Posts Tagged 'médias'

Les Dix stratégies de manipulation des masses

Le site Syti sur les stratégies de manipulation rédigé par Sylvain Timsit publie « Les Dix stratégies de manipulation des masses ». L’auteur y reprend en détails les stratégies et les techniques de la gouvernance pour la manipulation de l’opinion publique et de la société à travers les médias telles qu’énoncées par le linguiste et philosophe Noam Chomsky, unanimement salué comme un des plus grands penseurs de notre époque.

Sujet connexe : Les Techniques secrètes pour contrôler les forums et l’opinion publique

Vidéodrome

Affiche américaine originale du film VidéodromeMax Renn, directeur d’une chaîne privée racoleuse, ne vit que pour la télévision et passe des heures à visionner des programmes en quête d’idées d’émissions. Jusqu’à ce qu’un de ses employés lui fasse découvrir Vidéodrome, une chaîne pirate spécialisée dans les sévices sexuels et où il n’y a que violence, torture et meurtres… Subjugué par le réalisme de ce programme, Max veut en savoir plus mais alors qu’il touche au but, des hallucinations l’assaillent soudain, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus distinguer la réalité des phantasmes.

Ce qui caractérise Vidéodrome dans la filmographie de David Cronenberg, c’est le passage au niveau supérieur de la déformation du corps quand celle-ci se voit assujettie à celle de l’esprit. Se situant dans la continuité du film Chromosome 3 (1979), étape précédente et fondamentale de son œuvre qui montrait les altérations de la psyché comme celle de la chair, donc les troubles intérieurs comme les extérieurs, Vidéodrome présente un protagoniste principal qui subit à travers son épreuve une forme de psychanalyse par laquelle il découvre peu à peu les recoins les plus obscurs de son propre esprit – ceux dont il ne soupçonnait même pas l’existence et que ses hallucinations lui révéleront dans une tourmente où se mêlent délices et culpabilité…

La symbolique, dans ce cas précis, se montre assez évidente. En mettant ainsi en scène un professionnel de l’audiovisuel et de la télévision pris à son propre jeu, Cronenberg dresse surtout un portrait corrosif de l’influence des médias en général sur notre perception du réel, soit sur notre esprit, bref sur nous-mêmes – notre identité. La manipulation se trouve donc ici au cœur du récit, et se base sur les pulsions les plus basiques et les plus coupables telles que sexe, violence, domination, etc. Toute ressemblance avec les contenus des programmes de la télé-réalité n’a absolument rien d’une coïncidence, bien au contraire – l’écran de télévision, après tout, sert de rétine à l’œil de l’esprit, au point d’ailleurs de devenir la seule véritable réalité…

C’est en quelque sorte la complainte de « l’homme programmé » : de même que Max Renn se fait conditionner par l’insertion d’une cassette vidéo dans son abdomen par les concepteurs de Vidéodrome, le spectateur des chaînes de télévision racoleuses se voit lui aussi endoctriné, faute d’un meilleur terme, par la morale douteuse de ces émissions bas de gamme. On peut d’ailleurs voir dans de tels choix de programmes télévisés une des raisons de la résurgence des conservatismes et des extrémismes dans les opinions publiques : miroir d’une réalité fabriquée de toutes pièces et où l’homme n’est plus qu’un loup pour l’homme, la télévision devient ainsi le prétexte pour des gens pourtant bien sous tous rapport de se laisser aller à leurs pulsions les plus extrêmes.

Sous bien des aspects, en fait, Vidéodrome devance de nombreuses préoccupations actuelles sur la place de cet hypermédia qu’est internet et autour duquel gravitent des portions toujours plus importantes de notre vie, tant en quantité qu’en portée. Là aussi nous utilisons des identités factices, que nous espérons conçues sur mesure mais qui finissent toujours par nous échapper tant notre définition de nous-mêmes dépend toujours de la perception des autres. D’ailleurs, cette « hyper-identité » flirte sans honte aucune avec la notion de transhumanisme : l’« homo média » de Vidéodrome se confond ainsi avec l’être virtuel des forums, des chats et des blogs – doué d’ubiquité, il tend à se noyer dans cette multiplication de lui-même.

