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Les Plus qu’humains

Couverture de la dernière édition française de poche du roman Les Plus qu'humainsL’Idiot vivait seul, rejeté par tous, fuyant les hommes qui le méprisaient. C’est alors que la rencontre avec un groupe d’enfants aux dons étranges va bouleverser sa vie : Janie, qui déplace les objets avec son esprit ; Beany et Bonnie, les jumelles qui disparaissent et apparaissent à volonté ; et Bébé, l’enfant mongolien au génie prodigieux.

Ils vont bientôt former une famille, autour de l’Idiot qui, pour la première fois, fait connaissance avec l’affection humaine. Peu à peu une unité d’un ordre supérieur, plus qu’humain, va s’établir entre les divers membres de ce groupe. Bébé en sera le cerveau, Beany et Bonnie les membres, Janie le cœur, et l’Idiot la conscience. (1)

Un thème bien précis relie nettement les trois novellas (2) qui composent ce roman : la solitude. Celle de l’être à part qui, de par sa différence même, s’attire incompréhension, puis peur, et enfin haine de la part de ses semblables. Isolé par l’ignorance, il porte ce qui fait de lui un surhumain – faute d’un meilleur terme – comme un fardeau jusqu’à ce qu’il trouve d’autres comme lui ou presque avec lesquels s’unir pour devenir une entité supérieure – un « être optimum » pour utiliser le terme précis que préférait Theodore Sturgeon (1918-1985) lui-même à celui de surhomme. Mais il reste encore à ce « plus qu’humain » fruit de l’union de ces êtres hors du commun à apprendre à vivre avec ceux qui le composent.

Ouvrage majeur d’un auteur majeur, Les Plus qu’humains se distingue radicalement de n’importe quel autre récit présentant des individus jugés monstrueux, et donc moins qu’humains en raison même de ces pouvoirs qui les rendent pourtant plus qu’humains, dans le sens où il propose une réflexion de fond sur ce qui rend une société possible. Car, bien sûr, cet « être optimum » composite constitue bel et bien une micro-société : il forme un groupe d’individus distincts qui doivent vivre ensemble pour le meilleur et surtout pour le pire. Dans ce sens, l’idée que l’auteur présente dans le dernier récit de cet ensemble pourrait très bien concerner n’importe quel autre type de société – y compris celle des gens « normaux » : la nôtre, donc.

À travers cette fable, au sens du terme désignant un récit dont on peut retenir une leçon fondamentale, Sturgeon remplit ce qu’il considère comme le rôle de l’écrivain : celui qui use de sa capacité à retenir l’attention d’une audience pour instiller à celle-ci une réflexion capable de modifier sa perception des choses, de bouleverser ses idées préconçues (3) – bref, de changer sa vie, ou du moins de participer à son évolution sur le plan mental. Certains diront qu’il n’était peut-être pas nécessaire d’en écrire autant pour en dire si peu, arguant de la forme parfois un peu difficile du texte ; d’autres comprendront qu’il faut savoir prendre le temps d’expliquer en détails les choses importantes pour que le message passe bien.

Second et dernier roman de Sturgeon, après Cristal qui songe (1950), une autre œuvre majeure du genre, Les Plus qu’humains compte toujours plus d’un demi-siècle après parmi ces ouvrages indispensables et au charme à nul autre pareil sans lequel une vie de lecteur de science-fiction n’en est pas vraiment une.

Et peut-être même une vie de lecteur tout court.

(1) ce quatrième de couverture est celui d’une édition précédente de l’ouvrage.

(2) texte dont la longueur en fait un intermédiaire entre la nouvelle et le roman.

(3) Marianne Leconte, préface à Le Livre d’or de la science-fiction : Theodore Sturgeon (Pocket, collection Le Livre d’or de la science-fiction n° 5013, 1er trimestre 1978, ISBN : 2-266-00455-7) ; lire ce texte en ligne.

Récompense :

Prix International Fantasy, catégorie fiction, en 1954.

