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Ténébreuses affaires

Couverture de la seconde édition de la BD Ténébreuses affairesL’adoration pour la mère ingrate. La survivance de la folie après l’apocalypse. Le don complet de soi à l’être aimé. Les affrontements de savants fous. La fièvre hallucinatoire. L’hommage au Maître de Providence. La fin des temps. L’agonie du monde dans un nouveau cannibalisme. L’obéissance totale à la mère sacrée… Neuf récits distincts et autant de facettes du talent d’un artiste prépondérant de la BD franco-belge à une époque où elle disait ce qu’elle pense sans y aller par quatre chemins.

Il y eut un temps où la BD, pas encore objet de consommation courante pour tous les âges, ne se préoccupait pas de politiquement correct : dans le sillage du hélas défunt magazine Pilote, cette BD-là s’exprimait notamment au sein du tout autant regretté, au moins, Métal hurlant dont les créateurs souhaitaient ouvrir le média de la narration graphique à un public adulte – à travers expérimentations artistiques et narratives, thèmes mûrs, représentations de la sexualité, de la musique rock, des drogues, etc. Bref, ils voulaient révolutionner la BD – même si sur l’instant ils ne se rendaient peut-être pas compte de ce qu’ils faisaient – et ils y réussirent.

Planche intérieure de la BD Ténébreuses affairesLe succès des débuts permit au magazine de s’ouvrir très tôt à une grande variété de talents, dont Jean-Michel Nicollet. Illustrateur de romans, et surtout dans les genres de l’imaginaire (science-fiction, fantastique et fantasy), il rejoignit l’équipe de Métal hurlant assez vite pour y dessiner une dizaine de récits courts parfois scénarisés par Picaret – qui travailla aussi, entre autres, avec Jean-Claude Gal et Jacques Tardi. C’est l’intégralité de ces bandes courtes, augmentées de plusieurs illustrations pour divers ouvrages, que rassemble ce volume et qui permet une plongée en apnée dans la production d’un auteur hors norme.

Car c’est l’Art qui s’exprime ici, et avec lui tout ce qu’il implique d’inconscient et de refoulé, d’obscur et de dérangeant,… Tout ce que les artistes ne parviennent pas toujours à dire avec des mots car la charge de ressenti pur pèse trop lourd. Alors ils le dessinent, le composent, le jettent, avec ces crayons et ces pinceaux qui, en retranscrivant les gestes dans toute leur fébrilité, traduisent les émotions qui les sous-tendent et sur lesquelles on ne parvient pas toujours à mettre le doigt tant elles peuvent se montrer fugaces, insidieuses, complexes… Pour cette raison, il n’est pas toujours bienvenu d’y chercher un sens, et encore moins une leçon.

Planche intérieure de la BD Ténébreuses affairesOuvrir Ténébreuses affaires, c’est sauter tête première dans une imagination unique, un talent sûr, des idées folles et surtout des thèmes si profondément sombres qu’ils ne laissent pas  indifférent. Le cuir, la chair et le métal s’y entremêlent ; le sang, la passion et la mort y fleurissent ; l’espoir, la raison et la morale y brillent par leur absence. Ténébreuses affaires mérite son titre parce qu’il nous prend à la gorge avant de s’infiltrer dans nos entrailles pour mieux s’y installer et ainsi se repaître de notre chaleur. Ténébreuses affaires est comme la caresse nocturne d’un démon sournois, d’une amante revenue d’entre les morts, d’un reliquat de brise estivale d’antan.

Ouvrir Ténébreuses affaires, donc, c’est s’offrir un voyage dans le temps vers un passé pas si lointain que ça où les créateurs disaient ce qu’ils avaient sur le cœur comme ça leur venait, avec pour résultat le forçage des verrous du lecteur, le dynamitage – forcément violent – de ses limites intérieures (1) : une époque où les auteurs n’étaient pas encore à la botte des actionnaires et où la BD était un art à part entière.

Illustration intérieure de la BD Ténébreuses affaires

(1) © Jean « Moebius » Giraud, justement un des fondateurs de Métal hurlant…

Note :

Cette édition de Ténébreuses affaires, la seconde, est revue et augmentée de plusieurs illustrations ainsi que d’une nouvelle couverture par rapport à son édition originale de 1979.

