Posts Tagged 'Lovecraft'

Cromwell Stone

Couverture de la dernière édition française de la BD Cromwell StoneDébut du siècle dernier. Depuis la disparition du navire Leviticus il y a 10 ans, les 12 survivants du drame se retrouvent le 20 décembre de chaque année. Mais tous les ans, l’un d’eux manque à l’appel et leur nombre se réduit toujours plus. À présent, ils ne sont plus que trois et c’est le cœur lourd que Houston Crown attend les deux autres rescapés chez lui ce soir-là. Mais quand arrive le premier d’entre eux, Cromwell Stone, épuisé après des jours d’une fuite éperdue, celui-ci commence à faire des révélations terrifiantes…

Ouvrir un récit original sur une citation de Howard P. Lovecraft (1890-1937) en exergue place d’entrée de jeu la barre assez haut : on ne se frotte pas à une telle personnalité sans risquer une comparaison pas toujours bienvenue. Car on trouve une différence de taille entre le travail d’Andreas et celui du Maître de Providence puisque ce dernier s’exprimait à travers une forme écrite pour le moins avare en descriptions alors que le premier fait de l’image son premier moyen d’expression… Toute la question consiste donc à savoir si le passage d’un média à l’autre se fait sans trop de heurts. J’estime pour ma part la transition réussie, notamment en raison d’une utilisation experte de la carte à gratter couplé à une maîtrise rare de la composition.

Planche intérieure de la BD Cromwell StoneQuant au récit lui-même, il s’articule autour des procédés narratifs classiques de ce genre de l’horreur mâtiné de fantastique et de science-fiction qu’on trouvait dans ces pulps d’il y a un siècle où, justement, Lovecraft publia certains de ses écrits. Commençant par une narration du personnage principal, Cromwell Stone, adressée à un second protagoniste, Houston Crown, l’histoire révèle peu à peu ses différents mystères qui s’emboiteront les uns dans les autres jusqu’à donner au lecteur une vision de cet univers où l’humanité se trouve confrontée à des êtres pour lesquels le plus intelligent des hommes ne signifie pas plus que le plus intelligent termite. Ou quelque chose comme ça.

Si le fond comme la forme se veulent donc plutôt classiques, c’est sans compter avec cette alchimie bien particulière qui lie ces deux aspects en un tout supérieur à la somme de ses composants : alors que se tapiront dans les zones noires des images ce que l’imagination du lecteur voudra bien y mettre – une technique graphique toujours redoutable, héritée de l’école hollandaise du clair-obscur –, des horreurs comparables surgiront d’autres zones d’ombre, plus subtiles à leur manière – celles du récit proprement dit.

Pour cette raison, Cromwell Stone s’avère vite bien moins simple qu’il en a l’air, même si dans le fond il s’agit avant tout d’une double performance technique. Mais une prouesse qui repose sur l’imagination et la créativité du lecteur en l’encourageant ainsi à participer au récit comme à sa représentation.

C’est bien là une marque propre aux œuvres d’exception.

Planche intérieure de la BD Cromwell Stone

Chroniques de la série Cromwell Stone :

1. Cromwell Stone (le présent billet)
2. Le Retour de Cromwell Stone
3. Le Testament de Cromwell Stone

Cromwell Stone, Andreas, 1982
Delcourt, collection Conquistador, octobre 1993
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-906-18748-1

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Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth

Jaquette CD de l'édition française du jeu vidéo Call of Cthulhu: Dark Corners of the EarthSeptembre 1915, l’enquêteur Jack Walters est appelé au milieu de la nuit pour investiguer une vieille maison de Boston. Ce qu’il y trouve lui fait perdre la raison, mais de son séjour à l’asile d’Arkham il ne garde aucun souvenir – sauf des bribes éparses d’horreurs cosmiques hors du temps… Six ans plus tard, considéré guéri, il retourne à la vie civile, mais comme privé cette fois, et se voit confié une affaire de disparition qui l’amène à la ville côtière d’Innsmouth, une bourgade isolée aux habitants sinistres, où l’attend son destin…

Au contraire de ce que peut laisser penser son titre, Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth évoque en fait beaucoup moins les écrits de Howard Philips Lovecraft sur les Légendes du mythe de Cthulhu que l’adaptation de celles-ci en jeu de rôle sur table qu’édita Chaosium Inc. en 1981. Dark Corners…, en effet, mêle des éléments du Mythe à ceux issus d’autres écrits de Lovecraft sans aucun lien avec Cthulhu – je n’en dirais pas plus afin de ne pas spolier (1) le lecteur. De plus la longueur et la complexité du récit de ce jeu restent sans aucune mesure avec quels qu’écrits que ce soient de Lovecraft puisque celui-ci faisait en général dans le bref. Enfin, l’intervention de divers personnages, dont certains bien réels, parachèvent cette impression.