Les Plus qu’humains (More Than Human), Theodore Sturgeon, 1953
J’AI LU, collection Science-Fiction n° 355, avril 2001
306 pages, env. 5 €, ISBN : 978-2-290-31124-0

To Terra… tome 3ème

Couverture du troisième tome de l'édition américaine du manga To Terra...Les Mu contre-attaquent et gagnent du terrain en se rapprochant toujours plus de la Terre. Comparée à leurs facultés psychiques surhumaines, la technologie de la Superior Domination s’avère incapable de les freiner, et encore moins de les repousser. De son côté, Keith Anyan se voit promu au rang de chef suprême des armées terriennes, un corps délite qu’il entraîne à lutter contre les attaques psychiques des Mu. Mais le système qu’il sert cache un autre as dans sa manche – une carte pour le moins… inattendue.

Si ce troisième et dernier tome de To Terra… nous présente un dénouement haut en couleurs, il éclaire aussi le lecteur quant aux véritables tenants et aboutissants de cette Superior Domination et du rôle qu’y tiennent les Mu. Cette conclusion ne se pare donc pas de spectaculaire et d’action pour dissimuler un propos en fin de compte assez vide de sens mais bel et bien pour amplifier la portée de son idée de départ à travers un simple jeu de contraste entre les « effets spéciaux » et les éléments de réflexion que ceux-ci sous-tendent – ce qui à ce stade du récit n’étonne plus de la part d’un auteur que ses inspirations à la fois personnelles et novatrices ont érigé en chantre du mélange des genres ; ici le shônen et le shôjo.

De sorte qu’entre des scènes de combats spatiaux tout à fait réussies par la grandeur de leur échelle et de leur spectacle, on peut distinguer d’assez nettes évolutions des personnages principaux de chaque camp : alors que Keith semble s’humaniser – bien qu’à peine, et surtout trop tard, comme il se doit – dans sa relation avec son sous-fifre Makka, et dans le plus pur style shônen-ai cher à l’auteur de ce titre, Jomy de son côté donne l’impression d’une froideur qu’on ne lui connaissait pas jusque-là, exigeant toujours plus de Tony et de son groupes de Mu surdoués car nés sur la planète Naska – le prix de cette déshumanisation se montrera d’ailleurs élevé lui aussi…

D’ailleurs, on regrette presque que de telles évolutions apparaissent aussi tardivement car il leur reste bien peu de place pour s’exprimer : les Mu enfin parvenus à Terra, le dénouement se précipite presque – à travers un imbroglio de rancunes et de peurs trop longtemps contenues qui explosent soudain – vers les révélations qu’attend le lecteur depuis un certain temps suite aux nombreux questionnements formulés par les divers actants principaux du récit tout au long de celui-ci – et surtout ceux posés dans le tome précédent.

Si ces réponses s’avèrent assez surprenantes, au point de rappeler un effet de chute, elles s’inscrivent néanmoins à la perfection dans cette problématique récurrente du Japon d’après-guerre : la relation de l’humain au technique, à la machine, et, prise dans un ensemble plus spécifique, les liens ambigus qu’entretiennent les japonais à cette Révolution Industrielle que leur a imposé le vainqueur américain en 1945.

Une idée somme toute assez banale et en fin de compte plus que répandue dans le genre de la science-fiction mais qui ici atteint un sommet dans sa représentation des passions humaines – c’est-à-dire des conflits, sel de tous récits – qu’elle implique, voire qu’elle conditionne – pour rester dans un champ lexical fidèle à la Superior Domination.

To Terra… s’achève donc avec grand brio dans sa juxtaposition d’idées et de personnages mais aussi de sens artistique comme narratif : si aucun de ces éléments pris séparément n’apporte quoi que ce soit de bien neuf, c’est leur combinaison qui fait de ce titre une réussite complète.

Avec une mention spéciale pour l’épilogue qui ouvre la conclusion du récit, et surtout l’ensemble de son univers, pourtant déjà bien riche, vers un avenir pour le moins… parapsychique.

Planche intérieure du manga To Terra...

