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Bienvenue à Gattaca

Jaquette DVD du film Bienvenue à GattacaVincent Freeman rêve d’aller dans l’espace. Mais dans cet avenir si proche, la sélection génétique devenue triviale permet aux parents d’engendrer des enfants retenant leurs meilleurs traits héréditaires ; or Vincent, issu d’une fécondation naturelle, est un « in-valid », que son ADN imparfait condamne aux plus basses tâches sans aucun espoir de mettre un jour les pieds dans une fusée… Son seul moyen d’accomplir son rêve consiste à faire croire que son ADN est impeccable en usurpant l’identité d’un « valid ».

Une fraude très grave dans un système voué à la perfection. Un jeu terriblement dangereux quand le moindre bout d’ongle ou de cheveu peut vous trahir. Mais aussi une quête de soi d’où ressurgira un passé que Vincent eut bien du mal à effacer…

Le désir de transformer l’Homme vers un modèle parfait reste un des plus anciens thèmes de la science-fiction ; pour autant que je sache, il apparut dans le roman L’Île du docteur Moreau (1896) d’Herbert George Wells. Celui du surhomme, qui trouve ses racines dans les demi-dieux des mythologies, lui est voisin mais pas identique ; au reste, il suggère l’intervention d’un élément extérieur qui va changer la nature de l’humain, ce qui s’avère assez différent de la sélection génétique sur laquelle se fonde Bienvenue à Gattaca. Pour cette raison, on peut dire que ce film appartient au courant biopunk – qu’on peut définir comme une sorte de croisement entre biotechnologie et cyberpunk.

En fait, Bienvenue à Gattaca se place dans la lignée directe du darwinisme – qui inspira peut-être Wells pour son roman déjà évoqué – et notamment cette branche particulière depuis devenue une doctrine à part entière, qu’on appelle eugénisme et dont on oublie souvent que les nazis n’en furent pas les premiers, ni même les derniers représentants. L’univers de ce film, en effet, s’inscrit dans la lignée du roman Le Meilleur des mondes (Brave New World ; 1932) d’Aldous Huxley puisqu’ici l’ADN n’est pas modifié par une manipulation quelconque mais en fait sélectionné à partir d’une liste de candidats encore à l’état d’embryons ; seuls sont amenés à la naissance, les meilleurs d’entre eux, soient les plus exempts de tares – il reste donc à définir ce qu’on considère comme une « tare » : les problèmes commencent là.

Car si ce film nous décrit au final une dystopie, c’est bien en suivant le schéma classique de l’utopie devenue cauchemar à force d’imposer à tous la vision des choses somme toute bien relative de certains. Voilà ce qui différencie Bienvenue à Gattaca d’autres dystopies auxquelles il se trouve souvent comparé, telles que celles du roman 1984 (George Orwell ; 1948) ou du film Soleil vert (Soylent Green ; Richard Fleischer, 1973) : dans Gattaca, l’abomination est survenue non seulement au su et à la vue de tous, mais aussi du fait de leur désir. En d’autres termes, l’horreur ici est issue de la volonté somme toute bien légitime des parents d’avoir des enfants les mieux armés possibles pour lutter contre les écueils de la vie – on a laissé aux géniteurs cette liberté-là…

Ou plutôt on a légèrement influencé leurs souhaits. Par exemple en les effrayant dès la naissance de leur progéniture à travers la mesure de l’espérance de vie du nourrisson et de ses risques de développer des maladies, mortelles ou non ; mais les règlements intérieurs des crèches, garderies et écoles jouent eux aussi leur rôle, notamment en refusant les enfants « à risques » car conçus de manière naturelle – au contraire des autres. Bref, la démocratie se trouve à l’œuvre ici, qui a peu à peu modifié le visage de la société à travers une innovation technologique : d’abord conçue pour permettre aux couples stériles d’avoir des enfants, celle-ci dériva progressivement vers une sélection des embryons les plus aptes qui a fini par s’imposer comme une norme.

C’est donc le débat bioéthique du perfectionnement de la fécondation in vitro qui se voit posé dans ce film. Débat qui, d’ailleurs, s’affirme comme tranché pour certains parents actuels dans certaines nations « avancées » qui souhaitent pouvoir recourir aux services d’instituts spécialisés pour obtenir un enfant du sexe désiré, ou encore avec la couleur d’yeux ou de cheveux voulue ; ce qui n’est jamais qu’un premier pas dans la direction de l’eugénisme. Il y a en fait un certain temps que la réalité a rejoint cette (science-)fiction-là, ce qui fait donc de Bienvenue à Gattaca un film d’une redoutable et troublante actualité : les moyens techniques à présent en notre possession, cette horreur semble belle et bien inévitable – en fait presque logique à vrai dire.

