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1945

Couverture de l'édition française du manga 1945Automne 1939, à Offendorf, une ville d’Allemagne. La jeune Elen, issue d’un milieu bourgeois, rencontre Alex, un orphelin qui ne trouva rien d’autre pour s’en sortir que d’intégrer les Jeunesses hitlériennes. Avec la Seconde Guerre mondiale sur le point d’éclater, cette histoire a priori banale prend soudain une tournure tragique alors que chacun des deux tente de trouver le plus juste chemin à suivre quand tout devient flou, y compris la notion d’humanité qui comme toujours est la première victime des balles et des bombes…

Que faire contre l’horreur ? Comment dire quand elle dépasse les mots ? Pourquoi juger alors que tous ceux qui survivent pour témoigner y ont pris part, d’une manière ou d’une autre ?

Voilà quelques-uns des questionnements que suggère Keiko Ichiguchi dans 1945. Loin de tenter d’expliquer, de rationaliser ou d’éduquer, elle se contente de raconter. À partir de deux destins dont rien ne laissait présager la rencontre, plus ceux qui gravitent autour de ceux-là, elle déroule peu à peu le fil d’une trame inattendue dans sa portée, poignante dans sa lucidité, terrible dans son humanité. Car ici point de monstres mais juste des gens comme vous et moi perdus dans une tourmente qui les dépasse…

Ce qu’on apprécie surtout, c’est la mesure du récit où tout s’enchaîne avec logique, presque une certaine froideur même. L’auteur trouve ici une retenue d’autant plus difficile à assurer que le sujet se veut bien sûr prétexte à tous les excès. Sans colère ni hargne, pourtant, elle peint un tableau qui glisse peu à peu vers l’horreur la plus folle et où chacun de nous pourra trouver une partie au moins de son portrait.

Se concluant l’année qui lui donne son titre, 1945 nous rappelle la précieuse leçon qu’une guerre ne laisse ni gagnants ni perdants mais juste des survivants : à ceux-là, après coup, de trouver la force de continuer avec le poids de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils n’ont pas fait, de ce qu’ils auraient pu faire d’autre…

1945, Keiko Ichiguchi, 1997
Kana, collection Made In…, septembre 2005
128 pages, env. 10 €, ISBN : 978-2-871-29864-9

Spirit of América – Marshal Law, tome 3e

Couverture du troisième et dernier tome de l'édition française du comics Marshal LawAlors que Marshal semble sur le point de découvrir l’étendue de la machination qui implique Super Patriote, ses deux suspects lui échappent soudain et il doit se lancer à leur poursuite. Mais il ignore que le Marchand de Sable suit ses moindres pas en se remémorant tout ce qui l’a amené là : depuis son enfance de frustrations, en passant par l’éducation autoritaire que lui donna sa mère et sa vie de souffre-douleur au collège qui lui permit de découvrir ses pouvoirs, jusqu’à ce qu’il apprenne la véritable identité de son père…

En guise d’apothéose, ce dernier volume de la série Marshal Law nous propose deux nouvelles déconstructions. La première concerne le personnage du Marchand de Sable, ici dépeint d’une manière bien plus aboutie que dans la plupart des autres titres du genre super-héros où, le plus souvent, le « méchant » se borne à un simple mégalomane voué à la conquête du monde pour des raisons jamais vraiment explicitées. Dans Marshal Law, par contre, l’antagoniste du héros présente une psychologie développée, issue d’une relation pour le moins vénéneuse avec sa propre mère qui a elle-même ses propres raisons – bien sûr discutables – d’avoir élevé son fils ainsi : les connaisseurs retrouveront dans ce parcours du Marchand de Sable un profil dans les grandes lignes assez typique des tueurs en série et qui, d’ailleurs, ne va pas sans rappeler le personnage de Norman Bates dans le roman Psychose (Psycho ; Robert Bloch, 1959) qu’adapta Alfred Hitchcock (1899-1980) en 1960.