Fond d'écran tiré du jeu vidéo Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth Pour autant, il ne faut pas croire que l’essence du Mythe s’étiole derrière les limitations technologiques, ou bien que l’action l’emporte sur l’ambiance car il s’agit bien d’un récit au sens strict du terme. Et en particulier celui d’un homme à la recherche de sa mémoire, qui distingue d’autant mieux les horreurs tapies dans les ombres environnantes que ses souvenirs lui reviennent peu à peu tout au long de son enquête. Le thème de l’amnésie, ici, sert surtout de pilier principal à la narration au lieu de jouer le rôle de cache-misère scénaristique pour un auteur en mal d’idées. Pour cette raison, le focus se fait sur l’enquête menée par Jack Walters, sur la résolution progressive du mystère de la disparition de Brian Burnham – cet arbre qui cache la forêt.

Voilà pourquoi, en dépit de sa vue subjective, Dark Corners… n’appartient pas à la catégorie des FPS. Pas vraiment du moins, pas dans le sens « jeu d’action » du terme en tous cas : vous vous trouverez bien avisé de ne pas sortir votre arme à tort et à travers car les gens que vous rencontrerez dans les rues d’Innsmouth et ailleurs en ont quelques-unes eux aussi, et ils savent s’en servir ; chacun des dégâts qu’ils vous infligeront impactera non seulement vos mouvements mais aussi votre précision et votre vue – plus vous serez blessé et moins vous serez en état de combattre, avec la finalité que vous imaginez. Quant aux soins, ils s’avéreront aussi indispensables que lents à faire effet alors, conseil d’ami, apprenez à vous planquer plus qu’à viser…

Screenshot du jeu vidéo Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth Et pourtant, le pire ennemi vient encore de l’intérieur car, ici comme dans les récits de Lovecraft ou le jeu de rôle de Chaosium déjà évoqué, la folie guette votre personnage à chaque instant, et de préférence au moment où vous vous y attendez le moins. Par exemple quand vous tombez sur des corps mutilés ou des monstruosités cosmiques. De la même manière que les blessures physiques, ces troubles se manifestent par des effets graphiques tels que hallucinations et visions mais aussi des distorsions sonores ou des altérations dans la sensibilité des contrôles. Certaines circonstances peuvent aussi provoquer des espèces de schizophrénies où Jack entend des voix qui le poussent à la régression, et même au suicide.

Et pour couronner le tout, la réalisation se montre largement à la hauteur de l’atmosphère pour le moins unique de l’univers de Lovecraft, en dépit de certaines lacunes techniques somme toute assez passables, même si les descriptions sommaires de cet auteur en rendent les interprétations aussi multiples que personnelles, ce qui peut amener certains connaisseurs à s’étonner des choix graphiques des développeurs de Dark Corners…

Mais il serait dommage de passer à côté d’une expérience de jeu aussi aboutie pour un détail somme toute aussi discutable.

(1) en français dans le texte.

Notes :

Si le scénario de Dark Corners… se base pour l’essentiel sur les écrits de Lovecraft intitulés Le Cauchemar d’Innsmouth (The Shadow Over Innsmouth ; 1931) et Dans l’abîme du temps (The Shadow Out of Time ; 1934-1935), on y trouve aussi de nombreux éléments de la campagne L’évasion d’Innsmouth (Escape from Innsmouth) pour le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu de Chaosium cité plusieurs fois ici.

Il va de soi que le jeu présente de très nombreux éléments du Mythe de Cthulhu, bien trop nombreux pour se voir listés ici : le lecteur pourra donc se livrer au fascinant jeu des clés tout au long de sa partie pour tenter de discerner ces divers hommages et autres clins d’œil.

Une séquelle fut planifiée, Call of Cthulhu: Destiny’s End, d’abord appelée Call of Cthulhu: Beyond the Mountains of Madness, mais fut finalement annulée.

