Posts Tagged 'Keiko Ichiguchi'

1945

Couverture de l'édition française du manga 1945Automne 1939, à Offendorf, une ville d’Allemagne. La jeune Elen, issue d’un milieu bourgeois, rencontre Alex, un orphelin qui ne trouva rien d’autre pour s’en sortir que d’intégrer les Jeunesses hitlériennes. Avec la Seconde Guerre mondiale sur le point d’éclater, cette histoire a priori banale prend soudain une tournure tragique alors que chacun des deux tente de trouver le plus juste chemin à suivre quand tout devient flou, y compris la notion d’humanité qui comme toujours est la première victime des balles et des bombes…

Que faire contre l’horreur ? Comment dire quand elle dépasse les mots ? Pourquoi juger alors que tous ceux qui survivent pour témoigner y ont pris part, d’une manière ou d’une autre ?

Voilà quelques-uns des questionnements que suggère Keiko Ichiguchi dans 1945. Loin de tenter d’expliquer, de rationaliser ou d’éduquer, elle se contente de raconter. À partir de deux destins dont rien ne laissait présager la rencontre, plus ceux qui gravitent autour de ceux-là, elle déroule peu à peu le fil d’une trame inattendue dans sa portée, poignante dans sa lucidité, terrible dans son humanité. Car ici point de monstres mais juste des gens comme vous et moi perdus dans une tourmente qui les dépasse…

Ce qu’on apprécie surtout, c’est la mesure du récit où tout s’enchaîne avec logique, presque une certaine froideur même. L’auteur trouve ici une retenue d’autant plus difficile à assurer que le sujet se veut bien sûr prétexte à tous les excès. Sans colère ni hargne, pourtant, elle peint un tableau qui glisse peu à peu vers l’horreur la plus folle et où chacun de nous pourra trouver une partie au moins de son portrait.

Se concluant l’année qui lui donne son titre, 1945 nous rappelle la précieuse leçon qu’une guerre ne laisse ni gagnants ni perdants mais juste des survivants : à ceux-là, après coup, de trouver la force de continuer avec le poids de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils n’ont pas fait, de ce qu’ils auraient pu faire d’autre…

1945, Keiko Ichiguchi, 1997
Kana, collection Made In…, septembre 2005
128 pages, env. 10 €, ISBN : 978-2-871-29864-9

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Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés

Couverture de l'édition française de l'essai Pourquoi les Japonais ont les yeux bridésLe Japon est un pays riche en contradictions. Jusqu’à aujourd’hui, il fallait, pour le connaître, en passer par les récits de voyages d’Occidentaux perplexes, ou par les traductions d’anciens et grandiloquents ouvrages nippons. Cela dit, ces deux accès à la culture coïncident tellement peu qu’on en vient à imaginer l’existence de deux pays totalement différents. Keiko Ichiguchi nous raconte ici les traditions japonaises les plus bizarres. Installée depuis une dizaine d’années en Italie, elle nous dévoile des curiosités, des légendes urbaines, des traditions, des activités de la vie quotidienne, des festivités, et bien plus encore. Tout cela à travers un journal autobiographique et le regard malicieux d’une vraie Japonaise, qui retourne régulièrement là-bas, mais qui sait aussi prendre le recul nécessaire. Un précieux vade-mecum pour ceux qui ne connaissent pas encore le Japon, pour ceux qui croient le connaître, et pour ceux qui y voient leur « terre promise ».

C’est à travers les 35 chapitres de ce court recueil de miscellanées que Keiko Ichiguchi esquisse un portrait du Japon pour le moins inattendu : tour à tour drôle, poétique et charmant, mais aussi austère, superstitieux et conservateur, l’archipel montre ici des facettes aussi diverses que contradictoires qui illustrent à merveille l’expression bien connue servant à décrire ce pays encore « entre tradition et modernité » – en fait, une terre de contrastes qui persiste à trouver des difficultés à s’inscrire dans l’esprit de ce modernisme imposé par l’occupant américain après la guerre du Pacifique. Chacun de ces très courts chapitres explore l’un des nombreux aspects de cette nation mais en faisant néanmoins un assez net focus sur l’industrie du manga et de l’animation, ce qui n’étonne pas compte tenu de la profession de l’auteur.

