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En attendant… (14)

Satoshi Kon (1963-2010)

Photo du réalisateur japonais Satoshi Kon lors du festival de VeniseC’est mardi dernier, 24 août, que le très grand Satoshi Kon s’est éteint, bien trop tôt, des suites d’un cancer foudroyant. Bien qu’âgé d’à peine 46 ans, il laisse derrière lui une œuvre tout à la fois originale, novatrice et personnelle qui lui a valu le succès comme la reconnaissance de tous ses pairs.

Couverture de Domu/Rêves d'EnfantsS’il grandit avec la culture manga comme beaucoup d’enfants japonais, c’est néanmoins l’animation qui l’attira le plus, et surtout les œuvres de science-fiction – notamment Space Battleship Yamato (Leiji Matsumoto, 1974), Conan, le Fils du Futur (Hayao Miyazaki, 1978) et Mobile Suit Gundam (Yoshiyuki Tomino, 1979), mais c’est Astroboy (Osamu Tezuka, 1963) qui est resté son œuvre de prédilection tout au long de sa vie. Mais il consomma aussi beaucoup de mangas, et devint vite admirateur de Katsuhiro Ôtomo, dont la création-clé de celui-ci, Dômu / Rêves d’Enfants (1980), l’impressionna énormément – à l’instar de beaucoup d’autres créateurs…

Couverture japonaise du manga KaikisenEt c’est bien dans le manga qu’il commença à créer, alors qu’il étudiait le design visuel à l’Université d’Art de Musashino : en 1985, sa première œuvre dans le domaine, Toriko, parut dans Young Magazine et obtint le prix Tetsuya Chiba d’excellence ; puis il collabora avec Ôtomo comme assistant sur Akira et continua à travailler avec lui quand celui-ci délaissa peu à peu le manga pour se tourner vers le cinéma et l’animation : après Kaikisen, sa première création parue en format relié chez Kôdansha en 1990, il participa au film World Appartment Horror d’Ôtomo qu’il adapta aussi en manga, avant de suivre son « maître » sur la réalisation de Roujin Z où il fit de la conception artistique mais aussi, surtout, de l’animation – ce dont il avait toujours rêvé.

Jaquette DVD du film MemoriesPoursuivant dans cette voie, il collabora sur divers projets, tels que Hashire Melos! (Osumi Masaaki, 1992), comme scénariste, et Jojo’s Bizarre Adventure (1993), pour lequel il fit ses premiers pas dans la réalisation, ainsi que Patlabor 2 (Mamoru Oshii, 1993), où il participa à l’agencement général du film. Mais c’est au cours de la réalisation du segment Magnetic Rose du film d’animation Memories (Katsuhiro Ôtomo, 1995) qu’il utilisa pour la première fois cette notion de « réalité subjective » dont le poids sur l’ensemble de sa production personnelle à venir deviendra déterminante : cette fois chargé du scénario et de la direction artistique, il put enfin laisser libre cours à son inspiration que la lecture des romans hyper fictionalistes de Yasutaka Tsutui a si fortement influencée.

Jaquette DVD du film Perfect BluePourtant, ce n’est pas avant 1997 qu’il réalisa son véritable premier film, Perfect Blue, d’après un roman de Yoshikazu Takeuchi, dont il retravailla beaucoup le scénario d’origine pour lui donner cette patte qui deviendra sa marque de fabrique : celle d’une réalité devenue folle – à moins qu’il s’agisse d’une perception de la réalité devenue folle, ce qui au fond revient au même. Le succès tant public que critique se trouva au rendez-vous, et le film se vit primé dans de nombreux festivals.

Jaquette DVD du film Millenium ActressIl fallut néanmoins attendre cinq ans pour son second film, Millenium Actress, où cette fois le temps lui-même se trouve tout autant bousculé que le réel : dans un ultime retour sur sa carrière qu’elle a abandonné alors qu’elle était au sommet de la gloire, une actrice de renom voit les étapes fondamentales de sa vie se confondre avec les scènes de ses plus grands films – une œuvre unique, à la poésie et à la beauté rares comme bien peu y parviennent, même avec bien plus de moyens.