Ténébreuses affaires, Jean-Michel Nicollet, 1979
Les humanoïdes Associés, collection Pied Jaloux, novembre 1982
76 pages, entre 10 et 15 €, ISBN : 2-7316-0187-6

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Demonbane

Jaquette DVD de l'édition japonaise intégrale de la série TV DemonbaneDaijuhji Kuro, un privé sans le sou, vivote au petit bonheur la chance dans la cité d’Arkham. Jusqu’au jour où la très influente famille Hadou l’embauche pour retrouver un « grimoire » capable d’activer Demonbane, seule arme capable de vaincre la dangereuse organisation occulte Black Lodge. Mais il ne cherchera pas ce grimoire longtemps car il lui tombe littéralement du ciel, sous la forme d’une charmante demoiselle du nom d’Al Azif – le Necronomicon.

Pourchassée par les sbires de Black Lodge, elle conclue un pacte avec Kuro pour faire de lui un Magius, ultime classe de magiciens capable de se métamorphoser en guerrier implacable et d’invoquer le tout-puissant Demonbane lui-même…

Si Demonbane brille par ses qualités artistiques, ses designs et son atmosphère, son principal intérêt sur le plan narratif consiste à mêler les points essentiels du Mythe de Cthulu aux archétypes du shônen et des super robots afin de mettre en abîme l’œuvre maîtresse d’Howard P. Lovecraft. Il en résulte une production atypique, largement basée sur cette action,  cet humour et ces petites culottes qui contrastent étrangement mais de manière au final assez réussie avec l’atmosphère profondément glauque d’horreur cosmique tissée par le Maître de Providence tout au long de sa vie.

Si cette attitude artistique a de quoi décevoir – pour ne pas dire choquer – les puristes de Lovecraft, il ne faut pas perdre de vue que celui-ci n’a jamais pris au sérieux ses propres récits, à la lisière du fantastique et de la science-fiction, qu’il appelait lui-même des « yog-sothotheries » d’ailleurs : ainsi, sous ses dehors de série pour jeunes ados frétillant de testostérone, Demonbane s’affirme comme un réel et somme toute plutôt adroit hommage non à l’œuvre de l’auteur mais à sa personne même – le titre du tout premier épisode étant déjà un premier indice d’autant plus difficile à contester que Lovecraft écrivit lui-même cette phrase dans une de ses innombrables correspondances avant que celle-ci devienne son épitaphe…

Pour cette raison, il serait malvenu d’aborder cette production dans l’idée qu’il s’agit d’une adaptation pure et simple de l’œuvre d’H.P.L., car une grave déception pourrait s’ensuivre ; au lieu de ça il conviendrait plutôt de le voir pour ce que c’est effectivement : une preuve d’admiration pure et simple. Sinon, et si vous êtes fans de super robots – ce dont on ne peut vous tenir aucune rigueur – Demonbane saura vous satisfaire tout en vous donnant peut-être l’envie de découvrir cette œuvre-phare des genres de l’imaginaire dont le « culte » a perduré jusqu’à de nos jours.

Notes :

Au départ une série de jeux vidéo à caractère érotique pour le PC, Demonbane connut un portage sur la Playstation 2 puis des adaptations sur plusieurs médias sous forme d’un visual novel, d’un roman préquelle, d’une OVA (en bundle avec le jeu PS2) et d’un manga – en plus de la série TV d’animation chroniquée dans ce billet.

L’Université Miskatonic est un établissement fictif de la toute aussi fictive ville d’Arkham que créa Lovecraft en la situant dans l’état américain du Massachusetts et qui figure dans nombre de ses écrits.

Le grimoire de rites magiques maudits Necronomicon est aussi une création de Lovecraft souvent citée par les divers personnages qu’il mettait en scène dans ses récits.

Le nom d’Al Azif vient du titre original, en arabe, du Nécronomicon : Kitab al Azif – et dont la traduction en latin altère d’ailleurs de façon significative le sens premier.

Quant au personnage d’Azrad, il tient son nom d’Abdul Al-Hazred, l’homme qui rédigea le Kitab al Azif sous l’influence des démons.

Les connaisseurs pourront se livrer au fascinant jeu des clés quant aux autres clins d’œil à l’œuvre de Lovecraft qui parsèment cette production ; les autres y trouveront une belle occasion de nourrir leur curiosité afin, peut-être, de se pencher un jour sur l’œuvre immense et désormais classique du genre fantastique qui l’a inspirée.

