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Pale Cocoon

Jaquette DVD de l'édition française de l'anime Pale Cocoon

Il y a si longtemps que les survivants de la catastrophe vivent dans la colonie souterraine que plus personne ne sait rien du monde d’avant, alors des sections spéciales analysent les archives retrouvées pour tenter de reconstituer le puzzle du passé. Ce travail fascine Ura, qui lui dédie bien plus de temps que ce qu’il doit, au contraire de nombre de ses collègues pour lesquels cette tâche ne présente plus aucun sens, au point que le département de recherche se vide toujours plus. Un jour, Ura découvre un document mystérieux… 

Quel sens donner aux images d’un passé révolu et que, par définition, on ne comprend plus ? Non les images créées par des spécialistes du domaine, qui choisissent avec soin leur sujet et la manière de le présenter en influençant ainsi la perception du spectateur, mais celle issues de la vie de tous les jours et qu’on montre dans leur forme la plus brute, sans aucun prisme interprétatif. On pourrait penser la question résolue depuis longtemps par les historiens, et pour autant qu’une telle problématique puisse vraiment l’être un jour, mais alors que les moyens de fixer le présent se généralisent toujours plus dans la vie quotidienne, par l’intermédiaire des téléphones portables en particulier, ce questionnement prend soudain une valeur inattendue.

À dire vrai, de tels documents, que peuvent à présent produire n’importe qui et pas seulement des gens assez haut placés dans la hiérarchie sociale pour utiliser des instruments bien coûteux il y a encore peu, de telles archives permettront sans nul doute aux chercheurs de demain de disposer de données bien plus informatives que celles d’hier. La technologie, encore une fois, rendra possible une évolution de la pensée, en l’occurrence à travers la possibilité pour chacun de témoigner à sa manière de ce qu’il a vécu, et ce d’une manière beaucoup plus objective que si la personne concernée décidait d’évoquer ses ressentis, c’est-à-dire d’influencer la perception du spectateur comme évoqué ci-dessus. Comme toujours, le progrès prend les formes les plus surprenantes…

Bien sûr, nombre de ces témoignages involontaires se recouperont, voire se superposeront en finissant ainsi par donner une impression de répétition, pour ne pas dire de radotage. Loin de devenir une source d’ennui, ils pourront constituer une base statistique à partir de laquelle on pourra envisager de représenter le passé par des données chiffrées, du moins dans des proportions telles qu’on ne l’a encore jamais vu. Je ne digresse pas tant que ça puisque ce qu’on trouve à la base de Pale Cocoon, outre les mises en garde à présent bien classiques concernant les dérives de la technologie et les préoccupations écologiques, parmi d’autres sujets tout aussi intéressants, consiste bien à savoir comment on peut sonder hier pour tenter de comprendre aujourd’hui et ainsi donner forme à demain.

Bien plus qu’un avertissement sur les dangers d’une science devenue hors de contrôle, un autre thème typique de la culture populaire japonaise d’après-guerre et qui tend à une certaine redondance, ce court-métrage se veut surtout une réflexion sur l’histoire et sur la manière dont chacun y joue son rôle, y compris une fois le rideau tombé pour toujours.

Récompense :

Prix du meilleur scénario au Sapporo International Short Film Festival and Market en 2006.

Pale Cocoon, Yasuhiro Yoshiura, 2006
Dybex, 2008
23 minutes, env. 10 €

Bubblegum Crash

Jaquette DVD de l'édition française de la série d'OVA Bubblegum CrashMegatokyo, 2034 : neuf ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Depuis deux ans pourtant, un groupe de vigilants appelé Knight Sabers et doté d’une technologie supérieure à celle de l’AD Police comme de l’armée participe lui aussi à purger la cité du « boomer crime » : sans qu’on sache d’où ils viennent ni pour qui ils travaillent, ils combattent sans relâche les machines folles et sauvent d’innombrables personnes. Mais depuis plusieurs mois à présent, leurs apparitions se sont faites de plus en plus rares, jusqu’à cesser complétement, et alors même que de nouveaux événements secouent la mégalopole. Quel lien y a-t-il entre cette criminalité dotée d’armes lourdes et les Knight Sabers ? Celle-là aurait-elle eu raison des vigilants ? Ou bien la vérité est-elle plus sombre encore ?

Au contraire de ce qu’on croit parfois, le récit de Bubblegum Crash ne complète en rien celui de Bubblegum Crisis (K. Akiyama, H. Gohda & M. Obari ; 1987-1991) qui se vit tronqué en raison de disputes pour des raisons financières entre ses deux producteurs principaux, Artmic et Youmex. Au lieu de ça, Crash s’oriente dans une direction qu’on suppose très différente de ce qui devait constituer la dernière poignée d’épisodes de Crisis pour nous servir une histoire assez convenue sous bien des aspects et pour ainsi dire qui devient vite poussive à force de s’égarer dans des directions trop différentes…

À dire vrai, c’est bien le syndrome classique de la séquelle qui s’exprime ici, même si les suites de productions japonaises se montrent plus souvent que le contraire de qualité au moins égale que l’œuvre originale : Crash, en fait, se contente de suivre la recette classique qui consiste à reprendre les mêmes et à recommencer, et bien que les mêmes évoqués ici ne sont pas forcément ceux ou plutôt celles qu’on croit – impossible de me montrer plus précis sans vous gâcher le plaisir de la découverte…

Pour couronner le tout, on ne peut pas dire que cette OVA se démarque par ses qualités de réalisation, elles aussi assez nettement en dessous de la moyenne de ce type de production, même pour l’époque. Si les différents designs parviennent à tirer leur épingle du jeu, l’animation souffre hélas de lacunes assez visibles, y compris durant les scènes d’action, et l’ensemble donne ainsi une certaine impression d’inachevé…

Voilà pourquoi, au final, Crash ne conviendra bien qu’aux plus fans de la série originale : ceux-là y retrouveront avec plaisir leurs personnages de prédilection dans leur rôle habituel – ou presque – et cette ambiance propre à Crisis qui semble belle et bien l’unique véritable rescapée de ce changement de titre ; les autres, par contre…

Note :

La seiyū interprétant le rôle de Priss est ici la chanteuse pop Ryoko Tachikawa qui remplace la chanteuse de rock Kinuko Oomori.

