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Robot Jox

Affiche américaine originale du film Robot JoxDébut du XXIIe siècle. Il y a 50 ans qu’une guerre nucléaire a dévasté la planète et les conflits militaires désormais interdits ont laissé place à des duels de gladiateurs appelés « robot jox » qui s’affrontent à l’aide de machines géantes équipées des armes les plus mortelles. Lors de son neuvième et avant-dernier combat contractuel, le pilote américain Achille affronte le russe Alexandre : leur rencontre se termine par une catastrophe qui fait des centaines de victimes parmi les spectateurs du match.

Les arbitres décident de faire rejouer la partie mais Achille, qui estime avoir rempli son contrat, refuse de piloter. Les autorités le remplacent par Athéna, une « gen jox », un nouveau type de pilote conçu par manipulation génétique. Persuadé qu’elle n’a pas ce qu’il faut pour triompher d’Alexandre, Achille accepte de redescendre dans l’arène – mais Athéna n’a pas l’intention de laisser passer ainsi sa chance de prouver ce qu’elle vaut…

Que la présence de l’auteur de science-fiction Joe Haldeman à l’écriture du scénario de Robot Jox ne trompe personne car ça n’en fait pas un bon film. D’ailleurs, et ça surprend assez peu, l’écriture de ce script aurait été émaillée de toutes sortes de disputes entre le scénariste et le réalisateur du film, Stuart Gordon. Si le premier souhaitait une science-fiction sérieuse et dramatique, agrémentée d’éléments techno-scientifiques crédibles, le second voulait une réalisation bien plus orientée grand public, avec un focus sur l’action et des personnages stéréotypés ainsi qu’une pseudo-science pour le moins stylisée. Laquelle de ces visions prévalut sur l’autre ? Vous avez gagné, c’est la seconde : Robot Jox est donc un pur nanar…

Et pourtant, ce n’est pas le potentiel qui lui manquait. Avec son monde frisant le post-apocalyptique aux masses obnubilées par de nouveaux jeux du cirque, mais aussi ses nouveaux types de pilotes génétiquement modifiés, il présentait plusieurs qualités indéniables. Quant au concept du combat de gladiateurs en mechas, si Robot Jox ne l’invente pas (1), il lui confère néanmoins une portée d’ordre politique, ou assimilé, qu’on ne retrouve dans aucune autre des diverses itérations de cette idée depuis (2) – cette description d’un monde séparé entre un bloc de l’ouest et un bloc de l’est, en effet, laisse peu de place à l’interprétation. Par contre, le film ne propose aucune réelle forme de réflexion sur la place des gladiateurs dans une société.

Au lieu de ça, il se cantonne à une intrigue relativement téléphonée, agrémentée de combats de mechas aux effets spéciaux hélas bien trop datés pour se montrer agréables à regarder et dans laquelle se glisse une sous-intrigue de chasse à l’espion qui renseigne les russes sur les technologies utilisées par les américains mais sans qu’elle parvienne à relever le niveau de quelque manière que ce soit… Hormis les purs mechaphiles, donc, mais aussi les spectateurs friands de nanars, il y a peu de chances que Robot Jox attire l’attention de qui que ce soit. Et pourtant, beaucoup s’en souviennent – en témoignent les nombreuses traces et les divers hommages qu’on en trouve sur le net…

Voilà pourquoi, en définitive, Robot Jox appartient surtout à cette catégorie de productions qu’on appelle les films-cultes, au moins pour certains spectateurs : ça n’en relève certes pas le niveau mais ça en rehausse la saveur d’une manière toute particulière.

(1) à ma connaissance, cette idée apparut pour la première fois en 1983 dans la série TV d’animation Armored Trooper Votoms de Ryousuke Takahashi, qui resta par ailleurs longtemps le pinacle de l’« école réaliste » du genre mecha.

(2) on peut évoquer parmi d’autres exemples l’extension Solaris VII (1991) pour le jeu de plateau Battletech (FASA Corporation ; 1984) ou la série TV d’animation Mobile Fighter G Gundam (Yasuhiro Imagawa ; 1994).

Notes :

Bien que promus dans certains pays comme des séquelles de Robot Jox, les films Crash and Burn (Charles Band ; 1990) et Robot Wars (Albert Band ; 1993) ne partagent avec le précédent que la même maison de production.

Robot Jox, Stuart Gordon, 1989
MGM, 2005
85 minutes, pas d’édition française à ce jour

La Liberté éternelle

Couverture de la dernière édition française du roman La Liberté éternelleVingt ans après leur retour à la vie civile, William Mandella et Marygay Potter vivent parqués avec d’autres vétérans sur Majeur, une planète perdue. Tous ont refusé l’uniformisation proposée par « Homme », entité collective ayant remplacé l’ancienne humanité à l’issue de la Guerre Eternelle. Afin d’échapper à l’insidieuse dictature d’« Homme » et de ses alliés Taurans, un groupe de rebelles mené par William et Marygay conçoit le projet de s’emparer d’une navette temporelle. Une aventure qui leur permettra de contempler en face les insondables mystères de l’univers, lors d’une odyssée à travers les arcanes de la relativité, de la conscience humaine et de la métaphysique…