Chroniques de la série To Terra… :

1. tome 1er
2. tome 2nd
3. tome 3ème (le présent billet)

Récompenses :

– en 1978, le Prix Seiun – le Grand Prix de la science-fiction japonaise – du Meilleur Manga.
– en 1980, le Prix Shôgakukan dans la catégorie Shônen – alors qu’une autre œuvre du même auteur, Kaze to Ki no Uta, remportait le même prix dans la catégorie Shôjo

Adaptations :

Toward the Terra (Chikyuu e… ; Hideo Onchi, 1980), un film d’animation.
Toward the Terra (Terra e… ; Osamu Yamasaki, 2007), une série TV.

Note :

Les connaisseurs parmi vous auront remarqué que la planche qui illustre cette chronique est en fait tirée du premier tome de la série ; il m’a en effet été impossible d’en trouver du troisième, et comme je ne souhaite pas massacrer ma collection à grand coups de scanner… Bref, si vous avez des documents sous la main à me transmettre, n’hésitez pas à me le faire savoir, dans les commentaires ou autrement.

To Terra… vol. 3, Keiko Takemiya, 1977-1980
Vertical Inc., 2007
311 pages, pas d’édition française à ce jour

To Terra… tome 2nd

Couverture du second tome de l'édition américaine du manga To Terra...Réfugiés sur Naska, jadis une colonie terrane mais à présent une planète abandonnée, les Mu ont abandonné l’idée de retourner sur Terra. Alors qu’ils coulent des jours paisibles sur ce monde éloigné de la Superior Domination, celle-ci les rattrape sous la forme d’un petit vaisseau de patrouille. En tenant d’écarter cette menace, ils alarment l’ordinateur-mère de Terra qui envoie Keith Anyan investiguer la planète : celui-ci va à lui tout seul provoquer un désordre majeur dans la société bien tranquille des Mu…

Alors que les tomes centraux d’une série servent en général à lier l’introduction à la conclusion à travers une suite de péripéties plus ou moins gratuites, donc qu’ils servent d’habitude de « remplissage » c’est-à-dire de fillers, celui-ci présente le mérite de faire avancer la narration d’une manière à la fois spectaculaire mais aussi très émotionnelle – bref, le scénario tout comme les personnages y avancent à grands pas, dans un maelstrom de conflits qui concernent le rapport de chaque camp à son adversaire mais aussi chacune de ces factions prise séparément ; ceci afin de souligner combien cette histoire se situe loin des manichéismes faciles des productions orientées action.

Planche intérieure du manga To Terra...Ce qui du reste n’étonne guère de la part d’un auteur qui a vite excellé dans le domaine du shôjo et qui devint vite un pilier de ce shônen-ai amené à poser les bases d’un genre entièrement nouveau, même s’il restait à cette époque pour le moins embryonnaire – je parle bien sûr du yaoi. Aussi le lecteur s’étonnera peut-être de voir comment Keith Anyan, jusqu’ici présenté comme la parfaite incarnation de la Superior Domination, puisse faillir à ce point-là et avec une telle rapidité ; à sa décharge, on peut néanmoins préciser qu’il ne s’attendait certainement pas à trouver un ennemi au sein même du système auquel il se voue corps et âme. Se serait-il montré plus « fort » dans d’autres circonstances ? Peut-être bien… Mais cet adversaire deviendra vite son meilleur allié : le lecteur en verra des prémisses plus qu’évidents à la fin de ce second volume.

Du côté des Mu, par contre, l’antagonisme interne se montre plus pernicieux, pour ne pas dire franchement fourbe. Car les Mu fêtent dans ce second volume ce qui représente pour eux une victoire majeure : certains de leurs couples sont enfin parvenus à procréer ; ils ne sont donc plus tributaires des Mu évadés de la Superior Domination pour assurer la survie de leur peuple. Mais ces enfants nés sur Naska présentent une particularité pour le moins alarmante, même pour les Mu qui en ont vu bien d’autres : les facultés parapsychiques de ces jeunes dépassent toutes celles des plus puissants d’entre eux ; de sorte que les Mu se trouvent ainsi confrontés au même problème que celui de leurs ennemis : l’apparition au sein même de leur société d’une menace équivalente à celle qu’ils représentent pour la Superior Domination