Bubblegum Crash, Hiroyuki Fukushima & Hiroshi Ishiodori, 1991
Black Bones, 2008
Trois épisodes, env. 10 €

Gall Force: Earth Chapter

Jaquette DVD de l'édition américaine de l'OVA Gall Force: Earth ChapterDepuis l’opération Exodus, les forces restées sur Terre afin de continuer la lutte contre les MME doivent résister assez longtemps pour laisser à Mars le temps de leur envoyer des renforts. Mais d’autres problèmes que les machines folles attendent ces survivants, car certains parmi eux voient la résistance comme un moyen de participer aux desseins des MME à travers la destruction de l’environnement. Et malgré tout, pourtant, le pire pourrait bien venir de ceux-là même supposés leur prêter main forte depuis Mars…

En dépit de toutes ses qualités, Rhea Gall Force (Katsuhito Akiyama ; 1989), la production précédant Earth Chapter dans la série des Gall Force, souffrait malgré tout d’une certaine simplicité de son propos, ou du moins de la scène que présentait cette OVA : en décrivant un affrontement humains-machines, le récit ne pouvait que difficilement éviter une certaine binarité…

Sur ce point, Earth Chapter se montre moins catégorique car il nous dépeint le camp des survivants de la guerre atomique comme bien plus divisé que ce que l’opus précédent de la franchise pouvait le laisser croire. Encore que divisé n’est pas forcément le terme qui convient car ces différentes factions doivent en fait faire face à des intérêts divergents. C’est le genre de chose qui se produit plus souvent qu’on croit dans une guerre. Tout leur problème consiste donc à savoir si on abandonne ou pas ceux qui se retrouvent entre deux feux – le genre de dilemme dont ne s’accablent pas les machines…

Pourtant, le pire se trouve encore là où la notion même d’humanité prend racine. Car ce qu’il y a de meilleur y fait bien sûr écho à ce qu’il y a de pire. Là, dans cet enchevêtrement de pulsions aussi primaires que fondamentales, les machines pensantes trouvent leur raison de vivre, ou du moins d’agir – c’est-à-dire de s’affirmer contre leurs maîtres d’hier. Et cette interversion des rôles de renvoyer ainsi le créateur à ses responsabilités vis-à-vis de sa créature puisque celle-ci n’est pas mauvaise par essence, elle ressemble juste un peu trop à ses parents.

En fait, Earth Chapter narre surtout comment l’humanité en vint à se combattre elle-même par l’intermédiaire de ses rejetons cybernétiques. C’est le bon vieux coup du miroir que Artmic remet ici au goût du jour à travers un des plus vieux thèmes de la science-fiction, et qui donne de la sorte à ce chapitre de la Terre une saveur toute particulière.

Notes :

Comme d’habitude, il ne m’a pas été possible de trouver une vidéo en VOST. Si vous savez comment résoudre ce petit problème, n’hésitez pas à me faire signe.

Gall Force: Earth Chapter, Katsuhito Akiyama, 1989
Central Park Media, 2003
Trois épisodes, pas d’édition française à ce jour

– la page officielle de Gall Force sur le site de AIC
– l’univers de Gall force chez Gearsonline.net

Macross Plus

Jaquette DVD du premier volume de l'édition française de l'OVA Macross PlusAD 2040. L’humanité continue à coloniser l’espace et va toujours plus loin dans les étoiles, là où rodent bien des ennemis. Isamu Dyson pilote avec brio un chasseur Valkyrie mais, trop indiscipliné pour ses supérieurs, ceux-ci l’envoient sur la planète Éden comme pilote d’essai d’un nouvel appareil. Il y retrouve de vieilles connaissances : Guld Bowman, qui teste un autre avion et auquel Isamu devra se mesurer, mais surtout Myung Fang Lone, productrice de la plus grande star de la galaxie – la chanteuse virtuelle Sharon Apple…

On évoque assez peu souvent que le projet Macross Plus, au départ, n’entretenait aucun lien avec la franchise Macross (1983-présent). Celle-ci, d’ailleurs, et à dire le vrai, n’avait plus rien proposé de véritablement conséquent depuis le film Macross, Do You Remember Love? (Noburo Ishiguro & Shoji Kawamori ; 1984) et était un peu tombée dans l’oubli. Elle ne se vit vraiment remise au goût du jour qu’à travers la production de Super Dimensional Fortress Macross II: Lovers Again (Kenichi Yatagai ; 1992), une OVA en six épisodes qui, à y regarder de près, se résumait dans les grandes lignes à une simple resucée de la production précédente de la licence et qui, de plus, ne se vit terminée que pour satisfaire le marché américain.

Ce succès tout relatif poussa néanmoins les sponsors du projet initial qui allait devenir Macross Plus à demander à son auteur, Shoji Kawamori, de bien vouloir l’intégrer à l’univers de Macross pour en faire ce qui reste à ce jour la seule véritable séquelle de The Super Dimension Fortress Macross (Noboru Ishiguro ; 1983) : ainsi Macross II se vit-il repoussée dans un futur alternatif afin de laisser au véritable créateur de la franchise les mains libres pour poursuivre son récit comme il l’entendait – il n’avait pas contribué à Macross II de toutes façons, et on ne lui avait même pas demandé son avis avant de lancer cette production-là pour commencer… On peut aussi mentionner que le projet initial destiné à devenir Macross Plus devait au départ se développer sous la forme d’un long-métrage d’animation, avant de prendre la forme de l’OVA en quatre épisodes qu’on connaît.