Planche intérieure du troisième tome de l'édition française du comics Marshal LawLa seconde déconstruction concerne l’archétype du super-héros. Si jusqu’ici le récit de Marshal Law s’attaquait au genre super-héros en général, le modèle du super-héros lui-même restait encore assez épargné, mis à part pour certaines cases et situations aux nets accents caricaturaux. Cette lacune se trouve là enfin comblée, et à travers une étude d’ordre psychologique et sociale, faute de meilleurs termes, par un des personnages du récit : de longs extraits de cette thèse parsèment la seconde moitié de ce dernier volume, qui démontrent tous les travers de cet archétype et surtout son influence néfaste sur la société – dans le contexte de l’univers fictif de Marshal Law, bien évidemment. À travers le texte de cette étude, le récit mais aussi son personnage principal ainsi que sa relation au fond assez obsessionnelle à Super Patriote prennent une coloration nouvelle et inattendue sous bien des aspects.

Loin d’une banale conclusion orientée action, comme l’aurait à coup sûr proposé n’importe quel autre titre du genre bien moins inspiré, ce dernier volume de Marshal Law approfondit considérablement le propos de départ pour le mener jusqu’à des sommets bien peu souvent effleurés, et encore moins atteints dans les récits de super-héros.

Ce qui ne fait jamais qu’une raison de plus pour laquelle Marshal Law mérite toute votre attention.

Planche intérieure du troisième tome de l'édition française du comics Marshal LawChroniques de la série Marshal Law :

1. Chasseur de héros
2. Bactérie
3. Spirit of América (le présent billet)

Marshal Law, t.3 : Spirit of América, Pat Mills & Kevin O’Neill, 1987
Zenda, mai 1990
56 pages, env. 7 € (occasions seulement)

Bactérie – Marshal Law, tome 2nd

Couverture du second tome de l'édition française du comics Marshal LawMarshal peut enfin se mesurer au Marchand de Sable mais le tueur en série a le dessus sur lui. Le vigilant reprend donc son enquête et doit vite faire face à des pressions pas toujours affichées, en particulier venant de sa propre hiérarchie. Alors, s’il accepte de remercier publiquement Super Patriote pour sa donation aux vétérans de la Zone mutilés par les combats, Marshal ne perd pas de vue sa mission et guette juste le bon moment pour intervenir – une opportunité, d’ailleurs, qui ne tardera pas à se montrer…

Au contraire de ce que peut laisser penser son édition française, le récit de Marshal Law ne se divise pas en tiers mais en moitiés. Ce tome central se répartit donc entre la fin de l’exposition de ce futur proche et le développement de l’intrigue vers son climax (1). Ici, l’auteur se penche sur la face intime de Super Patriote et surtout à travers sa relation avec Céleste, ce qui permet ainsi au lecteur de saisir toute l’hypocrisie qui caractérise ces deux personnages comme l’amoralité perverse de leur liaison de façade ; enfin, c’est aussi l’occasion de souligner que la guerre dans la Zone reste au fond une allégorie de celle du Vietnam puisque dans l’une comme dans l’autre nombre de soldats américains sont revenus brisés et incapables de se réinsérer dans la société.

Planche intérieure du second tome de l'édition française du comics Marshal LawPour le reste, et une fois laissés de côté différents détails concernant la hiérarchie de la police de San Futuro pour laquelle travaille Marshal et qui s’avère elle aussi bien vénéneuse à sa façon, ou bien les courtes apparitions de divers surhommes qui n’ont de super-héros que les super-pouvoirs même s’ils restent du bon côté de la loi, le rythme de la narration s’emballe ici d’une façon assez soudaine alors que Super Patriote et Céleste vont voir leur longue relation enfin officialisée à travers les liens sacrés du mariage – et tous les aficionados du genre savent combien de telles cérémonies peuvent marquer, dans tous les sens du terme, une vie de super-héros : ils ne seront pas déçus dans le cas présent car l’intervention improvisée de Marshal saura la pimenter d’une manière… surprenante.