Planche intérieure du manga To Terra...Ces retournements de situations, ou plutôt de paradigmes, se trouvent ici orchestrés avec grand brio, à travers une narration au scénario palpitant dont les scènes d’action, assez abondantes cette fois, n’occultent pas les psychologies des personnages néanmoins, bien au contraire. La tragédie finale qui frappe les Mu, d’ailleurs, constitue le coup de fouet dont ceux-ci ont besoin pour retrouver la volonté d’accomplir la volonté du Soldier Blue original – celui-là même qui continue à vivre en Jomy. Ce dernier nous fait d’ailleurs ici une démonstration sans appel de sa détermination à toute épreuve, en dépit de quelques faiblesses somme toute passagères et surtout imputables à son manque d’expérience dans le commandement mais qui soulignent aussi l’aspect humain du personnage.

Avec un sens de la narration pour le moins brillant dans sa juxtaposition de l’action et des psychologies, le tout servi à merveille par des graphismes qui proposent ici une évolution frappante par rapport à ce qu’on pouvait en voir dans le volume précédent, ce second tome confirme bien que To Terra… est une production d’envergure exceptionnelle. Le troisième et dernier volume de la série saura d’ailleurs conclure ce récit palpitant comme il se doit.

Chroniques de la série To Terra… :

1. tome 1er
2. tome 2nd (le présent billet)
3. tome 3ème

Note :

Les connaisseurs parmi vous auront remarqué que les planches qui illustrent cette chronique sont en fait tirées du premier tome de la série ; il m’a en effet été impossible d’en trouver du second, et comme je ne souhaite pas massacrer ma collection à grand coups de scanner… Bref, si vous avez des documents sous la main à me transmettre, n’hésitez pas à me le faire savoir, dans les commentaires ou autrement.

To Terra… vol. 2, Keiko Takemiya, 1977-1980
Vertical Inc., 2007
312 pages, pas d’édition française à ce jour

To Terra… tome 1er

Couverture du premier tome de l'édition américaine du manga To Terra...Dans ce futur lointain, l’humanité a quitté la Terre pour stopper le saccage de l’exploitation à outrance des ressources naturelles. Convaincus que l’émotivité des êtres humains était seule responsable de cette dérive suicidaire, les dirigeants d’antan fondèrent un nouvel ordre social : la Superior Domination, où les enfants sont tous conçus in vitro puis confiés à des parents adoptifs en attendant leur jour de l’Éveil où leur mémoire est effacée pour qu’il puissent commencer l’apprentissage qui fera d’eux des adultes.

Jomy Marcus Shin, jeune citoyen de la colonie d’Ataraxia, voit son jour de l’Éveil approcher. Mais alors que ses souvenirs d’enfance vont disparaître, un jeune homme du nom de Soldier Blue lui vient en aide et empêche l’ordinateur qui dirige ce monde de le transformer en un nouveau-né tout prêt à subir la lobotomie qui fera de lui un mouton de plus. Jomy se retrouve à bord du Lion, un vaisseau spatial dissimulé au tréfonds d’Ataraxia et habité par les Mu, des déviants de la Superior Domination nantis de pouvoirs parapsychiques fabuleux, où Soldier Blue lui révèle qu’il doit devenir son successeur pour mener son peuple vers le monde originel. Vers la Terre…

Planche intérieure du manga To Terra...Ce premier volume de To Terra… se caractérise par un double point de vue. D’abord à travers le regard du jeune Jomy brièvement présenté dans le synopsis ci-dessus en italique : on y découvre un garçon aux capacités intellectuelles bien au-dessus de la moyenne qui nourrit plus que quelques doutes vis-à-vis de cette Superior Domination dont, pourtant, chacun de ses concitoyens semble tout à fait satisfait ; si on craint d’abord une ficelle narrative un peu grosse, on reconnaît vite là cette sensibilité féminine propre aux auteurs de shôjo qui parviennent à camper des personnages originaux, dont le caractère reste le meilleur atout pour s’attirer les bonnes grâces d’une audience peu encline aux scènes d’action.

