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I, Robot – Le scénario

Couverture de l'édition de poche du scénario I, Robot2076. Stephen Byerley, le premier président de la Fédération galactique, vient d’être inhumé. Robert Bratenahl, le journaliste qui couvre l’événement pour le magazine Cosmos, remarque Susan Calvin au milieu de la foule recueillie.

Des bruits ont couru sur une improbable liaison entre ces deux êtres d’exception. Mais depuis vingt ans, la célèbre robopsychologue s’est volontairement coupée du monde et refuse toute interview.

Bratenahl, bien décidé à faire la lumière sur cette affaire, n’hésitera pas à voyager aux confins de la galaxie pour retrouver toutes les personnes qui ont côtoyé Susan Calvin, celle qui a consacré sa vie entière à l’étude des robots.

Quelle était la nature des liens qui unissaient Stephen et Susan ? Le journaliste n’aura de cesse de répondre à cette question. Mais, au fil de son enquête, il va flairer un autre mystère, encore plus passionnant : Qui était Stephen Byerley ?

Harlan Ellison et Isaac Asimov
Avec ce scénario, on aurait pu réaliser « le premier film de science-fiction achevé, complexe et de qualité », s’exclama Isaac Asimov à la lecture du script d’Harlan Ellison. Le film ne vit jamais le jour. Pourquoi ? Harlan Ellison nous l’explique dans sa préface (à lire absolument, pour ceux qui aiment les pavés dans la mare.) En attendant, voici un document rare : scénario, certes, mais aussi vrai roman, tiré du célèbre ouvrage Les Robots, avec l’aval du Maître…

Le récent film I, Robot (2004) d’Alex Proyas, avec Will Smith dans le rôle principal, eut beau connaître un certain succès, il reste malgré tout une adaptation bien trop libre de l‘œuvre originale d’Isaac Asimov pour convaincre pleinement les fans de longue date du « Bon Docteur » : s’il ne s’agit pas d’un mauvais film à proprement parler, l’interprétation qu’il propose de cette série de courts textes sur laquelle il est supposé se baser demeure en fait bien trop éloignée de l’esprit original qui sous-tend ce cycle – en dépit de références évidentes à cette œuvre originale tout au long du film, mais qui rappellent plus des clins d’œil que des bases intellectuelles sérieuses.

Ce que très peu de spectateurs de ce films savent, c’est qu’un projet pour le cinéma a devancé de plus de 25 ans celui réalisé par Alex Proyas. Pour ajouter de la confusion là où elle n’est pas nécessaire, ce premier projet portait déjà le titre d’I, Robot – toute la différence étant que le recueil de nouvelles sur lequel il se basait présentait le même titre, et depuis près de 30 ans à l’époque où son scénario fut rédigé. Au contraire de ce que peuvent l’affirmer certaines sources, il n’y a au départ aucun lien entre ce premier projet et le film de Proyas car ce dernier est en fait le fruit du développement d’un script intitulé Hardwired et rédigé en 1995 par Jeff Vintar.

Écrit par Harlan Ellison en 1978, ce premier projet avait ceci de particulier qu’il prenait pour base quatre des principaux textes du Cycle des Robots d’Asimov déjà évoqué et – surtout – que son auteur était non seulement un écrivain de science-fiction reconnu par ses pairs du monde entier mais aussi un ami de très longue date du père des Robots. Bref, un auteur qui connaissait de toute évidence son affaire. Par-dessus le marché, Ellison a passé sa vie entre Hollywood et la télévision, pour dire comme il connaissait au moins aussi bien l’affaire consistant à adapter l’œuvre d’Asimov sur le grand écran…

Pourquoi ce projet ne vit jamais le jour est expliqué en long, en large, en travers, et même en épaisseur, dans l’introduction d’Ellison que propose cet ouvrage : si on ne peut manquer de se dire que l’auteur exagère peut-être certains détails – peut-être –, la lecture de ce texte reste tout à fait recommandée pour tous ceux qui désirent tenter leur chance dans ce milieu particulier qu’est le cinéma ; les choses ne différent pas beaucoup de ce côté-ci de l’Atlantique après tout… Quant aux autres, ils y trouveront une introduction assez haute en couleurs qui leur permettra de resituer certaines choses dans leur contexte.

Le très court texte qui précède cette introduction, par Isaac Asimov lui-même, est plus dispensable mais compte tenu de sa brièveté sa lecture ne mangera pas de pain. On y retrouve entre autre une complainte plus ou moins récurrente chez cet auteur dont aucun des textes n’a jamais été adapté au cinéma de son vivant – du moins jamais de manière satisfaisante à ses yeux, ce qui n’est pas tout à fait la même chose – mais aussi une courte présentation des rapports ténus qu’eut Asimov avec l’industrie du cinéma – notamment en ce qui concerne l’adaptation du film Le Voyage fantastique (1966) de Richard Fleischer.