Œuvre unique sous bien des aspects, Macross Plus nous intéresse pour plusieurs raisons, et en particulier parce-qu’elle illustre certaines des préoccupations morales et intellectuelles de Kawamori quant à la société japonaise de l’époque en général – des pensées sur une modernité devenue hors de contrôle et qui trouvent d’autres incarnations dans ses plus récents Macross Zero (2002) et Macross Frontier (2008).

Car la problématique centrale de Macross Plus reste bien sûr la relation, toujours plus ou moins nocive, qui unit l’Homme à ses créations, et notamment celles qu’il souhaite les plus autonomes possibles : les robots, image évidente de ce progrès technique devenu la marque de fabrique du Japon d’après-guerre. Le design de l’enveloppe physique qui abrite l’intelligence artificielle de la star virtuelle Sharon Apple se veut sur ce point assez transparent, pour dire le moins, puisqu’il s’agit d’un clin d’œil bien net au personnage – artificiel lui aussi – de HAL dans le film 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick ; 1968) – qui, d’ailleurs, explorait à sa manière le thème du lien entre les humains et leurs outils. Dans le même registre, le nom de famille du personnage Guld Bowman renvoie, lui, à un autre protagoniste du film de Kubrick, celui de l’astronaute David Bowman, mais impossible de me montrer plus précis sans spolier (1) mon lecteur…

Le liseur adepte de science-fiction ne manquera pas de faire remarquer que ce thème de la « révolte des robots » qui apparaît maintenant comme assez net dans Macross Plus reste bien assez convenu comme ça, et d’autant plus qu’il remonte à ce que beaucoup de spécialistes du genre considèrent comme la première œuvre du domaine, le roman Frankenstein ou le Prométhée moderne (Mary W. Shelley ; 1818). Il semble donc peu probable que Macross Plus ajoute quoi que ce soit à un sujet exploré depuis bientôt deux siècles. Si, en effet, cette OVA se veut en fin de compte assez classique sur ce point, elle brille en revanche par ce qu’elle révèle de son époque à travers son thème somme toute plutôt banal.

Nous pouvons en effet rappeler que les japonais entretiennent une relation bien assez ambigüe à la technique (2)(3), et ceci pour plusieurs raisons. D’abord parce-que leur véritable révolution industrielle leur fut imposée par l’occupant américain après la guerre du Pacifique (4), et de plus en même temps qu’une démocratie et un désarmement qu’ils n’avaient pas souhaité (4), ce qui suffit bien à traumatiser un peuple. Ensuite parce-que leur religion principale, et d’ailleurs exclusive à leur culture, le shintoïsme, se caractérise par une croyance qu’il y a une âme – c’est-à-dire une volonté – dans toutes choses, y compris les objets a priori inertes : ceci les pousse donc plus que n’importe quel autre peuple à voir les produits de la technique comme capables de développer une autonomie ; or, toujours selon les préceptes shintoïstes, rien ne permet d’affirmer que celle-ci se montrera bénéfique pour les humains : les desseins des dieux, après tout, et c’est bien connu, restent toujours insondables. Enfin, parce-que l’angoisse normalement ressentie face à ce progrès technique incontrôlable par définition (5), et à un point tel d’ailleurs qu’il semble doué d’une volonté propre, on y revient, nous y fait voir le pire, et en particulier la fin de notre civilisation, voire du genre humain – que dire alors sur ce point des japonais qui ont développé la technique plus que toute autre nation au monde ?

Kawamori nous offre donc avec Macross Plus une image du Japon contemporain où la technique, source de progrès sociaux incontestables, devient aussi le prétexte à toutes sortes de phantasmes sur une certaine facilité de vie en fin de compte assez illusoire. La scène du premier concert de Sharon Apple se montre à ce sujet bien assez explicite en présentant une audience captivée par la performance de la chanteuse artificielle au point qu’elle semble dans un état second : la machine, ici, alimente la passivité de son public et le conditionne à travers une sorte d’hypnose qui le place dans une espèce de transe ; le passage évoque d’ailleurs assez Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley ; 1932) où les individus se voient conditionnés eux aussi, dès leur naissance, à remplir un certain rôle social et pas un autre. Mais aussi, cette star virtuelle en rappelle une autre, bien plus récente et surtout authentique – pour autant qu’un tel terme puisse s’appliquer à un tel sujet – : le personnage virtuel Miku Hatsune créé en 2007 pour accompagner la seconde version du programme Vocaloid et qui, depuis, se produit parfois dans des concerts publics sous la forme d’un hologramme – comme Sharon Apple.

Néanmoins, il y a une astuce pour expliquer la transe hypnotique que provoque Sharon sur son public. Car, en tant qu’entité artificielle, elle s’avère incapable de comprendre les émotions humaines. Or, le but de l’art consiste entre autres à provoquer une émotion chez l’audience. C’est là qu’entre en scène la relation pour le moins vénéneuse entre Sharon et sa productrice, Myung Fang Lone : pour apprendre à la machine a mettre du cœur dans ses performances, Myung lui procure donc ses émotions. Ce lien entre la star virtuelle et sa productrice prend ainsi l’allure d’un rapport mère-fille, et le but d’une fille consiste bel et bien à s’affranchir de sa mère – unique moyen pour elle de résoudre son complexe d’Œdipe. D’où le motif des chaînes dans le logo du titre de Macross Plus et les représentations stylisées de Sharon, symbole évident de la situation de dépendance de cette machine vis-à-vis de ses créateurs, les humains, sans lesquels elle ne peut rien faire et surtout pas créer une œuvre artistique – un autre élément d’ailleurs assez classique lui aussi (6).