Jomy luttera pourtant. D’abord pour accepter son jour de l’Éveil puisque celui-ci implique la mort de son moi en quelque sorte, ce qui n’est pas rien ; et ensuite pour accepter que ce destin-là ne soit pas le sien en fin de compte. Sous bien des aspects d’ailleurs, Jomy présente toutes les caractéristiques de l' »élu » – cet archétype du héros épique qui écope bien malgré lui d’une mission dont il sent bien qu’elle le dépasse mais qu’il devra pourtant remplir : l’avenir des siens en dépend ; reste à déterminer, dans le cas présent, qui sont ces derniers pour Jomy. Car les Mu restent des déviants de la Superior Domination, des proscrits, des parias, des erreurs du système, et toute l’éducation de Jomy le pousse à refuser son appartenance à ce peuple maudit.

Planche intérieure du manga To Terra...Le second point de vue concerne Keith Anyan. Froid et tout entier dévoué à son travail, c’est-à-dire parfaite incarnation de « l’enfant rêvé de la machine », il possède toutes les qualités requises pour atteindre le stade ultime de l’élite qui fera de lui un dirigeant de la Superior Domination, ceux-là même qui restent les seuls autorisés à vivre sur Terre. Mais Keith aussi nourrit des doutes quant au système, et en particulier vis-à-vis de ses origines : car si le jour de l’Éveil efface la mémoire du candidat, il lui reste néanmoins quelques bribes de souvenirs, et surtout d’amitiés d’enfance ; sauf que Keith ne se souvient de rien – absolument rien… Le mystère se verra vite éclairci et, au contraire de Jomy, il raffermira la conviction de Keith dans la Superior Domination et le besoin absolu de la protéger des Mu à n’importe quel prix.

À travers Keith, on découvre la Superior Domination de l’intérieur – au contraire de la première moitié du tome où on en savait que ce que Jomy lui-même savait, c’est-à-dire très peu. La première impression qui s’en dégage est que cette société se montre en fait assez peu inhumaine, du moins comparé à que ce qu’on pouvait attendre d’une civilisation régie par des ordinateurs dont la principale préoccupation consiste à éduquer les citoyens de manière à ce qu’ils ne laissent pas leurs émotions entraver leur jugement. En fin de compte, ces mondes apparaissent assez peu cauchemardesques : l’ordinateur en charge punit à peine et préfère livrer un citoyen fautif à une sorte de séance de psychanalyse pour le délester du stress qui l’a poussé à l’erreur.

Planche intérieure du manga To Terra...Si au départ To Terra… évoque bien sûr un récit à mi-chemin entre Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1932) et À la poursuite des slans (A. E. van Vogt, 1951) (1), il dépasse assez vite ce stade pour proposer un récit où la frontière entre l’utopie et la dystopie s’avère au final assez floue – et de telle sorte que le lecteur lui-même questionne assez vite le bien-fondé des actes des Mu : si leur statut de victime ne laisse aucun doute, on se prend à penser que la Superior Domination ne les a peut-être pas proscrits pour rien. L’explication finale se montrera pour le moins inattendue et bien assez pleine de sens, mais à ce stade du récit elle reste encore lointaine…

En filigrane, on distingue bien sûr une critique – somme toute assez attendue – de ce modernisme à tout crin qui caractérise le Japon d’après-guerre (2) et dans lequel les valeurs traditionnelles du pays ont subi un très net recul – malaise ici représenté à travers la fantasmagorie de la machine omnipotente qui règle le moindre soubresaut de la vie de chacun dans la Superior Domination. Mais on peut aussi voir dans les Mu une métaphore sur l’excroissance inattendue de cette industrialisation à outrance du Japon : je parle de cette génération d’après-guerre, dont Keiko Takemiya fait partie, qui a montré une adaptation en fin de compte assez surprenante à cet ordre nouveau – notamment à travers un développement, aux accents tout à fait contestataires, de cette culture manga qui trouve justement ses racines dans la fracture historique que représente la défaite de 1945 (3).

Pour son discours ambivalent, qui suscite de nombreuses questions, mais aussi pour sa narration solide, dont le mystère s’épaissit sans cesse, et ses personnages très bien campés, qui laissent présager des interactions complexes, To Terra… s’affirme dès ce premier volume comme une œuvre tout à fait passionnante. Nous aurons l’occasion de voir, dans les chroniques des prochains tomes, que ces espoirs ne se démentiront pas.

