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Engins de Création

Couverture de l'édition française du livre Engins de CréationLes découvertes au niveau atomique et moléculaire, les avancées de la génétique ont mis en évidence un certain nombre de mécanismes de synthèse et de réplication dont les hommes pourraient s’inspirer pour produire demain, avec un minimum d’énergie et sans déchet, n’importe quelle molécule, organique ou non. Le vivant et ses machines naturelles opérant à l’échelle du milliardième de mètre (d’où l’expression de « nanotechnologies ») deviennent le modèle du développement de l’humanité et du progrès technologique.

Poursuivant l’idée du physicien Richard Feynman d’une machine construite atome par atome à l’aide d’autres machines, K. Eric Drexler décrit un horizon d’abondance (environnement préservé, matières premières épargnées, fin du travail et du gaspillage), basé sur la reproduction et le contrôle des processus biochimiques. Il explique comment nous pouvons envisager ces technologies futures, explorer tant les opportunités que les périls qu’elles présentent et nous préparer à leur arrivée.

Le propos de cet ouvrage visionnaire, inédit en français, publié en 1986 et réédité de nombreuses fois, n’a cessé d’être confirmé par les avancées de la science et de nourrir débats de société, polémiques entre chercheurs et imaginaires d’auteurs et scénaristes de science-fiction. Il constitue le texte fondateur des nanotechnologies.

Elles sont au cœur d’un débat abscons, qui se veut public mais auquel le public en question ne comprend rien car personne n’a jamais pris la peine de lui expliquer de quoi il retourne précisément. Ces nanotechnologies sont ici présentées dans leurs moindres détails, et parce qu’elles sont en réalité beaucoup plus simples que ce que les journalistes profanes veulent bien nous le faire croire, l’explication de leur nature réelle ne prend pas plus de 50 pages.

Vous avez bien lu 50 pages. Pas une de plus. Et sur presque sept fois ce nombre au total. Parce que le reste de l’ouvrage se consacre à évoquer les fantastiques possibilités que suggère un tel moyen technique. Des possibilités qui défient l’imagination. Croyez-moi sur parole. Pourtant j’ai l’habitude de rêver, mais même après avoir lu des centaines de livres de science-fiction, je n’aurais pas soupçonné – même pour une seule seconde – que la plupart des potentialités avancées ici sont dans le domaine d’un possible aussi proche de nous.

Ce qu’échafaude Eric Drexler dans cet ouvrage n’est rien d’autre qu’un moyen d’altérer la texture même de la réalité, à travers la recombinaison de ce qui la définit, c’est-à-dire les atomes. Et à l’aide de machines à peine plus grandes, donc tout à fait minuscules, bien plus petites que des virus ou des bactéries, voire même que de simples molécules. Des nanomachines donc, d’abord obtenues à travers les techniques des chimistes, et qui sont programmées pour en assembler d’autres. Non par centaines ou par milliers, mais par millions, et même plus…

Avec une telle masse d’« ouvriers », même plus que microscopiques, et pour peu qu’ils soient eux aussi programmés convenablement, aucune tâche ni projet n’est impossible. Leur matière première ? N’importe quel atome des environs, qu’ils combineront avec d’autres afin d’obtenir des molécules à la complexité qu’aucune méthode plus traditionnelle permettrait d’obtenir. Et à partir de ces molécules, des ensembles bien plus vastes, jusqu’à former des objets complets : outils, machines, véhicules… Fabriqués à partir de rien, ou presque. Et sans aucune pollution.

