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Jack Barron et l’éternité

Couverture de la dernière édition de poche du roman Jack Barron et l'éternitéJack Barron est une icône de la télévision, un redresseur de torts moderne, le donneur de coups de pied au cul pour cent millions de gogos accrochés à leur écran tous les mercredis soirs. Pour l’irrésistible présentateur, malgré la corruption, la pauvreté et la ségrégation, c’est le bizness qui compte avant tout… jusqu’à ce qu’il heurte de front les intérêts du tout-puissant Benedict Howards. Commence alors le feuilleton en direct d’un combat sans merci entre le pouvoir de l’argent et de la politique et celui des médias. Mais la lutte peut-elle être équitable lorsque l’immortalité elle-même fait pencher la balance  ?

Jack Barron et l’éternité reste à ce jour le roman le plus connu de Norman Spinrad, encore considéré comme le plus frappant dans son style d’écriture et le plus abouti dans ses idées : iconoclaste sous bien des aspects, ce roman coup de poing fustige de nombreux éléments de son temps – et dont beaucoup ont hélas perduré jusqu’à nos jours. Mais comme on laisse peu souvent la parole aux auteurs à propos de leurs ouvrages, je vous propose de commencer ce billet avec les mots même de Norman Spinrad, tel qu’il s’est exprimé dans les pages du n°16 du magazine Galaxies (mars 2000) :

« Jack Barron et l’éternité fut mon quatrième roman à être publié, et une grande percée pour moi en termes de style. Je partais de l’idée d’écrire un roman avec pour thème l’immortalité, mais en tenant compte des problèmes d’ordre politique et économique qui en résulteraient pendant la période de transition, car, au moins au début, seuls les gens très riches en bénéficieraient. Donc, il me fallait trouver un contre-pouvoir. Mais quel genre de contre-pouvoir pourrait rivaliser avec l’argent ? Et la réponse était la télévision. Donc, vous avez un mec, ancien gauchiste, qui fait un talk-show à la télé, et devient ainsi un personnage influent dans la vie politique. »

« Je crois que ce livre a peut-être inspiré quelques politiciens américains, des gens comme Robert K. Dornan, Pat Buchanan ou Alan Keyes, qui ont tous présenté des programmes à la télé avec à peu près le même format que celui de Jack Barron, et se sont fait élire après. Malheureusement, au contraire de mon livre, les seuls qui semblent utiliser cette filière comme véhicule pour s’introduire dans la politique sont des affreux fachos  ! Donc, je pense que ce livre reste d’actualité, mais ce sont les mauvais qui ont appris la leçon. »

« La traduction en français de Jack Barron par Guy Abadia est tout à fait géniale. Parce que c’est un livre difficile à traduire, écrit dans un style très spécial. Abadia allait passer une année comme enseignant à Saint-Pierre-et-Miquelon, près des côtes de Terre-Neuve. À l’époque, j’habitais à New York et il est venu me voir. Nous avons discuté du livre, et il m’a dit  : “Je vais être bloqué sur cette petite île pendant une année, et, à part donner mes cours, je n’aurai rien à faire sauf la traduction de ton roman.” Et il a fait un boulot formidable, à mon avis. Je reste toujours très content de cette traduction. »

À travers la métaphore d’un futur si immédiat qu’il en devient un portrait à peine exagéré du présent, Norman Spinrad réalise en fait une critique sociale sur des thèmes aussi divers qu’inextricablement liés les uns aux autres : la corruption du monde politique, les luttes de pouvoir au sein des médias, le racisme latent et la ségrégation, la dissolution des idéaux révolutionnaires dans un quotidien immoral. Et de réaliser, à travers cette satire sans concession, combien les choses ont en fin de compte peu changé depuis la rédaction de cet ouvrage, il y a à peine un peu plus de 40 ans…

Des thèmes sulfureux ici servis par un style d’écriture brut de décoffrage, où le cynisme le plus brutal se double d’un usage permanent et tout aussi brillant d’une variante de la métaphore pour décrire au lecteur non les scènes telles qu’elles apparaissent à l’œil mais au contraire les ressentis et les émotions qui s’en dégagent. Un style en phase avec son temps, c’est-à-dire comme enivré par les psychotropes et dont les tournures rêches se voient amplifiées par l’utilisation intensive de l’argot mais aussi par des descriptions érotiques dépourvues de toutes formes de fioritures contemplatives.

Livre coup de poing, dénonciateur parce que cynique, Jack… figure sans aucune discussion possible parmi les classiques des classiques de cette science-fiction qui dit ce qu’elle pense, des plus grosses gifles que ce genre peut asséner à un lecteur – et peut-être même des ouvrages littéraires les plus lucides de la littérature du XXième siècle.