(1) et d’autant plus qu’un des protagonistes principaux de ce roman – par ailleurs tout à fait recommandable – s’appelle lui aussi Jommy, ce qui n’est certainement pas un hasard.

(2) Antonia Levi, Samurai from Outer Space: Understanding Japanese Animation (Open Court Publishing Company, 1996, ISBN : 978-0-8126-9332-4), chapitre cinq.

(3) Jean-Marie Bouissou, Du Passé faisons table rase ? Akira ou la Révolution self-service (La Critique Internationale n°7, avril 2000).

Chroniques de la série To Terra… :

1. tome 1er (le présent billet)
2. tome 2nd
3. tome 3ème

To Terra… vol. 1, Keiko Takemiya, 1977-1980
Vertical Inc., 2007
344 pages, pas d’édition française à ce jour

L’Oreille interne

Couverture de la dernière édition française du roman l'Oreille interneDavid Selig, Juif new-yorkais d’une quarantaine d’années, se considère comme un raté. Il est pourtant télépathe et pourrait profiter de ce don pour faire fortune, conquérir — et garder ! — les plus belles femmes… Mais non, rien à faire, il estime être un monstre tout juste bon à faire le nègre sur des devoirs d’étudiants, incapable de réussir sa vie. La dernière preuve en date : ce talent qu’il déteste tant, mais qui est finalement son seul lien avec le reste de l’humanité, est en train de le quitter ! Apeuré à l’idée de se retrouver seul avec lui même, Selig nous conte sa misérable existence.

Tout le sujet de ce roman tient dans son titre – non son équivalent français, qui est bien trop édulcoré et « clinique » pour se montrer vraiment informatif, mais son titre original, Dying Inside, qui résume à lui tout seul l’épreuve surhumaine que le protagoniste principal de l’histoire doit affronter. Ce thème de la déliquescence de la personne est à l’époque – le tout début des années 70 – un sujet d’écriture assez nouveau dans la littérature de science-fiction car jusqu’à ce moment de l’histoire du genre les pouvoirs parapsychiques s’y trouvaient décrits comme une force et non comme une faiblesse.

D’ailleurs, le terme même de « pouvoir » est bien assez explicite : un pouvoir parapsychique – qu’il s’agisse de télépathie, de télékinésie ou de n’importe quoi d’autre du même acabit – n’est jamais qu’une forme de puissance – sur l’esprit, sur la matière ou n’importe quoi d’autre d’intermédiaire. Bref, c’est un talent, et comme toutes les capacités particulières de la sorte il donne une certaine emprise sur son prochain ou sur les diverses situations auxquelles doit faire face celui qui en est doté : il bénéficie d’un avantage par rapport à ceux qui n’en disposent pas…

Pendant longtemps, la science-fiction n’utilisa ce thème des pouvoirs parapsychiques qu’à travers des problématiques « simples » ou la parapsychologie n’était qu’un des éléments de l’intrigue ; c’est-à-dire qu’il aurait pu aisément être remplacé par n’importe quoi d’autre permettant d’affirmer la supériorité du protagoniste qui en était doté sur ses adversaires. Au fond, c’était à peu près la même chose que de procurer à ce personnage davantage de muscles ou bien des armes de plus gros calibre que ceux de ses rivaux ou ennemis.

C’est ce cliché que démonte L’Oreille interne, en présentant la télépathie comme un handicap au lieu d’un avantage, comme une malédiction, un fardeau, une épreuve. Plutôt que de proposer une autre apologie du triomphe de la force brute à travers une simple transposition de la puissance et de la virilité basse du front dans le domaine de la parapsychologie, Silverberg a ici inversé les choses et nous montre au final un personnage bien plus hanté par cette capacité unique qui le place à part du genre humain que porté par elle.

On reconnait bien là ce genre de complainte propre aux poètes. Car cette capacité à lire dans le cœur des hommes et des femmes est effectivement une transposition en fin de compte, mais de ce pouvoir qu’ont les esprits sensibles de deviner, de ressentir ce qui n’est pas dit, de saisir ce qui reste muet, de retranscrire ce qui demeure confus pour la plupart des autres ; avec pour prix inhumainement élevé une solitude à la fois insupportable et incompréhensible pour l’entourage – qui ne voit dans une telle sensiblerie qu’excentricité, au mieux, ou que folie, au pire.