Bien sûr, il y a des limites. Celles qu’a cerné la physique quantique par exemple, mais elles ne devraient pas poser trop de problèmes non plus : les nanotechnologies travaillent en général à partir d’ensembles trop gros pour ça. Mais en dépit de toute la force de conviction que peut déployer l’auteur à travers ses explications et ses exemples, tous très bien documentés et argumentés, on ne peut s’empêcher de penser que certaines de ses prévisions relèvent du pur rêve – comme celles qui concernent les intelligences artificielles (1) ou, encore plus folles, l’immortalité…

Mais le plus discutable restent encore les conclusions de l’auteur quant à la démocratisation de ces technologies – conclusions du reste assez typiques de cette espèce de « naïveté » propre aux esprits scientifiques dont la « logique pure » leur fait souvent perdre de vue les passions qui sont pourtant le propre de l’être humain. Car il n’y a aucune raison que les nanotechnologies ne tombent pas dans la juridiction de la propriété intellectuelle comme c’est le cas pour toutes les autres technologies, y compris celles qu’on peut répliquer à volonté – c’est-à-dire les logiciels informatiques.

De plus, les recherches concrètes dans le domaine démontrent bien que les choses ne sont pas aussi simples que l’affirme Drexler, même si les avancées sont quotidiennes et nombreuses. Pour plus d’informations sur ces difficultés, ceux d’entre vous qui sont à l’aise avec la langue anglaise s’intéresseront à l’article Six Challenges for Molecular Nanotechnology, du physicien Richard A. Jones, qui présente une liste concise des principales critiques du monde scientifique vis-à-vis des idées avancées dans ce livre.

Pourtant, le plus ardu restera encore de convaincre le public de l’utilité des nanotechnologies. Public dont l’opinion, comme chacun sait, reste tributaire des expositions des médias – c’est-à-dire ces journalistes qui la plupart du temps ne connaissent rien, ou si peu, des sujets dont ils traitent, le plus souvent à l’emporte-pièce d’ailleurs, et surtout quand il s’agit de technologies de pointe. Il faut bien que ces gens-là remplissent leur assiette après tout.

Ainsi, et bien que les nanotechnologies offrent en effet des risques à la hauteur de leurs possibilités phénoménales, et s’il s’agit certainement d’un des plus grands défis de ce siècle, la tâche la plus colossale de ses concepteurs reste la même que celle de tous les inventeurs qui les ont précédés au cours de l’Histoire des sciences et des techniques : la faire accepter par ceux qu’elle doit servir…

(1) le lecteur curieux quant aux problèmes de la faisabilité de tels dispositifs se penchera sur la préface de Gérard Klein au roman Excession de Iain M. Banks.

Notes :

La préface de cet ouvrage est de Marvin Minsky, spécialiste mondialement reconnu de l’intelligence artificielle, et l’introduction de Bernadette Bensaude-Vincent, historienne et philosophe des sciences qui enseigne à l’université de Paris X-Nanterre. La traduction est de Marc Macé, qui à l’époque de ce travail préparait une thèse sur les neurosciences à l’université Paul Sabatier de Toulouse ; la révision de cette version a été confiée à Thierry Hoquet, maître de conférence à l’université de Paris X-Nanterre qui enseigne la philosophie de la biologie et des sciences naturelles.

Engins de Création (Engines of Creation, 1986), K. Eric Drexler
Vuibert, collection Machinations, novembre 2005
342 pages, env. 29 €, ISBN : 2-711-74853-7

– d’autres avis : Automates Intelligents, Thomas Lepeltier, Culture SF
– l’ouvrage Nanomonde : Des nanosciences aux nanotechnologies, de Roger Moret (CNRS Éditions, 2006, ISBN : 2-271-06468-6), plus court mais aussi plus récent, expose le sujet des nanotechnologies en se basant sur les derniers résultats concrets dans ce domaine

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Le Problème de Turing

Couverture du roman Le Problème de TuringBrian Delaney, génie des mathématiques, touche au but. Il a trouvé une solution au fameux problème de Turing, créé une intelligence artificielle qui puisse – au moins – rivaliser avec l’intelligence humaine.

Son bureau est envahi, sa machine et ses notes volées, ses commanditaires assassinés. Lui-même est laissé pour mort, la moitié de son cerveau détruit.

Il va falloir recommencer et se reconstruire lui-même, inventant la première prothèse cérébrale.