Après tout, dans un monde qui a élevé la compétition permanente au rang d’art de vivre, comment résister aux sirènes de la sélection génétique pour assurer la réussite sociale de son enfant ? Reste encore à savoir ce que vaut une vie en quelque sorte « programmée » pour la réussite : que devient la valeur de cette réussite quand celle-ci s’avère inévitable ? C’est là qu’entre en scène Vincent Freeman : convaincu, après un défi remporté contre son frère à l’ADN parfait, que l’esprit reste supérieur à la matière, et encouragé par son rêve de caresser les étoiles, il va se tailler dans la vie un chemin tout à fait unique, en donnant ainsi à cette réussite d’autant plus admirable que hors du commun la saveur ineffable du succès véritable, car inattendu.

Mais le véritable enseignement de Bienvenue à Gattaca se trouve ailleurs que dans cette morale somme toute assez prévisible. Tout comme il ne se trouve pas dans la dénonciation de la généralisation à venir de moyens techniques, puisque la liberté de consommer finit toujours par avoir force de loi, ni même dans le rappel que le prix de la liberté est une éternelle vigilance, même si cette leçon semble un peu oubliée de nos jours.

En fait, Bienvenue à Gattaca nous affirme avec force que l’entente et la coopération restent encore nos meilleurs remparts contre la barbarie, et surtout la plus technicienne : en fin de compte, on ne veut se changer que par peur des autres…

Récompenses :

London Film Critics Circle : Meilleur scénariste (Andrew Niccol).
Festival international du film de Catalogne : Meilleur film et Meilleure B.O.
Festival international du film fantastique de Gérardmer : Prix spécial du jury

Notes :

Le titre original du film, Gattaca, fait une référence évidente à la séquence éponyme de nucléotides de l’ADN : guanine, cytosine, adénine et thymine sont en effet les éléments de base du génome humain ; d’autre part, les lettres G, C, A et T sont les premières à apparaître dans les génériques de début comme de fin, à nouveau en référence aux quatre nucléotides déjà évoqués. Enfin, l’escalier en colimaçon de l’appartement de Jérôme et Vincent évoque la structure en hélice de l’ADN. On peut aussi évoquer une des dernières images du film qui montre côte à côte un Blanc, un Asiatique et un Noir afin de souligner la pluralité de l’espèce humaine et de son patrimoine génétique.

Le nom de famille de Jérôme Morrow signifie « demain » en anglais, alors que celui de Vincent Freeman veut dire « homme libre ». Le second prénom de Jérôme est Eugène dont la consonance évoque les gènes et la génétique mais aussi l’eugénisme, cette doctrine visant à modifier le patrimoine génétique de la race humaine afin de la faire tendre vers un idéal déterminé – tel que celui que représente Jérôme Morrow. Phonétiquement, Morrow rappelle aussi le roman L’Île du docteur Moreau déjà évoqué au début de cette chronique, mais la ressemblance s’arrête là car cet ouvrage décrit des expériences chirurgicales et non génétiques.

L’ambiance futuriste du film est soulignée par de nombreux éléments. Les modèles de voitures utilisés – Citroën DS19, Studebaker Avanti et Rover P6 – sont restés célèbres pour leur originalité et leur avant-gardisme à l’époque de leur commercialisation ; de plus, les bruitages qui les accompagnent illustrent bien leur propulsion électrique. Quant aux décors, on peut citer le fameux Centre municipal du comté de Marin réalisé par l’architecte Frank Lloyd Wright en 1957, mais aussi le CLA Building du campus de l’Université de Californie conçu par Antoine Predock, ainsi que le Collège Otis d’Art et de Design de Los Angeles.