Mais comme il se doit, cette avancée technologique ne sert que de base pour une évolution de la société dont les véritables tenants et aboutissants – positifs ou nocifs – restent encore à déterminer. Quant à Vidéodrome, il demeure encore à ce jour une des productions les plus abouties sur le rôle de la technologie des médias dans notre quotidien.

Récompenses :

Meilleur film de science-fiction au Festival international du film fantastique de Bruxelles en 1984
Best Cinematography in a Theatrical Feature aux CSC (Canadian Society of Cinematographers) Awards pour Mark Irwin
– quatrième au classement du documentaire en deux parties 30 Even Scarier Movie Moments de la chaîne Bravo en 2007
– sélectionné pour figurer parmi les 23 Weirdest Films of All Time par Total Film
– nommé le 89e film le plus essentiel de l’histoire du cinéma au Festival international du film de Toronto

Notes :

Alors enfant, Cronenberg regardait souvent des chaînes pirates américaines une fois que les programmes canadiens étaient terminés, et il s’inquiétait parfois d’y trouver des choses dérangeantes. Cette expérience personnelle forma la base du synopsis de Vidéodrome.

Le philosophe, sociologue, théoricien de la communication et professeur de littérature anglaise Marshall McLuhan (1911-1980), dont Cronenberg suivit les cours à l’université, influença nombre des idées présentes dans ce film.

Vidéodrome expérimenta la technologie d’élimination des clignotements pour la prise de vue d’images d’écrans de télévision ; auparavant, les images étaient surimposées sur des écrans de TV éteints.

En raison de leur taille, des cassettes vidéo Betamax furent utilisées au lieu des VHS qui ne pouvaient entrer dans l’ouverture abdominale de Max.

La vidéo pornographique Samurai Dreams, dont de courtes séquences sont visibles dans le film, fut réalisée exprès pour Vidéodrome.

Universal annonça en 2009 un projet de remake, scénarisé par Ehren Kruger, dont on reste sans nouvelles depuis…

Vidéodrome est aussi connu sous les titres de Network of Blood et de Zonekiller.

Vidéodrome, David Cronenberg, 1983
MEP vidéo, 2009
84 minutes, env. 10 €

– l’analyse sur Cinétudes (archive partielle)
– d’autres avis : ÉcranLarge, Les Ingoruptibles, Film de Culte, DevilDead
– sur la blogosphère : Les Lectures de Cachou

Jack Barron et l’éternité

Couverture de la dernière édition de poche du roman Jack Barron et l'éternitéJack Barron est une icône de la télévision, un redresseur de torts moderne, le donneur de coups de pied au cul pour cent millions de gogos accrochés à leur écran tous les mercredis soirs. Pour l’irrésistible présentateur, malgré la corruption, la pauvreté et la ségrégation, c’est le bizness qui compte avant tout… jusqu’à ce qu’il heurte de front les intérêts du tout-puissant Benedict Howards. Commence alors le feuilleton en direct d’un combat sans merci entre le pouvoir de l’argent et de la politique et celui des médias. Mais la lutte peut-elle être équitable lorsque l’immortalité elle-même fait pencher la balance  ?