Enfin, toujours sur ce même thème de la menace cybernétique, on peut évoquer le drone de combat Ghost X-9 en cours de test par les autorités des Nations Unies de la Terre à l’époque du récit de Macross Plus. Si ce modèle de drone sert bien sûr de pendant militaire au personnage de Sharon, et d’une manière bien plus inattendue que sur le simple plan métaphorique, là encore impossible de me montrer plus précis sans spolier le lecteur, il s’affirme surtout comme un ultimatum adressé au métier de pilotes de Valkyries qu’il met en péril en donnant à l’armée un moyen de mener des guerres « propres » dont les pertes humaines resteront exclues – au moins pour le camp qui utilise une telle technologie. Sur ce point, d’ailleurs, et pour finir là-dessus, on ne peut s’empêcher de noter que Macross Plus préfigure de plusieurs années une problématique semblable, et bien réelle celle-ci, à laquelle dut faire face l’armée de l’air américaine pendant la seconde guerre du golfe puis son occupation de l’Irak où l’utilisation de drones montra ses limites : en imposant une distance infranchissable entre le pilote du drone et le théâtre des opérations où la machine se trouve déployée, cette technologie transforme la guerre en une sorte de jeu vidéo dont les utilisateurs se trouvent dans l’impossibilité de mesurer la véritable portée de leurs actions.

Mais, comme son titre l’indique, Macross Plus demeure avant tout une production Macross. Elle présente donc des éléments typiques de la franchise, encore qu’exposés d’une manière assez inédite à l’époque. Ainsi, le triangle amoureux se trouve-t-il ici inversé, de sorte qu’on voit cette fois deux hommes s’affronter pour une femme – ce qui donne d’ailleurs une certaine coloration à la compétition entre les deux modèles d’avions prototypes que pilotent ces mêmes protagonistes masculins principaux. Dans cet antagonisme, forcément bien plus viril que celui dépeint dans Super Dimension Fortress Macross plus de dix ans auparavant, naîtra une intrigue tout autant inattendue qu’émouvante sous bien des aspects et dans laquelle les origines zentradi de Guld joueront d’ailleurs un rôle central – rappelons que ces clones génétiquement modifiés furent créés par la Protoculture pour lui servir d’armée, faisant ainsi des zentradis une race conditionnée pour la guerre… Et compte tenu de la révélation faite dans le dernier épisode de cette courte série, qui se base d’ailleurs en grande partie sur les origines de Guld, le spectateur se verra bien inspiré de regarder Macross Plus deux fois afin de bien ressentir tout l’impact émotionnel des nombreuses scènes d’affrontement, tant physiques que moraux, qui parsèment ce récit en fin de compte bien mois innocent qu’il en a l’air au premier abord.

Sur un plan plus métaphorique, faute d’un meilleur terme, Macross Plus raconte aussi comment, dans la lignée de leurs créateurs, les humains fabriquent à leur tour une créature qui passe bien près de les détruire mais à laquelle ils survivent malgré tout, au contraire de la Protoculture morte de sa création, les zentradis. L’humanité s’y affirme donc comme le fils prodige qui réussit là où son géniteur a échoué et auquel les étoiles sont destinées – même si nous auront l’occasion de voir, dans Macross 7 (Tetsuro Amino ; 1994) puis dans Macross Frontier, que bien des dangers guettent encore ces héritiers de la plus ancienne civilisation de la galaxie.

Et puis, bien sûr, dans la lignée de l’opus précédent de la franchise, Macross Plus s’affirme lui aussi comme une œuvre tout à fait remarquable sur le plan pictural, notamment en se présentant comme une des premières productions japonaises à mêler les animations traditionnelles et informatiques en un tout aussi surprenant que spectaculaire – certains, d’ailleurs, n’hésitèrent pas à qualifier cette expérimentation-là de révolutionnaire et à affirmer que Macross Plus ouvrit la voie à la généralisation de ces techniques au Japon… Mais cette production reste aussi l’œuvre qui révéla l’immense talent de Yoko Kanno au grand public – même si celle-ci avait déjà collaboré à deux animes au moins auparavant, Porco Rosso (Hayao Miyazaki ; 1992) et Réincarnations – Please Save My Earth (Please Save My Earth ; Kazuo Yamazaki, 1993) – en particulier pour son morceau a cappella intitulé Voices qui ouvre et clôt le récit de Macross Plus : faut-il en dire davantage ?

En dépit d’un point de départ assez convenu, Macross Plus réussit au moins deux paris : d’abord relancer la licence Macross à travers une production innovante tant sur le plan artistique que narratif, et enfin dépoussiérer un thème classique de la science-fiction en le faisant refléter une réalité du Japon contemporain que nul observateur ne saurait contester.

C’est aussi à ce genre de choses qu’on reconnaît une œuvre marquante.

(1) en français dans le texte.

(2) Jacques Ellul, Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

(3) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4).

(4) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(5) Jacques Ellul, op. cité.

(6) Gérard Klein, préface à Histoires de robots (Le Livre de poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3764, 1974, ISBN : 2-253-00061-2) ; lire ce texte en ligne.

Adaptations :

En un long métrage, sous le titre de Macross Plus Movie Edition, sorti en 1995 et qui compile les différentes scènes et séquences de cette OVA en un ordre différent, avec 20 minutes de séquences inédites et autant d’autres supprimées. Il n’existe à ma connaissance aucune édition française en DVD de cette version long-métrage.

Sous la forme d’un jeu vidéo pour la Playstation, sous le titre de Macross Plus – Game Edition, développé et distribué par Takara Co., Ltd. en 2000. C’est notamment dans ce titre qu’apparaît le drone Neo Glaug. Le jeu propose aussi nombre de morceaux musicaux de l’OVA originale ainsi que plusieurs cinématiques tirées de la Movie Edition.

Notes :

En dépit de tous mes efforts, il ne m’a pas été possible de trouver une version originale de qualité satisfaisante pour la vidéo ci-dessus : vous constaterez donc que celle-ci se montre assez sombre, au contraire de l’édition japonaise qui présente bien sûr les couleurs d’origine ; ceci peut vous amener à mal évaluer les qualités artistiques de Macross Plus. Bref, si vous connaissez une bonne adresse, n’hésitez pas à me la signaler…

De même que pour les chasseurs transformables de la toute première série Macross, les Valkyries de Macross Plus sont basés sur des appareils existants. Le YF-19 reprend des lignes des Grumman X-29 et Lockheed Martin F-22 Raptor, le YF-21 du prototype YF-23 Black Widow II de Northrop–McDonnell Douglas, et le VF-11B Thunderbolt du Sukhoi SU-27 Flanker.