Sorti aux États-Unis le 24 octobre 1997, Bienvenue à Gattaca eut à concurrencer des films tels que Souviens-toi… l’été dernier (I Know What You Did Last Summer ; Jim Gillespie), L’Associé du diable (The Devil’s Advocate ; Taylor Hackford), Le Collectionneur (Kiss the Girls ; Gary Fleder) et Sept Ans au Tibet (Seven Years in Tibet ; Jean-Jacques Annaud) : s’il rapporta un peu plus de quatre millions de dollars lors de son premier week-end d’exploitation, les bénéfices totaux qu’il engendra sur le sol américain dépassèrent à peine les 12 millions alors que sa production en avait coûté trois fois plus…

Le 30 octobre 2009, le journal Variety rapporta que Sony Pictures Entertainment travaillait sur une adaptation de Bienvenue à Gattaca en un téléfilm policier futuriste d’une durée d’environ une heure. Le scénario de cette production sera signé Gil Grant qui a écrit pour des séries aussi célèbres que 24 Heures chrono (Joel Surnow et Robert Cochran ; 2001) ou NCIS : Enquêtes spéciales (Donald P. Bellisario ; 2003). Aucune autre nouvelle n’ayant filtré de ce projet, personne ne peut dire où en est sa production ni même si elle est toujours à l’ordre du jour…

Bienvenue à Gattaca (Gattaca), Andrew Niccol, 1997
Sony Pictures Entertainment, 2008
102 minutes, env. 10 €

– le site officiel du film
– le scénario original (en) d’Andrew Niccol
Genetic Determinism in Gattaca (en) chez Science Fiction Studies
– d’autres avis : Film de Culte, Devildead, SF Story, Lumière !
– sur la blogosphère : Traqueur Stellaire, Silver Screen, Dioscures

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Capitaine Sky et le Monde de demain

Affiche du film Capitaine Sky et le Monde de demainNew York dans les années 30.

Alors que des scientifiques renommés commencent à disparaître et que Manhattan est attaqué par des machines volantes et de gigantesques robots, le reporter Polly Perkins décide d’enquêter. Elle est aidée par l’héroïque pilote capitaine Sky.

Ils découvrent que la personne qui est derrière ce complot est le Dr. Totenkopf. Son but est la destruction du monde…

La science-fiction au cinéma obtient rarement l’assentiment des amateurs du genre dans sa forme littéraire, parce que cette dernière privilégie les idées et les émotions au spectaculaire et aux effets spéciaux qui caractérisent les productions du domaine sur le grand écran. Du reste, et au contraire de ce que peuvent penser certains intellectuels à l’élitisme mal placé, la pléthore d’effets spéciaux au cinéma reste loin d’être un phénomène récent : Georges Méliès, déjà, à la lisière du XIXe et du XXe siècle, laissait une place prépondérante aux trucages dans ses réalisations. Depuis le phénomène n’a fait que s’accroitre pour commencer à dessiner une courbe exponentielle avec Star Wars, le récent Avatar n’étant qu’une autre étape de ce processus qui s’avérera certainement aussi éphémère que toutes celles qui l’ont précédée.

Pour autant, le commerce entre la science-fiction et les images est plus insidieux qu’il peut y paraître. Les spécialistes de la science-fiction se sont longtemps demandé si ce genre était une littérature d’idées ou bien une littérature d’images, avant de parvenir à la conclusion – peut-être un peu commode – qu’il s’agissait d’une littérature se servant des images pour faire passer des idées, ou du moins les illustrer. Après tout, il vaut mieux une bonne image que mille mots, comme dirait l’autre : d’où la prépondérance des effets spéciaux dans les paysages urbains expressionnistes de Metropolis (Fritz Lang, 1927) ou bien les océans interplanétaires époustouflants de 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968) ou encore la cité décadente et rouillée de Blade Runner (Ridley Scott, 1982). Du reste, ce commerce ne concerne pas que le cinéma, la BD ou les descriptions étoffant les récits écrits (1) puisque les premiers magazines exclusivement destinés à la science-fiction arboraient de façon presque systématique des dessins de couverture où le spectaculaire l’emportait le plus souvent sur le littéraire : il faut bien vendre après tout, et puis ce type de magazines – qu’on appelait pulps – n’avaient à l’époque aucunes prétentions intellectuelles.