Jack Barron et l’éternité, Norman Spinrad, 1969
J’AI LU, collection science-fiction n° 856, juin 2007
384 pages, env. 7 €, ISBN : 978-2-290-32113-3

– d’autres avis : nooSFère, Branchum, Traqueur Stellaire, Foudre Olympienne
– le site de Norman Spinrad, et son blog (tous deux en anglais)
– une interview de l’auteur chez Viceland

Rêve de fer

Couverture de la dernière édition française du roman Rêve de ferEt si, écœuré par la défaite allemande en 1918, Adolf Hitler avait émigré aux États-Unis ?

S’il s’était découvert une vocation d’écrivain de science-fiction ?

S’il avait rêvé de devenir le maître du monde et s’était inspiré de ses fantasmes racistes et belliqueux pour écrire Le Seigneur du Svastika, un roman couronné par de prestigieux prix littéraires ?

Étonnante uchronie et terrifiante parodie, Rêve de fer est une dénonciation sans appel et sans ambiguïté du nazisme.

Voilà le genre de roman qu’il faut savoir replacer dans son contexte pour en apprécier toutes les saveurs. En ce début des années 70, le courant dit « New Wave » de la science-fiction bat son plein : ayant pris son essor une dizaine d’années plus tôt, il s’était affirmé en opposition à cet « Âge d’Or » des années 40 et 50 dont le credo consistait à proposer des textes aux bases techno-scientifiques très solides, mais au détriment des aspects humains du récit dont les héros – en général – confinaient à la caricature pure et simple de par leur vide psychologique – pour ne pas dire leur manichéisme – ; en fait, et sous bien des aspects, ces personnages servaient la plupart du temps de simple prétexte pour exposer les théories techniques et scientifiques que les auteurs avaient développé comme point central de leur histoire.

Il en résultait souvent des récits simples, assez binaires, où la supériorité technologique remplaçait la force brute en donnant ainsi à l’histoire les apparences d’une sophistication en fin de compte assez fausse : que la force repose sur les muscles ou bien sur des systèmes techniques plus aboutis que ceux de l’adversaire revient un peu au même, car l’un comme l’autre n’est jamais que l’expression d’une énergie matérielle dont la psychologie reste exclue. Ainsi, les productions de l’« Âge d’Or » demeuraient malgré elle assez manichéennes et relativement conservatrices alors que leurs auteurs exprimaient souvent des idées peu élaborées, pour ne pas dire franchement superficielles, voire clichées – au moins sur le plan humain.

La « New Wave » changea les règles du jeu, notamment en prétendant à une réelle sophistication littéraire – des personnages aux caractères aboutis et à la sexualité parfois « déviante » au lieu des archétypes habituels – mais aussi en politisant les récits – nombre de productions du genre se penchent sur les problèmes sociaux, entre autres – et en accueillant la musique – dont la culture rock. Mais surtout, c’est en s’ouvrant aux sciences dites « molles » que la « New Wave » acheva sa séparation d’avec la mouvance classique de l’« Âge d’Or » : en illustrant des théories issues de secteurs de recherche non soumis à l’exactitude mathématique, cette « Nouvelle Vague » (1) trancha pour toujours le cordon ombilical qui la gardait dans le giron de la génération précédente d’auteurs.

À la fois anti-technologique et anti-scientifique, la « New Wave » se penchait sur des problématiques d’ordre linguistique (Babel 17, de Samuel Delany ; 1966) ou ethnologique (La Main gauche de la nuit, d’Ursula Le Guin ; 1969) mais aussi sociale (Tous à Zanzibar, de John Brunner ; 1968) ou encore politique (Jack Barron et l’éternité, de Norman Spinrad ; 1969). Les expériences personnelles étaient parfois le point de départ d’œuvres depuis devenues emblématiques de la science-fiction (L’Oreille interne, de Robert Silverberg ; 1972) ou tout simplement majeures (La Guerre éternelle, de Joe Haldeman ; 1975). La dictature de la vraisemblance scientifique et du conservatisme enfin abolie, les auteurs pouvaient aborder les idées les plus folles (La Forêt de Cristal, de J. G. Ballard ; 1966) ou bien les plus dérangeantes (Génocides, de Thomas Disch ; 1965).

En un mot comme en cent, c’était une révolution. Ou du moins quelque chose qui en avait la saveur…

Alors, bien sûr, comme toutes les révolutions, surtout quand elles sont progressistes, il y eut des grincements de dents : la « New Wave » dérangeait. Elle allait trop loin, se montrait trop obscure, trop contestataire,… En fait, elle représentait tout simplement le changement de paradigme qui touchait la génération d’après-guerre au sein des pays occidentaux, celle à laquelle on doit ce mouvement iconoclaste et revendicatif qui a touché tous les domaines culturels et artistiques des années 60 et 70 – depuis devenues symboles de révolte et d’anticonformisme par excellence – mais que les plus anciens n’ont jamais vraiment acceptés.

Rêve de fer est un peu une « pique » dirigée contre eux. Car il ne faut pas s’y tromper, ce roman ne doit surtout pas être pris au premier degré : le simple fait que Spinrad ait choisi Hitler comme auteur du récit, Le Seigneur du Svastika, qui prend l’écrasante majorité des pages de cet ouvrage est bien assez révélateur en soi ; ce que Spinrad dénonce ici n’est rien d’autre que l’obscurantisme intellectuel – ou à tout le moins littéraire – qui caractérise la science-fiction de l’« Âge d’Or » évoqué plus haut. Ce que Spinrad attaque en fait, c’est la « dictature » du conservatisme techno-scientifique de la génération d’auteur des années 40 et 50.