Afin de capturer l’essence du combat aérien, l’équipe de production étudia des chasseurs de combat américains à la base aérienne Edwards de Palmdale, en Californie. Ils utilisèrent aussi les villes de San Francisco et d’Orlando, ainsi que la Windmill Farm de Palm Springs comme bases pour les différents études de designs de la planète Éden.

Au début du tout premier épisode, quand Isamu se voit assigné son transfert, la planète Banipal est mentionnée : c’est un clin d’œil à Papadoll au pays des chats (Catnapped! Cat-land Banipal Witt ; Takashi Nakamura, 1995), un film en production chez Triangle Staff Corp. quand ce studio travaillait aussi sur Macross Plus.

L’idée de départ de Macross Plus vient du projet ATF (Advanced Tactical Fighter ; 1981-1991) de l’US Air Force qui mettait en compétition deux prototypes d’avions, le YF-22 de Lockheed/Boeing/General Dynamics et le YF-23 Black Widow II de Northrop–McDonnell Douglas déjà évoqué plus haut.

Le système de contrôle mental du YF-21 fut inspiré par le film Firefox, l’arme absolue (Firefox ; 1982) de Clint Eastwood qui était une adaptation du roman éponyme et paru en 1977 de l’écrivain gallois Craig Thomas (1942-2011).

Le nom d’Isamu Alva Dyson provient du célèbre inventeur Thomas Alva Edison (1847-1931) et du physicien Freeman J. Dyson (né en 1923) auquel on doit le concept de sphère de Dyson. Isamu signifie « courageux » en japonais.

Un documentaire sur la franchise Macross accompagné d’une avant-première de la série Macross 7 (Tetsuro Amino ; 1994) accompagnait l’édition japonaise de Macross Plus.

L’édition Bluray de Macross Plus sortira au Japon le 21 juin. Si elle proposera un doublage en anglais, il n’y aura par contre pas de sous-titres…

Macross Plus, Shoji Kawamori, 1994
Pathé, collection Manga Video, 1996
Quatre épisodes, env. 30 € (occasions seulement)

Macross Compendium (en), le wiki officiel
MacrossWorld (en), premier site de fans international
Macross France Fan-Club, premier site de fans francophones
Macross Mecha Manual (en), site sur les divers mechas de Macross
– le dictionnaire zentran-japonais-anglais (en-jp-zn)

Rhea Gall Force

Jaquette DVD de l'édition américaine de l'OVA Rhea Gall ForceAD 2085. La découverte d’un artefact paranoid sur la Lune a fait basculer les grandes puissances de la planète dans la Troisième Guerre mondiale pour la suprématie de cette technologie prodigieuse. Mais les survivants ne sortirent des décombres que pour affronter les véritables gagnants du conflit : les machines pensantes conçues par les deux blocs pour livrer les combats à leur place. À présent, ce qui reste des deux armées doit apprendre à composer avec l’adversaire d’hier pour détruire l’ennemi d’aujourd’hui…

Si les bases du récit de Rhéa Gall Force rappellent bien sûr l’univers du film Terminator (James Cameron ; 1984) pour son aspect post-apocalyptique basé sur le point de départ classique de la guerre atomique ainsi que pour son thème tout aussi traditionnel de la révolte des machines contre leur créateur, cette OVA s’en distingue malgré tout sur deux axes au moins. Le premier concerne les auteurs de la guerre qui anéantit le monde : ici, les humains et non leurs créatures se trouvent doublement responsables, d’abord d’avoir détruit ce que leurs ancêtres mirent des millénaires à bâtir, et ensuite d’avoir créé la menace cybernétique qui s’abattît sur les survivants sitôt les champignons nucléaires dissipés. Le second axe, plus évident celui-ci, au moins sur le plan pictural, porte sur la situation du récit proprement dit : placée après cette fin du monde, elle permet d’illustrer l’affrontement entre les humains et leurs créations vouées à prendre leur place au contraire du film de Cameron qui plaçait ce combat dans le présent par le truchement du voyage temporel.

Si ces choix narratifs impactent en fin de compte assez peu le scénario lui-même, reposant pour l’essentiel sur de l’action pure et s’avérant donc bien simple sur le plan narratif, leur combinaison juxtaposée à l’origine nipponne de cette production donne à celle-ci une coloration toute particulière, à travers laquelle s’expriment certaines angoisses typiques du Japon des années 80 mais qu’on retrouve aussi dans nombre de nations industrialisées de la même époque, bien qu’avec moins de véhémence en général ; le thème de la révolte des machines illustre bien sûr notre angoisse face à ce progrès technique incontrôlable par définition (1), et à un point tel d’ailleurs qu’il nous semble doué d’une volonté propre, mais une volonté si absconse que son obscurité nous y fait voir le pire, et notamment la fin de notre civilisation, voire du genre humain. Enfin, c’est aussi pour Artmic l’occasion de produire une autre diatribe anti-technologique, un sujet pour le moins récurrent dans les œuvres de science-fiction de ce studio (2).

Car cette association entre le thème de la fin du monde – image de la mort par excellence (3) – et de la lutte contre des machines devenues folles – tableau de la peur de l’objet technologique – produit un résultat somme toute assez transparent. Ici, la machine signe purement et simplement la fin de la civilisation humaine. Il ne s’agit plus d’une lente décadence au contact d’une technologie toujours plus intrusive et qui transforme peu à peu l’homme en une sorte de zombi, d’esclave de cette machine dont il devient sans cesse plus dépendant – un motif qui jusque-là servait chez Artmic de métaphore de la déshumanisation progressive de la société face à un progrès aux effets en fin de compte assez discutables.

