurait tort d’oublier.

Les deux lignes du synopsis ci-dessus devraient suffire à vous en persuader.

Note :

Ce film est une adaptation du manga éponyme de Keiji Nakazawa publié en France chez Vertige Graphic.

Gen d’Hiroshima (Hadashi no Gen), Mamoru Shinzaki, 1983
(œuvre originale : Keiji Nakazawa, 1973)
Kaze, 2007
83 minutes, env. 10 € (occasions seulement)

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka


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