Est-il encore humain, ou plus qu’à demi une machine ?

Dans ce thriller haletant, Harry Harrison (l’auteur de Soleil vert) et Marvin Minsky (le pape mondialement reconnu de l’intelligence artificielle) exploitent les idées les plus récentes sur l’un des plus profonds mystères de l’univers : le secret de l’intelligence.

Poètes et littéraires, passez votre chemin, ce bouquin n’est pas pour vous : Le Problème de Turing s’inscrit en effet aux limites de la Hard Science – terme désignant les récits de science-fiction reposant sur des bases scientifiques et techniques très solides – tout en se doublant d’une ambiance Tom Clancy saupoudrée d’un brin de Ian Fleming qui ne va pas sans rappeler certaines séries télé focalisant sur la vie de policiers en civil à la psychologie recyclée dans des schémas d’intrigues resaucés jusqu’à la nausée…

Informaticiens et autres geeks passionnés par les I.A., procurez-vous ce livre de toute urgence : malgré l’âge des théories présentées (l’ouvrage est sorti aux USA en 1992), je veux bien parier que vous serez fascinés par les pensées de Marvin Minsky – ici résumées avec précision et concision, surtout si on tient compte de la complexité du domaine – et même si celui-ci donne l’impression de rêver, au moins un peu. À lire ce bouquin, on croirait presque que le chercheur a déjà fabriqué une I.A. qui fonctionne à la perfection…

Le maître-mot de cette histoire est « réalisme » et, comme souvent dans ce type d’ouvrage, l’incroyable quantité de détails – tant à propos des I.A. que des routines de sécurité des laboratoires militaires, ainsi que des tas d’autres choses – tout ce baratin tend sérieusement à nuire au récit dont le synopsis n’a par ailleurs rien de très excitant non plus ; sauf dans les cent dernières pages qui ne manquent pas d’humour, mais sans lourdeurs regrettables pour autant. Les personnages quant à eux ont une psychologie aussi épaisse que du papier à cigarette – du papier Canson pour Brian Delaney toutefois, même si celui-ci demeure un beau cliché de génie informatique – ce qui ne satisfera pas plus ceux d’entre vous friands de relations humaines abouties et/ou d’évolutions psychologiques notables.

Les quelques trahisons qui saupoudrent le récit ne parviennent pas vraiment à introduire de réels coups de théâtre non plus de sorte que le suspense est plutôt inexistant. En fait, ce n’est pas qu’il n’y a pas de suspense, mais celui-ci reste essentiellement mal exploité, le rythme global de la narration étant beaucoup trop mou pour que le lecteur ressente une quelconque tension… Le dernier chapitre tente d’introduire un brin de tragique mais échoue lamentablement, toutefois plus à cause de la forme que du fond.

En gros, il y a de l’idée mais on sent bien que le but des auteurs était plus de vulgariser les recherches en cybernétique (ce qui a le mérite de se montrer informatif, et qui fait que je vous en parle ici) à travers une fiction destinée au marché de la littérature de gare (ce qui a le mérite de se lire vite) tout en arrondissant les fins de mois au passage, plutôt que d’explorer une réelle dimension humaine des rapports entre l’Homme et sa création en dépit de ce qu’évoque le résumé reproduit en italique au début de ce billet.

Notes :

Le lecteur curieux quant aux problèmes de la faisabilité d’une I.A. souhaitera peut-être se pencher sur la préface de Gérard Klein au roman Excession de Iain M. Banks.

Le site Automates Intelligents présente, entre autres, de nombreuses études et recherches scientifiques sur le thème de l’I.A.

Le Problème de Turing (The Turing Option, 1992), Harry Harrison & Marvin Minsky
Livre de Poche, collection SF n° 7211, octobre 1998
544 pages, env. 7 €, ISBN : 2-253-07211-7

– d’autres avis : nooSFère, Le dernier blog, Scifi-Universe, Interstices
– la préface de Gérard Klein


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