En racontant une histoire de conquérants en lutte contre des hordes de dégénérés à l’aide de leur supériorité technologique et de leur foi inébranlable en leur destinée cosmique, ou assimilée, Spinrad produit en réalité une parodie, voire une satire de ces récits d’aventures prépondérants dans la science-fiction de l’époque des pulps – celle qui a donné ses lettres de noblesse au genre mais l’a aussi enfermé dans une spirale répétitive d’où toute portée véritablement littéraire d’une œuvre se trouvait exclue. Mais aussi celle où cette « New Wave » dont Spinrad se réclame trouve ses racines…

Car, à bien y réfléchir, ce que fait Spinrad ici n’est rien d’autre que tuer le père en fin de compte : en rejetant avec autant de haine et de colère ce qui est le premier véritable aboutissement intellectuel de la science-fiction moderne (2), il poignarde en réalité ce qui l’a lui-même inspiré et poussé à devenir auteur – c’est-à-dire la volonté de surpasser ceux qui l’ont fait rêver, de donner à ces derniers des raisons de l’admirer à son tour. C’est du reste une attitude typique des écrivains en général : écrire demeure un acte de révolte, de contestation d’une autorité – c’est-à-dire d’une image du père – qu’on juge plus ou moins consciemment dépassée.

C’est là que Rêve de fer commence à prendre une tournure que son auteur n’avait peut-être pas prévu. Si ce roman s’affirme comme une parfaite incarnation de cette « New Wave » aux aspirations définitivement littéraires – en se basant sur un aspect psychologique typique de tous les écrivains – il dépasse en fait assez vite la portée que voulait lui donner Spinrad. Car les choses ont-elles vraiment changé au final ? Les auteurs de science-fiction des années 60 et 70 se sont-ils montrés plus ouvert à la génération suivante d’écrivains de science-fiction que leurs aînés ? Si on en juge par les réactions pour le moins contrastées vis-à-vis des cyberpunks, rien n’est moins sûr…

Au final, Rêve de fer dénonce surtout le caractère tyrannique du monde de la science-fiction pris dans sa globalité, et par extension les divergences de points de vue qui caractérisent ce « fossé des générations » typique de tous les domaines créatifs où des idées neuves remplacent sans cesse les précédentes – avec plus ou moins de bonheur. Un exemple concret : le récent engouement des jeunes pour la culture manga reste encore assez mal vu par l’arrière-garde de la science-fiction – celle-là même qui prétend pourtant à une ouverture d’esprit sans faille – car elle n’y voit que mercantilisme – ce qui n’est pas complétement faux mais reste néanmoins réducteur.

Faut-il y voir un refus de cette nouveauté typique de cet esprit conservateur, voire réactionnaire, que Spinrad dénonçait pourtant de son temps et qui semble bien ne pas avoir disparu du tout, bien au contraire ? Je rappelle à ce sujet que l’arrière-garde que j’évoque ci-dessus est constituée précisément de gens appartenant à la même génération que Spinrad, c’est-à-dire des lecteurs qui ont vu dans Rêve de fer l’expression de leur propre révolte… Alors, qu’est devenue celle-ci ?

Presque quarante ans après sa première publication, Rêve de fer reste en fait d’une troublante actualité…

(1) c’est la traduction littérale du terme « New Wave ».

(2) je rappelle qu’avant le credo techno-scientifique des décennies 40 et 50, les récits de science-fiction ne tenaient aucun compte de quelque forme de réalisme que ce soit : si les auteurs de l’« Âge d’Or » se sont avérés incapables de donner une dimension véritablement littéraire à leurs écrits, ils sont néanmoins parvenus à faire sortir le genre de l’ornière du « n’importe quoi » qui le caractérisait avant eux ; ceci mérite malgré tout qu’on s’en souvienne…

Note :

La réédition de cet ouvrage chez Folio SF en janvier 2006, avec une couverture et un résumé pour le moins provocateurs, fut assez mal accueillie par le public qui crut avoir affaire à une apologie du nazisme – et sans même l’avoir lue, bien évidemment – ; pour cette raison, une seconde réédition parut en mai de la même année : c’est celle dont l’illustration de couverture est reproduite au début de ce billet. L’une et l’autre réédition propose bien sûr exactement le même texte intérieur.

Rêve de fer (The Iron Dream, 1972) Norman Spinrad
Gallimard, collection Folio SF n° 239, mai 2006
386 pages, env. 8 €, ISBN : 2-07-032052-9

– la préface de Roland C. Wagner
– prix Apollo, sans catégorie, en 1974
– d’autres avis : nooSFèreCulture SF, Traqueur Stellaire, Denchamanie, Bookona


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