Si les pièces du puzzle finissent de s’emboiter les unes dans les autres pour fournir une lecture somme toute assez complète du récit, le troisième et dernier tome de la série apportera néanmoins son lot de révélations. Et celles-ci donneront à une conclusion en fin de compte assez convenue une saveur pour le moins inattendue…

Planche intérieure du second tome de l'édition française du comics Marshal Law

(1) en français dans le texte.

Chroniques de la série Marshal Law :

1. Chasseur de héros
2. Bactérie (le présent billet)
3. Spirit of América

Marshal Law, t.2 : Bactérie, Pat Mills & Kevin O’Neill, 1987
Zenda, janvier 1990
56 pages, env. 15 € (occasions seulement)

Chasseur de héros – Marshal Law, tome 1er

Couverture du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawUn futur proche. Dans les rues de San Futuro, qu’on appelait San Francisco avant qu’un séisme la dévaste, errent des gangs de super héros. En fait d’anciens soldats génoboostés, ce sont des vétérans de la Zone, où les États-Unis menèrent jadis une guerre sans merci aux groupes communistes qui menaçaient de s’emparer de l’Amérique Centrale. Rendus fous par ces combats mais aussi par les pouvoirs surhumains dont l’armée les affubla, ces combattants s’avérèrent incapables de se réintégrer à la vie civile une fois de retour au pays.

Marshal Law compte lui aussi parmi ces rescapés, mais à la différence de ses semblables lâchés dans les rues il œuvre pour préserver la paix civile, quitte à faire le ménage par le vide à l’occasion. Depuis peu, toutefois, un mystérieux tueur volant appelé le Marchand de Sable s’en prend à des femmes qui revêtent le costume de Céleste, super héroïne de renom et compagne du héros national adoré de tous : Super Patriote lui-même. D’ailleurs, l’enquête de Marshal l’amène vite à soupçonner ce dernier, ce qui lui va très bien puisqu’il n’a jamais pu le supporter…

Quoi de mieux en effet pour un chasseur de héros que l’occasion d’épingler le meilleur d’entre eux ? Ou supposé tel…

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawOn appelle souvent « Dark Age » ou encore « Modern Age » du domaine super-héros cette période du genre qui se caractérise sur le plan narratif par des récits sombres et des personnages plus complexes que d’accoutumée. À y regarder de près, pourtant, cette évolution s’affirme surtout comme la déconstruction de cette branche du comic book. Se trouvent le plus souvent considérées comme œuvres pionnières de ce mouvement les célèbres Watchmen (Alan Moore & Dave Gibbons ; 1986) et Batman: The Dark Knight Returns (Frank Miller ; même année) : si les auteurs du premier, dit-on, souhaitaient faire entrer les super-héros dans le registre du réel, mais en démontrant par là même que de tels personnages ne peuvent en fin de compte avoir aucune influence véritable sur la réalité, de telle sorte que le qualificatif de « héros » et encore plus celui de « super-héros » ne leur convient donc pas du tout, le créateur du second titre, lui, affirmait haut et fort que seule la folie pouvait mener un homme à se déguiser pour aller tabasser des criminels et que pour cette raison parmi d’autres la notion même de vigilant était devenue à l’époque aussi anachronique que celle des légendes des chevaliers d’antan qui l’avait peut-être inspirée.

