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Les Aventures de Kébra

Couverture de la BD Les Aventures de KebraQuand Kébra déboule, y’a pas d’écroule ! Retrouvez les meilleures histoires du rat le plus déjanté de la BD : le must de la compil, le kraignos kollector à faire frémir…

La fin des années 70, dans une banlieue de Paris où Kébra et ses poteaux zonent toute la journée : à peine majeurs et déjà loubards, ils vivent de petites rapines, de concerts, de cames en tous genres et de bastons, mais sans jamais perdre de vue le côté drôle des choses.

Né en 1960, Kébra ne connut pas d’aventures en BD avant 1978, soit à 18 ans seulement – à l’âge con donc, à l’âge bête. Créé par les plumes de Tramber et Jano, respectivement le narrateur et l’artiste, il se présenta d’abord sous les traits d’un simple loubard de banlieue qui pointait sa truffe dans le deal des protagonistes principaux d’une histoire courte, avant de devenir le héros de ses propres bandes. Encore que le terme de « héros » ne lui convient pas forcément très bien : si à la manière des cartoons il arbore un certain anthropomorphisme, mais d’inspiration bien française, il reste néanmoins un pur produit de son temps, soit la période post rock & roll à nette tendance punk, c’est-à-dire sans aucune considération pour les valeurs sociales.

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraKébra, à vrai dire, est un pur délinquant, comme l’indique très bien son nom d’ailleurs, mais pour peu qu’on le prononce à l’endroit et non en verlan. Lui et ses potes des Radiations, son groupe de rock champion du massacre des grands titres comme de ceux qu’il compose, il vit sur le dos des autres – de préférence en les insultant – et n’aspire à rien d’autre qu’à de la dope et des femmes, mais aussi du fric facile et une célébrité d’autant plus douteuse qu’elle repose sur le tapage nocturne, la violence urbaine et les deals en tous genres. Surtout les plus foireux d’ailleurs… Kébra est une loque, en fait, un merdeux qui parle trop fort et sans même un grand cœur mais au langage si exotique qu’il en devient vite charmant. ‘Façon de parler, bien sûr…

En réalité, donc, Kébra est un con, mais un con attachant, comme peuvent l’être tant d’imbéciles. Il se la joue toujours trop, râle en permanence, s’enflamme pour un rien, chie sur ses parents qui le valent bien, blinde truffe baissée dans les pires emmerdes au guidon de son vespa rose bonbon, trouve toujours le moyen de tomber dans les pattes de la bande à Kruel et de ses Hell’s avec lesquels il vaut mieux ne pas trop rigoler, et à chaque fois en redemande. Pur archétype du loubard en jean et perfecto, Kébra compte parmi ces bras cassés qui ne parviennent jamais à rien en raison de leur inaptitude à vivre avec les autres comme à travailler, et au lieu de ça accusent la société. On en a tous connu, des plus ou moins amusants, des plus ou moins tragiques…

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraKébra, pourtant, reflète l’esprit de son temps. Ici, celui d’une époque où l’abondance touchait à sa fin et où deux chocs pétroliers avaient montré à l’occident combien il pouvait être fragile : dans cette crise qui s’amorçait, et qui présentait déjà plusieurs visages, les rebuts du système trouvaient une justification à leur existence mais aussi, pire, à leur paresse – si le monde d’après-guerre avait échoué à bannir ses démons, alors pourquoi ne pas compter parmi ceux-là après tout ? À travers ce constat désabusé, Tramber et Jano nous dressait un portrait de ces banlieues où, déjà, on laissait croupir des gens dont on avait ravi l’avenir ; mais un portrait aux accents de caricature du dimanche, de vaudeville postmoderne, de bonne blague en somme.

Loin d’une intégrale, Les Aventures de Kébra évoque plutôt un best of où on voit les gags en une planche simple évoluer peu à peu vers des aventures nocturnes et banlieusardes plus longues jusqu’à finir par sortir de ce cadre, signe que les auteurs avaient passé un cap et se sentaient prêts pour d’autres choses. Voilà pourquoi le lecteur conquis pourra envisager de compléter avec Kébra krado komix et La Honte aux trousses !, ainsi que Le Zonard des étoiles pour la beauté du geste. Quant à cette édition, on aurait apprécié une chronologie mieux respectée dans la présentation de ces bandes pour mieux restituer l’évolution du personnage comme celle de la narration et du trait, même si certains pourront penser que c’est un chipotage.

Planche intérieure de la BD Les Aventures de KébraCar cet opus reste quoi qu’il en soit une compilation de très bonne tenue par son focus sur les premières années de la jeunesse dingue du rat le plus déjanté de la BD, avec couverture en dur et de bonnes reproductions pour ces courtes bandes à présent introuvables en librairie, et bien que certaines d’entre elles, ici, ne retiennent pas les quelques couleurs d’origines.

