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Les Compagnons du crépuscule, tome 3e

Couverture de la dernière édition du troisième tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

De rencontres fortuites en hasards de la route, les Compagnons gagnent la ville de Montroy sise sur une montagne de pierres rougies, parait-il, par le sang des sacrifiés à d’anciens dieux païens. Mais à présent on y trouve plus que des chrétiens et quelques juifs, sans pour autant que ce lieu en soit devenu plus accueillant. Les trois forces primordiales, en effet, se disputent le lieu, et leur rage les aveugle…

C’est du moins le point de vue des hommes : celui des dieux, comme il se doit, diffère beaucoup…

Et la quête, en s’achevant, met un terme au voyage. Reste à savoir si celui-ci a bien mené les voyageurs à leur destination, ou en tous cas celui d’entre eux qui a prêté serment d’aller jusqu’au bout de cette mission à laquelle il a voué sa vie. Je crois pouvoir dire que c’est le cas, mais comme toujours quand les anciens dieux s’invitent dans un récit il s’avère difficile de trancher avec certitude : ces divinités-là ne récompensent pas leurs serviteurs après tout, elles se contentent de les utiliser pour mener à bien leurs propres desseins – toujours obscurs – en laissant le lecteur assez incertain quant à ce qui est vraiment arrivé.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeLe fait que, à la différence des deux tomes précédents, l’histoire se déroule dans la réalité et non dans l’« Autre Monde » dont seuls les songes peuvent ouvrir les portes joue bien sûr un rôle essentiel dans cette incertitude. C’est toute la différence entre le « Pays de la Promesse » et le nôtre : chez nous, la magie ne peut se montrer au grand jour et utilise donc des moyens détournés, dont l’apparence ne reflète en rien, ou si peu, la nature profonde. Ainsi seulement elle conserve cette discrétion qui reste son meilleur gage de réussite – car si on la reconnait pour ce qu’elle est, les accusations de sorcellerie la réduisent à néant. Et puis, il faut bien que le mystère reste entier…

Bourgeon se montre ici au sommet de son art, tant sur le plan narratif que sur les aspects artistiques. Avec ce dernier tome de la série Les Compagnons du crépuscule, qui à lui seul prend plus de pages que les deux autres réunis, l’auteur imbrique les personnages et les situations en un kaléidoscope d’images et de textes dont la signification réelle se situe toujours au-delà de leur aspect premier – qu’il s’agisse des œuvres de la magie comme de celles de la politique, voire même des sentiments ou des mœurs. Bourgeon, en fait, ne se contente pas de nous conter un récit, il nous fait rentrer de plein pied dans le Moyen Âge.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeMais si la reconstitution historique atteint presque le degré de la perfection, elle n’en devient pas élitiste pour autant, ce qui mérite de se voir précisé pour ne pas décourager le lecteur : le niveau de métaphore et de non-dit des dialogues, par exemple, une fois dépassée la complexité apparente de l’ancien français, s’avère tout à fait compréhensible à la première lecture, et d’une façon que je qualifierais presque de subliminale – sauf, et à une fréquence très sporadique, quand il s’agit de démêler les fils les mieux noués de l’intrigue, ce qui du reste est souvent le cas même dans des œuvres bien plus modestes quant à leurs aspirations culturelles.

De sorte que, comme c’était déjà le cas dans la série précédente de l’auteur, Les Passagers du vent (1979-1984), ce troisième et dernier tome sert aussi à mesurer quel abîme nous sépare de l’époque décrite – ce qui représente un enseignement bien assez inestimable et qu’on retrouve bien trop peu, hélas, dans l’ensemble des productions qui se réclament du médiéval-fantastique mais qui n’en retiennent que les aspects les plus racoleurs…

Avec Le Dernier Chant des Malaterre, cette série déjà exceptionnelle dès son premier volume s’achève sur une symphonie tout simplement brillante qu’aucun lecteur friand d’excellents récits ne saurait rater.

Planche tirée du dernier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
3. Le Dernier Chant des Malaterre (le présent billet)

Les Compagnons du crépuscule, t.3 : Le Dernier Chant des Malaterre
François Bourgeon, 1989
Éditions 12 bis, février 2009
142 pages, env. 20 €, ISBN : 978-2-356-48062-0

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Les Compagnons du crépuscule, tome 2nd

Couverture de la dernière édition du second tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

En mettant la terre à feu et à sang, les soldats nourrissent la soif de vengeance qui fait tomber la fatalité sur les innocents. Ainsi Mariotte se retrouve-t-elle isolée des deux autres, en compagnie d’une vieille folle et de sa bien étrange petite-fille : toutes deux connaissent des contes très anciens qui, il y a encore peu, étaient tout à fait réels. Reste à savoir quel côté de l’échiquier sert le sujet de ces fables…

À travers les landes et les marécages, les cavernes et les songes, les Compagnons devront se frayer un chemin jusqu’à la Ville Glauque pour conjurer un mauvais sort jeté bien des siècles auparavant.