Jaquette DVD de l'édition française du film Tokyo GodfathersL’année d’après, en 2003, il réalisa Tokyo Godfathers, un film à la fois comique et poignant mettant en scène trois sans-abri qui découvrent en période de Noël un nourrisson dans des poubelles : tranchant de façon nette avec ses réalisations précédentes, ce film montra que Satoshi Kon savait aussi manier le burlesque avec grand talent ; pourtant, c’est aussi le portrait sans concessions d’une face sombre du Japon moderne que bien trop de fans d’animes tendent à ne pas vouloir considérer…

Jaquette du coffret de l'édition intégrale de la série TV Paranoia AgentIl revint à un thème plus sombre en 2004, avec la courte série TV Paranoia Agent, une critique acerbe de l’industrie japonaise actuelle du divertissement et une dénonciation virulente de l’infantilisation dont elle afflige ses consommateurs – notamment par l’exploitation à outrance de tous les goodies et autres produits dérivés qui inondent les magasins en entretenant ainsi l’addiction des spectateurs à des œuvres dont la portée reste bien trop souvent assez limitée…

Jaquette DVD du film PaprikaLe retour au cinéma d’animation se fit en 2006, avec Paprika, d’après un roman de cet auteur qu’il admirait tant, et depuis si longtemps : Yasutaka Tsutui. Certainement son œuvre la plus aboutie, tant sur le plan artistique que celui de la réflexion, ce film nous plonge dans les méandres de l’inconscient et explore l’influence des rêves dans notre perception du réel à travers une réalisation sans faille où l’humour se mêle à l’angoisse avec une maestria comme on aimerait en voir plus souvent.

Quant à son dernier projet, The Time Machine, il pourrait bien demeurer inachevé – mais un message posté par M. Kon sur son site web nous rassure : « Quand j’ai transmis mes inquiétudes pour Yume-Miru Kikai à M. Maruyama, il a répondu : “Ça va. Ne vous inquiétez pas pour ça, nous ferons tout ce qu’il faut.” Alors j’ai pleuré. J’ai pleuré à voix haute. »

Il a conclu ce message par deux phrases :

« Reconnaissant pour toutes les bonnes choses dont j’ai pu faire l’expérience dans ma vie, je pose ici mon stylo.

Maintenant je m’en vais. »

Autant de courage devant la Grande Faucheuse me laisse sans voix…

Visuel du film en cours de réalisation Yume-Miru Kikai

Frank Frazetta (1928-2010)

"Death Dealer" : l'une des œuvres les plus représentatives de l'art de Frank FrazettaC’est avant-hier, lundi, que Frank Frazetta a fini par croiser le chemin du Death Dealer, qui reste à ce jour une de ses œuvres les plus célèbres et dont vous trouverez une reproduction ci-contre.

Né à Brooklyn en 1928, il intégra l’Académie des Beaux-Arts à 8 ans et perfectionna son art sous la tutelle de Michael Falanga qui, époustouflé par le talent de son élève, rêvait de l’envoyer étudier en Europe. Mais quand l’Académie ferma, c’est à l’âge de 16 ans à peine qu’il dut gagner sa vie. Ainsi, Frazetta commença à travailler dans l’industrie du comics, d’abord comme assistant de John Giunta sur la série Snowman, puis sur des titres de divers genres tels que westerns, fantasy, policiers… Le début des années 50 le vit produire pour des éditeurs comme EC Comics ou National Comics, entre autres, seul ou bien en duo avec d’autres créateurs parfois de renom – dont la série mythique Flash Gordon, en collaboration avec Dan Barry lui-même. Il eut aussi son propre comic strip, Johnny Comet, de 1952 à 1953.