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawCe développement du genre se poursuivit à travers des productions comme Rising Stars (scénarisée par Joe Michael Straczynski ; 1999-2005), The Authority (Warren Ellis & Bryan Hitch ; 1999-présent) ou Kingdom Come (Mark Waid & Alex Ross ; 1996), parmi d’autres, en illustrant au passage le triomphe de l’hypercapitalisme ultralibéral, d’abord sous la présidence de Ronald Reagan (1911-2004) au cours des années 80, puis après la chute du bloc communiste dans la décennie suivante. On peut en effet souligner que le super héros reste une itération du surhomme et s’affirme donc, en raison même de ses capacités surhumaines qui le placent au-dessus du commun des mortels, comme une contestation de cette doctrine libérale qui exige que les chances soient les mêmes pour tous (1) ; rappelons que Superman, le tout premier super héros de l’histoire du comic book, fut créé par Jerry Siegel (1914-1996) et Joe Shuster (1914-1992) en 1932 avant de connaître sa première publication en 1938, soit lors de cette Grande Dépression qui resta longtemps la plus grande crise du libéralisme. Le « Dark Age », par contre, s’affirme comme l’exact opposé de cette période, d’où une des raisons possibles derrière le déclin des super héros dans le cœur des lecteurs : ces chevaliers de pacotille, en fait, avaient bel et bien échoué à sauver le monde de ses pires prédateurs…

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawAinsi, Marshal Law s’affirme-t-il avant tout, et dans la droite lignée des œuvres fondatrices du « Modern Age » déjà citées, comme une satire d’une certaine Amérique dont les dérives « va-t-en guerre » ainsi que les replis sur les valeurs religieuses et/ou consuméristes ne servent en fait qu’à cacher l’effondrement de ce rêve américain qui, bien évidemment, ne pouvait résister à l’épreuve de la réalité. D’ailleurs, le symbolisme du personnage de Super Patriote, incontestable caricature de Superman, ne laisse ici aucun doute : super héros issu de manipulations génétiques et resté jeune uniquement en raison d’un long voyage dans l’espace à des vitesses relativistes (2), il ne se distingue du commun des mortels qu’à travers ces artificialités que constituent ses super pouvoirs et autres capacités surhumaines mais sans les compléter par aucune des qualités véritables, celles du cœur et de la compassion, qui caractérisent le vrai héros, celui-ci semblant destiné à demeurer une légende – et pour cause : il paraît bien trop beau pour être vrai… Quant à Marshal Law lui-même, son nom est un jeu de mot évident avec « martial law » qu’on peut traduire par « loi martiale » ce qui en dit bien assez long sur le personnage ; pourtant, et en dépit de son costume tout bardé de signes de force et d’autorité, il reste peut-être encore le moins atteint des deux.

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal LawPour toutes ces raisons, Pat Mills et Kevin O’Neill n’y vont pas par quatre chemins dans la violence tant graphique que morale. Si le premier nous présente un scénario mené tambour battant mais où le lecteur se verra néanmoins bien inspiré de prêter une attention particulière au verbe utilisé tout le long du récit afin d’en cerner toutes les nuances, le second témoigne ici d’une évolution très nette de son art qui donne l’impression de s’aventurer du côté des exagérations à tendance caricature satiriste que ne renierait pas un Bill Sienkiewicz, et surtout pas quand ce dernier travaille avec un certain Frank Miller… Bien sûr, ce premier tome se montre encore assez timide sur les principales qualités de cette série à bien des égards exceptionnelle et se cantonne dans les grandes lignes à une présentation de son univers déjanté, pour dire le moins, et de ses personnages tout autant dérangés en posant les bases de son intrigue elle aussi à la hauteur des deux autres ingrédients : nous aurons l’occasion de voir dans les chroniques des prochains volumes de quelle manière ce cocktail murira peu à peu jusqu’à atteindre le stade de l’explosif.

Avec son ambiance de folie furieuse qui épingle brillamment les dérives d’une certaine Amérique dont les excès perdurent encore, Marshal Law reste à ce jour un des plus brillants exemples de ce que les comics de super héros peuvent offrir à des lecteurs exigeants. L’a d’ailleurs prouvé le succès que connut son protagoniste principal tout au long des années 90, à travers une dizaine de récits inscrits à la suite de celui-ci.

Planche intérieure du premier tome de l'édition française du comics Marshal Law

(1) Gérard Klein, « Surhommes et Mutants », préface à Histoires de mutants (Le Livre de Poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3766, 1974, ISBN : 2-253-00063-9) ; lire ce texte en ligne.