Cet ouvrage est donc la suite de La Guerre éternelle. J’apprécie les séquelles dans la littérature de science-fiction parce-que les auteurs de ce genre n’abusent pas de la tendance hollywoodienne qui consiste à reprendre les mêmes et recommencer. C’est la raison pour laquelle je me suis jeté sur cette suite d’un de mes livres-culte. Pour la petite histoire, j’ai été mis au courant de son existence à travers l’adaptation BD qu’en a faite Marvano auquel on doit aussi l’adaptation de La Guerre éternelle que je recommande d’ailleurs très vivement… Alors, la séquelle est-elle à la hauteur de l’original ? Et bien, oui et non…

Oui, dans le sens où la suite reprend fidèlement l’univers et le développe dans une direction sans rapport aucun avec l’original bien que ce soit sa continuité logique. Non, dans le sens où les 50 dernières pages sont un des pires exemples de Deux Ex Machina que j’ai eu l’occasion de trouver dans quelque roman que ce soit. Disons que les choses se passent très bien durant la première moitié de l’histoire, quand à bord de leur navette temporelle, les évadés de la société collective appelée « Homme » commence à rencontrer les premiers signes des « arcanes de la relativité, de la conscience humaine et de la métaphysique » pour reprendre les termes du résumé cité plus haut.

Passé cette étape, les choses vont de mal en pis – ou bien épaississent le mystère, selon les points de vue. C’est pendant les 50 dernières pages évoquées plus haut que le récit fait un impressionnant piqué vers les plus profonds abysses d’une métaphysique douteuse… En fait, ce n’est pas vraiment que l’auteur raconte n’importe quoi mais on se demande où il veut en venir et surtout où est le rapport avec La Guerre éternelle si ce n’est le fait qu’Haldeman cherche peut-être à donner une solution définitive et pacifiste à tous les conflits – je me base pour cette interprétation sur le court poème en exergue de l’ouvrage – ce qui serait une sorte de jeu de mot avec le titre de l’ouvrage précédent dans le cycle et en fin de compte le seul rapport entre les deux contenus.

Autant le dire franchement, La Liberté éternelle a beau en être la suite, il n’y a absolument aucun rapport avec La Guerre éternelle sauf l’univers. Je soupçonne Haldeman d’avoir succombé à une crise de mysticisme semblable à celle qui a poussé Clarke à vandaliser son cycle de Rama en faisant basculer le récit global dans une métaphysique d’autant plus capilo-tractée qu’elle en devient décevante dans le sens où elle n’apporte strictement rien à l’histoire puisque la solution finale à la guerre que propose l’auteur est tout ce qu’on veut sauf réaliste, voire simplement envisageable. Je ne vous en dirais pas plus pour éviter les spoilers : n’hésitez pas à consulter les critiques dont vous trouverez des liens à la fin de ce billet si vous souhaitez des éclaircissements

Donc, surpris, je le suis ; déçu, je ne sais pas trop. Une chose est sûre : si vous ouvrez ce livre, ne vous attendez surtout pas à retrouver les plaisirs de La Guerre éternelle

La Liberté éternelle (Forever Free, 1999), Joe Haldeman
J’AI LU, collection Science-Fiction n° 6896, février 2004
288 pages, env. 3 € (occasions seulement), ISBN : 2-290-32503-1

– d’autres avis : nooSFère, Science Fiction Magazine, Le Cafard Cosmique
– l’adaptation en BD de ce roman par Marvano est disponible chez Dargaud

La Guerre éternelle

Couverture de la seconde édition française du roman La Guerre éternelleEn 1997, un de ses astronefs ayant été détruit dans la constellation du Taureau, la Terre décide de se venger. On enverra contre l’ennemi un contingent d’élite.

Avec d’autres, William Mandella, étudiant surdoué, est enrôlé et soumis à un entraînement si inhumain que beaucoup en meurent. Il survit, lui, combat dans l’espace et sauve encore sa peau. Il va rentrer…

Paradoxalement, le plus dur l’attend… Aux confins de l’univers, il a franchi sans le savoir des portes de distorsion spatio-temporelle. Sur Terre, des siècles ont, en fait, passé !

William Mandella est seul, paumé, sans plus rien de commun avec ce monde autre, cet univers inconnu… (1)

Depuis 35 ans maintenant, ce livre reste considéré comme la parfaite antithèse d’Étoiles, garde-à-vous ! (Starship troopers, 1959), célèbre roman de Robert A. Heinlein dont l’apologie du militarisme – et non de la guerre – qu’y faisait son auteur – et qui lui valut quelques tracasseries – trouve son reflet sombre dans cet ouvrage de Joe Haldeman. Un peu comme si ces deux livres étaient les deux facettes d’une même pièce.