Ce qui me permet d’en arriver à Capitaine Sky et le Monde de demain, puisque les pulps entièrement dédiés à la science-fiction se répandirent aux États-Unis durant les années 30 ; hors c’est précisément l’époque où se situe l’action de ce film. Ceci non plus n’est pas un hasard car c’est la décennie pendant laquelle Hollywood produisit le plus de serials, ces court-métrages réalisés à la manière de feuilletons et qui étaient projetés dans les salles de cinéma en première partie d’un ou deux long-métrages aux budgets plus conséquents : c’était là un excellent moyen de réduire les coûts de production à une époque où les conséquences de la crise de 29 se faisaient encore durement sentir, tout en fidélisant les spectateurs à travers des scénarios à suivre s’achevant en cliffhangers. Si la recette s’inspire directement des comics de la même époque, elle emprunte aussi à ces derniers leurs thèmes et leurs sujets, ainsi que leurs licences parfois – voilà comment Superman et Flash Gordon, entre beaucoup d’autres, arrivèrent dans les salles obscures pour la première fois… Ce qui fait qu’en dépit de leur fréquent statut de productions cultes auprès d’un public actuel mais averti, ces serials étaient en règle générale considérés comme du « mauvais » cinéma ; somme toute, il ne s’agissait jamais que des ancêtres des actuels films d’action ou d’aventure, ou encore de… science-fiction.

Capitaine Sky et le Monde de demain se veut de toute évidence un hommage à ces serials : par l’époque où il situe l’action du récit pour commencer ; par la technique de narration, ensuite, qui va de péripéties en rebondissements et retournements de situation entrecoupés de scènes d’action plus ou moins musclées ; par le scénario lui-même, enfin, qui est à peine plus sophistiqué que le synopsis reproduit ci-dessus et qui repose à la fois sur des personnages complètement clichés mais aussi une absence totale de propos doublée d’une simplicité tout à fait manichéenne ; et puis bien sûr – surtout – par ses images…

Ce qui fait la particularité de ce film, et son seul véritable intérêt au final, ce sont ses visuels – totalement dénués d’idées au demeurant et qui, du coup, ne présentent aucune des qualités qu’on attribue aux images de la science-fiction – car ses visuels sont une parfaite retranscription du style serial de l’époque, sans aucune forme de modernisation dans leur forme, mais réalisés avec des moyens techniques actuels. Tous les designs des objets, véhicules, robots et autres machines, fantastiques ou non, tous les éléments visuels de Capitaine Sky… ne sont qu’un prétexte pour retourner trois-quarts de siècle en arrière, à l’époque où les effets spéciaux étaient fabriqués en carton et animés avec des bouts de ficelles et des étincelles ; sauf qu’ici les engins sont modélisés en 3D, animés par des virtuoses et incrustés grâce à toutes les dernières technologies de compositing.

Si les rééditions de vieux comics tels que Flash Gordon (Alex Raymond, 1933) ou Buck Rogers (Philip Francis Nowlan, 1928) ont habité votre enfance, le résultat est tout simplement magique : avec leurs écrous apparents, leurs articulations grossières, leurs formes improbables, leurs appendices inutiles, leurs faisceaux de rayons concentriques, leurs gadgets ridicules, et j’en oublie, toutes les machines de Capitaine Sky… exhalent ce charme suranné et à nul autre pareil de cet antan toujours plus beau à chaque jour nouveau. La photographie même du film – à base de plans sombres, de tons sépias et de contrastes vifs – est elle aussi en parfaite adéquation avec ces serials de l’époque filmés à la va-vite en un temps où les caméras étaient bien moins sensibles aux subtilités de la lumière qu’elles le sont de nos jours.

Ne cherchez pas dans Capitaine Sky… du grand cinéma mais du cinéma tout court : plus qu’un spectacle, c’est un voyage dans le temps ; plus qu’un film, c’est une résurrection ; plus qu’un divertissement, c’est la preuve que même les œuvres damnées d’une époque troublée ne meurent jamais tout à fait sans laisser de postérité.

(1) descriptions qui ne concernaient pas que des éléments visuels mais aussi, souvent, des théories ou principes techno-scientifiques en donnant ainsi au lecteur la possibilité de s’en faire une représentation – c’est-à-dire une image – au travers de laquelle l’auteur du récit pouvait lui transmettre son idée, ou bien lui permettre d’échafauder ses propres idées en stimulant son imagination grâce à la force esthétique et émotionnelle convoyée par ladite représentation ; sur ce dernier point, voir l’article de Gérard Klein, « Astronomie et science-fiction : un ciel d’encre » (Ciel & Espace Hors-série « Science-fiction : l’autre façon d’explorer l’univers », juillet-aout 2006).

Récompenses :

Saturn Award pour les meilleurs costumes, 2005.
Sierra Award, 2005, et PFCS Award, 2004, pour les meilleurs effets spéciaux.
– nominé au prix Hugo, catégorie Best Dramatic Presentation – Long Form, 2005.

Capitaine Sky et le Monde de demain, Kerry Conran
Paramount, 2005
106 minutes, env. 6 € (DVD collector)


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