(2) pour un exemple explicité de ce processus, voir le paradoxe des jumeaux, ou paradoxe de Langevin.

Note :

Si les volumes de l’édition française de cette courte série peuvent s’avérer assez difficiles à trouver, du moins à un prix raisonnable, une réédition complète des récits mettant en scène le personnage de Marshal Law doit paraître le 30 avril prochain sous le titre de Marshal Law: The Deluxe Edition (DC Comics, 480 pages, ISBN : 978-1-401-23855-1).

Chroniques de la série Marshal Law :

1. Chasseur de héros (le présent billet)
2. Bactérie
3. Spirit of América

Marshal Law, t.1 : Chasseur de héros, Pat Mills & Kevin O’Neill, 1987
Zenda, septembre 1989
58 pages, env. 15 € (occasions seulement)

Le Testament de Cromwell Stone

Couverture de la BD Le Testament de Cromwell StoneMarlène, la jeune « veuve » de Phil Parthington, part en Écosse pour mener à bien la mission que lui a confié Cromwell Stone. Mais son avion subit l’attaque d’une entité mystérieuse et s’écrase dans les landes. Seule survivante, Marlène s’éveille dans la maison d’un couple âgé qui l’a tirée des décombres. Pourtant, s’ils semblent cacher un lourd secret, rien ne paraît rivaliser avec celui de Marlène que des visions de temps jadis assaillent soudain. Que sait-elle vraiment sur son propre compte au juste ?

C’est un dieu qui parle cette fois en début de volume. Non un de ces « petits dieux » comme celui échoué sur Terre et que Cromwell Stone s’évertua à renvoyer chez lui, parmi les étoiles, mais bel et bien celui unique et universel qui créa ce temps et cet espace au moins. Pour le lecteur, l’indice se montre aussi précieux que les citations sur lesquelles s’ouvraient les tomes précédents de la série : en utilisant un protagoniste aussi absolu, définitif, totalisateur, Andreas nous indique le plus clairement possible qu’il clôt son ouvrage – comment, en effet, et à moins d’utiliser le subterfuge d’univers parallèles ou bien de réalités supérieures à la nôtre et dans lesquelles celle-ci se trouverait contenue, pourrait-il trouver un auteur plus extraordinaire encore, à travers lequel poursuivre son récit ?

Planche intérieure de la BD Le Testament de Cromwell Stone De plus, c’est aussi un excellent moyen de dépasser la fausse problématique de la dualité des genres. Ici, il importe peu que l’histoire appartienne à la science-fiction ou au fantastique, voire même aux deux à la fois, car ce conte ne demande plus d’étiquette puisqu’il se suffit à lui-même. Dans ce sens au moins, le volume se situe dans la continuité du précédent qui, déjà, laissait une part belle à la dimension humaine. Cette histoire se place sous le sceau de la perte, de l’absence, de la culpabilité pour toutes ces questions qu’on n’a pas su poser et dont les réponses multiples nous hantent, surtout les plus froides et les plus tranchantes. À sa manière, Marlène prendra la forme d’une autre réponse, mais la meilleure que pouvaient espérer les deux vieillards qui la recueillirent. Au fond, ce récit reste avant tout le leur…

L’évolution se constate aussi sur le plan artistique où les techniques employées jusqu’ici de l’encre noire et de la carte à gratter s’enrichissent d’une utilisation toute aussi experte du crayon et du fusain. Les aplats et les hachures de noir le disputent ainsi à des cases plus grises et donc plus en nuances qui font un excellent moyen de séparer le présent du passé comme l’éveil du songe – à moins que ce soit le contraire… Et si la composition proprement dite se veut un peu plus conventionnelle, on se plaît à penser que c’est avant tout pour mieux mettre en avant les aspects humains qui servent de clef de voute à cette histoire. Ceux-là, après tout, n’exigent aucun artifice, graphiques ou autres.