Le reste constitue le scénario rédigé par Ellison pour ce projet qui ne vit jamais le jour et qui, en dépit de certains truismes du cinéma de science-fiction de l’époque, je veux dire par là des clichés narratifs qui sembleraient déplacés dans une production actuelle, reste tout à fait exploitable en vue d’une éventuelle production. Opinion bien évidemment à relativiser compte tenu de mon expérience pour le moins limitée avec le monde du cinéma ; du reste, le dédain du public pour les œuvres d’un certain niveau intellectuel reste un obstacle non négligeable – et je n’aborde même pas le fait que les « intello », eux, ne se pencheront jamais sur de la science-fiction pour commencer…

Voilà pourquoi ce scénario ne dépassera probablement jamais le stade du scénario, et pourquoi ceux d’entre vous qui connaissent – et apprécient – l’œuvre sur laquelle il se base n’auront jamais l’occasion de le découvrir autrement qu’à travers cette édition qui à ma connaissance reste la seule disponible en français. Vous y verrez les Robots comme vous ne les avez jamais vus, ou plutôt présentés d’une manière à la fois inédite mais fidèle pourtant au travail original d’Asimov – ce qui n’est pas exactement pareil. Vous y lirez une histoire que vous connaissez déjà mais racontée comme vous ne l’auriez peut-être jamais imaginée.

Bref, vous y trouverez ce qui à ce jour reste le meilleur projet d’adaptation pour le grand écran d’une des œuvres les plus emblématiques de la science-fiction moderne – au point de se trouver encore régulièrement citée dans les productions les plus récentes, tous médias confondus.

Et en plus, vous aurez droit à de sublimes illustrations au crayon de Mark Zug, à l’époque encore un parfait inconnu.

I, Robot (I, Robot), Isaac Asimov & Harlan Ellison, 1978/1987/1994
J’AI LU, collection Science-Fiction n° 4403, janvier 1997
320 pages, à partir de 10 €, ISBN : 2-290-04403-2

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La Fin de l’Éternité

Couverture de la dernière édition française du roman La Fin de l'éternitéAu 24ème siècle, une découverte majeure permit d’inventer l’Éternité, un vaste Champ Temporel qui rend possible de voyager à sa guise dans n’importe quelle époque. Pour assurer le meilleur à chacune de ces périodes, les ingénieurs de l’Éternité réécrivent sans cesse l’Histoire afin d’en gommer les causes des guerres, des totalitarismes, des crises économiques,… Ils se servent d’agents spécialement formés qu’ils envoient le long du Champ Temporel opérer les « modifications » nécessaires pour servir leurs prévisions : l’un d’eux, Harlan, y rencontre un jour une femme qu’il apprend à aimer ; mais des modifications prévues par les ingénieurs menacent de la faire disparaître pour toujours de l’Éternité…

Le thème du voyage dans le temps est souvent considéré comme le plus ancien de la science-fiction moderne : beaucoup des spécialistes du genre  s’accordent en effet à dire que celle-ci a vu le jour avec le roman La Machine à explorer le temps de H. G. Wells car, pour la première fois, une invention techno-scientifique permettait d’explorer des modèles sociaux inédits – ce qui différenciait cette histoire des autres du même acabit la précédant c’est qu’ici l’invention ne se bornait pas à jouer un rôle plus ou moins anecdotique au sein d’une histoire souvent assez convenue, mais au contraire devenait le moteur, le prétexte, pour décrire des sociétés jamais vues jusqu’à présent (et du moins tant qu’on ne les considère que d’une façon superficielle car dans le cas présent beaucoup de penseurs ont affirmé que l’avenir imaginé par Wells n’était jamais qu’une critique de son temps où les masses laborieuses étaient exploitées, parfois jusqu’à la mort, par une élite dirigeante). De plus, le voyage dans le temps permet bien évidemment de « visiter le futur », ce qui n’est jamais qu’une des multiples définitions de la science-fiction – et pour autant que le voyage en question se fasse bien par l’intermédiaire d’un procédé techno-scientifique, c’est-à-dire une machine, ou assimilés, à l’inverse des drogues ou longs sommeils, entre autres moyens utilisés jusque-là pour « voyager » dans l’avenir et qui à l’époque ne reposaient sur aucune base rationnelle sérieuse.

Bien sûr, le voyage dans le temps demeure une impossibilité scientifique maintes fois démontrée, ce qui devrait logiquement le faire sortir du champ de la science-fiction. Mais parce que ce thème fut le premier exploité dans un récit se réclamant véritablement du genre, il resta dans la liste des moyens mis à la disposition des auteurs pour nous conter des histoires dont certaines sont devenues légendaires – il en va de même pour le thème du voyage dans l’espace grâce à des procédés permettant d’aller plus vite que la lumière : les premiers récits à utiliser de tels moyens furent écrits avant qu’Einstein démontre que c’était impossible, de sorte que, leur potentiel de narration étant pour le moins prodigieux, ils restèrent eux aussi dans la liste des moyens non « scientifiquement crédibles » mais néanmoins fondateurs…

Pendant quelques temps, les histoires de voyage dans le temps se ressemblèrent quelque peu : le personnage principal explorait à sa guise l’époque de son choix au cours d’aventures plus ou moins rocambolesques. Puis, des auteurs commencèrent à illustrer les premiers paradoxes temporels : là, le personnage provoquait des altérations de l’Histoire, à dessein ou par accident, qui modifiaient le cours normal de celle-ci pour, une fois de retour, trouver un présent sans plus aucun rapport avec celui qu’il avait quitté ; parmi les thèmes usés jusqu’à la corde on trouve la victoire de Napoléon à Waterloo ou bien l’assassinat d’Hitler avant que celui-ci prenne la tête de l’Allemagne. Entre autres. Ce fut une première évolution conséquente du thème.