Demonbane, Shoichi Masuo
Demonbane Production Committee, 2006
12 épisodes, pas d’édition française à ce jour

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

L’Antre de la folie

Jaquette DVD de l'édition française du film L'Antre de la folieJohn Trent est un enquêteur en assurance freelance qui découvre toujours le pot aux roses des affaires qu’on lui confie. Ainsi se retrouve-t-il engagé par une maison d’édition pour retrouver Sutter Cane, auteur de romans fantastiques à l’immense succès dont les fans s’impatientent – parfois jusqu’à la folie meurtrière. Les investigations de Trent le mèneront vite à la bourgade de Hobb’s End où rien ne correspond à ce bon sens qui lui sert de credo. Pire : tout y semble surgi d’un des livres d’horreur de Cane…

Si L’Antre de la folie est certainement la plus brillante adaptation du travail de Lovecraft à ce jour, il a ceci de particulier qu’il n’est tiré d’aucun des écrits du « Maître de Providence » en particulier (1) : en fait, il ne s’agit pas d’une adaptation d’un fragment de l’œuvre d’HPL à proprement parler mais bel et bien d’un hommage à l’ensemble de cette œuvre.

Car c’est l’ombre du Maître qui plane sur ce film, ou du moins de la portion la plus significative de sa très vaste production, jusqu’à le couvrir entièrement et à occulter ainsi celle de Stephen King – dont n’est retenu ici que l’aspect de l’auteur de bestsellers. En fait, et sous bien des aspects, L’Antre… peut très bien passer pour une critique de King et de son immense succès d’auteur populaire puisqu’en fin de compte c’est le seul point véritablement marquant de ses écrits (2) ; un succès que ne connut jamais Lovecraft alors que sa production atteint de tels sommets du genre qu’elle est souvent considérée – avec celle d’Edgar A. Poe dont HPL était un fervent admirateur – comme la fondatrice de la littérature d’horreur. À tel point d’ailleurs que King lui-même n’a jamais nié combien les récits de Lovecraft avaient pu influencer ses propres écrits (3)

Si Lovecraft n’a pas tout inventé dans ce genre littéraire, loin de là, il a néanmoins conféré aux récits d’horreur une dimension cosmique – pour ne pas dire mythique – rarement égalée depuis et – pour autant que je sache – jamais dépassée (4). C’est précisément ce qu’on retrouve dans L’Antre… : non juste l’horreur surgie du quotidien le plus banal, mais l’horreur comme définition du quotidien. Ici, le simple fait d’exister est déjà une malédiction, une horreur en soi ; car l’existence, chez HPL, n’est jamais que la manifestation de puissances terrifiantes pour lesquelles les humains sont de simples jouets chargés de l’accomplissement des desseins les plus obscurs – et le plus souvent non seulement à leur insu mais aussi contre leur gré.

C’est cette redéfinition de la réalité qui caractérise l’œuvre de Lovecraft, qui lui donne toute sa force (5) : les personnages – principaux ou non – n’y sont pas des héros luttant contre le Mal mais les marionnettes d’entités bien trop anciennes et gigantesques pour pouvoir être discernées dans leur totalité – sauf, peut-être, au prix de l’équilibre mental de celui qui les voit… D’où le style narratif d’HPL, qui réduit les descriptions à leur essence littéraire primordiale : au lieu d’énumérer minutieusement le moindre détail des monstruosités et autres horreurs rencontrées, Lovecraft décrit en fait les impressions qu’elles suscitent chez les personnages qui les aperçoivent, en permettant ainsi au lecteur de saisir tout le ressenti de la situation plutôt que de le noyer sous une masse de détails qui rendent l’image plus confuse qu’autre chose au final.

Carpenter utilise dans son film une technique assez semblable : à aucun moment les « monstres » y apparaissent dans leur intégralité, et encore moins en plein jour. Par des jeux de caméras qui focalisent sur certains détails, et uniquement dans des images très brèves, ou bien à travers des effets de flous qui simulent la profondeur du point de vue, ils restent à peine suggérés, laissant ainsi au spectateur le soin de rassembler lui-même les pièces d’un puzzle dont la complexité dépasse son entendement – ce dernier terme étant bien sûr à replacer dans le contexte de ce film précis. Le paroxysme est atteint quand l’image cède entièrement la place au verbe, lors d’une séquence inoubliable où l’un des personnages lit à haute voix un des passages – très bref – du livre de Sutter Cane (6) pour faire comprendre au spectateur ce que voit John Trent

Et cette scène n’est pas une exception, car dans l’ensemble les choses restent bien plus suggérées que montrées. Ainsi, la rencontre que fait Trent sur la route qui le mène à Hobb’s End : ici, l’horreur pure jaillit d’un banal accident de voiture où se trouve renversé un simple cycliste – un personnage qui provoque une terreur indicible alors qu’il ne fait que passer – et où le quotidien le plus banal bascule soudain dans la folie pure… Mais de toutes façons, cette dernière est omniprésente dés le tout début du film puisque celui-ci commence en montrant Trent enfermé dans un asile psychiatrique et racontant l’histoire par une série de flashbacks – là aussi un procédé narratif typique de Lovecraft, et qui a fait bien des émules depuis.