Jack Barron et l’éternité reste à ce jour le roman le plus connu de Norman Spinrad, encore considéré comme le plus frappant dans son style d’écriture et le plus abouti dans ses idées : iconoclaste sous bien des aspects, ce roman coup de poing fustige de nombreux éléments de son temps – et dont beaucoup ont hélas perduré jusqu’à nos jours. Mais comme on laisse peu souvent la parole aux auteurs à propos de leurs ouvrages, je vous propose de commencer ce billet avec les mots même de Norman Spinrad, tel qu’il s’est exprimé dans les pages du n°16 du magazine Galaxies (mars 2000) :

« Jack Barron et l’éternité fut mon quatrième roman à être publié, et une grande percée pour moi en termes de style. Je partais de l’idée d’écrire un roman avec pour thème l’immortalité, mais en tenant compte des problèmes d’ordre politique et économique qui en résulteraient pendant la période de transition, car, au moins au début, seuls les gens très riches en bénéficieraient. Donc, il me fallait trouver un contre-pouvoir. Mais quel genre de contre-pouvoir pourrait rivaliser avec l’argent ? Et la réponse était la télévision. Donc, vous avez un mec, ancien gauchiste, qui fait un talk-show à la télé, et devient ainsi un personnage influent dans la vie politique. »

« Je crois que ce livre a peut-être inspiré quelques politiciens américains, des gens comme Robert K. Dornan, Pat Buchanan ou Alan Keyes, qui ont tous présenté des programmes à la télé avec à peu près le même format que celui de Jack Barron, et se sont fait élire après. Malheureusement, au contraire de mon livre, les seuls qui semblent utiliser cette filière comme véhicule pour s’introduire dans la politique sont des affreux fachos  ! Donc, je pense que ce livre reste d’actualité, mais ce sont les mauvais qui ont appris la leçon. »

« La traduction en français de Jack Barron par Guy Abadia est tout à fait géniale. Parce que c’est un livre difficile à traduire, écrit dans un style très spécial. Abadia allait passer une année comme enseignant à Saint-Pierre-et-Miquelon, près des côtes de Terre-Neuve. À l’époque, j’habitais à New York et il est venu me voir. Nous avons discuté du livre, et il m’a dit  : “Je vais être bloqué sur cette petite île pendant une année, et, à part donner mes cours, je n’aurai rien à faire sauf la traduction de ton roman.” Et il a fait un boulot formidable, à mon avis. Je reste toujours très content de cette traduction. »

À travers la métaphore d’un futur si immédiat qu’il en devient un portrait à peine exagéré du présent, Norman Spinrad réalise en fait une critique sociale sur des thèmes aussi divers qu’inextricablement liés les uns aux autres : la corruption du monde politique, les luttes de pouvoir au sein des médias, le racisme latent et la ségrégation, la dissolution des idéaux révolutionnaires dans un quotidien immoral. Et de réaliser, à travers cette satire sans concession, combien les choses ont en fin de compte peu changé depuis la rédaction de cet ouvrage, il y a à peine un peu plus de 40 ans…

Des thèmes sulfureux ici servis par un style d’écriture brut de décoffrage, où le cynisme le plus brutal se double d’un usage permanent et tout aussi brillant d’une variante de la métaphore pour décrire au lecteur non les scènes telles qu’elles apparaissent à l’œil mais au contraire les ressentis et les émotions qui s’en dégagent. Un style en phase avec son temps, c’est-à-dire comme enivré par les psychotropes et dont les tournures rêches se voient amplifiées par l’utilisation intensive de l’argot mais aussi par des descriptions érotiques dépourvues de toutes formes de fioritures contemplatives.

Livre coup de poing, dénonciateur parce que cynique, Jack… figure sans aucune discussion possible parmi les classiques des classiques de cette science-fiction qui dit ce qu’elle pense, des plus grosses gifles que ce genre peut asséner à un lecteur – et peut-être même des ouvrages littéraires les plus lucides de la littérature du XXième siècle.

Jack Barron et l’éternité, Norman Spinrad, 1969
J’AI LU, collection science-fiction n° 856, juin 2007
384 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-290-32113-3

– d’autres avis : nooSFère, Branchum, Traqueur Stellaire, Foudre Olympienne
– le site de Norman Spinrad, et son blog (tous deux en anglais)
– une interview de l’auteur chez Viceland


Entrer votre e-mail :