Ainsi y trouverez-vous l’occasion d’en apprendre quelques-unes sur la provenance réelle du terme « otaku » et sur la manière dont les japonais l’utilisent vraiment ; sur les foires aux mangas et la façon dont cette culture se vit pointée du doigt par les médias en raison de certains faits divers tragiques auxquels elle fut associée ; sur le marché des mangas amateur et leurs créateurs dont l’ego n’a souvent rien à envier à celui des auteurs professionnels ; sur la troupe de théâtre qu’est la Revue Takarazuka et sur l’effet qu’elle produit chez nombre de jeunes japonaises ; sur l’évolution de la censure au cinéma en raison des doléances d’auteurs étrangers qui refusaient de voir leur œuvre massacrée, ainsi que – surtout – pourquoi les japonais ont les yeux bridés… Et puis bien d’autres choses.

Keiko Ichiguchi fait ici preuve à la fois d’humour et de recul alors qu’elle nous présente son pays, certes merveilleux comme tous les autres mais dont les qualités se voient souvent enjolivées par de nombreux fans d’animes et de mangas parfois trop enthousiastes ou bien qui prennent trop au pied de la lettre certaines choses aperçues dans leurs œuvres favorites. Pourtant, il s’agit bien d’une invitation à la découverte que nous propose ici l’auteur, et non d’une quelconque remise à l’heure des pendules : Ichiguchi n’a pas quitté le Japon car elle ne l’aime pas mais bien parce qu’elle s’y sentait à l’étroit comme mangaka, de sorte que son affection pour son pays transpire à chaque phrase. Et comme elle a appris à raconter, de par sa profession même, on tombe très vite sous le charme…

Ouvrage aussi court que ce que les sujets qu’il aborde sont divers, Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés s’est vite affirmé comme une référence dans la multitude de livres qui permettent de se faire une idée du Japon contemporain, mais sans la froideur intellectuelle qui caractérise souvent ce type de productions. À noter d’ailleurs que cette édition française est enrichie d’une dizaine de courtes bandes humoristiques en fin d’ouvrage, en plus de celles qui se trouvent entre plusieurs chapitres et qui contribuent beaucoup à rendre la lecture très agréable.

Pourquoi les Japonais ont les yeux bridés, Keiko Ichiguchi, 2005
Kana, collection Kiko, janvier 2007
173 pages, env. 8 €, ISBN : 978-2-505-00038-9

America

Couverture de l'édition française du manga AmericaOsaka, 1988, six jeunes gens presque sans aucun point commun fréquentent pourtant le même bar où ils parlent de ce rêve qu’ils veulent tous voir de leurs propres yeux : cette Amérique aux accents d’idéal pour une jeunesse qui se sent entravée par les traditions, cette Amérique aux reflets d’eldorado pour de grands enfants qui ne savent encore rien du monde. Mais ce rêve américain va vite s’étioler derrière des réalités bien plus amères que les leurs : celles de ces proches dont en fin de compte ils savent si peu…

America dresse les portraits de deux nations bien distinctes. La première est bien sûr cette Amérique qui tient lieu de sujet central au récit, au moins de manière sous-jacente. Encore qu’il s’agit de l’Amérique d’une certaine époque, celle de la fin des années 80, soit un temps où le bloc soviétique arborait encore une solidité et une force qui rendaient les États-Unis plus que circonspects – l’URSS ne devait rendre les armes qu’un an plus tard. En quelque sorte modérée par la puissance de son ennemi, donc, l’Amérique se montrait alors plus attrayante : le rêve américain ne se tachait pas encore des excès de l’ultra-libéralisme, ou du moins ceux-là restaient discrets, et il inspirait encore des jeunes gens.

La seconde de ces nations est bien évidemment le Japon. Keiko Ichiguchi nous présente ici une demi-douzaine de jeunes gens dont on sent assez bien qu’ils représentent ses amitiés d’alors. Parmi leurs divers traits de caractère, on constate très vite leur affection pour cette Amérique décrite ci-dessus, qu’ils enjolivent d’autant plus que leur vie dans l’archipel les insupporte, chacun pour ses propres raisons. En fait, ils rêvent d’une Amérique idéalisée par leur déception de leur propre pays, et en analysant cette déception, l’auteur nous décrit surtout une société japonaise beaucoup plus complexe qu’on veut bien le croire au premier abord – surtout quand on la découvre à travers une certaine culture populaire qui tend à d’assez nets enjolivements…

De sorte qu’America nous renvoie au final à nombre d’entre nous, ou du moins ceux-là qui idéalisent le Japon comme les personnages de ce récit embellissent cette Amérique qu’ils n’ont pourtant jamais vu. Mais America raconte aussi des tranches de vie où rêves et réalisme se télescopent parfois avec grand fracas, et il le raconte d’une voix aussi fine qu’élégante où ici et là perce un cri à la force rare.

Planche intérieure du manga America

America, Keiko Ichiguchi, 1997
Kana, collection Made In…, février 2007
204 pages, env. 12 €, ISBN : 978-2-505-00037-2


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