Tout à la fois une adaptation et un hommage, tant sur le thème principal que sur les procédés narratifs, L’Antre… est surtout une excellente introduction à l’œuvre la plus marquante d’un auteur majeur de la littérature américaine et des genres de l’imaginaire en particulier : qu’il s’agisse d’horreur, de fantastique ou de science-fiction, tous se croisent ici à un carrefour… de folie.

(1) au contraire des trois réalisations de Stuart GordonRe-Animator (1985), Aux Portes de l’au-delà (1986) et Dagon (2001) – qui adaptent toutes des histoires précises de Lovecraft.

(2) je ne veux pas dire par là que Stephen King n’a aucun talent – car c’est tout le contraire – mais, au contraire de Lovecraft, il n’a jamais rien inventé en dépit de sa volonté prépondérante de devenir auteur, alors qu’HPL a pratiquement créé une littérature nouvelle sans même avoir jamais pris la résolution de devenir écrivain.

(3) il aurait eu du mal, ceci dit, tant certains de ses premiers écrits publiés exsudent littéralement une inspiration typiquement lovecraftienne : je pense en particulier à la nouvelle Celui qui garde le Ver (in Danse Macabre ; J’AI LU, coll. Stephen King n° 1355, ISBN : 2-290-30841-2 ) ou encore au roman Les Tommyknockers (Livre de Poche, n° 15146, ISBN : 2-253-15146-7).

(4) à part peut-être chez Neil Gaiman, pour autant qu’on place fantastique et horreur dans le même panier – ce qui n’est pas si audacieux…

(5) et qui l’apparente à la science-fiction, dans le sens où ce genre propose des récits articulés tout entiers autour d’un postulat de départ qui modifie les perceptions du lecteur sur la réalité – toute la différence étant, chez Lovecraft, que ce postulat n’est pas scientifiquement correct, ce qui reste un inconvénient somme toute assez mineur pour quiconque a lu de la science-fiction un tant soit peu sophistiquée sur le plan des idées.

(6) en réalité une « adaptation » d’un passage de la célèbre nouvelle Je suis d’Ailleurs de Lovecraft.

Récompense :

Prix de la critique au Fantasporto en 1995, où il fut aussi nominé comme meilleur film.

Notes :

Le titre américain original, In the Mouth of Madness est un jeu de mots entre deux histoires de Lovecraft : The Shadow Over Innsmouth et At the Mountains of Madness.

L’extérieur de l’Église Noire de Hobb’s End est en réalité celui de la Cathédrale de la Transfiguration : c’est un édifice catholique romain du rite byzantin-slovaque situé à Markham, dans l’Ontario, au Canada – où fut entièrement tourné le film.

Sorti en février 1995 aux USA, ce film fit environ quatre millions de dollars de recette lors de son premier week-end d’exploitation pour atteindre à peine neuf millions en fin d’exploitation – alors que sa production en avait coûté 14… Il reçut aussi un accueil pour le moins tiède de la critique professionnelle.

Tous les romans de Sutter Cane ont des titres proches de certains livres de Lovecraft ; par exemple, The Hobb’s End Horror est une référence assez évidente à The Dunwich Horror.

La bourgade de Hobb’s End est un clin d’œil aux serials de science-fiction Quatermass de la BBC pour lesquels Carpenter eut beaucoup d’intérêt quand il était enfant : Hobb’s End est le nom d’une station de métro fictive de Londres dans Quatermass and the Pit.

Ce film conclue la « Trilogie de l’Apocalypse » de Carpenter ; les deux premiers volets étaient The Thing (1982) et Prince des Ténèbres (1987).

L’Antre de la folie (In the Mouth of Madness) John Carpenter, 1995
Metropolitan Filmexport, janvier 2007
95 minutes, env. 10 €


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