Pour cette raison, ce Testament… s’affirme comme le volume le plus abouti de la trilogie. Tant sur le plan narratif que pictural, ce qui s’exprimait jusqu’ici surtout comme une forme de double performance technique – et sans pour autant que ça l’empêche de convoyer des émotions fortes – dépasse à présent le stade de la simple aventure pour adopter les atours tout en subtilités de ce qui constitue un récit véritablement mémorable.

Planche intérieure de la BD Le Testament de Cromwell Stone

Chroniques de la série Cromwell Stone :

1. Cromwell Stone
2. Le Retour de Cromwell Stone
3. Le Testament de Cromwell Stone (le présent billet)

Le Testament de Cromwell Stone, Andreas, 2002-2004
Delcourt, collection Conquistador, septembre 2004
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-847-89101-0

Le Retour de Cromwell Stone

Couverture de la BD Le Retour de Cromwell StonePrès de vingt ans ont passé depuis que Stone a appris l’existence sur Terre d’entités immensément supérieures à l’Homme. Alors que le fils du capitaine Parthington, à présent guéri de son mutisme et devenu un richissime businessman, embarque sur un paquebot en partance pour l’Amérique, un autre passager bien loin de ce qu’il a l’air convoite un de ses bagages, prêt à tout pour obtenir ce qu’il contient. Un duel entre des forces cosmiques surhumaines va se livrer, dont l’issue pourrait bien changer la face du monde…

Comme nombre de suites, Le Retour de Cromwell Stone développe certains concepts et idées restés dans l’ombre jusqu’ici. Et sur ce point, l’auteur cité cette fois en début de volume, Harlan Ellison, fait penser que ce nouveau récit s’oriente plus vers la science-fiction que vers ce fantastique où on classe souvent l’œuvre de H. P. Lovecraft (1890-1937) qui transpirait tant du premier tome de la trilogie. Voilà pourquoi certains trouveront peut-être cette séquelle indigne de l’original : les révélations faites, en effaçant le mystère, ne laissent plus au lecteur la possibilité de combler les blancs de la narration par la magie de l’imagination. D’autres, au contraire, trouveront que ces explications valent leur pesant d’or, rien que parce qu’elles ancrent bien mieux l’univers de la trilogie dans le registre du réel, du concret, du plausible – et même si ces termes restent à manier avec précaution dès qu’il s’agit de science-fiction…

Planche intérieure de la BD Le Retour de Cromwell StoneQuoi qu’il en soit, les dix ans qui séparent la parution de cette suite de celle du volume précédent sont l’occasion de mesurer la maturation du talent d’Andreas, tant sur le plan du scénario que sur celui du dessin, et si le premier opus montrait déjà une maîtrise rare de ces sujets toujours ô combien délicats, celui-ci la confirme : c’est à la fois un régal pour les yeux comme pour l’esprit, avec ces compositions toujours plus sophistiquées couplées à un trait aussi incisif que possible, et un sens de la narration où le passé s’imbrique savamment avec le présent afin de fournir au lecteur toutes les informations nécessaires pour reconstituer les événements sans alourdir le récit lui-même. Ce spectacle tout à fait admirable ne laisse donc aucune possibilité de décrocher de la lecture, de sorte qu’on se retrouve très vite à la fin de cette cinquantaine de planches.

Il vaut d’ailleurs de mentionner que le titre du volume se montre assez trompeur car ce récit s’articule bien moins autour du personnage de Cromwell Stone que de celui de Phil Parthington qu’on apercevait à peine dans le premier tome ; cette passation de rôle, faute d’un meilleur terme, se confirmera dans les dernières planches et notamment l’ultime vignette de l’ouvrage. Le parti étonne malgré tout d’autant moins que la conclusion du volume précédent de la trilogie mettait un très net accent sur le personnage du fils Parthington, et cette suite s’avère surtout au final l’occasion de mesurer toute la tragédie de son existence en fin de compte assez artificielle.