Après le voyage, voici la quête – ce qui somme toute convient bien assez à un récit qui se réclame du médiéval-fantastique. Sauf que la mode n’était pas vraiment à ce genre-là à l’époque ou Bourgeon dessina cet album, et par-dessus le marché il n’est pas auteur à s’aligner sur les autres pour commencer : ici, il cède moins aux sirènes d’une espèce littéraire quelconque qu’à celles d’une région qu’il habitait depuis peu et dont on dit que les fées ne l’ont jamais vraiment quittée… Encore une fois, son récit prend racine dans les mythes et légendes du folklore celte de Bretagne au lieu du grand-guignolesque des jeux de rôle de bas étage et du cinéma fantastique bon marché.

Planche tirée du second tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeAprès la forêt, voici la mer – siège de la vie mais aussi des songes et de l’imagination, c’est-à-dire de la création sous toutes ses formes. C’est aussi un symbole féminin et il apparaît donc assez logique que ce récit introduise un personnage supplémentaire sous la forme d’une femme – même si c’est surtout une très jeune fille, encore que tout dépend de l’époque qu’on considère. Car ici, les siècles se télescopent, se juxtaposent, se superposent, et ce qui se produit à une date s’avère bien souvent l’écho d’une situation semblable antérieure – à moins qu’il s’agisse des premières résonances d’actes encore à venir… L’auteur s’amuse beaucoup, en fait, à nous présenter les pièces de son puzzle à travers un scénario et un découpage des planches assez peu communs, qui reflètent à merveille le cheminement bien souvent tortueux des légendes au fil du temps.

Après la promesse, voici la confirmation – celle de l’immense talent d’un auteur capable comme bien peu d’autres de jongler d’un genre à l’autre avec une maestria rare. À l’Histoire, Bourgeon mêle ici la Poésie, pour faire l’apologie d’une culture éradiquée par des envahisseurs successifs et dont il ne nous reste que ce qui alimente nos songes : des légendes…

Planche tirée du second tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque (le présent billet)
3. Le Dernier Chant des Malaterre

Les Compagnons du crépuscule, t.2 : Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
François Bourgeon, 1985
Éditions 12 bis, février 2009
51 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-356-48061-3

Les Compagnons du crépuscule, tome 1er

Couverture de la dernière édition du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule« Celle-ci dura, dit-on, cent ans… »

Un chevalier solitaire, sans plus de visage et à l’âme aussi sombre que son passé, prend comme compagnie les deux survivants d’un village pillé par des soldats. Sans bonté d’âme aucune car il se lasse juste de la solitude. Mais alors que tous trois traversent le pays, un bois se dresse sur leur chemin : une forêt aux brumes épaisses dont les habitants ne présentent rien de commun avec les êtres humains…

Les trois voyageurs arpentent-ils toujours la terre des hommes, ou bien celle de l’« Autre Monde » ?

C’est le voyage qui caractérise ce récit, le voyage sur un sol peuplé de mythes et de légendes issues du temps où la terre, les ondes et le vent ne faisaient qu’un avec l’homme. Un sol où les rêves se confondent avec l’éveil et où la folie – pas toujours douce – reste seule norme. C’est un voyage en terre de Féérie, où règnent les gens du « petit peuple » et celui qui s’y aventure aurait bien tort de ne fut-ce qu’essayer de leur tenir tête car leur magie est puissante. Hélas pour les héros de ce récit, ou heureusement pour eux selon le point de vue, l’offense qu’ils feront à ces être de magie ne sera pas volontaire ; il y aura néanmoins un prix à payer, et ce sera ainsi l’occasion pour l’un d’entre eux d’entrouvrir une porte qu’il cherchait depuis longtemps.

Planche tirée du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépusculeCe premier volume de la série Les Compagnons du crépuscule sert bien sûr à François Bourgeon d’introduction, à la fois pour les personnages à travers lesquels il va narrer son récit, mais aussi pour l’époque troublée dans laquelle ils évolueront, et surtout sur quel ton cette aventure sera servie. Et comme on vient de le voir dans le paragraphe précédent, l’atmosphère ici laisse la plus grande place à la magie. Mais une magie discrète. Soit à l’inverse de cette pseudo-magie hollywoodienne et tapageuse qui en met plein la vue sans rien faire d’autre. Il s’agit ici de magie au sens traditionnel du terme, qui se confond avec les songes et l’illusion, abolit le temps et l’espace, plonge au tréfonds des terreurs comme des désirs, et surtout nous invite au voyage.

Les seuls véritables monstres que vous y trouverez arborent un visage tout à fait humain, et les seuls fracas que vous entendrez proviennent de leurs guerres. Tout le reste se situe dans les limites de l’invisible et du silence, voire du non-dit. Entre ces frontières pas toujours nettes, Bourgeon nous balade, nous surprend souvent, nous effraie parfois, mais surtout nous émerveille. Comme ces fables d’antan dont l’auteur s’est inspiré, Le Sortilège du Bois des Brumes réussit son pari de nous emmener dans cet « Autre Monde » sans même qu’on s’en rende compte.

C’est le privilège des récits bien racontés après tout…

Planche tirée du premier tome de la série BD Les Compagnons du crépuscule

Chroniques de la série Les Compagnons du crépuscule :

1. Le Sortilège du Bois des Brumes (le présent billet)
2. Les Yeux d’Étain de la Ville Glauque
3. Le Dernier Chant des Malaterre

Les Compagnons du crépuscule, t.1 : Le Sortilège du Bois des Brumes
François Bourgeon, 1983
Éditions 12 bis, février 2009
48 pages, env. 13 €, ISBN : 978-2-356-48060-6


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