Call of Cthulhu: Dark Corners of the Earth
Headfirst Productions, 2005
PC & Xbox, env. 10 €

– le site officiel du jeu chez Bethesda Softworks
– d’autres avis : Gamekult, JeuxVidéo.com

Dagon

Couverture de la dernière édition de poche du recueil de nouvelles DagonIndicible et innommable, l’horreur est partout. Une menace universelle, aux dimensions démesurées du cosmos : dans la brume entourant les falaises de Kingsport, dans une vieille maison solitaire qui entre en résonance avec l’au-delà, dans le cadre rassurant de l’université Miskatonic d’Arkham, où le docteur Herbert West réanime les morts… Mais aussi en d’autres temps, d’autres lieux : au plus profond des abysses marines, antre du terrible dieu Dagon ; à Ulthar, où règnent en maîtres les chats ; au grand temple d’Ilarnek, dans lequel les hideux servants de Bokrug, destructeurs de la ville de Sarnath, adorent encore aujourd’hui leur idole impie… Trente nouvelles d’effroi et de poésie ténébreuse, trente terribles révélations sur les secrets que dissimule la réalité.

On trouve dans le recueil Dagon une facette assez inattendue de Howard Philips Lovecraft (1890-1937) : celle de ses textes en quelque sorte mineurs, ou plutôt ceux écrits en marge de ses productions les plus connues et les plus choyées par les admirateurs de l’écrivain, qui restent considérées comme les plus représentatives de l’auteur – ce qui est assez différent. Pour cette raison, certains spécialistes à l’érudition sans faille dans le domaine affirment qu’il vaut mieux éviter de commencer la découverte de l’œuvre du Maître de Providence par ce recueil ; si l’argumentation se tient, sur une logique d’ailleurs imparable, je n’y souscris pas, car c’est justement dans une des toutes premières éditions de poche de Dagon que j’ai arpenté pour la première fois les territoires onirico-fantastiques de l’imagination enfiévrée de Lovecraft. Et, comme vous vous en doutez peut-être, j’ai bien été conquis…

Sous bien des aspects, d’ailleurs, c’est précisément la dimension « mineure » de ces textes qui fait de ce recueil une porte d’entrée aussi improbable qu’inattendue vers l’œuvre « majeure » de l’auteur. Ces fragments, en effet, présentent comme particularité de faire partie d’un tout plus vaste qui exsude littéralement de chacun de ces morceaux épars, se laissant entrevoir au détour d’une tournure de phrase, d’une description rapide, d’une ambiance. On distingue – ou bien on ressent, ou à tout le moins on soupçonne – le « majeur » derrière ce « mineur » qui ne parvient pas à cacher la forêt. En titillant ainsi notre imagination, ces espèces d’esquisses exacerbent notre curiosité et nous poussent de la sorte à revenir à Lovecraft, à cette autre partie de son œuvre, celle considérée comme centrale.

D’ailleurs, il vaut de mentionner que deux des récits présents dans Dagon servirent de base aux toutes premières adaptations des écrits de Lovecraft au cinéma : Herbert West, réanimateur et De l’au-delà inspirèrent à Stuart Gordon ses deux premiers films Re-Animator (1985) et Aux Portes de l’au-delà (1986), respectivement, qui connurent chacun leur succès et obtinrent plusieurs distinctions ; le réalisateur porta aussi la nouvelle Dagon à l’écran, sous le même titre, en 2001 – à noter néanmoins que ce film s’inspire en plus du texte Le Cauchemar d’Innsmouth (1931, publié en 1936). De sorte que ce recueil de récits « mineurs » contribua en fait beaucoup à présenter à un public profane une partie au moins de l’œuvre de Lovecraft

Pour toutes ces raisons, vous ne vous tromperez pas beaucoup en vous penchant sur Dagon : si l’ouvrage ne dépasse pas le stade du hors-d’œuvre et ainsi de l’introduction à une production bien plus vaste et sophistiquée, il reste néanmoins une porte d’entrée tout à fait appropriée vers la découverte de l’imaginaire hors norme de Lovecraft.

Quant à ceux parmi vous qui connaissent déjà l’auteur, ils en trouveront là diverses facettes aussi inédites que surprenantes.