Un tel revirement de genre, du fantastique orienté horreur du premier tome à la science-fiction mettant l’accent sur la dimension humaine d’un protagoniste au moins dans le second, se développera dans le troisième et dernier volume de la série jusqu’à atteindre un sommet que tout amateur d’histoires ne voudrait rater pour rien au monde…

Planche intérieure de la BD Le Retour de Cromwell Stone

Chroniques de la série Cromwell Stone :

1. Cromwell Stone
2. Le Retour de Cromwell Stone (le présent billet)
3. Le Testament de Cromwell Stone

Le Retour de Cromwell Stone, Andreas, 1993-1994
Delcourt, collection Conquistador, novembre 1994
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-840-55049-5

Cromwell Stone

Couverture de la dernière édition française de la BD Cromwell StoneDébut du siècle dernier. Depuis la disparition du navire Leviticus il y a 10 ans, les 12 survivants du drame se retrouvent le 20 décembre de chaque année. Mais tous les ans, l’un d’eux manque à l’appel et leur nombre se réduit toujours plus. À présent, ils ne sont plus que trois et c’est le cœur lourd que Houston Crown attend les deux autres rescapés chez lui ce soir-là. Mais quand arrive le premier d’entre eux, Cromwell Stone, épuisé après des jours d’une fuite éperdue, celui-ci commence à faire des révélations terrifiantes…

Ouvrir un récit original sur une citation de Howard P. Lovecraft (1890-1937) en exergue place d’entrée de jeu la barre assez haut : on ne se frotte pas à une telle personnalité sans risquer une comparaison pas toujours bienvenue. Car on trouve une différence de taille entre le travail d’Andreas et celui du Maître de Providence puisque ce dernier s’exprimait à travers une forme écrite pour le moins avare en descriptions alors que le premier fait de l’image son premier moyen d’expression… Toute la question consiste donc à savoir si le passage d’un média à l’autre se fait sans trop de heurts. J’estime pour ma part la transition réussie, notamment en raison d’une utilisation experte de la carte à gratter couplé à une maîtrise rare de la composition.

Planche intérieure de la BD Cromwell StoneQuant au récit lui-même, il s’articule autour des procédés narratifs classiques de ce genre de l’horreur mâtiné de fantastique et de science-fiction qu’on trouvait dans ces pulps d’il y a un siècle où, justement, Lovecraft publia certains de ses écrits. Commençant par une narration du personnage principal, Cromwell Stone, adressée à un second protagoniste, Houston Crown, l’histoire révèle peu à peu ses différents mystères qui s’emboiteront les uns dans les autres jusqu’à donner au lecteur une vision de cet univers où l’humanité se trouve confrontée à des êtres pour lesquels le plus intelligent des hommes ne signifie pas plus que le plus intelligent termite. Ou quelque chose comme ça.

Si le fond comme la forme se veulent donc plutôt classiques, c’est sans compter avec cette alchimie bien particulière qui lie ces deux aspects en un tout supérieur à la somme de ses composants : alors que se tapiront dans les zones noires des images ce que l’imagination du lecteur voudra bien y mettre – une technique graphique toujours redoutable, héritée de l’école hollandaise du clair-obscur –, des horreurs comparables surgiront d’autres zones d’ombre, plus subtiles à leur manière – celles du récit proprement dit.

Pour cette raison, Cromwell Stone s’avère vite bien moins simple qu’il en a l’air, même si dans le fond il s’agit avant tout d’une double performance technique. Mais une prouesse qui repose sur l’imagination et la créativité du lecteur en l’encourageant ainsi à participer au récit comme à sa représentation.

C’est bien là une marque propre aux œuvres d’exception.

Planche intérieure de la BD Cromwell Stone

Chroniques de la série Cromwell Stone :

1. Cromwell Stone (le présent billet)
2. Le Retour de Cromwell Stone
3. Le Testament de Cromwell Stone

Cromwell Stone, Andreas, 1982
Delcourt, collection Conquistador, octobre 1993
48 pages, env. 14 €, ISBN : 978-2-906-18748-1


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