Mais c’est en 1962 qu’il commença cette carrière d’illustrateur qui allait le rendre célèbre en le plaçant aux côtés des plus grands noms du domaine, tels que Frank Kelly Freas ou Virgil Finlay. Tout en dessinant pour des publications comme Playboy, il fit de nombreuses illustrations pour les comics Buck Rogers (1) et les magazines Creepy, Eerie et Vampirella, ou encore pour des séries de romans d’Edgar Rice Burroughs telles que Tarzan et John Carter ; mais c’est surtout son travail sur Conan le Barbare qui reste célèbre pour avoir redéfini la représentation du genre heroic fantasy, au point d’avoir eu une influence peu discutable sur des générations d’artistes suivantes. Autant de travaux où son immense talent prit toute sa mesure à travers une maîtrise époustouflante de la peinture dans les rendus de paysages et de personnages au sein de mondes et d’âges imaginaires…

Son net penchant pour les héros musclés et les dames aux formes suggestives fit de ses travaux les candidats tout désignés pour illustrer les couvertures d’albums d’heavy metal tels que Flirtin’ With Disaster de Molly Hatchet ou bien Expect No Mercy de Nazareth, ou encore Hard Attack de Dust. Il collabora aussi très activement au film Tygra, la Glace et le Feu de Ralph Bakshi, sorti en 1983, pour lequel il créa de nombreux personnages et échafauda la plus grande partie de l’histoire. Sa peinture Death Dealer, évoquée au début de ce billet, connut un grand succès et devint une icône très populaire chez son public, au point de voir son personnage lui-même romancé, et notamment dans le film Tygra… déjà cité.

Son recueil The Fantastic Art of Frank Frazetta, en cinq volumes, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde ; en novembre dernier, le magazine en ligne Wired annonça que sa couverture pour Conan le Conquérant, publiée par Lancer Books en 1967, fut vendue pour un million de dollars à un acquéreur anonyme, ce qui démontre bien que l’admiration suscitée par l’œuvre de Frazetta demeure intacte longtemps après que son auteur ait cessé de produire à un rythme soutenu – entre autres problèmes de santé, une thyroïde mal soignée mais surtout une série d’attaques cardiaques l’avait laissé très diminué.

C’est la dernière de ces attaques qui a emporté Frank Frazetta lundi matin, à l’hôpital de Fort Myers, en Floride : la crise s’était déclarée la veille en début de soirée alors qu’il rentrait d’un diner de Fête des Mères avec ses proches. Il laisse derrière lui une œuvre immense, qui enchante encore des millions de gens à travers le monde – des lecteurs de fantastique et de fantasy aux fans de comics et de BD en passant par les adeptes de jeux de rôle – mais qui inspira aussi d’innombrables créateurs – du cinéma et du jeu vidéo comme de la BD ou du rock.

(1) voir un spécimen sur le site Comics.org.

Carl Macek (1951-2010) : l’office commémoratif

Photo de Carl MacekC’est demain qu’aura lieu la cérémonie d’hommage à Carl Macek, sans qui la culture manga et anime ne serait peut-être pas aussi bien représentée en Occident de nos jours.

Si Macek est bien connu – et resta longtemps une figure controversée – pour son travail sur Robotech, on oublie souvent qu’il participa aussi à l’importation aux USA – et donc dans le reste du monde – de nombreuses productions japonaises, dont le film d’Akira et Mon Voisin Totoro, mais aussi d’Albator, de Silent Möbius et de Ken le Survivant, entre beaucoup d’autres, et notamment à travers sa compagnie Streamline Pictures qu’il avait fondé en 1988.

C’est donc une personnalité majeure de l’industrie qui nous a quitté le 17 avril dernier, à seulement 58 ans, et sans laquelle le pont qui relie l’Extrême-Orient à l’Occident n’aurait peut-être pas été aussi solide qu’il l’est aujourd’hui : tous les fans d’animes et de manga, en Europe comme en Amérique, lui doivent quelque chose. Au moins un peu…

La cérémonie aura lieu à 14 heures, dans la ville de Sherman Oaks, Californie, à l’Église Congréganiste des Carillons. Si comme moi vous êtes fan d’animes et/ou de manga, il n’aura pas volé que vous lui consacriez une pensée, même fugace…


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