Dagon (Dagon and other macabre tales), H. P. Lovecraft
J’AI LU, collection Fantastique n° 459, juillet 2007
432 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-290-33290-0

hplovecraft-fr.com, un site français pour les fans de Lovecraft
– d’autres avis : nooSFère, Scifi-Universe
– sur la blogosphère : Les lectures de Cachou, La Science-fictionaute, Mr. Zombi’s place, La Bouquinerie au coin des deux colombes

Demonbane

Jaquette DVD de l'édition japonaise intégrale de la série TV DemonbaneDaijuhji Kuro, un privé sans le sou, vivote au petit bonheur la chance dans la cité d’Arkham. Jusqu’au jour où la très influente famille Hadou l’embauche pour retrouver un « grimoire » capable d’activer Demonbane, seule arme capable de vaincre la dangereuse organisation occulte Black Lodge. Mais il ne cherchera pas ce grimoire longtemps car il lui tombe littéralement du ciel, sous la forme d’une charmante demoiselle du nom d’Al Azif – le Necronomicon.

Pourchassée par les sbires de Black Lodge, elle conclue un pacte avec Kuro pour faire de lui un Magius, ultime classe de magiciens capable de se métamorphoser en guerrier implacable et d’invoquer le tout-puissant Demonbane lui-même…

Si Demonbane brille par ses qualités artistiques, ses designs et son atmosphère, son principal intérêt sur le plan narratif consiste à mêler les points essentiels du Mythe de Cthulu aux archétypes du shônen et des super robots afin de mettre en abîme l’œuvre maîtresse d’Howard P. Lovecraft. Il en résulte une production atypique, largement basée sur cette action,  cet humour et ces petites culottes qui contrastent étrangement mais de manière au final assez réussie avec l’atmosphère profondément glauque d’horreur cosmique tissée par le Maître de Providence tout au long de sa vie.

Si cette attitude artistique a de quoi décevoir – pour ne pas dire choquer – les puristes de Lovecraft, il ne faut pas perdre de vue que celui-ci n’a jamais pris au sérieux ses propres récits, à la lisière du fantastique et de la science-fiction, qu’il appelait lui-même des « yog-sothotheries » d’ailleurs : ainsi, sous ses dehors de série pour jeunes ados frétillant de testostérone, Demonbane s’affirme comme un réel et somme toute plutôt adroit hommage non à l’œuvre de l’auteur mais à sa personne même – le titre du tout premier épisode étant déjà un premier indice d’autant plus difficile à contester que Lovecraft écrivit lui-même cette phrase dans une de ses innombrables correspondances avant que celle-ci devienne son épitaphe…

Pour cette raison, il serait malvenu d’aborder cette production dans l’idée qu’il s’agit d’une adaptation pure et simple de l’œuvre d’H.P.L., car une grave déception pourrait s’ensuivre ; au lieu de ça il conviendrait plutôt de le voir pour ce que c’est effectivement : une preuve d’admiration pure et simple. Sinon, et si vous êtes fans de super robots – ce dont on ne peut vous tenir aucune rigueur – Demonbane saura vous satisfaire tout en vous donnant peut-être l’envie de découvrir cette œuvre-phare des genres de l’imaginaire dont le « culte » a perduré jusqu’à de nos jours.

Notes :

Au départ une série de jeux vidéo à caractère érotique pour le PC, Demonbane connut un portage sur la Playstation 2 puis des adaptations sur plusieurs médias sous forme d’un visual novel, d’un roman préquelle, d’une OVA (en bundle avec le jeu PS2) et d’un manga – en plus de la série TV d’animation chroniquée dans ce billet.

L’Université Miskatonic est un établissement fictif de la toute aussi fictive ville d’Arkham que créa Lovecraft en la situant dans l’état américain du Massachusetts et qui figure dans nombre de ses écrits.

Le grimoire de rites magiques maudits Necronomicon est aussi une création de Lovecraft souvent citée par les divers personnages qu’il mettait en scène dans ses récits.

Le nom d’Al Azif vient du titre original, en arabe, du Nécronomicon : Kitab al Azif – et dont la traduction en latin altère d’ailleurs de façon significative le sens premier.

Quant au personnage d’Azrad, il tient son nom d’Abdul Al-Hazred, l’homme qui rédigea le Kitab al Azif sous l’influence des démons.

Les connaisseurs pourront se livrer au fascinant jeu des clés quant aux autres clins d’œil à l’œuvre de Lovecraft qui parsèment cette production ; les autres y trouveront une belle occasion de nourrir leur curiosité afin, peut-être, de se pencher un jour sur l’œuvre immense et désormais classique du genre fantastique qui l’a inspirée.