Une seconde évolution se produisit avec l’apparition du thème de la « patrouille du temps » c’est-à-dire une organisation chargée de veiller à ce que rien ni personne ne puisse altérer le cours normal de l’Histoire. Sur ce sujet, les écrits de Poul Anderson restent populaires. Hélas, de telles histoires ne sont souvent que le prétexte pour leur auteur d’étaler leurs connaissances historiques, par ailleurs souvent tout à fait admirables, ainsi que leur sens aigu, et tout autant digne d’admiration, de l’extrapolation – à travers des études de l’évolution d’une société donnée dans un contexte donné, ce qui reste une forme de science-fiction. Il n’y a que très peu de différence avec l’uchronie, mis à part qu’ici les altérations de l’Histoire sont produites par un élément étranger, le plus souvent venu de l’avenir, au lieu d’être le résultat d’une évolution normale mais néanmoins différente de celle observée.

À ce stade, la notion d’univers, ou de mondes parallèles n’est pas loin, et trouve d’ailleurs une première forme de légitimité scientifique chez les théoriciens de la physique quantique dès 1957 (1) – c’est à peu près l’époque où Poul Anderson produisit ses récits de La Patrouille du Temps d’ailleurs, qui furent d’abord publiés en magazines spécialisés avant d’être ensuite regroupés en recueils. Néanmoins, et en dépit de tout l’immense et passionnant potentiel que propose un tel registre, ce n’est pas le thème qu’explore Asimov dans ce roman. Non, ici, le père du cycle des robots nous donne la troisième – et à ce jour dernière, à ma connaissance – évolution du thème du voyage dans le temps, et qui reste peut-être à ce jour son œuvre la plus aboutie avec le roman Les Dieux eux-mêmes (1972 ; prix Hugo, Nebula et Locus).

Car ici la maîtrise de la translation temporelle n’est pas le prétexte d’une simple distraction par l’exploration d’époques révolues ou à venir, ni même alternatives : il s’agit ni plus ni moins que de manipuler le temps, c’est-à-dire ce dont même les dieux n’ont jamais oser rêver y compris dans les mythologies les plus folles. Ici, les agents temporels ne servent pas à préserver l’Histoire mais bel et bien à la modifier pour en quelque sorte l’améliorer. Ici, l’Humanité ne change pas l’Histoire pour son plaisir ni pour asseoir sa domination sur des époques suivantes mais bel et bien pour s’offrir un récit dont elle n’aura pas à rougir. En fait, l’Éternité n’est jamais que le summum du révisionnisme, une réécriture permanente de l’Histoire devenue crédo d’une civilisation si ivre de son pouvoir qu’elle ne distingue même plus les torts dont elle afflige les siens au nom de ce bonheur du plus grand nombre qu’elle entend leur imposer – mais qui n’est bien évidemment qu’une vue des esprits des ingénieurs de l’Éternité.

C’est dans cette négation de la nature humaine – puisqu’ici les erreurs qui font, qui sont l’Histoire se trouvent tout simplement gommées – dans cet ultime refus de la réalité que l’Éternité condamne la liberté et creuse en fin de compte le tombeau de l’Humanité – puisque sans erreurs il ne peut y avoir d’évolution ni de maturité. Mais ce n’est pas pour autant ce qui poussera le héros de cette histoire à se rebeller contre ses maîtres. Car s’il fomentera la fin de cette aberration, ce n’est ni plus ni moins que par amour, cette chose pour le moins tout aussi aberrante du point de vue des ingénieurs de l’Éternité – dont les équations ne tiennent aucun compte des sentiments personnels – et qui terrasse le roi comme le mendiant, les individus comme les empires, ce que du reste la littérature classique a très abondamment illustré, depuis des siècles, dans des œuvres maintenant devenues immortelles.

Car l’amour, lui, pour le coup, est éternel.

(1) le lecteur souhaitant approfondir pourra lire Le Cantique des quantiques : Le monde existe-t-il ? de Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod (La Découverte, ISBN : 978-2-7071-5348-7), p. 108-111.

Notes :

Ce roman est un développement de la nouvelle éponyme écrite en 1953 et demeurée inédite jusqu’à sa parution dans le recueil Asimov Parallèle (The alternate Asimovs, 1986 ; J’AI LU, coll. Science-Fiction n° 2277, ISBN : 2-277-22277-1).

Le réalisateur russe Andrei Yermash adapta ce roman en film en 1987, sous le titre Konets vechnosti, sur un scénario de Budimir Metalnikov et lui-même.

La Fin de l’Éternité (The End of Eternity, 1955), Isaac Asimov
Gallimard, collection Folio SF n° 89, février 2002
368 pages, env. 7 €, ISBN : 2-07-042264-X


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