Dans Rhea Gall Force, la machine ne se préoccupe plus d’infiltration graduelle ou de cohabitation hypocrite mais au contraire prend ce qu’elle estime lui revenir de droit : celui qui échoit au plus fort, au plus habile, au plus rusé… Car telles sont les qualités de la machine, en plus de cette logique pure et d’autant plus terrifiante qu’elle réduit à néant les spécificités individuelles où trouvent racine les divergences d’avis et d’opinions (4). Le règne des machines implique donc l’abolition de l’individu dans une sorte d’esprit de ruche, autre synonyme de mort, au moins sur les plans intellectuels et spirituels. Pour cette raison au moins il ne peut y avoir de cohabitation entre l’humain et ses créatures, et surtout pas si celles-ci montrent de l’intelligence. L’un des deux doit finir par dominer l’autre.

Bien sûr, il s’agit avant tout ici d’une métaphore, de l’expression d’une crainte dont l’aboutissement reste très probablement encore assez loin dans l’avenir (5), celui où les machines se trouveront douées d’une réelle autonomie, celle-là même qui seule permet de se révolter contre son créateur (6). Voilà pourquoi il convient de ne pas trop prendre ce récit au sérieux mais plutôt d’y voir un infléchissement aussi inattendu que bienvenu d’une franchise jusque-là orientée vers le space opera et qui trouve par ce biais un moyen de se renouveler. Ainsi peut-elle exprimer certaines craintes typiques des nations industrielles de l’époque, où le modernisme connaissait à travers le développement de la micro-informatique une croissance exponentielle alors jamais vue, tout en reflétant une autre terreur de son temps, celui du spectre de la guerre nucléaire dont beaucoup croyaient encore qu’elle seule pourrait poser le point final à cette Guerre froide qui à ce moment séparait le monde en deux camps depuis plus de 40 ans.

Mais c’est aussi une réalisation de grande qualité sur les plans techniques et artistiques, à l’animation toujours fluide et aux designs qui laissent bien peu à désirer ; si le travail de Kenichi Sonoda consiste pour l’essentiel à revisiter ses travaux échafaudés dans les années précédentes pour Gall Force: Eternal Story (Katsuhito Akiyama ; 1986) et ses deux suites dont Rhea Gall Force est la séquelle directe, sur le plan des mechas, par contre, le travail de Kimitoshi Yamane se caractérise par un écart souvent drastique par rapport aux canons du genre avec pour résultat des formes souvent surprenantes, parfois osées mais toujours originales, et qui jouent pour beaucoup dans l’identité de cette réalisation. Si, comme évoqué plus haut, le scénario reste simple et assez linéaire, ceux d’entre vous friands d’action pure s’agaceront peut-être de la naïveté de certains personnages, heureusement assez ponctuelle pour ne pas gâcher le spectacle.

En fait, Rhea Gall Force sert surtout d’introduction à la suite du récit, l’OVA en trois épisodes Gall Force: Earth Chapter (même réalisateur ; 1989) qui, elle, présente bien plus d’éléments originaux ainsi qu’une intrigue mieux élaborée. Cette réalisation fera bien sûr l’objet d’une chronique prochaine.

(1) Jacques Ellul, Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

(2) bien que sous-jacent à la plupart des productions d’Artmic dans le domaine de la science-fiction, on le trouve surtout dans les titres de la franchise Bubblegum Crisis originale (1987-1991).

(3) Jacques Goimard, Le Thème de la fin du monde, préface à Histoires de fins du monde (Le Livre de poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3767, 1974, ISBN : 2-253-00608-4).

(4) Gérard Klein, préface à Histoires de machines (Le Livre de poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3768, 1974, ISBN : 2-253-00609-2) ; lire ce texte en ligne.

(5) sur la faisabilité technique de l’intelligence artificielle, le lecteur curieux se penchera sur la préface de Gérard Klein au roman Excession de Iain M. Banks (Le Livre de Poche, collection Science-Fiction n° 7241, ISBN : 2-253-07241-9) ; lire ce texte en ligne.

(6) Gérard Klein, préface à Histoires de robots (Le Livre de poche, collection La Grande anthologie de la science-fiction n° 3764, 1974, ISBN : 2-253-00061-2) ; lire ce texte en ligne.

Notes :

En dépit de toutes mes recherches, il ne m’a pas été possible de trouver une vidéo en VOST. Si vous savez comment remédier à ce petit problème, n’hésitez pas à me faire signe.

Dans la mythologie grecque, Rhéa est une titanide, fille de Gaïa (la Terre) et d’Ouranos (le ciel étoilé) qui épousa son frère Cronos auquel elle donna entre autres Zeus comme fils. Pour son rôle majeur dans la chute des titans et l’avènement des olympiens, dont Zeus devint le roi, Rhéa se vit surnommée par les romains Magna Mater – « Grande Mère (de la Terre) » – et se trouva souvent confondue avec Cybèle, une divinité d’Asie Mineure.

Rhea Gall Force, Katsuhito Akiyama, 1989
Central Park Media, 2003
60 minutes, pas d’édition française à ce jour

– la page officielle de Gall Force sur le site de AIC
– l’univers de Gall force chez Gearsonline.net

AD Police Files

Jaquette DVD de l'édition française de l'OVA AD Police FilesMegatokyo, 2027 : deux ans ont passé depuis le grand tremblement de terre qui a anéanti la capitale du Japon ; reconstruite grâce à la technologie de la toute puissante multinationale Genom, les boomers – des androïdes biomécaniques – en sont devenus partie intégrante et y exécutent toutes les basses œuvres, des plus honorables aux plus lubriques. Mais les machines peuvent devenir folles parfois, et c’est aux experts en démolition de l’AD Police qu’on laisse le soin de les maîtriser ; tant pis pour la casse aux alentours…

Après des années comme simple policier, Leon McNicholl peut enfin intégrer l’AD Police. Mais les affaires auxquelles il se trouve confronté s’avèrent juste un peu plus sombres : lui et ses collègues, comme beaucoup trop de civils, portent tous une part de ténèbres cachée dans les replis d’un passé trouble qui finit toujours par ressurgir de cette flaque de sang que nul ne saurait éponger.