Demonbane, Shoichi Masuo
Demonbane Production Committee, 2006
12 épisodes, pas d’édition française à ce jour

Cette chronique fut à l’origine publiée sur le site Animeka

L’Antre de la folie

Jaquette DVD de l'édition française du film L'Antre de la folieJohn Trent est un enquêteur en assurance freelance qui découvre toujours le pot aux roses des affaires qu’on lui confie. Ainsi se retrouve-t-il engagé par une maison d’édition pour retrouver Sutter Cane, auteur de romans fantastiques à l’immense succès dont les fans s’impatientent – parfois jusqu’à la folie meurtrière. Les investigations de Trent le mèneront vite à la bourgade de Hobb’s End où rien ne correspond à ce bon sens qui lui sert de credo. Pire : tout y semble surgi d’un des livres d’horreur de Cane…

Si L’Antre de la folie est certainement la plus brillante adaptation du travail de Lovecraft à ce jour, il a ceci de particulier qu’il n’est tiré d’aucun des écrits du « Maître de Providence » en particulier (1) : en fait, il ne s’agit pas d’une adaptation d’un fragment de l’œuvre d’HPL à proprement parler mais bel et bien d’un hommage à l’ensemble de cette œuvre.

Car c’est l’ombre du Maître qui plane sur ce film, ou du moins de la portion la plus significative de sa très vaste production, jusqu’à le couvrir entièrement et à occulter ainsi celle de Stephen King – dont n’est retenu ici que l’aspect de l’auteur de bestsellers. En fait, et sous bien des aspects, L’Antre… peut très bien passer pour une critique de King et de son immense succès d’auteur populaire puisqu’en fin de compte c’est le seul point véritablement marquant de ses écrits (2) ; un succès que ne connut jamais Lovecraft alors que sa production atteint de tels sommets du genre qu’elle est souvent considérée – avec celle d’Edgar A. Poe dont HPL était un fervent admirateur – comme la fondatrice de la littérature d’horreur. À tel point d’ailleurs que King lui-même n’a jamais nié combien les récits de Lovecraft avaient pu influencer ses propres écrits (3)

Si Lovecraft n’a pas tout inventé dans ce genre littéraire, loin de là, il a néanmoins conféré aux récits d’horreur une dimension cosmique – pour ne pas dire mythique – rarement égalée depuis et – pour autant que je sache – jamais dépassée (4). C’est précisément ce qu’on retrouve dans L’Antre… : non juste l’horreur surgie du quotidien le plus banal, mais l’horreur comme définition du quotidien. Ici, le simple fait d’exister est déjà une malédiction, une horreur en soi ; car l’existence, chez HPL, n’est jamais que la manifestation de puissances terrifiantes pour lesquelles les humains sont de simples jouets chargés de l’accomplissement des desseins les plus obscurs – et le plus souvent non seulement à leur insu mais aussi contre leur gré.

C’est cette redéfinition de la réalité qui caractérise l’œuvre de Lovecraft, qui lui donne toute sa force (5) : les personnages – principaux ou non – n’y sont pas des héros luttant contre le Mal mais les marionnettes d’entités bien trop anciennes et gigantesques pour pouvoir être discernées dans leur totalité – sauf, peut-être, au prix de l’équilibre mental de celui qui les voit… D’où le style narratif d’HPL, qui réduit les descriptions à leur essence littéraire primordiale : au lieu d’énumérer minutieusement le moindre détail des monstruosités et autres horreurs rencontrées, Lovecraft décrit en fait les impressions qu’elles suscitent chez les personnages qui les aperçoivent, en permettant ainsi au lecteur de saisir tout le ressenti de la situation plutôt que de le noyer sous une masse de détails qui rendent l’image plus confuse qu’autre chose au final.

Carpenter utilise dans son film une technique assez semblable : à aucun moment les « monstres » y apparaissent dans leur intégralité, et encore moins en plein jour. Par des jeux de caméras qui focalisent sur certains détails, et uniquement dans des images très brèves, ou bien à travers des effets de flous qui simulent la profondeur du point de vue, ils restent à peine suggérés, laissant ainsi au spectateur le soin de rassembler lui-même les pièces d’un puzzle dont la complexité dépasse son entendement – ce dernier terme étant bien sûr à replacer dans le contexte de ce film précis. Le paroxysme est atteint quand l’image cède entièrement la place au verbe, lors d’une séquence inoubliable où l’un des personnages lit à haute voix un des passages – très bref – du livre de Sutter Cane (6) pour faire comprendre au spectateur ce que voit John Trent