Si on ne peut nier l’antimilitarisme de La Guerre éternelle, je crois pour ma part que la juxtaposition de ces deux romans illustre surtout le changement de paradigme qui marqua la science-fiction dès le début des années 60 et qui fit évoluer ce genre vers ce qu’on appelle la New Wave – une évolution marquée par un rejet du credo de techno-scientisme qui caractérisait les œuvres de la période des années 40-50 qu’on désigne sous le nom d’« Âge d’Or ». Pour simplifier à l’extrême, disons que la science-fiction des décennies 60 et 70 ne se contentait plus de baser ses récits sur des sciences « dures » comme la physique ou l’astronomie mais englobait des sciences dites « molles » telles que l’ethnologie ou la sociologie, parmi beaucoup d’autres ; ce qui en retour permettaient aux auteurs du genre d’explorer bien plus de facettes de la littérature, et notamment les aspects psychologiques.

Que les auteurs de ces deux romans appartiennent à deux générations différentes joue un rôle dans les différences qui séparent ces ouvrages. Si Heinlein est né en 1907, Haldeman est né en 1943 ; le premier souhaitait être militaire de carrière, bien qu’il dut y renoncer pour des raisons de santé, mais participa malgré tout au débarquement en Normandie, alors que le second fut appelé sous les drapeaux pour aller se battre au Vietnam ; Heinlein fut acclamé à son retour comme le furent tous les libérateurs de l’Europe qui participèrent à détruire l’horreur nazie, mais Haldeman se fit traiter de boucher à l’instar de tous les autres GIs envoyés stopper l’expansion du communisme mais qui passèrent au final pour des massacreurs de femmes et d’enfants. Si l’expérience d’Heinlein retranscrit l’état d’esprit de son époque, celle d’Haldeman est tout aussi informative sur son temps : alors que pour la génération du premier la guerre était un mal nécessaire, pour celle du deuxième elle n’est qu’une abomination. Deux générations, deux jugements sur la guerre ; deux auteurs, un contraste.

Alors que, dans leur livre respectif, le personnage d’Heinlein se porte volontaire pour défendre la liberté et rentre chez lui en héros, celui d’Haldeman est forcé à tuer sans trop savoir pourquoi et se retrouve perdu parmi les siens une fois de retour au pays. Dans La Guerre éternelle, le subterfuge est concrétisé à travers une technique de voyage spatial appelée « saut collapsar » qui consiste à utiliser des trous de ver comme moyen de téléportation vers des zones de la galaxie prodigieusement éloignées (2) ; mais le puits gravifique insondable des étoiles mortes qui servent d’entrées à ces trous de vers ralentit l’écoulement du temps pour le voyageur qui les traverse – comme la théorie de la Relativité d’Einstein l’a démontré – de sorte que pour un proche resté sur Terre l’expédition peut prendre des années ou même des générations, voire des siècles, alors que pour le soldat en campagne quelques semaines ou quelques mois à peine se seront écoulés… Et pendant ce temps, la société aura continué d’évoluer, au point d’être rendue méconnaissable pour le troufion de retour dans un chez lui qui ne correspond plus à ses souvenirs – et où la plupart du temps toutes ses relations sont déjà non seulement mortes et enterrées mais aussi oubliées.

Voilà comment à travers un simple exercice technique, un auteur retranscrit une expérience personnelle et tout aussi assurément tragique à travers la description d’un modèle de société bouleversé par une invention – ce qu’on appelle de la science-fiction. La Guerre éternelle n’est pas un simple récit de guerre mais l’histoire d’un homme qui perd peu à peu tout ce qui est à lui pour un combat qui ne lui appartient pas plus. La Guerre éternelle n’est pas seulement un roman antimilitariste, c’est surtout le témoignage d’une vie brisée d’avoir vécu à une époque où l’idée de guerre n’était plus dans l’air du temps. La Guerre éternelle, enfin, n’est pas qu’une histoire de science-fiction parmi d’autres, c’est aussi l’expression d’un genre parvenu au stade suivant de sa maturité.

(1) cette chronique concerne l’édition J’AI LU de 1985.

(2) selon la théorie échafaudée en 1956 par John Wheeler mais qui reste non vérifiée à ce jour.

Notes :

Joe Haldeman écrivit en 1999 une suite à ce roman, Forever free, qui fut publié en France en 2001 sous le titre La Liberté éternelle.

Un troisième livre, The Forever Peace, écrit en 1997 et publié en France en 1999 sous le titre La Paix éternelle, n’a aucun lien avec ce roman ou sa suite en dépit des points communs du titre.

Ce roman fut adapté en BD par Marvano en 1988. Le premier tome parut la même année en France chez Dupuis, dans la collection Aire Libre, avant d’être réédité en « intégrale » en 2002 puis en 2009, cette dernière édition étant enrichie de sa suite Libre à Jamais – l’adaptation en BD, toujours par Marvano,  de La Liberté éternelle.

Une adaptation au cinéma par Ridley Scott a été annoncée en octobre 2008.

La Guerre éternelle (The forever war, 1975), Joe Haldeman
J’AI LU, coll. Science-Fiction n° 1769, août 2001
288 pages, env. 5 €, ISBN : 2-290-30825-0

– d’autres avis : nooSFère, PocheSF
– prix Hugo (1976), Locus (1976) et Nebula (1975), catégorie roman


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