Vies violentes, morts violentes…

C’est toute la phobie du peuple japonais envers la technique (1)(2) que nous montre AD Police Files, et ceci à travers trois récits qui présentent autant de stades successifs du développement d’une technologie toujours plus sophistiquée : d’abord dans l’environnement immédiat, en se dissimulant sous des apparences aussi innocentes que trompeuses ; puis dans le corps, par le moyen d’une médecine devenue expéditive à force d’irresponsabilité ; et enfin dans le remplacement de cette enveloppe physique toute entière en anesthésiant d’autant plus l’humain enfermé sous la carapace. En raison de cette phobie de la technique que cette OVA illustre, on ne peut vraiment la ranger sous l’étiquette cyberpunk malgré les apparences (3).

Par contre, et comme il se doit dans une production se réclamant aussi ouvertement de la culture populaire de son époque, on ne s’étonne pas de voir ces trois courts récits illustrer ainsi des préoccupations aussi répandues dans la société japonaise de la toute fin des années 80. Car après s’être converti plus ou moins de force à l’industrialisation généralisée dans la décennie d’après-guerre (4), et après avoir consolidé cette puissance technique jusqu’à devenir une des forces économiques les plus conséquentes de la planète, l’archipel de l’époque commence à douter du bien-fondé de ce développement galopant et a priori sans limites des technologies, au moins sur le plan subconscient – faute d’un meilleur terme.

C’est en effet l’époque où cette modernisation commence à donner ses premiers fruits pourris. Dans l’ordre des épisodes de cette brève série, on peut citer l’exploitation éhontée d’une main-d’œuvre bon marché et corvéable à merci, les working girls et leurs sacrifices consentis pour prouver qu’elles peuvent assumer les mêmes responsabilités que leurs collègues masculins, et enfin la déshumanisation progressive d’un système qui s’oriente toujours plus vers une rentabilité maximale où l’individu se perd dans le travail au prix de ce qui fait le sel de sa vie (5). Mérite de se voir rappeler que ces années 80 produisirent des questionnements semblables dans l’ensemble des cultures occidentales, c’est-à-dire industrialisées.

Bref, le monde entier revenait de cette hypertechnologisation croissante et les japonais, en raison de leur sensibilité particulière envers la technique, ressentaient ce malaise avec d’autant plus de force : la résistance instinctive à l’industrialisation forcée d’après-guerre, après une courte période d’exaltation somme toute assez attendue, laissait place à cette lucidité que seule permet l’expérience directe. Dès lors, on ne s’étonne pas de voir des réalisations aux accents finalement assez contestataires arriver dans la seconde moitié de cette décennie 80, et l’effondrement de la bulle spéculative nipponne en 1989 ne fit qu’accentuer la défiance envers cette modernité au bilan en fin de compte pour le moins contrasté.

Ainsi, en articulant les trois épisodes de cette courte OVA autour d’une unité de police certes spéciale mais malgré tout bien assez apte à examiner les facettes sombres d’une société, AD Police Files réalisait ce que sa grande sœur Bubblegum Crisis (K. Akiyama, H. Gohda & M. Obari ; 1987-1991) ne parvint qu’à effleurer : une vue en coupe d’un système en phase terminale. Pour cette raison, ici, les personnages et leurs déboires comptent en fait beaucoup moins que cette autopsie d’une société à bout de souffle : sans humour ni pathos, et encore moins de héros récurrent affrontant toujours la même némésis, le constat se veut strictement clinique et aussi froid que cette technologie dont il dénonce les excès.

Mais plus de 20 ans après, AD Police Files conserve encore toute sa force : à la lumière des événements de l’Histoire récente, qu’il s’agisse du réchauffement climatique, d’une société de l’information bancale ou de l’échec des systèmes économiques, bref d’un modèle occidental arrivé au fond de l’impasse, cette OVA se veut toujours aussi juste dans sa contestation et dans sa dénonciation – comme d’ailleurs la plupart des œuvres se réclamant de près ou de loin du cyberpunk.

Pour cette raison, vous auriez tort de passer à côté : en plus d’être un classique incontesté, elle n’a pris presque aucune ride – une qualité bien trop rare.

(1) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4).

(2) Jacques Ellul, Le Système technicien (Le Cherche Midi, collection Documents et Guides, mai 2004, ISBN : 2-749-10244-8).

(3) à la différences des punks, héritiers du mouvement beatnik sous bien des aspects, les cyberpunks ne considéraient pas les nouvelles technologies comme une source d’aliénation mais au contraire comme un espoir de libération.

(4) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

(5) et il n’aura échappé à personne que ces trois exemples n’ont absolument rien perdu de leur pertinence ni de leur actualité, bien au contraire…

Note :

L’édition française de cette OVA présentant non seulement un doublage ridicule mais aussi une traduction déplorable, je ne saurais trop conseiller au lecteur de se pencher plutôt sur l’édition américaine qui se montre bien plus fidèle à l’œuvre originale.

Bien que réalisée pendant les dernières années de production de Bubblegum Crisis, cette OVA se situe en fait chronologiquement avant les aventures des Knight Sabers.

AD Police Files, Takamasa Ikegami, Akira Nishimori & Hidehito Ueda, 1990
Pathé vidéo, 2003
Trois épisodes, environ 2 € (occasions seulement)

– le site officiel de AD Police Files chez AIC (jp)
– le site officiel de AD Police Files chez AIC (en)

Sol Bianca: The Legacy

Jaquette DVD de l'édition collector de l'OVA Sol Bianca: The LegacyQuatre siècles après la légendaire Ère des Conquêtes où on colonisa les étoiles éloignées, l’humanité ne sait plus où se trouve la Terre et vit dans la nostalgie de sa gloire d’antan. Le Sol Bianca, une relique de ces temps anciens, un navire équipé de technologies fabuleuses convoitées par les puissants de l’Univers, se trouve aux mains d’une petite bande de pirates qui, comme beaucoup de mercenaires, collectent les artefacts de la Terre déchue pour des commanditaires fascinés par le passé glorieux d’une civilisation éclatée.