Et cette scène n’est pas une exception, car dans l’ensemble les choses restent bien plus suggérées que montrées. Ainsi, la rencontre que fait Trent sur la route qui le mène à Hobb’s End : ici, l’horreur pure jaillit d’un banal accident de voiture où se trouve renversé un simple cycliste – un personnage qui provoque une terreur indicible alors qu’il ne fait que passer – et où le quotidien le plus banal bascule soudain dans la folie pure… Mais de toutes façons, cette dernière est omniprésente dés le tout début du film puisque celui-ci commence en montrant Trent enfermé dans un asile psychiatrique et racontant l’histoire par une série de flashbacks – là aussi un procédé narratif typique de Lovecraft, et qui a fait bien des émules depuis.

Tout à la fois une adaptation et un hommage, tant sur le thème principal que sur les procédés narratifs, L’Antre… est surtout une excellente introduction à l’œuvre la plus marquante d’un auteur majeur de la littérature américaine et des genres de l’imaginaire en particulier : qu’il s’agisse d’horreur, de fantastique ou de science-fiction, tous se croisent ici à un carrefour… de folie.

(1) au contraire des trois réalisations de Stuart GordonRe-Animator (1985), Aux Portes de l’au-delà (1986) et Dagon (2001) – qui adaptent toutes des histoires précises de Lovecraft.

(2) je ne veux pas dire par là que Stephen King n’a aucun talent – car c’est tout le contraire – mais, au contraire de Lovecraft, il n’a jamais rien inventé en dépit de sa volonté prépondérante de devenir auteur, alors qu’HPL a pratiquement créé une littérature nouvelle sans même avoir jamais pris la résolution de devenir écrivain.

(3) il aurait eu du mal, ceci dit, tant certains de ses premiers écrits publiés exsudent littéralement une inspiration typiquement lovecraftienne : je pense en particulier à la nouvelle Celui qui garde le Ver (in Danse Macabre ; J’AI LU, coll. Stephen King n° 1355, ISBN : 2-290-30841-2 ) ou encore au roman Les Tommyknockers (Livre de Poche, n° 15146, ISBN : 2-253-15146-7).

(4) à part peut-être chez Neil Gaiman, pour autant qu’on place fantastique et horreur dans le même panier – ce qui n’est pas si audacieux…

(5) et qui l’apparente à la science-fiction, dans le sens où ce genre propose des récits articulés tout entiers autour d’un postulat de départ qui modifie les perceptions du lecteur sur la réalité – toute la différence étant, chez Lovecraft, que ce postulat n’est pas scientifiquement correct, ce qui reste un inconvénient somme toute assez mineur pour quiconque a lu de la science-fiction un tant soit peu sophistiquée sur le plan des idées.

(6) en réalité une « adaptation » d’un passage de la célèbre nouvelle Je suis d’Ailleurs de Lovecraft.

Récompense :

Prix de la critique au Fantasporto en 1995, où il fut aussi nominé comme meilleur film.

Notes :

Le titre américain original, In the Mouth of Madness est un jeu de mots entre deux histoires de Lovecraft : The Shadow Over Innsmouth et At the Mountains of Madness.

L’extérieur de l’Église Noire de Hobb’s End est en réalité celui de la Cathédrale de la Transfiguration : c’est un édifice catholique romain du rite byzantin-slovaque situé à Markham, dans l’Ontario, au Canada – où fut entièrement tourné le film.

Sorti en février 1995 aux USA, ce film fit environ quatre millions de dollars de recette lors de son premier week-end d’exploitation pour atteindre à peine neuf millions en fin d’exploitation – alors que sa production en avait coûté 14… Il reçut aussi un accueil pour le moins tiède de la critique professionnelle.

Tous les romans de Sutter Cane ont des titres proches de certains livres de Lovecraft ; par exemple, The Hobb’s End Horror est une référence assez évidente à The Dunwich Horror.

La bourgade de Hobb’s End est un clin d’œil aux serials de science-fiction Quatermass de la BBC pour lesquels Carpenter eut beaucoup d’intérêt quand il était enfant : Hobb’s End est le nom d’une station de métro fictive de Londres dans Quatermass and the Pit.

Ce film conclue la « Trilogie de l’Apocalypse » de Carpenter ; les deux premiers volets étaient The Thing (1982) et Prince des Ténèbres (1987).

L’Antre de la folie (In the Mouth of Madness) John Carpenter, 1995
Metropolitan Filmexport, janvier 2007
95 minutes, env. 10 €


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