En fait, c’est surtout de lui que parle Silverberg dans ce livre : David Selig, quadragénaire, juif, new-yorkais, vivant de petits boulots qui lui permettent à peine de joindre les deux bouts, c’est le Silverberg de l’époque où il écrivit ce roman. Et, comme lui, il a un pouvoir en quelque sorte divin : écrivain professionnel, et donc poète sous bien des aspects, il peut saisir l’essence du présent bien mieux que n’importe qui d’autre… mais s’avère incapable d’en profiter – les mots sont si faibles en réalité. Comme Selig, Silverberg possède une puissance de l’esprit aussi incommensurable que pesante… (1)

Mais Silverberg parle aussi de vous, cher lecteur. Car avant de devenir écrivain de science-fiction, il en était bien sûr lecteur ; or, les aficionados de ce genre ont presque tous pour particularité d’être auteur – ou du moins, ils aimeraient l’être : si on en croit les dires de rédacteurs en chef de magazines et de directeurs de collection spécialisés, la masse de manuscrits qu’ils reçoivent d’amateurs est phénoménale, du moins comparée à celle que reçoivent les mêmes types de responsables dans des genres plus « conventionnels » – et proportionnellement au nombre de lecteurs pour chaque genre considéré.

Si la définition de la science-fiction reste à ce jour encore loin d’être complète, il semble que la définition du lecteur de science-fiction soit plus simple à écrire : c’est à peu près la même que celle d’un auteur de science-fiction, sauf qu’il n’est pas publié ; ainsi garde-t-il pour lui tous les rêves et les univers qu’il a échafaudé, les rancœurs qui l’étouffent, les aspirations qui le rongent (2)… comme le fit longtemps Silverberg lui-même avant de se décider enfin à écrire ce qu’il avait sur l’estomac et qui le plaçait à part des autres auteurs de science-fiction de son temps (3).

L’un de ses romans qui l’affirma comme un écrivain majeur est précisément L’Oreille interne : redéfinition complète d’un des thèmes principaux du genre, mais aussi reflet dans un miroir à la fois de son auteur et de ses lecteurs, de leurs vies comme de leurs rêves, ce livre est un classique indiscutable de la science-fiction.

(1) d’ailleurs, outre les éléments biographiques de Selig (âge, héritage religieux, lieu de vie, professions diverses, etc), il est difficile de ne pas remarquer que la première et la dernière lettre de son nom sont aussi celles du nom de l’auteur, ce qui n’est bien évidemment pas un hasard non plus…

(2) cette phrase est à prendre au sens le plus large : parmi les amateurs évoqués il y a ceux qui écrivent mais qui ne parviennent pas à être publiés, et puis il y a ceux qui ont des histoires plein la tête mais ne parviennent pas à les écrire, chacun pour des raisons qui leur sont propres ; quel que soit le cas, sans compter tous les intermédiaires entre ces deux extrêmes, le résultat reste le même et débouche sur une forme ou une autre de frustration.

(3) mérite toutefois d’être mentionné, ou rappelé, que Silverberg eut une production quantitativement phénoménale avant de se faire un nom à travers ses premières œuvres véritablement marquantes, mais ces premiers écrits étaient si peu personnels et en fin de compte si inintéressants qu’ils ne pouvaient en aucun cas jouer le rôle évoqué ici à demi-mots de catharsis – ou du moins quelque chose qui y ressemble plus qu’assez…

Note :

Ce roman fut adapté en film par Patrick Steele sous le titre de Hindsight (1997).

L’Oreille interne (Dying inside, 1972), Robert Silverberg
Gallimard, collection Folio SF n° 265, janvier 2007
338 pages, env. 7 €, ISBN : 2-07-031937-7

– d’autres avis : nooSFère, MatooBlog, Scifi-Universe, Yozone, Quadrant Alpha
Majipoor.com : le site quasi officiel de Robert Silverberg


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