Alors, à quand l’intégrale définitive ?

Les Aventures de Kébra, Tramber & Jano, 1978-1982
Albin Michel, collection L’Écho des Savanes, 1997
110 pages, env. 22 €, ISBN : 978-2-226-09253-3

– le site officiel de Tramber
– le site non officiel de Jano

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Gazoline et la planète rouge

Couverture de la BD Gazoline et la planète rougeLe futur lointain. Mars a une atmosphère respirable et des dunes jonchées d’épaves où poussent quelques plantes mutantes. Gazoline y vaque à ses occupations habituelles quand Zonald et ses deux acolytes essayent encore une fois de la choper. L’exercice de groupe s’arrête soudain quand un navire inconnu fend le ciel et s’écrase à quelques bornes. Sur le lieu du crash, la zone locale découvre que l’équipage de l’épave se compose de milliers de petites créatures aussi invincibles qu’affamées : Mars est envahie !

À l’époque où les premières aventures de Gazoline paraissent dans Kosmik Komiks en 1983, l’intérêt de Jano pour la science-fiction n’est pas nouveau : outre l’album Le Zonard des étoiles de la série Les Aventures de Kebra, opus rassemblant une suite d’épisodes au départ publiés dans Métal hurlant à partir de 1981, les connaisseurs se rappellent peut-être un court one shot paru l’année précédente dans le même magazine, intitulé Mort de Rire et narrant une enquête de Jo Jaguar, Détective moderne (1). C’est donc un auteur « rodé » au genre qui se lance dans cette nouvelle série, et un artiste en pleine possession de son talent qui s’attaque à cet album six ans à peine plus tard.

Planche intérieure de la BD Gazoline et la planète rougePourtant, il vaut mieux connaître un peu l’œuvre du bonhomme pour savoir à quoi s’attendre en ouvrant cette bande. Car Jano ne fait pas partie de ces auteurs qui s’inspirent des classiques de la science-fiction littéraire (2) mais plutôt des productions les plus populaires du genre ; et par-dessus le marché sa culture personnelle s’étend du rock punk au métal des banlieues, le tout dans le plus pur style années 80 où les cuirs se cloutaient, les crânes se rasaient et l’ambiance générale déclinait peu à peu vers une froideur égoïste et ultra-violente en opposition radicale avec les deux décennies précédentes… Bref, délicatesse et subtilité ne sont pas à l’ordre du jour – loin de là.

Malgré tout, le scénario ne se montre pas vraiment linéaire, ni les personnages franchement stéréotypés, et en dépit de sa simplicité l’idée de départ reste maniée avec une certaine originalité dans l’humour plus ou moins décalé qui caractérise souvent Jano – alors on ne s’ennuie pas. Si les paysages restent dans l’ensemble assez monotones, la diversité des designs de personnages et d’extraterrestres, de véhicules et de machines en tous genres montrent un mélange des styles et des genres aux accents tout à fait postmodernes, et qui ne va pas sans rappeler Mad Max 2 d’ailleurs ; quant aux situations, elles vont du rocambolesque au spectaculaire orienté action entre deux scènes de sexe bien évidemment gratuites mais qui ne jurent pas avec le reste pourtant.

Bref, on s’amuse beaucoup devant autant de poncifs aussi bien détournés, même si le résultat final reste trop caractéristique de l’auteur pour y voir une réelle volonté de parodie plutôt qu’une simple interprétation. Gazoline et la planète rouge se veut une pure distraction, et elle demeure toujours aussi efficace 20 ans après, voire même plus – ce qui n’est pas banal…

Quatrième de couverture de la BD Gazoline et la planète rouge

(1) récit court repris dans l’album Kebra chope les Boules paru en avril 1982 (Les Humanoïdes associés, collection H Humour Humanoïde, ISBN : 2-7316-0163-9) ; c’est à ma connaissance l’unique enquête de Jo Jaguar à ce jour…

(2) à part peut-être la série John Carter de Mars, d’Edgar Rice Burroughs, et encore celle-ci me paraît un peu trop sophistiquée pour constituer une base quelconque pour Gazoline…

Récompense :

Alph-Art du meilleur album au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 1990.

Note :

Le mot gazoline désigne au départ de l’éther de pétrole, mais compte tenu de la culture de l’auteur et du profil de l’héroïne il semble ici être plutôt un hommage – ou à tout le moins un clin d’œil – au groupe de punk rock français éponyme formé en 1977.

Gazoline et la planète rouge, Jano
Albin Michel, collection L’Écho des Savanes, septembre 1989
44 pages, env. 9 €, ISBN : 2-226-03725-X


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