Lors d’une vente aux enchères, April, capitaine de cette bande hétéroclite, retrouve la trace d’une ancienne arme, relique de la splendeur fanée de l’humanité qu’elle hérita de sa mère adoptive mais que le destin lui ravit. En route avec son équipage pour récupérer ce qui lui appartient, elle s’attirera les foudres des troupes de la Blue Comet, compagnie de l’espace à la vaste puissance militaire et qui aurait, dit-on, pour but de rendre sa gloire perdue au monde originel…

Voilà une production pour le moins classique sous bien des aspects. Un futur lointain où, à force de coloniser les mondes les plus éloignés, l’humanité a perdu le chemin de la Terre et avec elle les secrets d’une technologie prodigieuse ; un équipage de pirates qui fraye avec les faces les plus sombres de cet avenir déliquescent ; une faction militaire aux objectifs et aux moyens obscurs… Sol Bianca: The Legacy flirte bien avec les thèmes les plus éculés du space opera le plus traditionnel, voire le plus cliché diront certains – et non sans raison. En fait, c’est presque un ode à l’« Âge d’Or » de la science-fiction, cette période du genre qui repoussa le plus les frontières de ce domaine à l’époque encore assez balbutiant.

Pour cette raison, Sol Bianca… recueille des réactions assez contrastées. Alors que les férus de science-fiction lui reprochent son classicisme, les profanes dans le genre regrettent son scénario parfois un peu obscur à force de se voir précipité. Si les deux points de vue se valent, et se complètent même, au moins jusqu’à un certain point, ils laissent hélas de côté ce qui me semble constituer l’essence primordiale de cette OVA : ses immenses qualités artistiques, tant sur le plan pictural que musical. Car en dehors de son animation, hélas souvent lacunaire, Sol Bianca… nous propose néanmoins une exécution d’excellente facture, avec ses designs aussi somptueux qu’originaux et ses images splendides où même la 3D sait se fondre dans l’ensemble.

En fait, Sol Bianca… est une invitation au rêve, au voyage, à la découverte d’un futur comme on en fait plus depuis trop longtemps, dans lequel les constructions cyclopéennes et à présent incompréhensibles d’une humanité au passé glorieux la dépassent et l’éclipsent même parfois, où à force d’être allés trop loin les humains ont oublié ce qui faisait d’eux des pionniers et des explorateurs, des bâtisseurs de mondes, des créateurs d’avenirs. C’est là toute la force de ce type de science-fiction hélas un peu passé de mode mais qui savait susciter l’émerveillement en décrivant ce que les techno-sciences rendaient possible : des lendemains qui scintillent, ou quelque chose de cet acabit – et tant pis si ça peut paraître naïf, au moins un peu…

Car si l’époque où se déroule ce récit reste décadente par rapport à son passé lointain, le souvenir de ce dernier hante bel et bien chaque instant de cette OVA. Non comme un fantôme ou une âme perdue, mais comme un songe de jours enfuis qui n’aspirent qu’à redevenir réalité. En témoigne cette obsession pour les reliques d’antan qui anime chacun des personnages principaux de cette aventure ; au moins indirectement, ils lui consacrent tous une part pour le moins conséquente de leur vie, de leur énergie, de leurs aspirations. Pour des raisons qui leur sont propres, ils veulent tous le faire revivre, et peu importe si leur vision respective ne se montre pas toujours compatible avec celles des autres. C’est le privilège des rêves après tout.

D’ailleurs, ces personnages donnent une texture particulière au récit, en raison principalement de leur facette double. Sans pour autant s’abîmer dans un pathos racoleur, en tous cas pour un certain public, ils présentent tous des cicatrices qui ne laissent pas indifférent mais qu’il faudra laisser à la narration le soin de dévoiler peu à peu. Ici, pirates et militaires se montrent en fait bien moins caricaturaux que dans la plupart des productions de cet « Âge d’Or » évoqué plus haut. Pour autant, et s’ils enrichissent bel et bien cette histoire d’une saveur toute particulière, il ne faut pas croire qu’ils en constituent le squelette mais au lieu de ça un aspect parmi d’autres, comme par exemple le sense of wonder (1) déjà décrit ici.

Le temps d’une soirée ou deux, seul ou accompagné, plongez donc dans les étoiles aux côtés de cet équipage de pirates sans pareil dans ce space opera flamboyant à l’exécution encore stupéfiante, même plus de dix ans après : Sol Bianca: The Legacy compte bel et bien parmi ces perles à découvrir de toute urgence.

(1) cette expression désigne en général le sentiment de vertige, ou ressenti du même ordre, qui saisit le lecteur face à l’exposition de certains faits techno-scientifiques qui bouleversent sa perception du réel et/ou sa compréhension du monde ; c’est un effet typique de la science-fiction.

Notes :

L’équipage du Sol Bianca se compose de quatre femmes et d’une jeune fille dont les prénoms sont des mois de l’année : Janny Mann vient de January (janvier), Feb Fall de February (février), April Bikirk d’April (avril), May Jessica de May (mai) et June Ashel de June (juin). À noter que cette dernière est en fait une androïde en liaison cybernétique constante avec Gi, l’intelligence artificielle qui contrôle le Sol Bianca, un aspect du personnage moins explicite ici que dans la version précédente de ce récit.

Sol Bianca: The Legacy est un remake de l’OVA en deux parties Sol Bianca réalisée par Katsuhito Akiyama et Hiroki Hayashi, respectivement les réalisateurs du premier et du second épisode. Sortie de 1990 à 1997, cette première production restée inachevée se montrait bien moins sombre dans son ambiance et bien moins aboutie sur le plan artistique.

Sol Bianca: The Legacy, Hiroyuki Ochi, 1999-2000
Déclic Images, 2005
Six épisodes, env. 10 € (occasions seulement)


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